LIVRE TROISIEME
PONS DE CAPDEUIL
SOMMAIRE
Littérature et poésie dans le Velay, an XII* siècle. — Peu* 4e Capdevil, troubadour du Velay. — Chants d'amour de Pons de Capdeuil. — Chants religieux et chants de guerre. — Ruines du château de Chapteuil. — Anciennes traditions sur ce manoir.
On ne connaîtrait qu'une partie de l'histoire de cette époque si , à côté des tristes événements que nous avons rapportés , on ne plaçait , comme lumière au tableau , un sommaire aperçu de l'éducation , des mœurs et des goûts littéraires de ces châtelains que le chroniqueur Médicis voit toujours sous le plus sombre aspect. Sans doute le chevalier
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passait presque sa vie entière les armes à la main, aimant les aventures , cherchant toutes les occasions de guerroyer , tantôt pour le roi , tantôt pour l'église , plus souvent encore pour lui-même. Cependant, il avait ses doux loisirs pendant lesquels, aussi tendre , aussi soumis auprès de la dame de ses pensées qu'il s'était montré brave et hautain en face d'un rude adversaire , il composait et chantait les plus amoureuses chansons (1).
Un jeune damoisel s'essaie dans l'art des vers, en trouvant de langoureuses élégies , de plaintives sérénades, qu'il vient mystérieusement soupirer sons les murs de la tourelle. A peine on le voit, on l'entend à peine. Les accords vibf ants de la mandore couvrent l'émotion de sa douce voix, et la nuit cache les premières rougeurs de son front de seize ans. — Un brave chevalier , rude sous l'acier , timide encore sous la soie , demande dans une mélancolique chanson un peu de pitié pour tout ce que lui fait souffrir l'amour. Si la dame qu'il implore dai-
(1) Dans notre Histoire de la langue Romane, nous avons donné de très-longs détails sur l'éducation littéraire de la noblesse aux X% XI e et XII e siècles. Nous y renvoyons le lecteur qui voudrait étudier plus profondément cette partie de notre histoire générale. Ici nous devons être plus sommaire et nous restreindre, autant que possible , aux choses exclusivement locales.
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gne jeter sur lui un regard moins dédaigneux , il jure d'aller conquérir sa tendresse, la lance au poing, le casque en tête, dans le prochain tournoi.
— Un châtelain brutal, de retour d'une longue chasse, la tète échauffée par de bacchiques vapeurs , ordonne à la fin du repas qu'on laisse entrer ses varie ts, ses écuyers, ses fauconniers ; puis, d'une voix retentissante, se met à leur chanter une ronde galante , une ballade guerrière , quelque ode triomphale sur la gloire de ses illustres aïeux.
— Un enthousiaste baron , enflammé d'une sainte ardeur , dit tout-à-coup un éternel adieu aux frivoles souvenirs» et prend un cilice. La foi qui brille dans son regard donne à ses vieux ans tout le courage, toute l'énergie des premiers jours. Lancé comme un trait de feu , son sirvente porte au fond des consciences la frayeur, le remords et l'espoir ; il court de bouche en bouche ; on le dit sous le chaume , on le répète à la foule assemblée sous le porche des églises. Plus que la voix qui se fait entendre dans le sanctuaire , il émeut , il électrise ; et, c'est en chantant de pieux refrains , que les populations s'élancent à la guerre lointaine.
— Enfin , la poésie chevaleresque, vieille de trois siècles, voulut, avant de céder la place, se venger du puéril usage qu'on avait fait de sa puissance. Ce hochet des belles châtelaines, des gentils trou*
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» ment, ne sait pas le mal que j'éprouve (1), » ditil avec tristesse. — D'abord il espère la ramener à lui en affectant à son tour une égale froideur ; mais la coquette ne semble pas y prendre garde. Le poète > qui ne croit pas être compris, devient boudeur; Azalaïs n'y prend pas garde encore. L'amant se persuade qu'il n'est pas aimé, il se désespère ; cependant pour ne pas donner à la cruelle le triomphe de sa douleur, il s'éloigne et tente un dernier moyen. Il s'attache à la vicomtesse Audiartz, devient empressé, feint une vive passion qu'il voudrait laisser croire partagée. Tantôt prenant un air joyeux, il dit : t Non, » je ne voudrais point de l'empire d'Allemagne, p Audiartz, si mes yeux étaient condamnés à ne pas » vous voir (2). »
Quelquefois , laissant éclater son chagrin , il s'accuse et se désole : « Ma faute est si grande que j'en » devrais mourir de colère et d'amour (3). »
(1) Ma bella dousa amia
Cui am de cor finameu ,
Non sap ges lo mal quieu sen.
(Aoras quem tengves iausen).
(2) No vuelh aver l'emperi d'Alamanha Si n'Audiartz, vo vczian miei uelh.
(3; Que tal folhia
Ai fach, -qu'ieu deuria
Morir d'ir" e d'esmai.
(Cui per nés ci cuiëarj.
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Puis il s'abandonne à ses regrets, il se rappelle le temps où il était heureux ; et , laissant aller son cœur à ses doux souvenirs, il chante d'une voix triste et mélancolique : « Loyaux amants, vous dont l'a- » mour n'est pas troublé, que vous devez être joyeux
» et légers Vous allez ensemble vous promener
» quand vient le temps heureux qui fait épanouir > les fleurs dans la plaine et chanter le rossignol » sous la feuillée. Pour moi j'aime bien mieux le » doux sonde sa voix que le chant du rossignol (1).»
Mais tant de repentir semblait laisser Azalaïs insensible ; la jeune femme se croyait une rivale. A chaque chanson suppliante qui lui venait de Gapdeuil , elle pensait à la belle Audiartz , et la jalousie serrait son cœur; puis, en secret, elle se prenait à pleurer. Enfin, pour cacher son dépit, elle voulut s'étourdir au milieu de fêtes bruyantes ; elle défendit avec colère de prononcer devant elle le nom du perfide, de l'ingrat qui la trompait.
Gapdeuil est heureux de cette colère ; il a vaincu
(X) Leials amicx, cui amors ten joyos,
Deu bcn esser alegres e jauzens,
Aras quan par lo guais termenis gens Que fai la flor espandir per la plantaa, E'1 rossinhol chantar jusla '1 vert fuelh; Mas icu non a m son dous chan tan quan suelh.
(Mais amicx).
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l'indifférence, il est aimé ; il ne lui reste plus qu'à en arracher l'aveu. Trois aimables châtelaines, compagnes de sa jeune amie , la comtesse de Montferrand, la dame Marie de Ventadour et la vicomtesse d'Aubusson, le ramènent à ses pieds où il jure de ne jamais s'écarter du droit chemin de l'amour.
