‹ Histoire du Velay (volume 2)Chapitre 9 sur 39 · LA · texte numérisé non relu

LA

documents sur lesquels ils se fondent: il naos saffira de rappeler que rien aétah plus ordinaire, an moyen-âge, que de voiries institutions d'origine douteuse vouloir toutes avoir Chaciemagne pour fondateur t . Ce fut également sous Fépiseopat de Rorke qne Févêque Théodulphe vint apporter haimême 7 en ex-voto de délivrance» à Xotire-Dune du Put, ce manuscrit précieux qu on conserve encore et qnH composa, en 320 environ» dans les prisons d'Angers, ou il avait été renfermé pour avoir trempé dans la conspiration de Bernard, roi d'Italie (2*;. — Quand Dructan fut élevé au siège épttcopal du Poy , il était déjà depuis longues années abbé de Carmerv, dit le Xonaslwr-Saint- Cha/fre. La renommée de ses vertus avait fixé sur lui le choix du souverain, la sagesse de son goof ernement le fit chérir du peuple. — Hardoin a lamé peu de traces de sou passage ; cepen-

\, Voit les développements que nous avons déjà donnés à ce sujet : I* relativement à Tévécné de Gïrone, tome II (Notre-Dame du Puy), page 287 ; — 2* relativement à la création des ebanoines pauvres à Notre-Dame du Puy, tome II , chapitre IX, dans lequel la question est examinée ù» extenso ,- — 3* relativement enfin aux prêt nd us droits de l'église du Puy au comté de Bigorre , tome U , môme chapitre , pages 319 , 9*0, 9M.

4 * à la fin du livre premier la Note a.

LA PROVINCE SOUS LES CARLOV1NGIENS. 21

dant on trouve son nom au nombre des prélats qui souscrivirent aux canons du concile de Toul (ou Tusey) en 860, et à ceux du concile de Soissons en

Guy I er , qui fut nommé évêque vers 875, ne nous est guère plus connu que ses devanciers ; nous savons seulement qu'il était au concile de Chàlons-sur- Saône Tannée même de son élection, que Tannée suivante il assista à la diète de Pontion, et qu'il fut en lutte avec Rostaing, septième abbé du monastère de Garmery, relativement à la dominité qu'il prétendait sur cette abbaye. Il était parvenu, sur un faux exposé, dit la chronique, à obtenir une charte royale qui faisait droit à ses prétentions, mais Rostaing prouva sa fraude, et fit réintégrer l'abbaye dans ses anciennes franchises.

LE MONASTIER-SAINT-CHAFFRE

SOMMAIRE

Cêhmnhu, duc et comte d'Auvergne, fondateur du Monastier, d'abord appelé CëUmmtcMM ou Cttrmery. — Eudes, 1» abbé. — Arrivée de Théofred. — Histoire de Ménélé, fondateur du courent de Meuat, en Aafergne. — Théofred, S* abbé. — Invasion des Sarrasins dans le Velay. — Les Sarrasins envahissent le monastère, le rainent et mettent à mort Théofred. — Depuis cette époque, le couvent prend le nom de monastère de Saint-Théofred, et par corruption de langage, le Mo»êstier-Smat-Ck*ffre. — Première restauration de l'abbaye par le comte Béranger, en 885. — Privilèges accordés en 845. — L'évèqne du Puy Guy /" trompe le roi et fait placer l'abbaye sons son autorité, en 876. — Roslm*§, 7« abbé, fait annuler la charte surprise à la crédulité de Charies-Ie-Chauve, en 877. — Seconde restauration de l'abbaye par Tévèque Gotke*c*i*, en 938. — Examen des divers titres cités. — Partialité de Fauteur du Litre ro*$e. — Les Nordans le Velay, en 864.

