‹ Histoire du Velay (volume 3)Chapitre 27 sur 61 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

RECHERCHES ARCHÉOLOGIQUES SUR LA PRlMmVE

ÉGUSE

SAINT SCUTAIRE, ARCHITECTE

C'est principalement pour les époques sur lesquelles les historiographes se taisent, que la science archéologique peut être d'un très-utile secours. Nous savons que Vosy et Scutaire furent contemporains, que ce sont eux qui construisirent la première éghse du mont Anis; mais la date de cette construction est restée dans quelques espritg tellement incertaine, que nous voyons les savants

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Bénédictins eux-mêmes disserter longuement pour arriver à commettre , suivant nous , une erreur de plus d*un siècle. Le principal molif de cet anachronisme ne vient pas de Finsufiisance des documents^ ils sont au contraire en assez grand nombre ; seulement, au lieu de les isoler, de les discuter à part les uns des autres, il importe de les réunir, de les juger dans leur ensemble, de chercher la concordance d'une assertion d'historien avec un fragment monumental. Alors toutes ces parties éparses, logiquement rapprochées, se fortifient réciproquement.

Il y a quelques années on découvrit , dans un jardin près de Févèché du Puy, un débris d'architrave d'un grand intérêt pour l'histoire archéologique de notre primitive cathédrale. Non-seulement cette architrave avait dû être originairement d'une seule pierre, comme le prouvent les proportions des lettres et des ornements qui la recouvrent, mais elle demeura entière longtemps encore après avoir changé de destination ; car l'on voit que le bloc fut creusé intérieurement de manière à contenir deux petits réservoirs adjacents et égaux. — Le point G devait être le milieu du fragment que nous possédons et dont nous donnons un dessin ; il se trouve, d'un côté, précisément au centre de la rosace , de

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l'autre, à l'endroit même où les deux bassins sont séparés par une épaisseur laissée dans le massif.

Cette architrave reposait par ses extrémités sur deux colomies, dont le diamètre est indiqué par la surfiiceD E, destinée àreceyoir le chapiteau, et dont l'écartement est mesuré par les trois rosaces sculptées sur le plafond intermédiaire (1). Elle servit,

(1) Toutes ces propositions ne supposent pas une porte de plus d'un mètre de largeur. H. de Caslellane a pubiié, dans le tome II des excellents Mémoires de la Société archéologique du midi de la France, le dessin d'une pierre lumulaire sur laquelle se trouvent trois rosaces du mâme caractËre; celte pierre est de l'année 541.

SAÎNT SGUTAIRE, ARGHITEGTE. 81

sans aucun doute, à décorer l'entrée principale de la façade de l'église primitive ; le style de l'architecture et des ornements, la forme des lettres et l'inscription gravée sur le linteau déterminent cette opinion.

Le style prouve que , lors de cette construction , on se souvenait encore des anciens monuments de l'école grecque ; c'est comme une dernière imitation de l'antiquité. On voit néanmoins, par la forme des ornements , et plus encore par celle des lettres, qu'on est en pleine décadence. Au III« et môme au IV» siècle , les sculpteurs chargés de graver une inscription sur un portique auraient eu assez de goût pour mesurer l'espace, de manière à donner aux lettres une égale proportion. — Le mot senatvr pour senator est aussi un indice frappant de décadence (1); l'artiste

(1) Le mot senator n'a point, dans Grégoire de Tours et dans les écrivains de cette époque, une signiflcation unique, précise et constante.

n désigne tour-à-tour : P les familles qui avaient été élevées par les empereurs à la dignité de membres du sénat romain; il y en avait un grand nombre dans toutes les provinces, et surtout dans la Gaule narbonnaise; — tous ceux qui avaient occupé les principales magistratures de l'empire, ou obtenu seulement de l'empereur le titre honoraire de ces magistratures, étaient appelés clarissimi et senator es ; — 2* Les sénateurs municipaux des principales villes des Gaules , ou

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n'écrit plus les mots que comme il les entend. L'o se prononçait ov dans les provinces méridionales, SENATOR faisait senatovr; voilà ce qui explique la faute d'orthographe en même temps que l'ignorance du temps.

