LA JUSTICE RÉYOL. A PERDU LA RÉVOLUTION
classes proscrites: ce sont, par un simple renversement de l'ancien ordre des choses, les classes jadis privilégiées?, elles ont un rang à part au tribunal. La Fraternité I on ne s'en croyait pas tenu à l'égard de l'ennemi ; mais y eut-il jamais haines plus vives qu'entre les sectes révolutionnaires, entre les hommes de la Révolution? les frères €aîn, comme disait Danton ; et c'est au tribunal qu'ils le prouvent.
De la devise républicaine, il ne reste plus qu'un mot: c'est celui que les hommes de 1793 y ont ajouté : la mort. Mais celui-là dure et il fait revivre les autres à sa manière. La mort rend la liberté aux victimes: on se sentait plus libre déjà dans les prisons; on est libre sur l'échafaud: au milieu des cris de vive la république! on y peut crier vive le roil La mort finit aussi par rétablir l'égalité dans les classes : ce ne sont pas seulement les nobles et les prêtres qu'elle réunit, ce sont les gens du peuple, artisans, laboureurs (leurs noms tiennent la plus large place dans notre funèbre journal) ; non plus seulement les contre-révolutionnaires de tout ordre, mais les hommes de la Révolution avec eux. Tous viennent renouveler à leur tour devant le tribunal la lugubre légende du moyen âge. Où est le Holbein des temps nouveaux qui nous retracera la danse macabre des Girondins, des Montagnards, des indulgents, des enragés, Vergniaud et madame Roland, Ronsin et le Père Duchesnc, Danton et Camille Desmoulins, Chaumette et Gobcl, jusqu'à ce sinistre trio de Robespierre, Couthon et Saint-Just, entremêlés à tant de nobles victimes dont eux-mêmes avaient demandé les tètes? Mais ce ne sont pas seulement les hommes de la Révolution ; c'est la Révolution [elle-même que la justice révolu-
136 CHAP. LX. — CONaUSION.
lionnaire a perdue. En s'attaquent avec tant d'arbitraire à la liberté, aux biens, à la vie des citoyens, en détruisant la sécurité que chacun doit attendre pour soi de l'autorité publique, elle en a dégoûté la nation et elle a fait que, la dictature elle-ménje a été accueillie, acclamée comme une délivrance.
A qui s'en prendre de cette institution funeste? Ce n'est pas à la Convention seule, puisque le tribunal du 1 7 août, qui en est comme la première forme, lui est antérieur; c'est au parti qui avait de bonne heure pris la direction du mouvement révolutionnaire: aux Jacobins. Ce sont eux qui, par la Commune insurrectionnelle de Paris sortie de leur sein, ont, après la déchéance du roi, imposé à l'Assemblée législative le tribunal du 17 août pour juger ses prétendus complices. Ce sont eux qui, malgré l'avortement de leur insurrection des 9 et 10 mars, ont, par leurs adeptes dans la Convention, fait voter l'établissement du nouveau tribunal. Ce sont eux qui en firent le principal instrument du Comité de salut public quand la révolution du 31 mai et la chute des Girondins leur eut donné définitivement le pouvoir ; et dès ce moment c'est le Comité de salut public qui en doit répondre. C'est en son nom que Robespierre, Saint- Jusl, Couthon, Billaud-Varennes sont venus demander successivement à la Convention les décrets qui, en étendant la juridiction du tribunal et en créant pour sa justice de nouveaux délits, tous avec la mort pour sanction, lui donnaient sur la France entière un pouvoir si terrible. C'est le Comité qui, après la loi du 22 prairial, en avait pris, on le peut dire, la direction absolue: ramassant par sa police les suspects de partout pour en remplir les prisons de Paris ; instituant pour vider ces pri-