Vers la fin du VII e siècle , Galminids , duc et

**»«nte d'Auvergne, descendant de l'illustre patricien

doine- Apollinaire adresse une de ses épi-

LE MONASTIER-SAINT-CHAFFRE. 23

très, résolut de fonder trois abbayes : l'une dans le Velay, l'autre dans le Limousin, la troisième en Auvergne. La piété de ce prince était extrême ; aussi les légendaires qui racontent sa vie la font-ils pleine de miracles , et rattachent-ils à chacune de ses fondations une origine profondément mystique. Le saint aurait tout abandonné pour aller se réfugier et vivre tour-à-tour dans les Apres solitudes du Mezenc, au diocèse du Puy, et de Laguenne, au diocèse de Tulle. — Quoi qu'il en soit, c'est, dit la chronique (1), de 660 à 680 environ, que Galminius vint dans le Velay, en un lieu appelé le Villars, situé sur les bords de la Golance, à trois lieues d'Anicium, et qu'il fit construire près de là, sur le penchant de la Houtette, un oratoire et un petit ermitage en l'honneur des saints Apôtres. Il n'avait d'abord pour tout compagnon qu'un bon vieillard , son conseil et son ami. Mais bientôt sa solitude se peupla, il fallut agrandir la modeste demeure , et l'on vit s'élever à sa place une église et un vaste monastère auquel on donna dans la contrée le nom de Calmmiacum ou Carmery.

Quand l'œuvre fut achevée, Calminius s'en alla à Rome pour obtenir du Souverain Pontife le pouvoir

(1) Voir la légende sur la vie et la mort du glorieux Théofred, tome II, page 45 et suivantes. (Notre-Dame du Puy.)

24 LE MONASTIEft-SÀINT-CttAFFRE.

de consacrer sa pieuse retraite. A son retour, il s'arrêta au célèbre monastère de Lérins, de Tordre de saint Benoît, et trouva si excellentes les règles qui s'y pratiquaient, qu'il demanda et obtint de l'abbé l'autorisation d'emmener avec lui quelques religieux. — Au nombre de ceux qui l'accompagnèrent était Eudes ((Mo), frère de Léoffroy, comte d'Orange. Ce personnage, aussi distingué par ses talents et ses vertus que par sa naissance, sembla providentiellement désigné à Galminius ; il le plaça sans hésiter à la tête de sa maison ; puis, satisfait, se retira en Auvergne, sa patrie.

Eudes ne tarda pas à réaliser les espérances qu'il avait fait naître, et bientôt le monastère de Garmery fut connu dans toute l'Aquitaine par la sainte austérité de ses moines et par le noble caractère de son abbé. — A quelque temps de là, Eudes fit un voyage à Lérins , et dans ce voyage rendit visite au chef de sa fartiille, à son frère Léoffroy, qui lui présenta son fils unique Théofred. Ce jeune homme, héritier d'un grand nom et d'une immense fortune, ne pensait qu'à Dieu, n'aimait que la solitude, et partageait tous les sentiments religieux de son oncle. C'est pourquoi, dès qu'il le vit, son premier soin fut-il de lui ouvrir son âme et de le supplier de décider son père à le laisser partir en sa compagnie. Eudes, ravi de cette vocation, s'en fit Tinter-

LE MONASTIER-SAINT-CHÀFFRE. 25

prête avec bonheur. Le comte hésita d'abord, chercha à faire comprendre à son fils le chagrin que lui causait une telle résolution ; mais Théofred fut inébranlable, et Léoffroy ne résista pas davantage.

Théofred fut reçu par tous les frères de Carmery comme un envoyé du ciel. Dès le premier jour il les édifia par sa sainteté, puis, à mesure qu'ils apprenaient à le connaître, ils admiraient en lui de nouvelles vertus. Il ne tarda guère à faire profession, et comme son zèle avait besoin de se manifester par des œuvres utiles, son oncle lui confia quelques missions au dehors. — C'est dans une de ses courses en Auvergne, que Théofred fit rencontre de trois jeunes hommes, nommés Ménélé , Savinien et Constance, natifs de la ville d'Angers. Ménélé lui raconta qu'un riche seigneur avait voulu lui donner en mariage sa fille jeune et belle, mais que lui, quoique cette union convint aussi beaucoup à son père, avait fait vœu de chasteté, et avait préféré fuir les séductions de l'amour, les charmes du toit paternel, plutôt que de trahir son serment à Dieu. En parlant ainsi, il levait les yeux au ciel et prenait pour témoins de son sacrifice ceux qui, par dévouement, avaient tout quitté pour l'accompagner.

