‹ Histoire du Velay (volume 3)Chapitre 37 sur 61 · TRÉSORS DU SANCTUAIRE · texte numérisé non relu

TRÉSORS DU SANCTUAIRE

Tout s'enchaîne. — Les miracles décident la fondation de l'oratoire angélique, déterminent son développement et font bientôt sa célébrité. La célébrité attire de siècle en siècle un concours toujours croissant de fidèles et fait entrer le pèlerinage de Notre-Dame du Puy au nombre des vœux que les chrétiens du moyeu-âge aiment à s'imposer dans leurs jours de détresse ou de reconnaissance. Les

papes, les rois, les princes, les peuples ne viennent pas sur ce théâtre de la foi sans y laisser de pieux souvenirs ; de là les indulgences, les reliques, les riches offrandes , les privilèges temporels et spirituels concédés d'âge en âge au sanctuaire, à ses ministres et à ceux qui le visitent. L'Eglise ouvre le ' trésor de ses grâces, les souverains répandent leurs largesses et les pauvres déposent ces touchants exvoto qui racontent dans leurs naïfs emblèmes la cause du voyage et le succès de la prière.

Le catalogue des reliques conservées jusqu'en 1793 dans l'église du Puy est, sans contredit, im des plus précieux de la chrétienté. Odo de Gissey, le frère Théodore, le P. Caillau et l'abbé Montlezun n'en donnent dans leur histoire qu'un très-sommaire extrait. Médicis est celui qui en reproduit la plus longue nomenclature. Rien de plus intéressant que de suî\Te cette longue hste de restes sacrés ; ce sont les légendes du cœur. Depuis le premier hommage déposé par l'apôtre Martial sur la pierre du mont Anis (1) jusqu'au corps du saint exhumé des catacombes et envoyé de Rome à l'évêque de

(1) La légende de Notre-Dame rapporte que deux des souliers de la sainte Vierge avaient été apportés dans l'église du Puy; l'un par saint Martial, l'autre par un ange. — Bernard de Mercoër avait légué 15 marcs d'argent pour Taehat d'un coffre de vermeil consacré à les garder sur Taulel.

Bonald (i), tout a sa date, tout rappelle un souvenir.

C'était dans la forteresse même qu'on enfermait autrefois les saintes reliques et que se trouvait la ehapelle où les âmes pieuses allaient les vénérer. Aujourd'hui que très^peu de personnes savent leur origine , il est aisé de contester leur authenticité ; mais alors qu'elles étaient connues de tous , elles avaient un prix inestimable. Ainsi que dans nos musées natioiiaux on voit la foule se presser de préférence dans les salles où sont réunies les dépouilles des Tois les plus illustres , de même les chrétiens des anciens jours venaient chercher, dans la contemplation des reliques, l'évocation d'événements se rattachant aux annales de leur sanctuaire, le nom d'un héros de l'EgUse et la mémoire d'un noble exemple.

Si par la pensée nous pouvions nous reporter avant ces jours de deuil où de sacrilèges mains profiEmèrent les temples et spolièrent leurs tabernacles, nous admirerions ces collections merveilleuses de vases, d'aiguières, de chassés, de reliquaires, en or, en argent, en émail, du travail le plus fin et le

(1) Saint Pascase, martyr, — ex cœmeterio S. Calixti in via Apia; cum vasculo sanguine tincto et inscriptione sculpta Itt tadbula marmorea.

170 BBUOQKS.

plus délicat. Là encore se retrouverait écrite presque année par année la chronique de la Vierge d'Anis ; car chacun de ces objets, religieusement interrogé, révélerait par sa date, parle nom et la qualité du donateur, par le motif même qui détermina la. libéralité, une page inédite de Thistoire de la sainte basilique. Dans cet inventaire rétrospectif un doublé intérêt exciterait la curiosité de Tantiquaire et la ferveur du chrétien.

De nombreux monuments de la foi primitÎTe y sont respectueusement conservés sans qu'aucun doute railleur soit jamais venu effleurer les lèvres.— Â côté de la coupe en cornaline dans laquelle Jésos buvait dans son enfance, et d'une des amphores miraculeuses des noces de Gana, est un morceau de la nappe sur laquelle le Sauveur fit la cène , et un lambeau du voile sacré qui le recouvrait sur le calvaire. — Près de deux statues de vermeil, à Fimage de Marie et de Joseph, dans lesquelles sont enfermés de touchants souvenirs de la sainte fa^ mille, sont rangés dans plus de quarante reliquaires les ossements d'apôtres, de disciples, de saints et de saintes de toutes les contrées.