Les lettres sont du sixième siècle. — La forme de rS, de l'E, de l'N est remarquable; celle de l'A et de l'V est surtout caractéristique. — Sur la pierre, les angles de ces deux lettres  et V sont terminés par deux petites entaillures triangulaires qui, d'après Mabillon, sont des signes révélateurs de leur origine. Du reste , et pour confirmer cette opinion , nous allons bientôt produire trois autres inscriptions que nous croyons de la même époque que celle-ci, non-seulement parce que les caractères paléographiques (1) concordent, mais parce que toutes les autres circonstances le démontrent.

membres de la curie, corps municipal qui portait quelquefois le titre de senatus ; peut-être les magistrats supérieurs de la curie étaient-ils seuls honorés du nom de sénateurs ; 3« enfin, les familles riches et considérables, qu'elles fussent ou non agrégées depuis longtemps au sénat de Rome ou à celui de la cité. Au milieu du désordre du temps, toute famille importante dans sa ville devenait bientôt une famille sénatoriale, et ce titre était donné presque indifféremment à la grandeur de fait et aux droits anciens. (Guizot.)

(1) La barbarie du style et de l'orthographe avait commencé à s'introduire dès le sixième siècle; mais dans le septième

SAINT SGUTAIRE, ARCHITECTE. 83

Nous avons dit que le milieu de rarchitrave était au point G; les deux mots senatvr artefex tiennent donc la moitié de la pierre ; reste à chercher ceux qui devaient occuper Tautre moitié. Pour les trouver nous ouvrirons notre histoire , et nous verrons que celui qui construisit la première église siu- le mont Anis s'appelait Scvtarivs , qu'il avait été sénateur, qu'il fut architecte, et plus tard évèque de Notre-Dame du Puy. Tous ces faits s'unissent pour nous faire croire que l'inscription devait être ainsi c^onçue :

SCVTARIVS EPIS SENATVR ARTEFEX et m reUyur, FECIT.

Il est vrai qu'avant l'S de senaPur on croit voir un beaucoup plus petit que le reste, mais parfaitement marqué, et qu'alors on pourrait lire piso (1).

elle fit de si grands progrès, que les livres et les actes ecclésiastiques eu furent défigurés. On remarque dans les formules de Marculfe, non-seulement des mois qui ne sont latins que par leur terminaison, mais des phrases entières où les règles de grammaire sont renversées ; on écrit cenubiun pour cœnobiurrif rectur pour rector ficit pour fecit, etc. (Mabillon, Traité de diplomatique, tome V, page 400.

(1) Ce qu'on prend pour un petit o pourrait bien n'être que le trait marqué par le tailleur de pierres, lorsque plus tard

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Pour nous, malgré la présence de ce signe, nous n'en persistons pas moins dans notre manière de voir; et ce qui la fortifie , c'est qu'on remarque au-dessus des lettres PIS , une barre terminée par un crochet, barre toujours indicatrice d'une abréviation. Pis, ainsi gravé, est donc le commencement ou une partie d'un mot abrégé, tandis que Piso serait un mot complet ; d'ailleurs, le crochet tombant entre l'S et l'O exclut cette dernière lettre. Or, ici une abréviation est indiquée ; nous recherchons le sens du mot sur lequel elle porte, et nous croyons le trouver sans effort dans la phrase qu'indiquent, avec tant de précision, notre histoire et les documents archéologiques que nous allons faire connaître.

Ce fragment lapidaire est d'un très-grand intérêt et porte en lui un ensemble de révélations qu'il est important de préciser. — La légende et l'histoire disent que l'architecte de la cathédrale est saint Scutaire, à la fois évêque et sénateur; l'inscription confirme exactement, dans sa partie conservée, ce renseignement essentiel. — Grégoire de Tours, en

on voulut percer des trous, ainsi que cela est visible. Ce qui est certain, c'est qu'une barre, indiquant une abréviation, couvre les trois lettres pis et laisse en dehors cet o; de telle sorte qu'on pourrait aussi supposer pis-c-o, en admettant que le signe abréviaiif ait une signification.

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parlant d'Aurèle, son (xmtemporamy le qualifie d'évèque d'Anicium en 591 ; les caractères épigraphiques de Tinscription aussi bien que les ornements et les moulures de la pierre se reportent à cette date, et Ton sait que précisément Scutaire fut le prédécesseur immédiat d'Aurèle. — Enfin deux inscriptions , gravées sur une plaque de marbre et découvertes en 1712 dans le maître-autel de la collégiale de Saint-Vosy, corroborent cet ensemble de témoignages.