Hélas, ils ne furent pas longtemps heureux!
Azalaïs mourut, laissant Gapdeuil inconsolable....
Maintenant tous les liens qui l'attachaient à la terre sont rompus , le troubadour est seul dans la vie. Pour lui, plus de parents, d'amis, de fortune et de plaisirs ; il a tout quitté pour s'isoler dans sa douleur. Ses larmes ont détendu les cordes de sa lyre, son esprit n'a plus d'inspirations, son cœur n'a gardé qu'un souvenir déchirant.
« De tous les mortels , dit-il , je suis bien le plus » malheureux et celui qui souffre davantage ; aussi » je voudrais mourir, et ce serait me rendre un ser- » vice que de m'ôter la vie. Maintenant je suis dé- » sespéré, et depuis que ma pauvre Azalaïs est morte » je ne supporte plus l'existence qu'avec effroi (1).
(1) De tols Caitius sui ieu aisselh que plus
Ai grau dolor , e suefre gren turmen ; Per qu'ieu volgra murir, e fora m gen Qui nTancizeSj pois tan suis esperdutz Que viures m'es marrimen et esglais, Plus raorta es ma dona n' Azalaïs.
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» Au moins si Dieu m'avait fait mourir le pre- » mier ; hélas ! . . . . qui jamais aura une aussi belle » vie?.... Nous pouvons bien dire que l'ange fut » heureux et content de sa mort (1). »
Cependant l'heure de la troisième croisade allait sonner. Le vieux Lusignan , qui n'était pas du sang royal, avait eu l'imprudente ambition de mettre sur sa tète la couronne de Baudoin Y, son gendre, qu'on disait mort empoisonné (1186).— Tous les seigneurs du royaume de Jérusalem sont indignés, le peuple murmure, le désordre pénètre dans l'armée, la maladie décime les soldats, les musulmans espèrent et se préparent... Puis , le téméraire Reynaud de Châtillon, violant la trêve jurée, enlève une caravane et refuse à Saladin de lui rendre ses prisonniers. Tant d'audace , de faiblesses et de crimes irritent le sultan , qui lève soudain une armée redoutable, marche contre les chrétiens , les poursuit , les accable près de Tibériade. Deux fois il est victorieux ; Lusignan,
(1) S'a Dieu plagues qu'ieu fos primieramen
Mortz; las!...
Qui aura mais tan bel capte tieraen !
E podem be saber que l'angel sus Son do sa mort alegre e jauzen.
(De lots Caitiui).
le prince <T Anàocfe . 1» junili ■■fini da Temple et derflûpîai saut fc»fûtsprisounien; k mie croix tombe efc-méme an pouvoir des infidèles qui entrent triomphants dans Jérusalem.
D ne restait pins an chrétiens que Tripoli, Tyr et Antiocbe : la croix et le tombeau sacrés n'étaient pins en leur puissance, le croissant s'élevait sur la riDe sainte : c'en était Eût de la conquête.
A optteeffnyante nouvelle nfiorope catholique frémit d'une sainte colère. Des moines exaltés se répandent dans les prorinces, courent de riDe en ville, de village en village. Infatigables dans leurs courses évangéliques et poussés dans tons les sens par la même pensée, ils demandent à grands cris l'enrôlement universel sons les étendards de la croix. Les peuples émus prennent les armes ; ils arrivent en foule, le seigneur et le Tassai, l'ouvrier de la ville et le serf du hameau, tous sont appelés, tous sont nécessaires ; il faut des bras et non d'inutiles intelligences. Les hommes se comptent , le nombre seul peut assurer la victoire.
La voix des prêtres n'est pas la seule qui se fait entendre. Quand le tocsin sonne , les troubadours sont debout et chantent , non plus ces langoureuses romances d'amour , non plus ces chansons malignes qui n'arrivent à l'esprit que dans le calme d'une paix oisive, mais des provocations guerrières
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contre les mécréans, des hymnes pieux pour toucher les cœurs , pour réveiller les consciences, des anafhèmes contre les lâches qui restent insensibles à la voix de Dieu. Les prêtres montrent le ciel, les poètes promettent la gloire; la lyre est surmontée d'une croix.
Alors tout ce qui était endormi , tout ce qui pouvait prendre vie , devait nécessairement s'éveiller , s'échauffer , se mouvoir dans ce douzième siècle si brillant si agité. Gomment sommeiller en paix quand les marteaux et les enclumes vous réveillaient partout en forgeant des armures ? Jérusalem était-elle à jamais perdue ? Devait-on renoncer lâchement à la conquête des premiers croisés ?...
Pons de Gapdeuil se lève ; ses yeux fixés au ciel n'ont plus de larmes , le souvenir a fait place à l'espérance, son cœur bat encore d'enthousiasme et d'amour ; mais d'amour pour la religion. Il veut vivre pour bien mourir.
Le remords a touché son cœur, il se repent de ses fautes, il s'humilie , demande grâce et se confesse.
« En honneur du Père, en qui réside toute puis- » sance et toute vérité , du Fils, en qui brille toute » raison et toute bonté, du Saint-Esprit, source de » tous les biens. Nous devons croire à chacun d'eux » et à tous les trois. Je sais que la Sainte-Trinité
> es! le \~ ni biea qui pardonne, qui récompense et
> qui nous sure. Cest pourquoi je m'accuse des
> péchés mortels que fai commis par mes discours, par mes pensées , par mes mensonges, par mes mauvaises actions, et j'en demande hnmhlp.mp.nt pardon!
» Heureux celai qui prend la croix; car l'homme le pins vaillant , le plus honoré , s'il demeure, ne sera qu'un lâche méprisable ; tandis que le plus vil, en partant, deviendra libre et bon , rien ne lui manquera, le monde entier l'absoudra de ses fautes passées.
» Il n'est plus le temps où, pour mériter le ciel , il suffirait de se raser la tète et de subir leç austérités de la vie monastique. Maintenant Dieu promet le salut à tous ceux qui , armés en son nom, iront le venger des outrages des Turcs, outrages plus injurieux qu'aucun de ceux qui avaient été commis jusqu'à ce jour.
* L'homme riche et puissant ne laisse d'ordinaire sur son passage que des traces de son ignorance et de sa méchanceté. Quand il ravage les domaines des autres, quand il pille les châteaux après avoir assiégé les tours et les murailles qui les défendent,
» alors il croit avoir fait les plus belles prouesses, * et pourtant il est plus misérable que ceux qui » n'ont rien au monde.