Ce petit vase d'or ciselé contient le fragment de la chair divine de la circoncision. — Ce reliquaire bysantin, en émail bleu, enrichi de grenats et de saphirs, est un don du roi Lothaire et renferme les

RSLioinss. 171

r^tes de saint Acace et de ses compagnons. •=- Cette admirable Bible du neuvième siècle, dont cbaque feuillet fut écrit en lettres d*or ou d'argent sur la pourpre ou l'azur, a été offerte en ex-voto de dé^ liTrance sur l'autel de Marie, par Théodulphe^ évéque d'Orléans. — Cette ceinture en pierreries , ces joyaux d'or et de perles, qui passent pour avoir servi au grand*prêtre Aaron, ces soixante objets saints et précieux, enfermés dans ce grand cofifre d'argent doublé de vermeil, qui n'a pas moins d'un mètre de haut, ont été donnés par Clément IV (Guy, pape), un .des plus célèbres jurisconsultes de son temps, un des plus zélés bienfaiteurs de l'église du Puy dont il avait été évêque. — Cette ch&sse, qui sert de sépulture à deux saints Innocents, cette autre, gardée de temps immémorial sur la corne droite de l'autel et dans laquelle repose saint Domnin, ont toutes deux reçu du pape Nicolas IV le privilège de grandes indulgences. — Ces deux bustes d'un si remarquable travail sont remplis de reliques des premiers évoques du Velay. — Ce cylindre transparent, porté sur un pied niellé d'or et d'argent, laisse apercevoir la poussière du vénéré Mayol. ^— Ce diadème de perles, c'est celui que Marguerite de Provence détacha de son front royal au moment où saint Louis, son époux, déposait sur Tautel la merveilleuse Image apportée du Caire. —

172 EEUOOBS.

Cette croix d*or, dans laquelle on conserve un morceau de l'éponge de la Passion, rappelle le pèlerinage de Philippe-le-Hardi.— Ces deux autres, qui ont au cœur du bois de la vraie Croix , furent adressées au chapitre par Innocent m et Clément VI. — Ce calice d*or si artistement ouvré est un don de Fbilippe-le-Bel , et ce vase de cristal, Un hommagie de Louis XI. — Cette corne d'ivoire, chef-d'œuvre de sculpture, passe pour la trompe de chasse da glorieux saint Hubert, et ce château d'argent est un témoignage de la reconnaissance de Claude de Turenne, dame de Tournon , etc... (1).

(1) Mgr de Galard-Terraube, assisté du prévôt de la caâiédrale et de MM. de Jerphanion, Bienvenu, Servières, La Bastie et Lobeyrac, chanoines, ût l'inventaire des reliques le 23 mars 1780.

Cet inventaire, très-authentique, est trop long pour que nous puissions l'insérer ici. Il indique onze châsses, renfermant : la première, les restes vénérables qu'une très>ancienne tradition apprend avoir été de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lors de sa vie mortelle ; la seconde, diverses parties des vêlements et autres sacrés restes de la très-sainte Vierge ; la troisième, des reliques des saints évoques du Puy ; la quatrième, diverses reliques de saint Paul et de saint Florent, et des saintes Consorte, Galle et Tullie ; la cinquième, le corps de saint Domnin ; la sixième, d'une forme antique, le corps de saint Tertulin; la septième, d'une forme plus antique encore, donnée par le roi Lothaire, des reliques de saint Acace

Nous pourrions continuer longtemps encore la visite de ce pieux musée, si nous n'avions la crainte

et de ses compagnons; la buitième^ des reliques des saints Biaise, Julien, Tbomas de Gantorbéry, Gosme, Maxime, et des saintes Flore, Agnès et Christine ; la neuvième, des fragments de plusieurs martyrs; les dixième et onzième, en bois, renfermant , outre diverses reliques, deux autres châsses qui contiennent des reliques des saints Haon, Clément, Innocent, et des saintes Benoîte et Sévère.

A ces châsses, il faut en ajouter une douzième, d'argent et longue, enfermée dans une plus grande de bois doré, et contenant deux corps des saints Innocents.