Sur la première on lisait :

HIC REQVIESCIT CORPVS SANCTI EVODII PRIMI ECCLESIiE ANICIENSIS PREVUS (1)

Preuve que la légende dit vrai quand elle attribue à saint Vosy [Evoditis) la translation de Tévéché de Ruessium à Anicium.

Sur la seconde était écrit :

S TVS SCVTARIVS EPVS (SancPus Soutanus

episcopus).

Cette union dans le tombeau comme dans la légende n'est- elle pas significative? N'est-on pas

(1) Cette inscription, dit le Père Montfaucon, n'était que

frappé de cette différence remarquable entre ces deux indications , Tune disant primits prœsul , l'autre simplement episcopus?.. Donc, Vosy, fondateur, précède Scutaire, architecte, sur le siège épiscopal d'Anicium , siège où Aurèle tient ensuite la crosse en 591 .— Bientôt d'autres monuments lapidaires, plus précis encore, viendront porter une complète lumière sur cette page si capitale de l'histoire de notre église.

Rien ne prouve mieux l'inanité des jugements humains que les résultats si contraires auxquels sont arrivés ceux qui ont fait une étude des nombreux débris archéologiques trouvés au sommet de la montagne d'Anis. Que les opinions diffèrent sur

des temps carolins, par conséquent longtemps après Tinhumationdu saint fondateur. Néanmoins, pour la question qui nous occupe, elle a un caractère de la plus haute importance, et, par sa date même, devient un très-précieux témoignage.

le sens d'une inscription à demi effacée, sur une figure, sur un emblème devenus méconnaissables , on doit bien s'y attendre. Alors les plus liabiles sont les plus ingénieux; caries conjectures appartiennent à tous. Mais qu'à propos d'une série d'immenses bas-reliefs, provenant sans aucun doute du même monument et dont le motif se développait dans la même décoration architecturale, on arrive à des interprétations opposées par des raisons que chacun croit péremptoires , c'est là le plus crueltémoignage des incertitudes de l'esprit, des égarements de ce qu'on appelle la science.

Nous-même sommes venu, après tant d'autres, parler de cette grande page sculptée connue jusque là sous le nom de Frise du temple de Diane. Nos modernes antiquaires s'appuyaient si résolument et si haut sur une tradition qu'ils disaient ancienne, que nous crûmes en la tradition . Des fragments de sculptures, des parties d'inscriptions d'une date gallo-romaine très-apparente, se trouvaient tellement mêlés et confondus avec ces raines dans les mêmes enfouissements , que , sans prendre assez garde aux caractères essentiels qui les divisaient , nous leur attribuâmes à tous une même origine. Au lieu de contrôler l'opinion de nos devanciers par un examen attentif et sévère, nous fûmes plus confiant dans leurs af-

firmations que dans nos doutes, et nous adoptâmes leur opinion; comme eux, nous vîmes le tableau d'une chasse antique dans ces lions dévorant des onagres, dans ces biches en fuite, dans ces sangliers errants sous des arbres ; et après eux, nous célébrâmes la tradition de la Diane du mont Ânis , et la découverte de la frise du temple de la déesse.

L'œuvre avait dû être grandiose et puissamment dramatisée, car chacun de ses fragments exhumés se levait pour porter le témoignage de la passion qui l'animait lui-même. Ce mouvement, cette ardeur, dont de nombreuses lacunes empêchaient de constater la cause véritable , étaient faits pour séduire ; quelques portions de sculptures énergiquement rendues pouvaient inspirer de faciles illusions sur la valeur artistique de l'ensemble, et les plus visibles imperfections dans les détails se justifiaient devant des yeux prévenus par les mutilations de tant de coups portés par les hommes et par les siècles. — Cependant, nous venons de revoir, à une distance de vingt années de nos premières études, ces ruines problématiques, nous venons aussi de lire les dissertations dont elles ont été l'objet (1), et nous sommes heureux de rendre au R. P. Gathary l'hommage mérité qui lui revient, en disant ici que son re-

(1) Les Origines de la ville du Puy, Uémoire par M. Aymard,

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marquable travail sur cette question nous a complètement ramené aux interprétations qu'il propose.