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» Le Lazare était indigent , sans doute ; mais ce » riche qui lui refusa secours fut-il bien avancé » avec ses trésors, quand la mort vint le frapper?.. » Ceux qui ambitionnent les biens de la terre, plus » tard seront malheureux , et , à leur tour, les » pauvres trouveront le bonheur (1). »
Voilà ce qu'est devenu Pons de Gapdeuil , ce jeune poète plein de langueur qui, naguère encore, soupirait de tendres élégies aux pieds d'une femme adorée ; voilà ce que la foi a fait du troubadour timide qui ne demandait qu'un sourire pour le bonheur de sa vie ! Son cœur s'est refroidi , s'est glacé tout-à-coup ; plus dur cent fois que l'inflexible armure qui couvre la poitrine du guerrier, rien d'humain ne peut l'émouvoir. Soldat insensible, missionnaire impitoyable , homme de fer , il veut tout entraîner avec lui dans le vaste torrent... Il faut partir, il faut quitter l'Europe ; les malades et les vieillards suffiront pour la garder , et si quelques lâches demeurent, honte et malédiction sur eux !
Quelle verve ! que d'ardeur, de dévoûment et de courage ! comme il est beau de voir toutes ces populations frémissantes s'agiter à la voix prophétique
(1) Voir, à la fin du livre troisième, la Hôte A.
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de ces hommes qui leur semblent des envoyés de Dieu! — C'est qu'alors la poésie était vraiment une puissance, une force révolutionnaire irrésistible. Les sociétés vieillies, assises et blasées comme la nôtre, ne se laissent guider que par les froids calculs de l'égoisme ; mats les peuples jeunes et pleins de naïves croyances comme Tétaient ceux du XII e siècle, partaient à la première voix qui pouvait toucher le cœur. Nouveau Tvrtée, le troubadour s'élançait une lyre à la main, et les nations enthousiasmées le suivaient en répétant de pieux cantiques. Alors la prière du poète n'était pas stérile , sa parole faisait germer l'action.
Désormais toutes les pensées de Capdeuil sont graves et sombres ; la religion les domine, mais souvent le dégoût de la vie les inspire. Plus de ces naïves images, de ces charmantes peintures, de ces idées vives et fraîches qui montrent un cœur joyeux et pur ; tout est flétri, décoloré : « Avec Azalaïs tout est mort ; la nature n'a plus retrouvé de printemps, la terre désolée porte un deuil éternel. »
Et lui, autrefois si ardent, si jaloux de l'emporter sur les autres, comme le voilà désenchanté !...
« Que vous servirait d'avoir fait la conquête de » tous les royaumes qui sont de ce côté de la mer , * si vous êtes ingrats et infidèles à Dieu ?. . Alexandre
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» avait soumis la terre entière , qu'emporta-t-il en » mourant?.... un linceul (1). »
« L'homme qu'accable la vieillesse ou la maladie, * sans doute est excusable, mais il doit donner son » argent à ceux qui partent. C'est bien fait d'envoyer » à sa place, lorsqu'on ne demeure pas par lâcheté » ou par indifférence. Ah! que répondront au » jour du jugement ceux qui seront restés, quand » Dieu leur dira : Faux et lâches chrétiens , pour » vous je fus cruellement battu de verges, pour » vous j'ai souffert une mort ignominieuse.. Alors, » le plus juste sera lui-même saisi d'épouvante (2).»
Henri II d'Angleterre et Philippe* Auguste de France venaient de faire la paix et môme, réunis ensemble à Paris, en janvier 1188, s'étaient concertés pour marcher contre le sultan. — Le 27 mars de la môme année, Philippe , dans une grande assemblée, réclame un subside pour la croisade sous le nom de Dîme saladine. Mais tout-à-coup les hostili-
(1) Qui tôt quaut es de sai mar conqueria
No'l te nulh pro, si falh a dieu ni '1 men ; Qu'Alixandres, que tôt lo mon avia, Non portet ren mas un drap solamen.
(Et nos sio...j
(2) Voir, à la fin du livre troisième, la Note B ;
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tés recommencent entre les deux jaloux monarques. Une guerre intestine peut devenir funeste à la sainte cause ; Pons de Capdeuil s'écrie :
« Il serait bien à désirer que le roi des Français » et le roi des Anglais fissent la paix. Celui des deux > qui voudrait y consentir le premier, serait préféré » de Dieu et couronné par lui dans le ciel . — Que » lo roi de la Pouille et l'empereur restent aussi, de
* leur côté, frères et amis jusqu'à ce que le saint » tombeau soit recouvré. Ignorent-ils que le pardon » qu'ils accorderont ici, eux-mêmes l'obtiendront » au jour du jugement (1) ? »
Henri II meurt, son fils Richard le remplace; la paix est conclue. — Philippe fait prendre l'oriflamme à Saint-Denis, se met en tête de son armée; et, le 14 juillet 1190 , les rois de France et d'Angleterre, cette fois alliés sincères, partent pour la troisième croisade. Pons de Capdeuil les suit... pour ne plus revenir !
« Il aima d'amour Madame Azalaïs de Mercœur, » dit le vieux biographe provençal; tant qu'elle vé-
* eut, il n'en aima jamais d'autre, et quand elle fut
* morte, il se croisa, passa outre-mer, et y mou-
* rut (2). »
(1) Voir, à la Hn du livre troisième, la Note C. <% Voir, à la fin du livre troisième, la Note D.
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Un assez grand nombre d'auteurs anciens et modernes ont laissé quelques fragments bibliographiques sur Pons de Capdeuil ; mais il est facile d'apercevoir que presque tous se sont successivement copiés pour , du reste , ne rien nous apprendre que ce qui se trouve dans les poésies elles-mêmes du troubadour. Lisez Bastero (1), Crescirnbéni (2), Dom Vaissettc (3), Sainte-Palaye (4), Millot (5), les Poésies occitcmiennes (6), Dom Rivet (7), Auguis (8), £aynouard (9), etc.. Vous ne trouverez chez tous à peu près que la même notice.
L'historien qui semblerait avoir puisé à des sources plus contemporaines, quoiqu'il lui arrive souvent de tomber dans d'étranges erreurs, c'est Jean de Noslradamus, procurcurauparlementde Provence, pèredu célèbre astrologue Michel, et qui publia, en 1575, une histoire des poètes méridionaux. D'après lui, notre troubadour était un gentilhomme provençal du pays
(1) Page 91.
(2) Page 206.