Emu d'une foi si vive et d'une affection si touchante, Théofred proposa aux trois amis de le suivre dans ses montagnes du Velay et de prendre, à

26 LE MONASTIER-SAINT-CHAFFRE.

son exemple , la robe de saint Benoît. Ils acceptèrent et le suivirent. — Ménélé, Savinien et Constance firent leur noviciat au monastère de Garmery ; ils y achevèrent leurs études cléricales; puis, au bout de sept ans , excités par les ferventes exhortations de Théofred, ils retournèrent dans le lieu où ils l'avaient rencontré pour la première fois. Là était une maison déjà en ruines ; ils la restaurèrent de leur mieux , y organisèrent un couvent sur le modèle de celui qu'ils quittaient , réunirent autour d'eux quelques pieux compagnons , et se choisirent pour chef le sage Ménélé. On dit même qu'en souvenir de ce saint , le couvent, et le hameau qui se forma peu à peu sous ses murs prirent son nom. Ce hameau est aujourd'hui la petite ville qu'on appelle Menât.

Le 20 novembre 718, Eudes, sentant son heure suprême venue , réunit tous ses moines , leur adressa ses derniers adieux , et leur désigna Théofred comme celui qu'il jugeait le plus digne de le remplacer. Ce choix fut accueilli par acclamation. Théofred s'appliqua, en effet, à développer l'importance de la maison monastique dont la direction lui était confiée. Déjà Calminius l'avait richement dotée; déjà , à la recommandation de ce prince et à celle des comtes d'Orange, les papes Jean V etSergius, le roi Thierry III avaient pris cette abbaye sous leur

LE MONASTIER-SAINT-CHAFFRE. 27

protection ; le nouvel abbé ne se lassa pas dans ses démarches et obtint à son tour de Grégoire II la consécration et l'accroissement des privilèges primitifs .

Dix ans se passèrent ainsi dans une paix profonde , lorsque tout-à-coup le bruit se répandit que les Sarrasins parcouraient le Languedoc et s'avançaient à grands pas , portant partout le pillage et l'incendie. Dès que Théofred eut la certitude de l'invasion des barbares dans les provinces voisines et de leur approche de Garmery, il assembla ses frères, leur ordonna de se retirer tous dans la forêt et d'emporter les objets les plus précieux du monastère ; pour lui , il ne voulut point abandonner son église , et resta seul comme une sentinelle sacrifiée, attendant l'ennemi sans frayeur. — Ce qu'il avait prévu arriva , une bande de Sarrasins se rua subitement dans la sainte demeure , se mit à chercher avec impatience , et ne fut pas peu irritée de voir que les moines avaient disparu avec ce dont elle espérait faire butin. Aussi , ayant rencontré l'abbé qui priait silencieusement , ces mécréants se précipitèrent sur lui , l'accablèrent de coups et , le lendemain, le mirent cruellement à mort , avant de quitter le couvent qu'ils remplirent de ruines.

Assurés qu'ils n'avaient plus rien à redouter pour leurs personnes , les religieux tremblants rentrèrent

28 LE MONASTIER-SAINT-CHAFFRE.

à Carmery, consternés à la vue de tant de désastres, désespérés en ne trouvant plus que le cadavre de leur bien-aimé père. Ils l'ensevelirent en pleurant, et pour éterniser la mémoire de son martyre, donnèrent son nom au couvent qui, à partir de cette époque de deuil, commença à s'appeler le monastère de Saint-Théofred, ou, par corruption de langage, le Monastier-Saint-Chaffre (1).