Quelle est la tradition ? Que dit Thistoire ? — Que représentent ces bas-reliefs ? — Les scènes qui s*y développent se rattachent-elles par l'exécution et par Tidée aux cultes druidiques ou à ceux que la civilisation romaine introduisit dans les Gaules? — Ne trouvent-elles pas une explication historiquement facile dans le symbolisme cathoUque dont les durétiens des premiers siècles de l*Eglise aimaient à faire usage ? — Telles sont les propositions à examiner si Ton tient à se rendre un compte fidèle du caractère et de la destination de l'œuvre sculptm*ale que nous voulons faire connaître.

I. — L'histoire locale, dans ses sources acceptées, ne fait nulle part mention de la Diane du mont kmSé La tradition, qui ne commence à mériter ce nom qu'après plusieurs siècles d'épreuves, se trouve pour la première fois indiquée dans le manuscrit

publié dans les Armales des Congrès scientifiques de France, W session, t. II, p. 829. — Ruessium et l'Antique acropole d'Ania, Mémoire en réponse, par le R. P. Catbary, publié dans le journal le Moniteur de la Ha/ute-Loire (année 1859.)

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de ringénieur Duranson et dans le systématique travail de M. Mangon de La Lande. Il n'en est pas dit un seul mot dans les chroniqueurs Médids et Burel, dans Odo de Gissey, dans le frère Théodore, dans la Gallia christiana^ dans l'histoire du Lan« guedoc des Bénédictins, en un mot, dans aucun de ces historiographes si attentifs à tout recueillir. C'est au XVin« siècle qu'elle prend naissance. En cela, elle n'a même pas l'ancienneté de celle de l'Apollon de PoUgnac que Gabriel Siméoni rappelle dans son voyage en Auvergne, en 1561, et dont nous croyons avoir démontré les contradictions et les matérielles impossibilités.

II. — Comment traduire ces scènes de carnage, sombres et mystérieuses, tantôt animées par une violence excessive , tantôt immobilisées dans un calme absolu ? Que représentent ces tableaux étranges, dans lesquels lions, cerfs, onagres, sangliers, serpents, liiboux, lézards, oiseaux combattent, se dévorent, se foulent aux pieds sans que l'œil étonné puisse saisir la pensée qui présida à l'ordonnance de cette composition vaste et confuse ? — Est-ce une chasse? On ne voit ni homme, ni chiens lancés à la poursuite d'animaux de même race et de même climat, ni aucun de ces attributs caractéristi-

ques qui se remarquent sur la tombe célèbre des Nazoni, sur les frises des temples de la Grèce, et qui sontreligieusementreproduîtsdans nos contrées sur le grès de Saint-Marcel et sur le cippe de Solignac. Et quelle chasse est-ce donc que celle où Ton Yoit des biches épouvantées fouler aux pieds des serpents et des bétes féroces, un lion immobile aspirer le lait de deux mamelles par une tète d'onagre lui sortant des reins, par une tète de couleuvre placée à l'extrémité de sa queue ? Quelle chasse que celle où ce même lion exaspéré dévore Tonagre pour épargner le cerf ? où le hibou figure à son tour entouré d'oiseaux qui l'attaquent , et dans laquelle le sanglier semble, comme le génie de la destruction, abandonné à toutes ses fureurs (1)?En

(1) Cependant, l'idée allégorique admise, nous ne verrions aucune objection à ce que cette idée eût été mise en scène sous la forme d'une sorte de chasse.— On sait que, dulll* aux ynp et IX" siècles, la plupart des sujets trai lés par les artistes étaient les mêmes dans l'Eglise grecque et dans l'Eglise latine. On représentait les symboles, les histoires de l'ancien et du nouveau Testament, la Passion de J.-C, les figures de l'Apocalypse ; on peignait aussi des combats, des paysages, des chasses, des pêches, des marines, des animaux fabuleux, tels que des griffons et des licornes, des associations bizarres d'a/nimaux et des ornements imités dans les temps anciens d'après les étoffes de l'Inde , et nommés plus tard arabesques. ^ Agobard, De imag. in ejus. op. éd. Baluz^

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quoi ces énergiques allégories, si Tisiblement théo* goniques, se rapportent-elles , par le sentiment qu'elles expriment, par la manière dont elles sont exécutées, à une croyance, à un culte, à une œuvre architecturale de la Gaule indépendante ou conquise (1) ?