(3) Histoire du Languedoc, t. III, p. 97.
(4) Manuscrits à l'arsenal.
(5) Histoire littéraire des Troubadours, t. I, p. 43.
(6) Poésies Occitan. , p. 10.
(7) Histoire littéraire de France, t. XV, 22. {S) Histoire des PoHes français, t. I, p. 14. (9) Choix des Poésies provençales.
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des montagnes, d'un? race très-ancienne et trèsnoble. Il n avait par son patrimoine qu'on mince revenu, mais ses talents lui procuraient de grandes ressources ; aussi se tenait-il toujours fort leste et bien couvert d accoutrements riches et beaux. A l'en croire, Capdeuil vécut encore trente-sept ans après son départ pour la croisade, et ne mourut qu'en 1227; ce serait même durant ce long séjour sur la terre étrangère qu'il aurait composé son poème de las Amors enribiades de Andriou de Fransa, ouvrage qui malheureusement n'est point parvenu jusqu'à nous. — Toutes ces assertions de Nostradamus sont-elles bien vérifiées? Il est permis d'en douter, puisqu'il ne connaît même pas exactement le nom du poète dont il parle ; il l'appelle, en effet, Pons Duèbre'ceil (Dubreuil), mot qu'il traduit par ceux-ci : aperi oculos. Point dedoule cependant sur la personne dont il écrit l'histoire ; on voit bien que c'est colle du troubadour du Yelay. Il fait assez complaisamment l'éloge de la tendresse et de la constance du malheureux amant d'Elys de Mévillon, fille de Bernard d'Anduze, gentilhomme d'Auvergne, et femme d'Odil de Mercœur (1).
(1) Ce mot de Dubreuil, analysé avec une si complaisante érudition par l'auteur, montre l'incertitude dans laquelle il élait sur la \éritable origine du poète. Il n'est pas douteux que Pons :. > portât le nom, aujourd'hui déiiguré, d'un petit
PONS OE CAPOEUIL. 227
Pourquoi les vieux chroniqueurs du Velay, Médias , Burel , Jacmon , n'ont- ils jamais parlé dans leurs manuscrits de ces troubadours qui furent leurs illustres devanciers?... Ils les ignoraient sans doute, car ils n'auraient pas manqué d'en tirer grande et juste vanité, en fiers, en généreux montagnards qu'ils étaient. C'eût été bien à eux de nous rappeler les souvenirs , de nous raconter les aventures que leur transmettaient les anciens pendant les soirées d'hiver , au retour du travail , sous les larges manteaux des cheminées. Comme l'histoire ainsi recueillie devient chère ! comme on conserve ce précieux héritage avec orgueil et vénération! Une page de leur main nous en dirait plus dans sa vérité naïve que tous ces vagues renseignements pris au loin. S'ils nous eussent parlé du fidèle et religieux Gapdeuil , de la coquette Azalaïs , pourrions-nous hésiter un instant à les croire? Mais c'est un étranger , c'est Crescimbéni le toscan qui
hameau (Chapteuil, commune de St-Julien-ChapteuilJ, à deux lieues et demie à l'est du Puy , dont il était le seigneur. Chapteuil vient, en effet, du mot provençal Capdehls (guide). — Quelques-uns pensent qu'anciennement il y avait dans ce pays un temple à Jupiter Capitolinus , dont les chrétiens firent plus tard une église à Saint-Julien-Chapteuil, d'après cette ingénieuse règle des premiers enfants de l'Eglise, de substituer au nom du dieu païen celui du saint qui offrait avec l'autre la plus grande ressemblance.
:2& HWS DE CAPDEllL.
se fait l'historiturniphe du velavien et qui, sextasianl sur les fêtes données par le troubadour à son amie, ivtrace dans un tableau si oriental les larp'sses i!»» Hapdeuil. qu'il est impossible de reconnaître à eette peinture le pauvre chevalier dont parle Niisin«!.unus. — i)uoi qu'il en soit, de ce passr si brillant, si poétique. que reste-t-il?
A l i-st de Saiut-Julien. en montant toujours, on n' tr«UM". après un quart-d'heure de marche, de- \aiit quelques [-autres habitations qui forment le luun«au lie C «•/ '•• ^'. Au milieu de ce petit village on \.«it er.e. re une immense porte surmontée de i:;v!ii--»iu!i< *** «outenue par deux larges pans de i: •:ï-.1 : . < : »*.» r.V'alt la probablement que l'entrée •: v- s i"i:;.ô"c «mv» inie. car on a devant soi uu :-/•'.' "•: ' s-.'io» \ sur les thmes duquel sont ^ «. ■ •■ -.s i« .' l:.i;i» il manoir. Eu lais-
^,. :\ :»m- . •■: ii ■;:ia.::« i ;e, pourprtn-
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. • »: a ■ • :.*•». . JLisi- v ''m-.u'- .. '«.ai t." -'*x. &. '.Vive"?
PONS DE CAPDEl'IL. 229
Pour l'étranger qui s'aventure dans ces campagnes sauvages , rien n'est plus affligeant à voir que les indigentes masures humblement accroupies aux pieds de cette roche désolée. Elles ont dû abriter bien des générations, puisque le château qui les protégeait autrefois, depuis des siècles tombe en ruines. Cependant , fidèles aux pieux souvenirs , ces chaumières l'ont toujours vénéré, et vivront tranquilles tant que son ombre pourra veiller sur elles.
Les traditions sont peu nombreuses dans ce pays, cependant nulle part peut-être elles ne furent plus religieusement conservées. Il en est deux surtout , naïves et touchantes , que nous ne pouvons nous empocher de rapporter ici. — C'était un usage d'avertir, par le son des cornets à bouquins, tous les vassaux de la montagne de l'approche d'un orage ou d'un parti ennemi , pour qu'ils vinssent avec leur famille et leurs troupeaux se mettre sous la protection du château-fort dont ils relevaient. Longtemps après la destruction du castel féodal , et lorsqu'on n'eut plus à redouter les attaques inopinées des seigneurs du voisinage ou des bandes de routiers , les antiques coutumes se conservèrent ; elles avaient été bienfaitrices, le peuple reconnaissant ne les abandonna pas. Dans sa simplicité , il voulut, au contraire, attacher à toutes les traditions une puissance mystérieuse : c'est pourquoi , même encore aujourd'hui, les bonnes gens de Ghapteuil ré-
? W IM»S DE CAPDEL1L.