Le troisième abbé de Carmery fut Savmien, le même, dit-on, qui était venu quelques années auparavant faire son noviciat dans l'abbaye avec Ménélé et Constance. En le choisissant pour leur chef, les moines voulurent rendre hommage à l'estime que Théofred avait toujours montrée pour ces trois pieux amis. — Bodon succéda à Savinien, — Gaulthier à Bodon, — et Dructan à Gaulthier. Dructan gouverna le monastère sous Charlemagne et sous Louis-le- Débonnaire, et montra de si éminentes qualités pendant son administration , qu'à la mort de Rorice, il fut appelé à l'évêché du Puy.

C'est en 825 environ, que le livre rouge (2) fix^

(1) Voir, à la fin du livre , la Note B.

(2) L'original de ce cartulaire, si précieux pour l'histoire du Velay, est aux manuscrits de la Bibl. imp. (Fond. Cau — martin, n - 5456.) Nous en avons fait faire une copie do» "

LE MONASTlER-SAINT-CflAFFRE. 29

la régénération de l'abbaye, et c'est à Bércmger^ comte de Toulouse et du Velay, qu'il l'attribue. Louis I er , à qui le comte en avait fait donation, y appela Bodon ; plus tard, en 845, Pépin II accorda à GauUhier une charte royale, confirmative des libéralités de son aïeul et de son oncle ; elle était conçue en ces termes :

« Qu'il toit notoire à tous nos fidèles présents et futurs qaeGAULTHiBR,— vénérable abbé du monastère appelé Calminius, situé dans le pays du Velay, élevé en l'honneur du bienheureux Pierre, prince des Apôtres, et de saint Théofred qui y est enseveli , — a mis sous nos yeux une ordonnance dans laquelle il est dit que le comte Bercmger aurait offert ce monastère en toute propriété à notre aïeul Louis , trèspieux César-Auguste, et que plus tard ce môme empereur, usant de son droit et pour mériter le salut éternel, en confia le gouvernement aux moines déjà établis dans ce lieu, à Bodon, leur vénérable abbé, ainsi qu'à ses successeurs, pour qu'ils y vécussent tous conformément à la règle. CemémeGaultbier nous a aussi montré une semblable ordonnance de notre souverain et oncle le très-invincible roi Charles, par laquelle celui-ci sanctionnait ce qu'avait fait autrefois l'empereur Louis, son père, en plaçant cette abbaye sous sa royale protection.

nous avons fait hommage à la bibl. de la Soc. acad. du Puy. Le titre est ainsi : Hœc sunt quœ continentur in libro cujus

tituluS DE REPARATIONS CH ART ARUM, VUlgO } LB LIVRE

rouge, additus a monacho monasterii sancti Theofreâi, de mandato Guilhermi deci. quint, abbatis , creati anno

30 LE MONASTIER-SAINT-CHAFFRE.

C'est pour donner une nouvelle force à ces ordonnances que l'abbé Gaullhier nous a supplié de prendre à notre tour sous notre sauvegarde , k l'exemple des rois que nous venons de nommer, son monastère et tout ce qui en dépend aujourd'hui.— Nous avons donc ordonné et ordonnons par ces présentes atout juge public, à tout fonctionnaire, quel qu'il soit, chargé de l'administration de la justice, à tous nos fidèles de ne s'immiscer en aucune façon dans les affaires qui intéressent l'église, les habitants, les campagnes, en un mot toutes les possessions qui appartiennent ou qui appartiendront un jour à l'abbaye et qui, dans toute rétendue de notre royaume, sont placées dans le ressort de notre autorité. Nous voulons qu'ils ne puissent juger les procès de cette abbaye, ni sous aucun prétexte distraire de sa juridiction et frapper d'un impôt quelconque les hommes libres ou les esclaves qui vivent sur ses domaines. Nous abandonnons à ce monastère, pour le salut de notre âme , tous les droits que le fisc pourrait exiger sur les lieux, afin que les profits permettent d'augmenter les aumônes et servent à la dépense des moines. — Nous faisons toutes ces concessions dans le but d'étendre de plus en plus la célébrité et les richesses de cette maison. Et comme sur d'autres points de ce pays des marchés publics sont organisés, nous instituons, pour le présent et à jamais, près de l'église dédiée à saint Jean, cinq grandes foires dans lesquelles ni le comte ni aucun de ses agents n'auront le droit de rien prélever , réservant exclusivement ce bénéfice à l'église, et dans l'intention de notre salut éternel. Nous faisons défense expresse d'empêcher qui que ce soit de se rendre à ces foires, de ne pouvoir même y arrêter un criminel, k moins que le prieur ne Tait permis et n'ait ordonné de chasser le coupable et quand l'abbé Gaultbier