Si nous remontons jusqu'aux druides pour leur demander l'énigme de ces scènes zoologiques qui

1. 1, p. 266.— Antiq. fuld., p. 90.— J. Bosius, Cmx triomphans 1. III, ch. 1, p. 148-154. (Les figures d'aigles, de lions, de paons, de griffons, de licornes étaient très-communes, nonseulement dans les peintures de cette époque, mais encore dans les ouvrages de sculpture et dans les étoffes brochées. — Emeric David , membre de l'Institut , — Histoire de la peinture, p. 86.

(1) Un fait d'observation constaté par tous les antiquaires qui ont étudié l'art dans les catacombes, c'est que la plupart des peintures et des sculptures chrétiennes, soit dans leurs principaux motifs, soit dans leurs dispositions générales, ont été empruntées aux païens. Aussi retrouve-t-on la pratique de l'art romain pour tout ce qui tient au mode de représentation : on dirait qu'ils sont l'ouvrage d'une main païenne. On peut donc établir en principe que les bas-reliefs des sarcophages sont une imitation très-souvent exacte des modèles de l'antiquité... Saint Clément d'Alexandrie, quand il indiquait les symboles dont les chrétiens devaient se servir, avouait qu'ils étaient empruntés du paganisme. Buonarotti, Mamachi et Alegranza, de pieux antiquaires dont l'orthodoxie n'a jamais été mise en suspicion, déclarent que les chrétiens

SCULPTURES STMBOLIOUES. 93

semblent faites pour rhomme et dans lesquelles pourtant Thomme ne parait pas , Thistoire nous répond que toute matérielle représentation des choses di>'ines est souverainement proscrite de l'austère et patriarchal druidisme. Ses autels, ce sont ces immenses dolmen dressés majestueusement au sommet des montagnes; ses temples, ce sont ces forêts de chênes séculaires, profondes, impénétrables, ce sont ces clairières spacieuses dont la clôture n*est indiquée que par quelques gigantesques dalles plantées de distance en distance. « Dans ces enceintes, dit Henri Martin (l),dans ces sanctuaires construits avec les masses de la matière telle qu'elle est sortie des mains du Créateur , jamais ne s'est élevée une représentation figurée. Les pierres non taillées^ l'absence de formes dans l'architecture, en d'autres termes , l'interdiction à l'homme de modifier par des combinaisons de son imagination l'œuvre du Créateur et de se représenter matériellement les puissances divines, telle est la loi. > Et cette loi qui gouverne ces peuples des premiers âges, c'est celle d'Abraham, c'est celle de Moïse... (2).

s'attachèrent à rendre les idées les plus abstraites et les plus populaires à l'aide de symboles dérivés de Tidolâtrie. — Batissier, Art mofmmental (peintures et sculptures), p. 343.

(1) Histoire de France, 1. 1, p. 51. '

(3) Exode, ch. 20; Deutéronome, di. 27.

Plus tard^ une sorte de polythéisme philosophique s'introduit , en passant dans les poèmes des bardes , seuls gardiens des lettres sacrées. On ne songe point encore à créer des images, mais on nomme Tentâtes l'ordonnateur suprême , Camul , Tinspirateur du courage, Tararm, le maître de la foudre^ Zeti5 et Belen, la force et la lumière du monde. — Plus tard encore, ces émanations de Dieu tendent à se manifester sous des apparences plus saisissables. La pureté des anciennes doc|rines est troublée par les relations incessantes avec la Grèce et l'Italie^ et bientôt de grossières idoles représentent cet olympe national dans lequel Mercure , Apollon , Jupiter et Minerve viennent confusément se ranger. César, qui ne vit pas de temples, entendit parler de ces dieux.

