‹ Histoire du Tribunal révolutionnaire de ParisChapitre 28 sur 451 · Mémoires sur les prisons, tf I, p · texte numérisé non relu

Mémoires sur les prisons, tf I, p

son. Mais d'autres en parlent en témoins oculaires.

c Une circonstance bien imprévue, dit Tissot dans son Histoire de la Révolution, surtout bien indépendante de ma volonté, fit passer sous mes yeux cette femme extraordinaire près du Pont-Neuf, sur le chemin de Téchafaud. Debout et calme dans la charrette, elle était vêtue d'une étoffe Manche parsemée de bouquets de couleur rose. Aucune altération apparente en elle. Ses yeux lançaient de vifs éclairs, son teint brillait de fraîcheur et d'éclat; un sourire plein de charme errait sur ses lèvres ; cependant elle était sérieuse et ne jouait pas avec la mort. Près d'elle on voyait le malheureux La marche, tellement abattu par la terreur que sa tête semblait tomber à chaque cahot de la voiture. L'héroïne relevait, par son courage, la faiblesse de cet infortuné qui n'était plus un homme. Quelquefois elle poussait son pouvoir sur elle-même jusqu'à trouver des mots empreints d'une gaieté spirituelle et douce qui arrachaient un sourire à spn trop faible compagnon. Je ne sais ce qui me fit illusion en ce moment, mais le cortège, le bourreau et ses valets disparurent à mes regards : toute mon attention se concentra sur la victime, et, à la voir, je ne pouvais comprendre qu'elle allât à la mort1. »

« Comme on la traînait au lieu du supplice, ajoute un autre auteur, la foule, émue de pitié ou saisie d'admiration, gardait un morne et profond silence. Cependant de loin en loin, quelques-uns de ces scélérats, gagés pour insulter au malheur, criaient : « A la guillotine I à la guillotine l » — Avec sa douceur mêlée

i. Bitt. de la RévoL, t. V. p. 24. Cité par M. Dauban, Étude *ur Mme Roland, p. CCXL.

de fierté, la citoyenne Roland répondait : « Ty vais1. » Elledevait être exécutée la première. Elle eut pitié de la faiblesse de son compagnon. « Allez le premier, dit-elle, que je vous épargne au moins la douleur de voir couler mon sang! » Et comme le bourreau hésitait, ses instructions étant contraires : t Pourriez-vous, lui dit-elle, refuser à une femme sa dernière requête? » Et l'exécuteur obéit. C'est alors que de l'échafaud regardant cette statue en plâtre de la Liberté érigée, à l'occasion de la fête du 10 août, sur le piédestal de la royauté déchue, et demeurée là comme pour présider au supplice de ceux qui avaient cru la fonder elle-même, elle dit : « 0 Liberté, que de crimes en ton nom1 ! »

Elle aurait pu se rappeler aussi ces mots qu'elle écrivait à Bosc, sous l'excitation de la prise delaBastille et dans le langage du temps :

Si l'Assemblée nationale ne fait pas en règle le procès de deux têtes illustres ou que de généreux Décius ne les abattent pas, vous êtes tous f...5.

Les deux têtes illustres étaient tombées à cette place : la sienne les allait rejoindre.

Les journaux du temps lui répondirent par des injures, d'autant plus furieux que par son courage elle avait porté défi à leur ressentiment4.

1. Des Essarta, t. I, p. 144. 11 ne s'en tient pas à celte parole; il lai fait tenir presque tout un discours : J'y vais ; tout à V heure fy serai ; mais ceux qui m'y envoient ne tarderont pas à m'y suivre. J'y vais innocente, ils y viendront criminels ; et vous qui applaudissez aujourd'hui, vous applaudirez alors. »

2. Mercier, Nouveau tableau de Paris, ch. xlvi, t. II, p. 103.

3. Lettre du 26 juillet 1780. Appel à V impartialité, partie m, p. 130 (in édition, publiée par Bosc) et Dauban, Étude sur Mme Roland, p. lxixix.

4. Voy. les extraits du Père Duché* ne, de la Gazette universelle, donnés par H. Dauban, Étude sur Mme Roland, p. ccxliv.

Mort de Roland.

Mme Roland avait dit que son mari ne lui survivrait point. Elle ne s'était pas trompée. 11 était à Rouen depuis le 24 juin, réfugié chez de vieilles amies qui, pour le cacher, risquaient leur tête. En apprenant la condamnation de sa femme, il résolut de se donner la mort. Il n'hésita que sur la manière d'en finir avec la vie; et le projet fut débattu avec celles qui lui avaient donné asile. Il avait eu d'abord la pensée de se rendre incognito jusqu'à Paris, d'aller à la Convention pour lui faire entendre une dernière fois la vérité et demander à périr sur 1 echafaud où l'on avait immolé sa femme. Mais sa condamnation devait entraîner la confiscation de ses biens et par suite la ruine de sa fille. Il se décida à se tuer lui-même. Pour ne compromettre personne, il sortit de la demeure où il avait été recueilli, et, parvenu au bourg Baudoin, h quatre lieues de Rouen, sur la roule de Paris, il s'assit sur le bord d'une avenue et se perça d'une épée.

On trouva sur lui un billet ainsi conçu :

« Qui que tu sois, qui me trouves gisant ici, respecte mes restes ; ce sont ceux d'un homme qui est mort comme il a vécu, vertueux et honnéle.

« Un jour viendra, et il n'est pas éloigné, que tu auras un jugement terrible à porter; attends ce jour, tu agiras alors en pleine connaissance <lc cause, et tu connaîtras même la raison de cet avis.

« Puisse mon pays abhorrer enfln tant de crimes, et reprendre des sentiments humains et sociaux !

« J. M. Roland. »

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