EXTRAIT BU REGISTRE DES DÉLIBÉRATIONS DU CONSEIL GÉNÉBA.L
Le Conseil, sur la dénonciation du procureur de la Commune, nomme Follope et Grespin commissaires pour faire la recherche d'un petit drapeau rouge portatif que Bailly avait fait faire pour égorger les citoyens. Les mêmes commissaires sont chargés de porter cette preuve de scélératesse au tribunal révolutionnaire pour servir à la confection du jugement de Bailly.
Signé : Lu dix, vice-président ,
Dobat-Cubière, tecrétaire-gref fier-adjoint. (Archives, ibid.% pièce 74).
3. Dossier de Bailly, pièce 87. Le texte du Bulletin du tribunal révolutionnaire y est presque en tout conforme; celui da Moniteur (14 novembre) s'en éloigne davantage. Le tribunal était ainsi composé :
Dobsent, président ; Maire et David. juges; Naulin, substitut; Ta vernier, greffier.
Les jurés étaient : Tbouniin, Aubry, Dufour, Gimond, Fiévé, Campagne, Auvrett Brochet, Garnier, Girard, Sambat, Bernard et Nicolas. (Archives, t'frùf., pièce 85, procès-verbal d'audience.)
Bailly, interpellé de déclarer s'il avait quelques réclamations à faire contre l'application de la loi invoquée par l'accusateur public, dit simplement :
« J'ai toujours fait exécuter la loi, je saurai m'y soumettre, puisque vous en êtes l'organe '. »
Derniers moments de Bailly.
Le comte Beugnot, qui a vu et qui a dépeint Bailly dans sa prison, nous en parle encore à sa dernière heure1. Il savait les haines qui le poursuivaient, et se refusait à croire à sa condamnation. Toute la nuit du jugement il avait repassé dans son esprit les chances qu'il pouvait avoir d'y échapper. Lorsque dès le matin il alla prendre de ses nouvelles, il le trouva ayant dormi à son ordinaire et prenant son chocolat. Il le quilta, se promettant de lui faire son dernier adieu au passage, c Je le vis, ajoute-t-il, pendant trois quarts d'heure s'entretenir avec un jeune homme habillé en garde national, et qui était un de ses parents. Le jeune homme était ému jusqu'aux larmes, Bailly conservait sa tranquillité. Vers la fin de l'entretien, il prit coup sur coup deux tasses de café à l'eau. Le jeune homme retiré, je passai dans la galerie. Il parut disposé à me parler. Je tremblais et je ne savais par où débuter. Enfin je lui exprimai mon étonnement de ce qu'il prenait du café à l'eau sur du chocolat, a J'ai pris, me dit € Bailly, du chocolat parce qu'il nourrit et adoucit ; mais « comme j'ai un voyage assez difficile à faire, et que je
1. Bulletin, ibid., p. 322. — 2. Mémoires du comte Beugnot, 1. 1, p. 190.
6* CttUP. XV. - BAELÏ.
« me défie de mon tempérament, j'ai mis par-dessus « du café, parce qu'il excite et ranime, et avec cet ordî- « naire, j'espère que j'arriverai jusqu'au bout. » On l'appela dans ce moment, je l'embrassai pour la dernière fois. »
L'escorte était commandée pour onze heures1. Il était midi quand Bailly monta sur la sinistre charrette. « A peine, dit un récit du temps, parut-il en présence de la multitude, que les imprécations les plus horribles l'accueillirent; en un instant il fut couvert de boue... Des hommes furieux s'approchaient pour le frapper, malgré les bourreaux indignés eux-mêmes de tant de fureur. Une pluie froide qui tombait à verse ajoutait encore à l'horreur de sa situation. Sa marche était tantôt précipitée, tantôt retardée,suivant les caprices de la multitude, à qui Ton semblait avoir abandonné le soin de présider aux apprêts de son supplice. Bailly, calme et tranquille au milieu de tous ces' délires de la férocité, paraissait insensible à tout... Son regard était fixe, et sur son front siégeait ce calme profond qu'imprime à l'homme la méditation de quelque grande pensée. C'est ainsi qu'après une heure et demie de marche, il arriva au Champ de Mars. Il était descendu de la fatale charrette et déjà le bourreau l'entraînait vers l'échafaud, lorsqu'on se souvint de brûler sous ses yeux le drapeau rouge qui avait servi lors de l'affaire du Champ de Mars. Cet inci-
i. Demain 21 brumaire, à unze heures du matin, sur la place de V Esplanade entre le Champ de Mars et la rivierre de Seine.
21 brumaire.
A.-Q. Fouquier.
Eu marge on lit :
J'ai commandé 60 gendarmes d'Hémare, toute la gendarmerie du Luxembourg le réserres de la 3* légion au Champ de Mars, et 4 sections de la in légion à la Conciergerie (Archives, AF u, 4$, n* 69).
dent relarda son supplice. On apporta du feu, et un habitué du tribunal, tenant dans ses mains le drapeau, l'agita tout allumé sous la ligure de Bailly : ce qui lui procura une douleur cuisante, à laquelle il donna, comme malgré lui, une plainte. Ce raffinement de barbarie, loin de toucher la multitude qui l'entourait, valut des applaudissements à son auteur. »
Bailly aspirait à la mort comme à une délivrance.
« Mais on s'écria que la terre sacrée de la fédération ne devait point être souillée par le sang d'un si grand scélérat : cette idée, accueillie avec enthousiasme, donna encore lieu à de nouveaux délais. 11 fallut démonter l'échafaud, le transporter hors de l'enceinte du Champ de Mars, et le rebâtir dans un des fossés qui se trouvent sur le bord de la Seine. Bailly fut donc conduit à pied d ans cet endroit : on le plaça sur la chaussée, d'où il devait voir remonter l'inslrument de mort. C'est alors qu'entièrement livré aux fureurs du peuple il épuisa la barbarie de ses bourreaux; l'un lui crachait au visage; l'autre le frappait du pied; un autre lui déchirait ses vêtements. Tremper d'eau et saisi de froid, il tremblait de tout son corps. Un homme lui dit : « Tu trembles, Bailly 1 — Mon ami, c'est de froid.... »
a 11 fut trois heures à la place de son supplice : qu'on imagine ce qu'il dut souffrir dans ce long intervalle. Enfin le moment qu'il désirait le plus arriva; l'échafaud fut dressé sur un tas d'ordures. Il n'attendit pas que le bourreau vînt le prendre. Retrouvant toutes ses forces, il monta avec courage et se précipita de lui-même sur la planche fatale où il reçut le coup de la mort1. »