v i.nii*-i!Mlsli'Si a :iriii»ts merveilleux qui leurfurenten- V*r* iiiMir rire portés au Puy lors de la révolution. ï'< v- di-sespèrent quand le ciel devient menaçant: t : i< ■'* -w peuvent plus conjurer les tempêtes, . v: :"«'is. disent-ils, les récoltes étaient certai- » •••■<. >s .*îi:ti^:iiis ne pouvaient rien sur elles. V* \-i un ^ms mi-ue s'arrêtait sur nos tètes,
• '•ifi: .1 > •i:ut chassé au loin; un de nos bergers
• ti. fît' i :iionter sur la vieille tour et à sonner •*;;im t»- nos trompes de cornes. Mainte-
«r <t fait . le ciel nous abandonne et i ^ Mm; i'i\ ur laisse prendre nos talismans. ,»vi- u» •«!..■ * 'iiruiitMii éloigner ces désastres qui • u^ -v s tiis^rtoi» -s'.... *
:-i v.ti our dans Tannée, ce chétit
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PONS DE CAPDEUL. 231
tigues de la route. Chargées de leur précieux fardeau , elles montent de suite sur la cime de ce calvaire , le déposent aux pieds de la croix , s'agenouillent pieusement , prient en silence , et redescendent satisfaites , comme si la guérison était obtenue. — On voit encore déjeunes femmes avec leurs maris venir, dans leur douce croyance , demander au ciel le fils qui manque à leur bonheur; puis, celles qui attribuent à la prière du rocher le miracle de leur fécondité, accourent aussi rendïe grâce de tout leur cœur.
Est-il rien au monde de plus simple, de plus touchant que ces fêtes de nos campagnes? toutes sont religieuses et pures , toutes sont un hommage de reconnaissance et d'amour. Elles commencent et finissent avec les beaux mois de l'année; elles arrivent avec les premières fleurs, s'en vont avec les dernières récoltes , et les hommes des champs, comme les oiseaux du ciel , n'attendent , pour se réjouir, qu'un chaud rayon de soleil.
Cependant , chaque jour qui passe emporte avec lui quelques-unes de ces respectables traditions ; la foi n'est plus si vive , la naïveté perd ses charmes, les usages s'en vont, les noms mêmes s'altèrent ; tout disparaît peu à peu sous les voiles mystérieux des lointains horizons.
SOMMAIRE
Ruines du château de Polignac. — Les Poliguac au XII« siècle. — U Vicomtesse. — Chants d'amour de Guilhaume de Saint-Didier. — Histoire romanesque du troubadour, puisée dans les anciennes biographies romanes et dans les œuvres du poète. — Mort tragique de la Vicomtesse.
Au nord , à une lieue de la ^ille du Puy , on aperçoit un immense rocher qui s'élève perpendiculairement au sommet d'une colline , semblable à un tronc de colonne gigantesque.
Aujourd'hui, sur ce rocher, on ne trouve plus que des ruines désolées, de nombreux pans de murailles
que le vent agite et qui s'écroulent tous les jours , de vastes débris d'antiques fortifications que de vieux lierres soutiennent un peu , et deux grandes tours brisées par le tonnerre. Voilà ce qui reste de plus de dix siècles de puissance, et c'est une indigente chaumière, protectrice de ces démolitions entassées, qu'on vient interroger sans espérance d'emporter un souvenir pour l'histoire de leurs anciens seigneurs.
Regardez en ce lieu ce que les tempêtes du ciel et de la terre ont fait du manoir le plus redoutable ; jetez un dernier regard sur ces grandeurs foudroyées qui courent au néant ; puis remontez dans les annales du moyèn-âge , pénétrez dans ces montagnes toutes retentissantes du nom terrible des Polignac , et voyez le château qu'habitait le vieil Armand au milieu du XII e siècle.
C'est bien ce même socle basaltique , mais couvert, hérissé sur tous ses points de donjons, de tours , de murailles crénelées , de mâchicoulis , de meurtrières ; ce sont bien ces mêmes décombres, nais fermes et debout ; imprenables forteresses que garantissent une double enceinte, trois énormes portes, des chaînes, des ponts-levis , des fossés, des redoutes et des soldats partout.
La nuit comme le jour plus de six cents hommes Mut armés dans ce château , prêts à se faire tuer au
premier signal du maître. Esclaves abrutis de la féodalité , ils s'inquiètent à peine d'où leur arrivent la nourriture, les armes et les chevaux. Ils boivent, chantent, se battent, prennent ce qu'on leur jette, obéissent sans réfléchir; puis, insouciants et fatigués , viennent se coucher le soir dans leurs étables humaines.
Mais le seigneur passe plus d'une nuit sans sommeil , c'est lui qui doit penser pour tous ; aussi le vicomte Armand et ses deux jeunes fils, Pons et Héracle, montent-ils souvent au sommet de la haute vigie de Polignac. Là , des heures entières , muets , immobiles , ils attendent avec inquiétude et , d'un regard perçant , fouillent jusque dans le pli des montagnes. Semblables à trois vautours affamés , ils cherchent une proie ; dès qu'elle se présente , ils s'abattent sur elle du haut de leur aire.
Malheur au pauvre pèlerin qui s'aventure seul dans ces parages, il sera cruellement dévalisé; malheur au chevalier qui vient de loin pour faire ses dévotions à Notre-Dame du Puy-Sainte-Marie ; les riches présents qu'il apporte à la Vierge pour se la rendre favorable pourront bien ne pas aller jusqu'à elle ; malheur encore aux voyageurs réunis en caravane; quel que soit leur nombre, ils seront bientôt arrêtés sur la route et payeront chèrement
le droit de passer sur les domaines du Roi des montagnes (1)!
Tandis que ces farouches et cruels châtelains partent à la tète de vassaux armés pour quelque sanglante expédition , la belle vicomtesse de Polignac , penchée sur une des galeries du château , agite son voile , leur jette un sourire avec un dernier adieu , et vient aussitôt s'enfermer dans son oratoire.
Ce n'est plus une bien jeune femme; mais encore quels traits ravissants ! quelle créature adorable ! Qui n'en deviendrait tendrement épris en la voyant agenouillée sur ce prie-dieu garni d'ivoire, merveillç de sculpture ? A la noblesse de sa pose on dirait une
(1) Ces vicomtes ont eu longtemps toutes les marques
de la souveraineté -. comme* de faire battre monnaie à leur coin (il y en a encore dans le Velay , et on nomme ces pièces Viscontines) ; de faire grâce aux criminels , d'imposer des tailles dans leurs terres , de déclarer la guerre , et autres de cette nature ; ce qui les a fait nommer dans l'antiquité seigneurs des montagnes freguli vnontium). François I er , roi de France , se trouvant au château de Polignac l'an 1533 , et entendant parler des privilèges dont avaient joui autrefois les seigneurs de ce nom et du titre qu'on leur donnait alors , dit qu'il n'en était point surpris après la magnificence avec laquelle lui et sa cour avaient été reçus. — Morkri , Dictionnaire, au mot Polignac.
reine, on la prendrait pour un ange à la douceur de son visage.