Vingt reliquaires : le premier d'argent et renfermant des reliques de saint Grégoire, pape, données par Clément XIV à Mgr de Galard ; le deuxième, petit, aux armes de Navarre, contenant une partie du chef de saint Jacques-le-Mineur; le troisième, carré, contenant des reliques de saint André et de saint Barthélémy, apôtre, et des saints Cosme et Damien ; le quatrième, petit, de vermeil, contenant des reliques de saint Jaeques-le-Mineur; le cinquième, à peu près semblable, contenant des reliques des saints apôtres Pierre, Paul et Jacques; le sixième, en argent, petit, fait en carré long* garni de cristaux, à travers lesquels on voit un doigt de saint Jean-Baptiste ; les septième et huitième, petits, renfermant un doigt de saint J.icques-Ie-Majeur et un doigt de sainte Anne; les neuvième et dixième, en vermeil, renfermant, l'un des reliques de saint Sébastien, de saint Biaise et de saint Lazare, l'autre des reliques de saint Roch, données par Clément XIV ; les onzième et douzième, petits, en argent, de forme pyramidale, renfermant, l'un des reliques de saint Paul, apôtre, et des saintes Barbe, Catherine et Pétronille,

174 REUÛUBS.

d'accroître les regrets et de nous trop attarder sur la route que nous avons à suivre.

l'autre des reliques des saints Laurent et Christophe; le treizième, renfermant des reliques de saint Henri, empereur; le quatorzième, en forme de calice, renfermant des reliques de saint Domnin ; le quinzième, renfermant des reliques de saint François de Sales et de sainte Chantai ; le seizième, d'argent, garni d'un cristal cylindrique posé horizontalement, renfermant des reliques de saint Mayol; le dix-septième, partie en or et partie en vermeil ou émail, eri forme de portique d'église, d'un travail très-délicat, au pied duquel et sous un cristal de couleur violette sont des parcelles des sacrés vêlements de la sainte Vierge ; le dix-huitième, grand, en vermeil, divisé en deux parties, en forme de livre, partagé en petites cases, renfermant des reliques qu'indiquent les inscriptions, données par Clément IV; le dix-neuvième, renfermant des reliques de saint Hilaire ; le vingtième, renfermant des reliques de sainte Perpétue.

Quatre croix : la première, riche, donnée par Philippe III ; la deuxième, d'argent, ornée de cristaux, donnée par Innocent VIII; la troisième, en vermeil, grande, sans crucifix, toutes les trois renfermant du bois de la vraie Croix; la quatrième, grande et en vermeil, renfermant des reliques des saints Antoine, Biaise, etc.

Deux bustes contenant, l'un des reliques des saints évoques, et l'autre en argent , renfermant le chef de sainte Concorte.

Deux statues en vermeil, représentant, l'une la sainte Vierge, et renfermant quelques parcelles de ses vêtements;

INDULGENCES ET JUBILfiS

Ce chapitre exigerait à lui seul un long volume ; ici la difficulté n'est pas de raconter, elle est de pouvoir se restreindre. Chaque Souverain Pontife, témoin de la confiance des fidèles en Notre-Dame du Puy, veut encourager le zèle de ceux qui vont rintercéder et, depuis les quarante jours d'indulgences accordés par Innocent IV à ceux qui la visitent aux quatre grandes fêtes de l'année, jusqu'aux solennels jubilés qui convoquent toute la chrétienté

raotre, de saint Josepb, contenant quelques fragments de ses habits.

Enfin, le vase de cristal donné par Louis XI.

Outre ces reliques, il y en avait d'autres dans deux coffres de plomb, couverts de marbre, aux côtés du tabernacle du mattre-autel, et dans deux caveaux pratiqués dans l'épaisseur de la maçonnerie du môme autel. (Note de l'abbé Montlezun J

aux faveurs d'un pardon général, l'échelle des grâces est sans limites. Entreprendre ce récit, c'est vouloir écrire les glorieuses annales de l'église du Puy. Pour cette œuvre, le temps plus que la volonté nous manque ; et cependant nous ne pouvons toucher à cette histoire sans consacrer quelques pages à ce sujet.

