ARRESTATION DE MANUEL
Peut-être, quand son langage avait encore ces violences, son cœur commençait-il à s'émouvoir. Appelé par sa charge dans la Commune à voir souvent la famille royale au Temple, il avait fini par être touché de cette grande infortune; et, ce retour à la modération, qui se trahissait dans ses rapports avec elle, fut un des premiers griefs contre lui. Mais il ne s'en était pas tenu là. Avant que le procès fut commencé, il parut vouloir en retarder le dénouement en demandant l'impression des pièces; et quand il fut engagé, quand on en vint à la conclusion, il trompa tout ce qu'on était en droit d'attendre de ses antécédents, en votant successivement l'appel au peuple et la détention suivie du bannissement à la paix. Enfin la mort étant votée, comme s'il eût craint d'en partager la responsabilité avec ceux qui allaient répandre le sang du roi, en demeurant plus longtemps leur collègue, il donna sa démission, et retourna à Montargis son pays natal.
Mais il n'était guère possible qu'il s'y fît oublier. Il était dès lors signalé comme apostat de la Révolution; et dans une émeute dont sa commune fut le théâtre, au mois de mars, à l'occasion du recrutement, il faillit être assassiné1.
Il n'échappa au poignard que pour être livré au bourreau.
Quelque soin qu'il prît de se tenir loin de toute chose, on l'alla chercher dans sa retraite, et le lendemain de la mort de Bailly, 22 brumaire (12 novembre), il allait prendre sa place dans la prison. Il ne tarda pas non plus à lui succéder devant le tribunal. Le 23 il était inter»
1. Beaulieu, Diurnal à la date du 21 mars (Dauban, Paru en 1795, p. 113)*
68 CflAP. XVI. — MANUEL, LES HORS LA LOI, ETC.
rogé par le juge Emmanuel-Joseph Lanne1, et le 24 il montait au fauteuil.
Dès qu'on l'avait su arrêté , les dénonciations avaient afflué de partout. On les retrouve au dossier. On y trouve par exemple cette note :
Au citoyen Thainville.
Le citoyen Languet, ci-devant courrier de l'armée duNord, a beaucoup de choses à dire,assure-t-il, qui concerne Manuel et celle de l'Égalité (le duc d'Orléans1.)
et Languet fut aussitôt appelé à faire, devant le juge, une déposition, dont il répétera la substance devant le tribunal % touchant le procès du roi. Dans cette enquête préliminaire, Languet déclarait que, revenant de Belgique avec des dépêches pour le président de la Convention et le ministre de la guerre, il avait reçu aussi de Dumouriez une lettre pour Manuel, et la lui avait remise, à la Convention. Il l'y avait retrouvé deux jours après, le dernier jour du procès du roi, et le voyant quitter sa place de secrétaire et sortir par la porte des couloirs, il était sorti lui-même, et Manuel, l'accostant, lui dit :
Courrier, tu vas sans doute partir pour la Belgique et tu vas y porter une nouvelle bien cruelle : car je crois que le roi va être condamné à mort à la majorité d'une seule voix ; et je sors de la salle parce que je ne veux pas être témoin d'un jugement aussi révoltant.
Languet rentra dans la Convention, en parla à Marat qui aussitôt proposa à la tribune de faire rentrer Manuel. — Manuel était rentré sur ces paroles, et de peur qu'il
4. Voir cet interrogatoire reproduit d'après l'original qui est aux archives, (W, 295, dossier 246, pièce 46), par M. Campardon, t. I, p. 180.