Jamais contraste ne fut plus saisissant ; et si les salles enfumées , aux sombres voûtes , aux parois tapissées d'armures, aux lourdes tables chargées de victuailles , sont plus du goût de ces âpres montagnards aux mœurs violentes et guerrières, le sanctuaire de la châtelaine est vraiment digne d'elle. Une légère coupole ornée de capricieuses arabesques couronne les murailles couvertes de riches tentures, de chevaleresques devises rappellent les hauts faits des preux barons originaires de la contrée, de somptueux rideaux brodés avec des fils d'or et de pourpre par la comtesse de Montferrand calment les trop vives clartés du jour , de suaves parfums apportés d'Asie au retour des croisades brûlent dans des cassolettes de vermeil.
Cependant la vicomtesse paraît émue , la prière qu'elle vient de commencer expire sur ses lèvres , une larme coule de ses yeux , un soupir s'échappe de sa poitrine. Elle aussi attend avec inquiétude , ouvre la croisée, regarde au loin dans la campagne.
Tout-à-coup quelqu'un frappe à la porte; om entre, c'est Ugo, son page, son discret favori. IRquitte sa toque d'azur, met un genou en terre, dépose un baiser sur la main de sa noble maîtresse, e * vient s'asseoir tristement à ses pieds. La châtelaine ,
toujours préoccupée, semble à peine l'apercevoir; d'ailleurs pourquoi cacherait-elle son trouble? Le jeune page connaît son secret, il est fidèle, il ne la trahira pas, lui confident malheureux de l'amour d'un autre, et qui donne le sien à dévorer à son cœur.
Ugo, dit la dame, retourne le sablier. — Approche-moi cette écharpe, j'ai hâte d'en finir la broderie , car mon gracieux beau-frère, le Dauphin (1) , veut l'avoir pour le prochain tournoi. — Prends mon livre d'heures et lis-moi ce Salve Regina, composé par notre preux et saint évêque Monseigneur Adhémar.
Le page ouvre un bahut d'ébène, dans lequel la vicomtesse ferme avec soin tous ses précieux manuscrits. — En bas, cette membrane de parchemin, de laquelle s'échappe un grand sceau de cire jaune, c'est le testament ÏÏHuguette de Montferrand , sœur chérie de la vicomtesse (2). Ce gros missel,
(1) Dauphin, comte de Clermont, flls de Guillaume VII, comte d'Auvergne, et de Jeanne de Calabre, épousa la comtesse de Montferrand... MM. Justel et Baluze ne savent au juste de quelle famille était cette comtesse ; cependant M. Justel estime qu'elle devait s'appeler Buguette, parce qu'il avait trouvé dans l'obituaire de Saint-André-lez-Clermont que III octobris obiit Hugua comitissa Montisferrandi. — Baluze, Hist. d$ la maison d'Auvergne, t. I, p. 161, 162.
(2) Baluze se livre h une longue discussion pour déterminer le véritable nom de cette comtesse de Montferrand ; mais ce
relié en bois de chêne et à fermait de fer, c'est une bible latine dont l'évêque du Puy, Maurice de Montboissier , avait fait hommage au seigneur Armand, son neveu, lors de la fondation du prieuré de Polignac (1). Ces papiers , roulés avec précaution dans ce long cylindre sur lequel sont sculptés des dauphins et des griffons couronnés , ce sont de charmantes poésies , que tout le monde connaît déjà et (]ue compose dans ses loisirs le dauphin d'Auvergne (2). Cette petite casselte, si bien close, contient aussi quelques écrits bien précieux, mais bien secrets sans doute, car la vicomtesse ne l'ouvre que lorsqu'elle est seule. Enfin, sur cette boîte, est un psautier du plus admirable travail ; il est fermé par deux petites agrafes en pierreries, et toutes ses pages , formées de vélins de différentes couleurs ,
qui est incontestable, que son nom commençât par un E, un G ou un H, c'est qu'elle ôtait sœur de la vicomtesse de Polignac. — Baluze, Hist. de la maison d'Auvergne, t. I, p. 162; Preuves, t. II, p. 251, 256, 257, 258.
(1) Odo de Gissey, Hist. de Notre-Dame du Puy, liv. I, chap. xxxiv in fine.
(2) Voir sur ce prince, excellent troubadour, les ouvrages de Raynouard et de Millot, les manuscrits de Sainte-Palaye, le second volume de YHist. de la maison d'Auvergne, Preuves, 2:i. 2~r2, et le Manuscrit de la bibliothèque du roi. coté
sont écrites avec des lettres d'or, d'argent, d'azur et de pourpre, et sont encadrées par de légères peintures aussi délicates que bizarres.
Ugo prit le livre sur ses genoux, l'ouvrit avec soin et commença l'hymne à la Vierge ; mais à peine le gentil damoisel avait-il récité la première strophe , qu'une voix bien connue se fit entendre au pied de la tourelle. La châtelaine et le page frémirent à la fois, l'un de plaisir, l'autre de jalousie ; ils écoutèrent ; c'était Guilhaume de Saint-Didier, l'aimable troubadour , qui chantait en Raccompagnant avec sa mandore.
« Il n'est pas une créature sur la terre qui ne » trouve une compagne , disait-il , moi seul hélas ! . . » je ne sais où en trouver une ! J'adore la femme » qui me rend malheureux ; je lui témoigne plus » de constance que l'amant à la maîtresse qui se » livre après le premier baiser ; mon amour s'ac- » croît par les chagrins mêmes qu'il .me cause. » Ah !.. si elle m'aimait un peu, pouvez-vous com- » prendre combien je l'aimerais?
» Mais que gagnerait-elle à partager ma flamme, » puisque lorsqu'elle est ma plus cruelle ennemie, » elle me voit tant d'amour pour elle ? Mon cœur ».èst seul à sentir la passion qui l'enivre, et cepen- » dant si elle pouvait me donner un peu d'espoir, » je la chérirais peut-être davantage encore. Non ,
» cette espérance n'est pas un bonheur à poursui- » vre, je le vois bien ; je ferais mieux de me déga- » ger de mes liens, mais ils m'étreignent si forte- » ment qu'il m'est impossible de les briser.