Un fait qui frappe au premier abord, c'est la marche toujours croissante des bienfaits spirituels des chefs de l'Eglise. Ces bienfaits suivent les chrétiens dans leur foi et grandissent avec elle. Ainsi les quarante jours concédés par Innocent IV sont doublés par son successeur et élevés à une année entière par Clément IV, ancien évoque du Puy. Celui-ci, dont la tendresse est intarissable pour celle qui fut sa première épouse, étend l'indulgence à toutes les fêtes de la Vierge. Nicolas IV fait participer aux mêmes mérites les fêtes de saint Domnin, de sainte Consorte et des saints Innocents dont il envoie des reliques. Boniface VIII veut perpétuer la miraculeuse fondation du sanctuaire d'Anis et accorde une indulgence plénière au jour de la Dédicace ; d'autres papes attachent un égal privilège à la solennité de la Circoncision, en l'honneur de la relique sacrée que possède le trésor de Notre-Dame. — De siècle en siècle les largesses se répandent du haut du trône de Saint-Pierre sur ce sanctuaire

béni ; et désormais Fàme purifiée ne peut plus en passer le seuil sans être Tobjet de grâces particulières.

Qui ne connaît ces jubilés, ces grands pardons, souvenirs de la loi mosaïque, qui furent d*abord attachés à la visite des lieux saints , du tombeau des apôtres, puis successivement à celle de Notre- Dame de Lorette, de Notre-Dame du Puy, de saint Jacques de Compostèle, de saint Jean de Lyon et de Notre-Dame de Rocamadour ? — Boniface VIII les institua pour toute la chrétienté à chaque retour de siècle ; ses successeurs en rapprochèrent les dates, afin que chacun pût en jouir une fois dans sa vie ; d'autres papes les accordèrent aux fidèles à leur avènement à la tiare , ainsi que faisaient quelques souverains qui, en montant sur le trône, publiaient d'universelles amnisties en faveur de leurs nouveaux sujets.

n serait bien difficile de dire à quel pontife on doit attribuer la fondation des jubilés ; néanmoins il fallait que celui du Puy fût bien ancien, puisque l'évoque Elle de TEstrange , étant au concile de Constance, en sollicita de Martin V le rétablissement comme une indulgence plénière en usage dans son église de temps immémorial chaque fois que la fête de l'Annonciation de la sainte Vierge se ren-

contrait un vendredi-saint. — Ce n*était d'abord qu'au seul jour où cette coïncidence avait lieu que l'indulgence suprême fut attachée ; mais l'affluence des pèlerins devint par la suite si considérable, qu'à la demande du roi Louis XIII le pape étendit pour toujours le privilège à la semaine entière, et que Clément XI le prorogea par un bref accordé au cardinal de Polignac jusqu'au dimanche de Quasimodo.

Les premières cérémonies du Jubilé commençaient au Puy à la fôte de l'Ascension de l'année précédente. Ce jour-là , le chapitre s'en allait avant la grand'messe processionnellement devant la collégiale Saint-Georges. Là , les trompettes sonnaient pour appeler les fidèles, suivant l'antique usage des Juifs , ainsi que cela se pratiquait à Rome en pareille occasion. A trois reprises différentes, et en élevant de plus en plus la voix, un diacre proclamait le grand Jubilé , magnum Jubileum; chaque fois le chœur répondedt : Deo gratias, et les trompettes retentissaient. Le diacre donnait ensuite lecture en latin du bref apostolique , Fassistance chantait le Te Deimi , puis la procession se remettait en marche. A la porte de la cathédrale, le même diacre relisait sous le portique le bref en français , et la foule suivait la procession à son entrée dans l'église.

Dès le dimanche de la Passion , la ville entière 66 préparait à l'œuvre régénératrice par de pieux exercices , des jeûnes et des prières. Les saintes reliques étaient promenées à travers les rues et les carefours, pour purifier les avenues du sanctuaire.

— Le mercredi suivant , veille de l'ouverture , le matin on demandait à Dieu , dans une messe solennelle , de bénir le Jubilé , le soir on transportait en grande pompe la miraculeuse image de Notre- Dame de sa place habituelle sur une magnifique estrade préparée au milieu de l'église pour la recevoir. Quatre des plus nobles gentilshommes du Velay, désignés sous le titre de Barons de Notre-Dame, se tenaient à côté de la statue , l'épée au poing ; l'évêque l'accompagnait , revêtu de ses plus somptueux ornements et escorté des quatre plus anciens chanoines ayant chacun à la main un cierge allumé.