mourra, si les moines veulent continuer à vivre sous la rè-

LE MONASTIER-SAINT-CHAFFRB. 31

gle de saint Benoit, nous leur conférons, par ces présentes, le pouvoir de se choisir eux-mêmes leur abbé il). >

Ce diplôme, le plus ancien de ceux qui se lisent dans nos cartulaires, nous permet déjà d'apprécier la fortune et surtout l'indépendance de la principale abbaye du Velay au IX e siècle. Le prince l'affranchit de toute juridiction, lui constitue une espèce de ouveraineté dans ces parages ; et, non-seulement abandonne en sa faveur les droits du fisc sur les biens du monastère , érige à sa porte cinq grands marchés publics où la personne même des criminels est sacrée , mais concède aux moines le pouvoir de se choisir leur abbé, tant qu'il leur plaira de vivre sous la règle de saint Benoît. — Ce qui nous frappe dans ce document, c'est qu'il émane de Pépin II, roi d'Aquitaine , et qu'il est à la date de 845 ou 846. Or, si l'on fait attention qu'à cette époque le partage de l'empire avait attribué la France à Charles-le-Ghauve, on comprendra la facile libéralité d'un vassal, obligé de se créer dans les comtés une influence incessamment en lutte avec celle d'un

(P Voir pour le texte latin : G allia Christian a, t II, Instrumenta , p. 257; et les Preuves de l'Histoire du Languedoc, t. II , p. 93. — La charte est ainsi terminée : Signum Pepini prœcellentissimi régis, anno régnante oc~ tavo, indictione VIII.

32 LE M0NASTIER-SA1NT-CHAFFRE.

souverain plus puissant. Pépin II fut toute sa vie guerroyant contre Charles , dont l'ambition ne se trouvait pas satisfaite par la suzeraineté de l'Aquitaine et qui , pour ressaisir la possession réelle de ce royaume, y fomentait constamment des séditions. Dix fois au moins il renversa son neveu du trône, ou, chose plus triste encore, l'en fit chasser par les Aquitains eux-mêmes , et dix fois Pépin, pour conserver un pouvoir si chancelant, appela se s oncles à son aide, se ligua avec les Bretons, puis, en désespoir de cause, avec les Sarrasins, avec les Normands. Tout fut inutile, la fortune finit par l'abandonner sans retour, il tomba entre les mains de Charles qui le fit enfermer dans une éternelle prison (1).

Cet état de trouble dans lequel les luttes de l'oncle et du neveu avaient jeté toute l'Aquitaine nous explique comment et pourquoi, quelques années après la charte de 845, Charles-le- Chauve ôta, puis rendit au monastère Saint-Théofred, suivant les influences qui s'agitaient autour de lui, des privilèges que revendiquaient à la fois l'évêque et l'abbé. Nous avons, en effet, deux chartes établissant de la manière la plus certaine les intrigues à l'aide des-

(1) Voir les détails de la vie de Pépin II dans l'Histoire générale du Languedoc.