Enfin, ridolâtrie triomphante pénètre avec la servitude. Partout où la conquête fonde des étabUssements, le polythéisme romain élève des autels; il est encouragé par les Césars , il rayonne dans les campagnes, matérialise toutes les croyances, personnifie toutes les passions, divinise les plus affreux tyrans. Puis, quand la civilisation païenne a absorbé dans son scepticisme corrupteur les dernières aspirations spiritualistes de ce peuple si longtemps indomptable, des palais, des temples, des aqueducs, des cirques, des monuments taillés

dans le granité et dans le marbre s'élèvent à la place des rustiques demeures faites de bois et d'argile. Les vieux génies de la Gaule, les esprits des rochers, des lacs et des forêts, les êtres invisibles qui peuplent l'air de leur mystérieuse influence s'évanouissent à l'aspect de ces statues , de ces bas-reliefs, de ces sculptures mythologiques et sensuelles dont les arts embellissent les cités nouvelles.

Evidemment ce n'est à aucune de ces époques historiques qu'il est possible de trouver place pour la frise du mont Anis. Elle est taillée, sculptée, donc elle n'est pas gauloise. Elle porte des emblèmes mystiques, donc elle n'est pas païenne. Serait-elle antérieure au christianisme? gallo-romaine des premiers siècles? pas davantage (1). Non-seulement les chefs politiques, les prêtres , les architectes, les artistes n'auraient ni autorisé ni inspiré ni exé^

(1) Nous n'entendons pas dire que le paganisme n'ait eu, comme tontes les religions, ses emblèmes et ses allégories ; oik^tm culte n'en eut peut-être davantage. Seulement, ils ont on caractère, une forme, une expression qui empêchent de les confondre avec les emblèmes et les allégories des chrétiens, alors môme que ces emblèmes leur ont été empruntés. — Cette observation est importante et a été faite par tous les savants qui se sont livrés à de sérieuses études comparatives des monuments de l'époque mérovingienne.

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À quels signes reconnaître la voix de Dieu dans la bouche du prophète, et la Toix du prophète dans les événements qui s'accomplissent? — Le sens toujours voilé des prédictions, les formes aUégoriques souvent employées par les inspirés d'en haut, depuis Isale, Ezéchiel , jusqu'à saint Jean, rendaient fort périlleuse cette difficile étude. Il était donc nécessaire que les esprits ne pussent s'égarer dans des interprétations erronées , que la signification des termes employés , des objets de comparaison , des emblèmes et des symboles restât clairement, uniformément fixée. Ce soin appartenait à ceux que le maître avait chargés de l'enseignement cathoUque. Les apôtres et les disciples précisèrent les principales prophéties ; mais après eux , quand les évangélisateurs se furent répandus sur le monde, l'Eglise ne tarda pas à sentir le besoin de diriger les interprètes de la parole. — Méliton , évoque de Sardes en Lydie, en 1 70, dont les ouvrages sont cités par Eusèbe et par saint Jérôme comme le guide le plus sûr de la foi , écrivit un livre qu'il nomma La Clef et qui n'est autre chose qu'une sorte de dictionnaire interprétatif des saintes écriturcs et des symboles chrétiens (1).

(1) Dom Pitra, bénédictin de Solesme, raconte dans les prolég. du I"' vol. du Spicilège de Solesme, les perplexités

Le procédé du savant docteur est aussi simple que méthodique. Son travail renferme 13 chapitres; le premier est consacré à Dieu, le second h Jésus- Christ, les autres aux différentes parties de la création. Chaque chapitre contient un certain nombre de formules ou interprétations, et à son tour chaque formule se compose de 3 éléments : i^ Fénoncé du symbole ; 2° ses significations diverses ; 3® le texte sacré qui est la source et la justification de chacune d'elles (2). — Samt Ëucher , saint Grégoire , Raban-

qu'il éprouva au moment où il crut tenir le précieux manuscrit , les désappointements, enfln les joies de sa découverte. — Voir ce qu'écrit à ce sujet le P. Gathary ; toute celte portion de son travail est du plus grand intérêt.

(2) La Clef de Meliton se trouve insérée dans le précieux manuscrit conservé à l'évêché du Puy, parmi les trésors de Notre-Dame, et qu'on nomme vulgairement la Bible de Théodulphe; — un second manuscrit du même évéque, à la bibliothèque de Paris, la contient également.

Exemples de quelques formules :

Bràchium domini. — Filius, per quem omnia operalus est. — Et Bràchium Domini, cuirevelalum est (in propheta Isaia).

LiGNUH. — Crux. — Benedictum lignum per quod fit justitia. — Dominus regnavit a ligno (inpsalmo).