— Le jeudi saint , le Jubilé s'inaugurait par une procession générale à laquelle assistaient l'évêque , le chapitre , toutes les paroisses portant leurs reliques, tous les couvents, tous les ordres religieux avec leurs bannières , toutes les confréries précédées de leurs étendards , la noblesse richement parée , les autorités municipales et royales , consuls en robe rouge , magistrats en robe noire , hommes d'épée en costume militaire , gens de métier avec les insignes de leur état , bourgeois et menu peuple ,

tous dévotement recueillis^, tenant un cierge ou un chapelet à la main , et chantant des psaumes et des cantiques. Après avoir parcouru la ville , dont les murailles étaient recouvertes de tapisseries , la procession montait à Notre-Dame par le grand escalier. Arrivée à la grille dorée , elle ne pouvait aller plus avant, car elle trouvait la porte fermée. Alors l'évèque s'avançait , frappait trois fois la porte avec sa crosse en récitant les versets aperite mihi portas; la porte s'ouvrait , et le pasteur entrait triomphalement dans la basilique à la tète de son troupeau, en chantant le Te Dev/m. — A partir de ce moment jusqu'à celui de la clôture , qui avait lieu par une procession semblable , les exercices du saint pardon commençaient avec l'aurore pour se continuer chaque jour bien avant dans la nuit.

S'il est un témoignage puissant, irrésistible en faveur de la célébrité de l'égUse du Puy, ce sont bien ces flots de population qu'attiraient les jubilés. Pour ceux qui savent combien les accès du pays étaient difficiles au moyen-âge, particulièrement à cette époque de l'année où avait lieu le grand pardon de la semaine sainte , cet immense concours paraîtra plus étonnant encore. On arrivait de tous les points de l'Europe cathoUque. Des familles entières se mettaient en marche un mois auparavant

et souvent cheminaient à pied, le b&ton à la main. On venait en caravanes nombreuses, à cause des attaques auxquelles les voyageurs se trouvaient nuit et jour exposés, non-seulement de la part de ces bandes de routiers qui infestaient la province en ces temps-là surtout , mais aussi de la part de ces seigneurs féodaux qui, sous prétexte de prélever des péages, rançonnaient indignement les pauvres pèlerins. Sans se connaître, on s'attendait dans les villes voisines. Clermont, Issoire, Brioude, Lyon , Issingeaux , Alais et Mende étaient les étapes où les compagnies qui s'organisaient se joignaient à d'autres compagnies déjà formées. En général les caravanes se composaient d'une cinquantaine de personnes. C'étaient des marchands forains du Languedoc, de la Provence ou de la Catalogne, qui venaient, sur des mules portant leur bagage, vendre des cuirs de Cordoue, des huiles , de la laine , des étoffes et des vins d'Espagne soigneusement contenus dans des peaux de bouc. Après eux s'avançaient des gentilshommes à cheval, de grandes dames dans des Utières, des bourgeois et des artisans montés siur des mulets richement caparaçonnés et ayant leurs femmes ou leurs filles en croupe, des pèlerins portant le bourdon et faisant par pauvreté ou par pénitence la route à pied. Enfin, suivaient pèle-mèle des troupeaux de bœufs et de moutons que des garçons

bouchers conduisaient à la Tille sous la protection d'une si rassurante escorte.

Ce n'est guère qu'à partir de 1407, c'est-à-dire du temps où l'évèque Elle de l'Estrange obtint le rétablissement du Jubilé si ancien dans son église, que nos historiographes donnent quelques relations de ces cours plénières du repentir et du pardon... Nous ne reproduirons point ici ces longs procèsverbaux écrits déjà dans tant de livres. Tous se ressemblent, tous racontent qu'on arrivait en masses tellement compactes, tellement empressées, que presque toujours de grands malheurs s'ensuivirent. — « En 1407, dit Juvénal des Ursins, le jour » du pardon de peines et de coulpes au Puy-en- » Velay, il s'y trouva tant de peuple que merveille; » et il y eut bien deux cents personnes mortes ou » éteintes. > — En 1 502 les chemins étaient trop étroits, il fallut faire de nouveaux passages à travers les champs, et la presse se trouva si forte dans les rues que personne n'osait se bedsser de peur d'être écrasé. Pour se reconnaître, on était obligé de porter un signe convenu sur son chapeau ou à l'extrémité d'un bâton qu'on agitait en l'air. L'évèque avait convoqué le plus de confesseurs possible, et quoiqu'on en eût placé dans toutes les paroisses, dans les couvents , les cimetières , sous les porches, sur les places publiques, ils ne pouvaient suffire. Le

chroniqueur Médicis ajoute : « le pain vint à man- » quer tout- à-coup , et comme personne ne voulut » s'en retourner sans avoir fait sa station, il arriva > que plus de cent pèlerins furent étouffés dans la » foule.i^— Les Jubilés des XVI«, XVn» et XYin^sièdes furent témoins des mêmes ardeurs, seulement les précautions ayant été mieux prises on n'eut aucun midbeur à déplorer.

