Des Essarls, t. VII, p
LE JEUNE CCSTJNE. 523
te parlant des tendres et douloureux sentiments que tu me fais éprouver. Je les repousse quelquefois, et quelquefois ils ne peuvent être éloignés. Que vas-tu devenir? Te laissera-t-on du moins ton habitation, du moins ta chambre? Tristes pensées ! tristes images !
J'ai dormi neuf heures. Pourquoi ta nuit n'a-t-elle pu être aussi calme? car c'est ta tendresse, non ta peine, qu'il me faut.
Tu sais déjà le sacrifice que j'ai fait. J'ai un pauvre compagnon d'infortune qui t'a vue petite, et qui a l'air d'un bon homme ; on est trop heureux, en (misant ses maux, de soulager ceux d'un autre : fais savoir cela à Philoctète.
J'ai oublié de te dire que je m'étais défendu à peu près seul, et seulement pour les gens qui m'aiment.
Et quand déjà la main du bourreau l'a touché, quand la charrette l'attend :
A 4 heures du soir.
11 faut te quitter.... Je t'envoie mes cheveux dans cette
lettre. La citoyenne promet de le remettre l'un et l'autre.
Témoigne-lui-en ma reconnaissance.
C'en est fait, ma pauvre Delphine, je t'embrasse pour la dernière fois. Je ne puis pas te voir ; et si même je le pouvais, je ne le voudrais pas. La séparation serait' trop difficile ; et ce n'est pas le moment de s'attendrir.
Que dis-je, s'attendrir?... Comment pourrais-je m'en défendre à ton image? Il n'en est qu'un moyen... celui de la repousser avec une barbarie déchirante, mais nécessaire.
Ma réputation sera ce qu'elle doit être ; et, pour la vie, c'est chose fragile par sa nature. Des regrets sont les seules affections qui viennent troubler par moments ma tranquillité parfaite. Charge-toi de les exprimer, toi qui connais bien mes sentiments ; et détourne ta pensée des plus douloureux de tous, car ils s'adressent à toi.
Je ne pense pas avoir jamais fait à dessein du mal à personne* J'ai quelquefois senti le désir vif de faire le bien. Je voudrais
en avoir fait davantage ; mais je ne sens pas le poids incommode du remords. Pourquoi donc éprouverais-je aucun trouble? Mourir est nécessaire, et tout aussi simple quedenai tre.
Ton sort m'afflige. Puisse-t-il s'adoucir ! Puisse-t-il même devenir heureux un jour ! c'est un de mes vœux les plus chers et les plus vrais.
Apprends à ton fils à bien connaître son père. Que des soins éclairés écartent loin de lui le vice; et quant au malheur, qu'une âme énergique et pure lui donne la force de. le supporter.
Adieu ! je n'érige point en axiomes les espérances de mon imagination et de mon cœur; miis crois que je ne te quitte pas sans désirer de te revoir un jour.
J'ai pardonné au petit nombre de ceux qui ont paru se réjouir de mon arrêt. Toi, donne une récompense à qui te remettra cette lettre !.
Tel il avait été devant le tribunal, tel il fut devant la mort. L'auteur du Glaive vengeur ne constate cette fière attitude que pour en prendre occasion d'insulter tout à la fois et le père et le fils. « Si le misérable jeune homme, dit-il, hérita des sentiments de trahison de son infâme père, il n'annonça pas au moins en avoir la faiblesse. II est allé au supplice avec fermeté et tranquillité (p. 1 70). »
Le maréchal Luckncr.
Dans le maréchal Lucoer on frappait le plus élevé des représentants de l'ancienne armée: un général qui avait défendu sa patrie d'adoption et son roi, un des soutiens de la monarchie constitutionnelle, un compagnon de Lafayette. — (Si on avait pu avoir Lafayette !)