» Que je me voudrais de mal , si j'avais pu » lui déplaire, si j'avais pu lui dire une seule parole » offensante ou trompeuse ! Tous les jours je chante » ses louanges, autant qu'il est en mon pouvoir de » le faire ; et pourtant quand je la regarde , elle » affecte même de ne pas me voir ; aimable et » bonne pour tout le monde, ce n'est qu'avec moi » qu'elle se montre sévère.
» Tel est l'usage des dames, elles traitent avec » hauteur celui qui s'humilie. Ah ! belle méchante ! » c'est donc pour moi seul que vous manquez de » courtoisie, puisque nul autre que moi ne s'en » plaint ; à moi seul vous voulez du mal, et cela » parce que je vous aime plus que personne. Si » je suis coupable de vous parler ainsi, vous pouvez » m'arracher les yeux, mais ni vous ni moi ne pou- » vons empêcher que ce que je vous dis ne soit la » vérité (1). »
Saint-Didier chantait encore ; la vicomtesse, pourtant si heureuse de l'entendre, l'interrompit. Etaitce pitié pour son page? était-ce crainte ou remords?
(1) Voir, à la fin du livre troisième, la Note E.
L'arrêt qu'elle prononça fut décisif. « Guilhem, » écoutez ma réponse , dit-elle , à moins que le vi- » comte mon mari ne me le commande et ne m'en » prie, je ne vous prendrai jamais pour mon cheva- » lier, ni pour mon serviteur (1). »
Cet arrêt ne parut pas au troubadour une implacable condamnation ; loin de s'en affliger, il en fit une de ses plus douces espérances.
A quelque temps de là, en effet, un jour que le vicomte était de belle humeur, il entre dans l'appartement de sa femme, familièrement appuyé sur l'épaule de Saint-Didier. « Marqueza (2), dit-il, je vous
(1) Guilhems, auzes ma resposta : si lo vescoms mos maritz no m commandava e no m pregava, non ustenria per mon cavalier ni per mon servidor.
(2) Nous devons faire observer • ici , que le prénom de la vicomtesse était Marqueza, prénom alors très en usage dans les grandes familles. Lacurne de Sainte-Palaye, et son compilateur Millot commettent donc une erreur lorsqu'ils considèrent ce mot comme un titre, et lorsqu'ils disent que la vicomtesse s'appelait Adélaïde de Claustra, sœur du Dauphin d'Auvergne. — Dauphin n'avait qu'une sœur, qui était Assaldi d'Auvergne, mariée à Beraud I er , sire de Mercœur.
« J'ai trouvé son nom, dit-il , dans les vies des Poètes provençaux, où elle est appelée Nassal. c'est-à-dire dame Assalide de Claustre, belle et vertueuse dame, de laquelle Peyre d'Alvergne devint amoureux. » — Baluze, Hist. de la maison d'Auvergne, liv. I, page 65.
11 ne faut pas confondre cette Assaldi avec la beauté que Pons
» amène monsieur notre châtelain deNolhac(l),le
» plus présomptueux poétiseur de mes domaines.
» Parce que je ne suis plus aussi jeune que lui ,
» croiriez- vous que le téméraire ose se prétendre
» plus habile chanteur que moi ? Je le tiens pour
» excellent troubadour, homme de gai savoir s'il en
» fut jamais , j'ai plaisir à lui entendre réciter les
» fables du vieil OEsopus , qu'il a si plaisamment
» traduites en vers, j'admire sa science dans l'art
» des combats , car je me suis fait lire son traité
» sur l'escrime (2) ; mais qu'il veuille me disputer
de Capdeuil avait chantée. Elles avaient épousé Tune et l'autre un sire de Mercosur; mais ce qui les distingue, c'est que, d'après Raluze, l'une était fille de Guilhaume VII, comte d'Auvergne, et que l'autre était fille de Bernard d'Anduze.
(1) Guilhaume de Saint-Didier était un des châtelains du vicomte ; c'est-à-dire, un des gardiens de ses châteaux. Celui de Nolhac, dépendance de la seigneurie de Polignac, lui avait été confié.
Cette châtellenie de Nolhac fut longtemps en litige entre le vicomte et l'évoque, ainsi qu'il appert des pièces historiques consignées dans les Preuves de Y Histoire de la maison d'Auvergne, par Baluze.
Hominia, fidelitates et sacramentel quœ ab hominibus épiscopi exegerat vel acceperat, a Guillelmo scilicet Jordani et Guillelmo de Sancto Desiderio, et aliis quos episcopus dicet ei, dimisit et quittavit et eos absolvit. — Baluze, vol. XI, p. 67.
(•2) Guilhem se retira vers Ildefons (Alphonse, comte de Barceionne et de Provence) , environ l'an MCLXXXV, auquel temps
» le prix de la voix ! . * . Belle amie , je vous fais » juge. Guilhem, prends ta mandore, je coni- » mence. »
Alors le vicomte se prit à chanter une nouvelle chanson que le troubadour avait composée dans un dessein perfide, et qu'il venfttit de faire apprendre à son maître, comme par manière de récréation :
« Madame, je viens à vous et vous salue de la part 9 d'un homme dont tout le bonheur est de vous
* voir joyeuse. Groyez-bien, à l'avenir, qu'aucun » messager n'aura été plus exact et plus véridique
9 dans ses chants Je ne connais point le che-
» valier qui m'envoie , mais je vous prie pour l'a-
* mour de moi , de cesser désormais d'être irritée 9 contre lui.,. Il est tellement occupé de vous qu'il » fuit toute autre joie. Il n'a dans l'âme que l'amour » dont vous l'avez enflammé, et il en mourra de
9 langueur si vous ne venez à son secours Ne
9 craignez rien , je vous réponds de tout, je vous 9 défends d'aimer tout autre chevalier ; mais ce- 9 lui-là est riche en mérite, et je ne sache rien
il trépassa, non sans avoir composé infinies, belles et doctes rithes, parmi lesquelles se pouvaient voir les plaisantes fables d'Œsope et un traité de l'escrime qu'il adressa au comte de Provence. — - Histoire et Chronique de Provence, 2 e partie, p. 134, par César Nostradamus, neveu de Jean. — Imprimé à Lyon en
» qui puisse faire repousser ses vœux Madame,
» faites-lui donc savoir son sort , et que votre ré- » ponse l'attache à vous davantage encore (1) »
Le troubadour et la dame se regardèrent; un sourire leur vint à tous deux sur les lèvres ; le vieux seigneur enchanté se jftsa d'un air triomphant, et Saint-Didier reprit à son tour :
« Gomme celle que je chante est une belle per- » sonne , comme son nom , sa terre , son château , » ses paroles , sa conduite , ses manières sont bien, » je veux que mes vers soient aussi tous gracieux. » Ah ! je vous l'assure , si mes chants étaient dignes » de la femme qu'ils célèbrent , ils surpasseraient » autant ceux des autres troubadours, que sa » beauté surpasse celle de toutes les autres dames » du monde,
» Celle dont je me suis fait l'esclave me verra-t- » elle mourir sans pitié , lorsqu'un des fils de son » gant, lorsqu'un des cheveux qui tombent sur son » manteau, pourraient me sauver la vie ! et cepen- » dant, de sa bouche charmante, une promesse » même trompeuse suffirait pour mon bonheur ; » car plus elle m'accable de rigueurs, plus je » l'adore (2). »
(1) Voir, à la fin du livre troisième, la Note F.