LE MONÀSTtER-SÀfNT-CHÀFFRE. 33

quelles Guy I er , évêque du Velay, circonvint l'empereur pour lui arracher à son profit personnel les concessions que nous venons d'énuujërer. Voici ce qui arriva : en 876, Charles avait convoqué une diète des fidèles de son royaume au palais de Pontion, où il fit solennellement confirmer son élévation à l'empire (1). Au nombre des prélats présents à cette assemblée se trouvait Guy, évêque du Velay, qui jugea l'occasion excellente pour déposséder l'abbé de Saint-Théofred en sa faveur. Afin de décider le prince, il lui affirma que de tous temps le monastère fondé par Calminius avait été sous la juridiction directe des évoques du diocèse ; il invoqua, comme l'avait fait Gaulthier vis-à-vis de Pépin, les diplômes de Louis-le- Débonnaire , mais en les altérant et en supprimant certains passages. Charles crut à la parole du prélat et lui délivra la charte suivante :

c Certain que Dieu nous sera plus propice en ce

monde et dans l'autre en récompense des secours que nous aurons apportés aux lieux qui lui sont consacrés, nous faisons savoir à tous Chrétiens présents et futurs que Guy, vénérable évêque du Velay, a soumis à notre grandeur une charte de notre père, concédée à son prédécesseur, de laquelle il résulte que l'abbaye de Carmery, où repose le corps de saint

(1) Recueil général des Conciles. — Concile de Pontion (Pontogonense, — in palatio Ticinensi.)

34 LE M0NÀST1ER-SÀ1NT-CHÀFFRE.

Tbéofied, avait été placée sous la règle monastique de saint Benoît, toutefois en lui réservant, ainsi qu'à son église , les honneurs qui lui sont dus , particulièrement celui de faire l'élection de l'abbé ; que nonobstant, ladite abbaye avait été distraite de son siège et de la juridiction épiscopale. C'est pourquoi, ayant égard à la demande du vénérable Guy, et en vertu de la charte de notre père, nous soumettons maintenant et pour toujours l'abbaye au pouvoir de l'évéque et de sa sainte mère l'église du Velay, entendant que Tordre monastique auquel elle est vouée soit maintenu ainsi qu'il sera réglé par l'évéque et qu'il a été prescrit jlans la charte précitée ; voulant aussi que l'abbé qui sera envoyé ou nommé par l'évéque, le soit du consentement des moines. Cependant Tévêque ne devra prêter son appui qu'à un prélat rigoureux observateur de la règle et jamais à un homme abandonné aux

débauches Et pour que le rétablissement de cet ancien

ordre de choses obtienne entière et pleine satisfaction, nous avons signé ce diplôme de notre propre main et avons ordonné d'y apposer notre sceau (l). »

Nanti de cet acte, Guy rentra triomphant dans son diocèse et se disposa à faire courber sous son autorité les moines de Saint-Théofred ; mais Rostamg, alors abbé de ce monastère, et sans doute homme très-influent, se rendit en grande hâte auprès de l'empereur pour lui démontrer à son tour qu'il avait été victime d'qne indigne imposture (2) ; l'évéque

(1) Ex Chartario S. Theofredi. Instrumenta eccles, Aniciens. in Gallia christiana, t. II, p. 257-258.

•2 Fait résultant des expressions mêmes consignées dans le diplôme impérial.

LE MONASTIER-SAINT-CHAFFRE. 35

avait trompé son souverain ; jamais ni ses prédécesseurs ni lui n'avaient possédé le droit qu'il revendiquait. Charles fit alors examiner les anciens titres avec attention et, persuadé d'un mensonge qui le dépossédait lui-même, rendit une nouvelle charte.

