Dauban, Etude sur Mme Roland, p. clxyi
d'un revers de fortune pour s'élever contre ceux qu'elle se sent humiliée d'avoir servis. Elle reconnaît :
« Que Roland et sa femme lui témoignoient peu de confiance relativement aux affaires publiques...
« Ajoute la déclarante que les craintes et les frayeurs continuelles que marquoient Roland et sa femme jusqu'à prendre souvent la précaution de découcher lui ayant paru suspectes, elle forma et leur témoigna le désir de se retirer. »
Ce qu'elle fit aux environs du 20 mai :
« Parce qu'à cette époque elle remarquoit en eux plus de tranquillité aux approches d'une guerre civile qu'ils sembloient désirer et sur laquelle ils avoient, en leur conversation, cherché à pressentir les sentiments de la déclarante.
Et elle cite quelques traits de ces conversations :
Qu'un jour étant avec Roland et sa femme, celui-ci lui dit : « Si nous allions être guillotinés tous les trois qu'en diriezvous? » Qu'elle, déclarante, répondit qu'elle ne pouvoit pas craindre ce sort, attendu que sa conscience étoit pure et qu'elle ne lui reprochoit rien; que Roland répliqua : « Mais enfin, si cela arrivoit? » Alors elle répondit que ce seroit la loi du plus fort; mais que dans ce cas-là même elle désireroit que son sang fût comme une rosée féconde qui fût versée pour le bonheur de la patrie. Que la femme Roland dit en regardant son mari et lui adressant la parole : « Quand je te le disois /» A quoi Roland répondit: « Je neTauroispascru.» Que cette conversation donna lieu [à penser] à la déclarante qu'on cherchoit à sonder ses sentiments ou à l'effrayer,
La demoiselle Mignot et plusieurs autres comparurent devant le tribunal l; et le Bulletin, résumant leurs décla-
1. Marie-Madeleine Mignot, 55 ans, musicienne; Fr.-Elie Guerot, 33 ans, membre du bureau de consultation des Arts et Métiers; Jean Plaisant, 57 ans 1/2, homme de loi ; Louis Lecocq, 29 ans, potier de terre (Archives, /. /., pièce 28 : procès-verbal d'audience).
rations, dit qu'ils c ont déposé avoir vu, à la table de l'accusée, Brissot et consorts ridiculiser les opinions des membres les plus éclairés de la Montagne ; qu'elle entretenait sur le pavé de Paris des affldés qui rendaient compte à Roland de ce qui se passait dans les groupes et autres lieux; qu'elle entretenait des correspondances et intelligences avec les principaux chefs des conjurés, dont elle était l'âme. »
On la rendait responsable de toute la correspondance des Girondins; l'accusateur public en cita des fragments :
« L'accusée, continue le Bulletin, a dit, pour se défendre, qu'elle n'avait jamais entretenu de correspondances avec Buzot, Pétion, Gorsas; qu'elle avait, à la vérité, écrit à Duperret,le 26 juin dernier; qu'au reste, elle avait toujours estimé Brissot et ses dignes amis, parce qu'elle connaissait en eux des talents et de la bonne foi; elle a de plus fait lecture d'un aperçu sommaire de sa conduite politique depuis le commencement de la Révolution : comme cet écrit respirait le fédéralisme d'un bouta l'autre, le président en a interrompu la lecture, en observant à l'accusée qu'elle ne pouvait abuser de la parole pour faire l'éloge du crime, c'est-à-dire de Brissot et consorts1. »
Mme Roland protesta avec force contre ce procédé du tribunal (ce que le Bulletin veut rendre en disant qu'elle s'est emportée en invectives), et se tournant vers l'auditoire elle dit :
« Je vous demande acte de la violence que l'on me fait. »
i. Bulletin, n* 76, p. 300. C'est probablement le projet de défense qu'elle écrivît à la Conciergerie à la suite de son second interrogatoire, et que H. Dauban a publié, Mémoire* de Mme Roland, p. 428433.
A quoi le peuple répondit: « Vive la République! A bas les traîtres I »
Le président Dumas, en posant les questions au jury, affirmait l'une avec une énergie qui ne comportait guère la négation pour l'autre :
Il a existé une conspiration horrible contre l'unité, l'indivisibilité de la République, la liberté et la sûreté du peuple François.
Marie-Jeanne Phelippon, femme de Jean-Marie Roland, estelle auteur ou complice de cette conspiration?
Signé : Dumas.
Il avait signé en blanc le verdict qui fut écrit de la main du greffier :
La déclaration du jury est affirmative sur les questions ci dessus. Le 18 brumaire, Tan 2e de la République françoise.
Signé ; Dumas.
Wolff, comm. greffier1.
Le tribunal prononça la peine de mort. Les juges étaient, avec Dumas, vice-président, faisant les fonctions de président, Deliége, Denizot et Subleyras. Fouquier- Tinville était remplacé par Lescot-Fleuriot *.
L'accusateur public ne perdit pas un moment pour la faire conduire à Téchafaud. Voici Tordre qu'il donna à Hanriot :
L'accusateur public ... requiert ... la force publique nécessaire à l'exécution du jugement rendu ce jourd'hui contre la femme Rolland et Lamarche, et qui les condamne à la peine
i. Bulletin, ibid*
2. Les jurés étaient Renaudtn, Desboisseaux, Mangino, Didier, Meyère, Billion, Laporte, Klispis, Pigeot, Fauvel, Nicolas et Bécu (même dossier, pièce 28, Procès-verbal ^audience).
de mort laquelle exécution aura lieu ce jourd'hui à trois heures et demie précises de relevée sur la place publique de la Révolution de cette ville. Le citoyen commandant général est requis d'envoyer la force publique cour du Palais ledit jour à V instant, lui observant que cest la femme de f exministre et que l'intérêt public exige que l 'exécution ait lieu aujourd'hui.
Fait à Paris le 18 brumaire Tan 2»
A. Q. Fouquïer.
Très-pressé1,
Derniers moments de Mme Roland.
Riouffe et Beugnot, qui ont vu Mme Roland à la Conciergerie, et l'ont jugée dans une disposition d'esprit fort différente, ont gardé une impression également vive et forte de ses adieux à la prison. « Elle attendait à la grille, dit Beugnot, qu'on vînt l'appeler. Elle était vêtue avec une sorte de recherche; elle avait une anglaise de mousseline blanche, garnie de blonde et rattachée avec une ceinture de velours noir. Sa coiffure était soignée; elle portait un bonnet-chapeau d'une élégante simplicité, et ses beaux cheveux flottaient sur ses épaules. Sa figure me parut plus animée qu'à l'ordinaire, ses couleurs étaient ravissantes, et elle avait le sourire sur les lèvres. D'une main, elle soutenait la queue de sa robe, et elle avait abandonné l'autre à une foule de femmes qui se pressaient pour la baiser. Celles qui étaient mieux instruites du sort qui l'attendait sanglotaient autour d'elle et la recommandaient en tout cas à la Providence. Rien ne