(2) Voir, à la fin du livre troisième, la Note G.
(iUILHAUME DE SAINT-DIDIER. 245
Il n'est pas douteux que , dans cette affaire , le prix n'ait été adjugé au vicomte, mais la chronique assure que le page Ugo Marescalc fut le seul à s'en plaindre (1).
Les amours de Guilhaume et de la belle Marqueza restèrent longtemps un secfet bien gardé ; le jeune rival se taisait , et le poète , pour écarter même le soupçon, avait le soin d'adresser à quelque imaginaire beauté les chansons qu'il composait pour sa maîtresse. Tous les envois sont à son amie Bertrans. — Bertrans, femme mystérieuse, femme charmante ; le poète l'adore , le page la connaît ; elle est aimable, bonne, spirituelle, jolie ; et pourtant la vicomtesse n'en est pas jalouse ; elle est heureuse, au contraire, quand les chansons finissent par ces tendres ou plaintives tornadas :
Amies Bertrans ia trob amar Non voiiliatz n lonc esperar (2).
Cependant , les visites du troubadour devinrent bientôt plus rares, plus courtes, moins empres-
(1) L'abbé Millot ajoute : Marquise ne pouvant plus se dispenser de tenir parole, l'accepta pour son chevalier et serviteur : leurs amours durèrent longtemps. — HUt. des Troubadours,
(2) Voir, à la fin du livre troisième, la Note H.
sées. Marqueza trouva d'abord dans son cœur mille prétextes pour excuser un inconstant ; elle savait que , vassal de l'évêque du Puy , Guilhaume occupait pour le vicomte une châtellenie en litige; c'était la prudence qui le retenait à Nolhac , et s'il n'était pas à Nolhac , ses affaires personnelles l'avaient appelé à Saint-Didier, son pays.
Cependant ses illusions s'évanouirent ; elle comprit qu'elle était délaissée. Mais quand elle sut que c'était pour la jeune et belle comtesse de Roussillon , quand elle eut la preuve que le perfide avait composé pour une autre ses plus charmantes poésies , furieuse , elle résolut d'en tirer une vengeance éclatante. Raconter comment cela se fit, est nécessaire à cette histoire, sans pourtant déchirer brutalement les derniers voiles de la pudeur. Nous laisserons donc parler le vieil auteur provençal ; on est si indulgent pour les naïfs conteurs d'autrefois.
« Tan s'agradava en Guillems de lieis qu'el n'es- » tava de vezer la Marqueza, don ela n'ac gelozia, j> mas non era. Tan que la Marqueza mandet per » N'Uc Marescalc, e s'esclamet a lui d'en Guillem, e » dit que vengar se volia d'en Guillem per seu d'en » Uc. Et an aisi qu'ieu vuelh far mon cavallier de » vos, per so car sai qui es; e car non trobaria ca- » vallier que m convengues mai que vos, ni de cui
» en Guillems déçues esser tan irat com de vos. E » vuelh anar en pélérinatge ab vos a sant-Antoni » en Vianes; etamrai à Sanl-Leydier, a mazo d'en » Guillem, jazer en sa cambra, et en sen leig vuelh » que vos jaguatz ab mi. E can nTc o auzit, mera-
* vilhet se mot fort, e dis: dona, trop me dizes » d'amor, e veus me a tôt vostre mandamen.
» La Marqueza s'aparelhet gent e bel, e mes se » en la vîaab sas donzelas e sos cavalliers; e venc » se a sant-Leydier e i descavalquet. Mais Guillem
* non era el castel, pero la Marqueza fo gen aqu- » lhida a sa voluntat. E can ven la nueg, colquet » ab si n'Uc el lieg d'en Guillem. E si fon saupuda » te novela per la terra. »
Dès ce moment, Saint-Didier s'éloigna tout-à-liait de la vicomtesse, car il fut affligé de cette scandaleuse injure que pourtant il feignit d'ignorer. .. . ; mais comment, à son tour, le seigneur de Polignac vint-il à connaître la conduite criminelle de • sa femme ? Nul n'en parle. On lit seulement dans les deux Nostradamus, Jean et Cxsar, que Marescale , chassé du château , fut assassiné par des paysans, et que Guilhaume se retira auprès d'Alphonse, comte de Provence, vers Tan MGLXXXV, auquel temps il trépassa.
Voici pour la malheureuse Marqueza ce que raconte un vieux manuscrit du Velay placé en ce moment sous nos yeux :
« A la droite de la troisième porte du château » de Polignac, sur le plateau du rocher, est une » tour ronde assez élevée. On voyait (encore en » 1779) une énorme poutre qui la traversait diamé- » tralement, et que le temps et l'humidité avaient » noircie ; car l'air et la lumière ne pénétraient * dans ce donjon que par d'étroites ouvertures. Au » milieu de cette poutre, seul débris du plancher » qui divisait la tour en deux étages, était suspen- » due une lourde chaîne, terminée par une cein- » ture en fer que fermaient plusieurs gros ra- » denas.
» Cette tour, dit le chroniqueur, servit de pri- » son à une vicomtesse de Polignac, qui avait eu » pour amant un troubadour dont les poésies se » trouvent à Paris en la bibliothèque du Roi.
» La pauvre femme fut bien cruellement punie ; » elle demeura captive jusqu'à sa mort dans ce noir » donjon, retenue dans ces affreuses chaînes (1). »
(1) Manuscrit laissé par M. Duranson , ancien ingénieur. — Ce manuscrit avait été composé principalement au moyen d'autres manuscrits et d'un choix de différentes pièces originales que l'auteur s'était procurés par de nombreuses et excellentes recherches.