ViRGA. — Virgo Maria. — Exiet virga de radice Jesse.

LEO. — Jésus Christus. — Vicit Léo de tribu Juda,

Voir Hist, gén, des auteurs sac, —P. D. Remy Cellier, 1. 1, ch. n, p. 449.

Maure, Pierre le Chantre, Pierre de Gapoue, Allain de Lille, saint Bernard, Vincent de Beauvais donnèrent de nonvelles formules ou de nouvelles interprétations ; enfin dans le moyen-âge de pieux écri- Tains, compilateurs de La Clef, ou inspirés par leurs propres recherches, composèrent des Bestiaires ^ c'est-à-dire, des choix de formules exclusi- Tement relatives aux animaux (1). L'étude des livres saints était dans toute la chétienté la préoccupation générale et la science suprême.

Nous avons dit le but de ces recueils. — Leur usage devait être précieux dans la bouche des prêtres chargés d'enseigner la doctrine, il pouvait offrir aussi de sérieux dangers en d'imprudentes mains; car l'abus en étaitfacile. Il arrivabientôt que des conunentateurs non autorisés se livrèrent à des écarts d'interprétations ignorantes , dérisoires ou impies. Réfugiée dans d'obscures retraites ou enfouie dans la profondeur des catacombes, la primitive Eglise se plut d'abord à retracer sm' ses fresques naïves les mystérieux emblèmes de sa foi. Plus tard ses persécutions, ses combats, ses souffrances devinrent un thème inépuisable pour les clercs, les peintres, les sculpteurs : et lé symbolisme

(1) Se trouvent dans les remarquables travaux archéologiques des Pères Henri Martin et Cahier.

100 SCULPTURES STHBOUQUES.

traduit par le ressentiment s'anima, se transforma, se passionna, à la grande douleur de quelques papes remplis de sagesse. — Le lion , image de la force ( le Christ ) , n'apparut plus dans les bas-reliefs vengeurs qu'au jour de ses colères. Les ennemis du christianisme, païens ou hérétiques, persécuteurs, envahisseurs, destructeurs des saints autels, qu'ils aient été Romains ou Gallo-Romains , Saxons Francks ou Sarrasins, se confondent dans les mêmes allégories et subissent, sous la forme d'animaux féroces, immondes, les représailles des plus terribles exterminations.

Ce n'est plus l'âme coutristée du prophète qui souffle sur ces œuvres ; c'est l'exagération du zèle, c'est le caprice de l'artiste qui dictent toutes ces scènes satiriques, grossières, violentes, désordonnées. Aussi les papes et les conciles les proscrivirent-ils solennellement à plusieurs reprises; et c'est là ce qui explique pourquoi on dut arracher des églises le plus récemment construites ces pages condamnées. — Le savant Emeric David, de l'Institut, dit à ce sujet : « Un événement de la plus haute » importance, dont on n'a peut-être pas remarqué » jusqu'à présent les rapports avec l'art, est la ré- » volution opérée par le décret du concile de Cons- » tantinople, appelé le concile QvÀmseocte ou m » Trullo, et célébré en 692, qui ordonna d*aban-

donner les emblèmes. L*usage de l'allégorie , d*abord nécessaire pour voiler les mystères de la nouvelle religion, avait totalement égaré les esprits. Les peintres, ou plutôt les supérieurs ecclésiastiques qui les dirigeaient, semblaient vouloir renchérir les uns sur les autres dans leurs inventions de ce genre ; ils n'admiraient plus que ce qui était faux et extraordinaire. Les compositions étaient devenues une sorte d'hiéroglyphes dont il fallait avoir le secret. Les quatre Evangélistes étaient représentés par quatre fleuves qui allaient répandre leurs eaux sur toute la terre ; les gentils convertis, par des cerfs qui se désaltéraient à une eau vive, par une vigne ou par une montagne ; les fidèles, par des arbres, des plantes, des moutons, des oiseaux, etc. (1) »

Nous regrettons de ne pouvoir développer, autant que nous l'eussions désiré, ces notions d'art et d'histoire, indispensables pour porter un jugement éclairé sur cette partie si intéressante de nos études. Plus sommaires elles resteraient inintelligibles, plus étendues elles sortiraient des limites que leur assigne cet ouvrage.

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