c Nous faisons savoir à tous les fidèles de l'Eglise que

Bostaing, vénérable abbé du monastère de Saint-Théofred, a soumis à notre justice une charte de notre père, et une autre émanant de nous-méme, desquelles il résulte que cette abbaye devait rester sous notre immédiate autorité. Voulant enfin connaître exactement la vérité sur les droits contenus dans ces chartes, nous les avons soumises au vénérable archevêque Fortarius ; puis, édifié sur la sincérité des faits, nous avons librement concédé à Rostaing ce qu'il réclamait. En effet, après avoir acquis la certitude que l'évéque Guy n'avait agi à notre égard ni régulièrement ni loyalement ; puisqu'il n'avait obtenu une seconde charte qu'en nous assurant que l'abbaye de Saint-Théof-ed appartenait depuis longtemps à son évéché et en nous dissimulant nos prérogatives personnelles , nous déclarons que nous n'avons accordé ce qu'il nous demandait que par suite de l'erreur dans laquelle il nous avait fait tomber. En conséquence , nous révoquons l'ordonnance rendue en sa faveur, maintenons pour toujours sous notre autorité directe et sous celle de nos successeurs l'abbaye et tout ce qui en dépend , et voulons, de plus fort, que ce lieu ne puisse jamais être distrait de notre protection spéciale, qu'il n'en soit fait concession à aucun autre évêque ni seigneur ; mais que la règle de saint Benoit et cette ordon-

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(l) Prœceptum Karoli régis et imperatoris datum Rosta- «Mati. — Ex Cbartorio S. Tneofredi. — Instrument* *m, in Gallia emusTUNA, t. H, p. *58.

LE MONASTIER-SAINT-CHÀFFRE. 37

nould, abbé de Saint-Géraud, je l'ai supplié de se mettre à la tête de cette maison et d'y réunir des frères pour y vivre sous la règle de saint Benoit. Mais afin de l'abriter contre la rapacité de nos successeurs, après avoir pris le consentement du marquis Gelinus et de plusieurs évoques présents, je leur

ai donné, ainsi qu'il est dit plus haut pouvoir d'élire le

recteur (1) qu'ils jugeront le plus convenable, me réservant de donner mon avis sur ce choix, lorsqu'il me paraîtra nécessaire (2). »

Quand on rapproche ces divers documents, on ne peut s'empêcher d'y reconnaître l'empreinte des agitations qui révolutionnaient à cette époque toutes nos provinces. Dans l'un, nous voyons l'abbaye presque subitement puissante et riche; dans l'autre, sa fortune excite des ambitions jalouses; dans le troisième enfin , elle est déjà tombée dans la misère et l'abandon. — Le dernier titre que nous venons de produire peut servir à expliquer la versatilité qu'on remarque dans ceux qui le précèdent.

(1) Il ne faut pas confondre, ainsi que quelques traducteurs l'ont fait, les mots rector et abbas. Dans l'examen qui nous occupe, cette confusion rendrait inexplicable le titre que prend et se réserve Gotbescalk ; il est abbé de SaintrTnéofred et les moines nomment leur recteur.

(2) Voir le texte de cet acte dans la Gallia christianà, t. II, Instrumenta ecclesiœ Aniciensis , pages 259-260, et dans les Preuves de V Histoire de Languedoc, t. I.

38 LE M0NAST1ER-SAINT-CHÀFFRE.

Sans doute nous ne prendrons pas ici la défense de Tévôque Guy et ne chercherons pas à soutenir qu'il n'ait eu l'intention d'utiliser, même par une fraude, sa présence au concile au profit de son pouvoir temporel, nous l'admettons si l'on veut ; seulement, nous tenons à indiquer les motifs qui, suivant nous, expliquent certaines contradictions , éveillent plus d'un doute sur la partialité des cartulaires, plus d'un soupçon peut-être sur l'authenticité des chartes elles-mêmes (1).

De l'acte souscrit par Gothescalk en 938 , ne résulte- 1- il pas que la royale abbaye dont il parle avait jadis été donnée à ses prédécesseurs à titre de bénéfice royal ? Or , de quels prédécesseurs peut-il vouloir parler, puisqu'il n'y a que deux autres évoques qui le séparent de Guy, et qu'aucune concession de ce genre ne semble avoir été faite ni à l'un ni à l'autre? D'ailleurs, comment se rendre compte du droit qu'il s'arroge en sa qualité de chef de l'église du Velay ? Comment expliquer le titre d'abbé de Saint-Théofred qu'on lui voit prendre dans les actes postérieurs à 938? comment traduire les paroles si formelles du titre :

Locum sancti Theofredi quod olim regale fwt,

et a prxdecessoribus nostris regali beneficio ob-

(1) Voir à la an du livre la Notb C.

