lbid.t 1" partie, pièce
• Ce 20 brumaire.
« Citoyens républicains,
« A l'exemple de Brutus et de Mutius Scévola, je foule aux pieds les sentiments dont j'idolâtrais mon frère, et ne vois plusdansle nom décrété d'accusation un frère, mais un lâche et perfide mandataire. Si le fait est prouvé constant, j'aurai le courage de lui dire : « Tu m'as trompé en m'assurant que tu étais exempt de reproches. Je te voyais bien passionné pour une femme, mais j'ignorais que tu lui sacrifiais ta conscience et ton devoir, et par conséquent j'ignorais ce ver rongeur qui dormait dans ton sein! Ta mère, qui est la mienne, dira combien fut pur ce moment où, pensant que tu n'étais que trop faible et trop complaisant pour cette ennemie de ton bonheur et du nôtre, je lui promis de tout entreprendre pour te guérir soit d'une manière, soit d'une autre. 0 divinité des républicains! tu connais l'incorruptibilité de mes intentions et de mes démarches dans cette occasion : l'historique que j'en ai tracé suffit pour s'en convaincre, et il serait trop long de le rapporter ici ; il aura son temps. 0 vérité ! tu sçais que je ne respirais que le salut de ce frère que je croyais incapable de mensonge et de désertion, tu sçais que mes vœux étaient de faire avec adresse incarcérer cette coquette dangereuse par ses moyens de séduction, sinon par des projets contrerévolutionnaires ; et si je n'eusse encore eu trop de confiance dans cette dénonciation que tu fis de cette créature à Versailles, j'aurais, il y a plus d'un mois, fait au comité de la section de Mutius Scévola la déclaration que je suis venu faire mardi dernier, ennuyé de toutes ces longueurs, et que tu permis, ô divinité protectrice des cœurs droits ! que je fis[se] assez à temps pour constater et expliquer mon innocence et, j'ose le dire, mon civisme: car sçachc bien — [ce n'est plusà la divinité qu'il parle] — que je craignais que Desplasses par son or, et toi par tes moyens aiguisés de ta faiblesse pour cette femme, oui, je craignais qu'elle ne s'évadât, et cette crainte était dans mon âme quand, pour te préserver d'un pareil abus
de ton crédit, je m'en emparai, selon le désir que j'avais préparé en toi; et ne crois pas que, pensant, agissant de la sorte, tu n'eus pas en moi un bon frère, tu te tromperais toimême, et ne connaîtrais pas le prix d'un attachement aussi sublime. Les horreurs de la prison, la mort, ne sont rien au préjudice de la vérité, la voilà tout entière. » Mais vous, repu- . blicains, comment avez-vous laissé subsister un acte justificatif d'une accusation qui était réel, acte qui remonte à l'époque du 4 mai dernier, et dont je n'ai jamais ouï parler que depuis l'instant où cette femme, étant continueliemenl attachée au[x] pas de mon frère, c'est-à-dire vers septembre dernier, au moins à ma connaissance, comment s'est-il fail que des réclamations d'un abus aussi monstrueux de pouvoirs n'ait [pas], depuis le mois de mars, reproché aux juges de cette affaire leur forfaiture criminelle] ? car dans une conjoncture semblable il n'y a pas de milieu, c'est oui ou non, la vie ou la mort. Voilà des principes sacrés pour tous les républicains, et que j'applique aux justifiants comme à la justifiée, sans m'inquiéter de moi-même. Je désire bien ardemment le terme de cette accusation dirigée contre un frère coupable; s'il est innocent, il sera couvert de gloire; s'il est coupable, il sera mis à mort et couvert d'opprobres. Voilà mes sentiments. Je suis fraternellement
« Osselin,
« Ministre du culte à Saint-Aubin.
« P. S. C'est en allant satisfaire les besoins de la nature que j'ai su cette affligeante nouvelle.
« De la caserne de la section de Mutius Scévola ' . »
Le post-scriptum vaut la lettre, et la lettre vaut le post-scriptum.
MmedeCharry, dans son interrogatoire (27 brumaire,
1. Archives, W 300,' dosa. 292, 1* partie, pièce 12. J'ai corrigé quelques légères inexactitudes du texte donné par M. Dauban, La démagogie en 1793 à Paris, p. 557. '
OSSELIN ET Là MARQUISE DE CHARRY. 137
17 novembre), évite, au contraire, les réponses qui pourraient compromettre les autres. Interrogée sur ses relations avec Osselin, si elles avaient un caractère d'intimité :
R. Qu'elle l'avoit reçu chez elle, mais que ce n'étoit pas là de l'intimité.
D. À elle observé qu'il est bien permis à la justice de qualifier d'intimité une liaison qui présente au moins cette idée, lors surtout qu'il est établi au procès qu'Osselin dans différentes circonstances étoit encore dans son domicile entre une heure et minuit; que même elle a eu divers tête-à-téte avec lui chez Méchant, traiteur, au Palais-Royal, à une époque où elle, répondante, n'osoit habiter son véritable domicile; lorsqu'il est encore prouvé qu'Osselin lui procuroit des retraites dans différents quartiers de cette ville; que même il l'a reçue jusque dans son propre domicile, et qu'enfin, oubliant ce qu'il devoit à sa dignité de représentant du peuple, il s'étoit compromis en la cautionnant à la mairie où elle étoit en dé* tention comme prévenue d'émigration et comme ayant donné retraite à un émigré, et enfin lui avoit donné refuge chez son propre frère dans le domicile duquel Osselin étoit allé la voir très fréquemment et y avoit même couché chaque fois qu'il y avoit été.
Elle rend compte d'ailleurs de ses différents domiciles. Elle a été à Fosseux, près Beaumont, conduite par Desplasses, et à Saint-Cloud, où Osselin l'accompagnait quelquefois ; elle avoue même qu'elle a été quelque temps chez Osselin et au faubourg Saint-Marceau, maison du citoyen Danton, où Osselin a été la voir différentes fois ; mais elle déclare que Danton ne la connaissait pas sous son nom1.
Quant à Desplasses, il aurait pu dire qu'il avait moins
$. Archives, Uni., 2* partie, pièce S*
reçu une émigrée qu'il n'avait été reçu par elle, ou reçu chez des tiers avec elle. Il avait passé trois semaines avec elle, à la campagne, chez le citoyen Boulanger. Après cela il avait su qu elle était chez le curé Osselin, il y était allé la voir trois fois, il y avait couché une fois1. — Quel presbytère hospitalier!
Les deux administrateurs de police se retranchaient derrière Osselin. Soulès avait interrogé la citoyenne Charry; mais Osselin était venu, disant qu'il répondait d'elle. Froidure n'avait fait que mettre sa signature au procès-verbal dressé par son collègue; et il n'avait fait aucune difficulté, Osselin répondant de celle qu'on allait mettre en liberté*.
Le fondement de l'accusation pour tous, c'était l'émigration de la principale accusée : ce chef détruit, tous étaient libres. Mme de Charry, après son interrogatoire, entreprit de se justifier sur ce point par cette lettre adressée au tribunal :
Charlotte-Félicité Luppé, femme séparée du citoyen Charry,
détenue à la Conciergerie,
Au tribunal révolutionnaire en sa chambre du Conseil.
Citoyens juges,
Je suis prévenue d'émigration sur le fait seul que j'ai été à Bruxelles.
Je puis prouver que cette ville était réunie à la France h l'époque où j'y ai été, et où j'en suis sortie pour rentrer à Paris...
Je n'ai jamais été portée sur aucune liste d'émigrés; jamais je n'ai été dénoncée comme émigrée.
i. Archives, ibid., pièce 14.