LE MONASTIER-SÀINT-CHÀFFRE. 39

tentum (1). Gomment toutes ces choses, si les évêques du Velay n'avaient eu dans leur chartrier d'autres actes que celui de 877?...

H est donc bien permis de supposer que Charlesle-Chauve, dont une part de la vie se passa à nouer des intrigues, à semer des troubles, à se faire des partisans et des ennemis dans l'Aquitaine , put , suivant que les évêques ou les abbés se déclaraient pour ou contre lui , aller tour-à-tour des uns aux autres ; il faut admettre encore , ainsi que l'indiquent très-sagement à notre avis le père Odo de Gissey et le frère Théodore , qu'il y a eu quelque partialité dans le choix des pièces qui nous ont été conservées et que les cartulaires de l'abbaye , seules archives de ce temps , aient été rédigés dans un intérêt tout exclusif. En effet, tandis que les chroniqueurs de l'église du Puy sont unanimes pour louer la mémoire de l'évêque Guy 1 er , voilà ce qu'en dit

l'historiographe du Livre Rouge in rnonaste-

riumpenejam desolatum atque destructum.a quodamprœcipue maligno episcopo Aniciensis ccçlesix, quem Deus , horribili morte , pro sua malignitate , justo jvdicio percussit .. (2). Comprend-on un pa-

(1) Cartolaire manuscrit de l'abbaye de Saint Théofred, le Livre Rouge, p. 11.

(2) Jd. t Ibid.

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40 LE MONASTIER-SÀINT-CHÀFFRE.

reil jugement contre un prélat qui , après tout , ne put môme faire le moindre acte d'autorité sur le monastère , tant fut prompte la satisfaction qu'obtint l'abbé ? Cependant , en lisant les rigoureuses paroles du Gartulaire, on croirait que l'évêque, homme au cœur plein de malice, était traîtreusement allé piller et détruire l'abbaye. — L'on ne doit donc pas ajouter trop créance au langage passionné du moine de Saint-Théofred , et pour expliquer plus logiquement que lui la chute presque soudaine de sa maison, il suffira de rappeler que ce fut précisément dans le court intervalle de temps qui sépare l'épiscopat de Guy I e * de celui de Gothescalk , que le Velay fut pillé et incendié par les hordes normandes.

Nous ferions sortir notre histoire toute locale des limites naturellement tracées, si nous entreprenions de raconter les longues et sanglantes invasions qui désolèrent le royaume pendant le IX e siècle ; nous rappellerons seulement en peu de mots les époques désastreuses que les chroniqueurs assignent au passage sur notre sol « de ces loups furieux , dit * Michelet, que la famine avait chassés du gîte pa- » ternel , et qui , saoulés de pillage , se firent une » patrie de la terre qu'ils ravagèrent. » Depuis plus d'un siècle, la Gaule méridionale cherchait, sans

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y pouvoir parvenir , à défendre ses Etats des incessantes agressions sarrasines , quand des peuples partis des rivages de la mer Baltique vinrent ajouter à ces désastres, en exerçant d'abord la piraterie sur les côtes, et en finissant par se frayer des routes nouvelles dans l'intérieur , la flamme et le fer à la main. Nous avons dit déjà qu'une des principales causes qui retinrent les Sarrasins et attirèrent les Normands dans l'Aquitaine, fut l'état presque continuel d'insurrection de ce royaume pendant le règne de Pépin II. Ce prince demandait et acceptait le secours de tous ceux qui s'offraient à lui, sans trop se préoccuper si l'auxiliaire du moment ne serait pas l'ennemi du lendemain ; il gouvernait au jour le jour. C'est pourquoi , au milieu des révoltes de ses sujets et des persécutions de son oncle, nonseulement il n'eut pas la force de repousser les barbares, mais souvent lui-même les appela à son aide contre des ennemis personnellement plus redoutables.

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