Après de telles démonstrations, il semble que -^Féglise n'avait désormais à craindre que le refroidissement de la foi; et pourtant, nous pouvons l'afQrmer ici, nous qui fûmes personnellement témoin de ce qui se passa aux deux Jubilés de 1845 et de 1853, jamais enthousiasme religieux n'a éclaté dans ces montagnes émues avec plus de retentissement, plus d'amour. L'une et l'autre fois la tempête grondait dans l'air, la neige couvrait la terre, les chemins étaient impraticables ; on eût dit que la nature en accumulant les obstacles voulait soumettre le zèle des croyants aux plus rigoureuses épreuves. — Quand vint le jour, on vit sur tous les points de l'horizon les habitants de villages entiers apparaître sur les hauteurs, se frayer à grande peine un passage et descendre pieusement rangés en procession sous la bannière de leur église, leur curé en tète, et chantant les litanies de la sainte Vierge. Il en arri-

184 INDULGENŒS ET JUBILÉS.

vait depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil; non pas seulement des cantons voisins, mais de l'Auvergne, du Forez, du Gévaudan, du Vivarais et de pays bien plus éloignés encore. Les pauvres et fidèles montagnards du Mezenc, ensevelis sous des mon- .ceaux de glaces et de neiges, firent des prodiges de courage ; et lorsqu'ils ne pouvaient eux-mêmes frayer les voies, ils chassaient leurs troupeaux devant eux, afin que leurs femmes et leurs enfants ne fussent pas privés du bonheur qui les attendait... En une seule journée, Notre-Dame reçut la visite et les offrandes de plus de cinquante mille pèlerins, et, ce qui restera à l'honneur de notre civilisation moderne, c'est que tout s'accompUt avec autant d'ordre que de sagesse. Les citoyens de la ville, fiers de cette renaissance, exercèrent Thospitahté avec un élan patriotique chez eux traditionnel. Les fenêtres étaient pavoisées, les rues garnies d'arceaux de verdure et traversées de distance en distance par de pieuses devises inscrites sur des banderoUes flottantes. La nuit, la cité étai^ en feu, tant les illuminations multipliées jetaient partout un magique éclat. Les processions se répandaient à travers les rues, les places, les carrefours, en spirales immenses, et parfumaient la cité de prière et d'eucens. Toutes les maisons étaient pleines d'amis, de parents, d'étrangers fraternellement reçus ; l'administration

municipale, dont la charitable prévoyance avait su faire la part des pauvres, avait aussi pourvu à ce que rien ne manquât aux autres. Cent mille personnes passèrent, et pas une n'eut à se plaindre. Le bonheur rayonnait sur tous les fronts, la joie était descendue dans toutes les consciences.

ni

La mystérieuse histoire des eœ-^oto serait la plus touchante de celles que pourrait écrire l'Eglise, si cette histoire des secrets de la conscience pouvait s'écrire. Combien se révéleraient de naïves espérances 9 de tendres supplications , d'impatients désirs , dans ces dons faits à l'autel de la médiatrice céleste, depuis le joyau royal déposé en grande pompe devant le tabernacle illuminé, jusqu'au denier de la veuve jeté d'une main tremblante à travers la grille obscure du sanctuaire Toute

ofiErande est une prière ; mais ce n'est pas celle qui répand le plus vif éclat dont le succès est toujours le plus sûr ; et cette merveilleuse statue d'argent, aux cheveux et au collier d'or, envoyée par Amédée-

le-Grand. oomte de SsToie. n exprime pas un ?œa plus digne d'être exancé. pins dier an ooear de Marie que ce cierge de cîie janne dont la flamme vacillante éclaire à peine rhomble pèlerin qoi prie dans Fombre . agenooillé sur la dalle.

L*égljse du moyen-ége est pleine des tro{diée8 de la foi, et elle les expose arec un saint orgueil à Fadmiration des fidèles. Ornements somptueux, chapes rehaussées d*orIrois et de pierreries, i^ases d'or, dentelles historiées, tapisseries brodées pendant les croisades au fond des vieux manoirs par des épouses inquiètes et affligées, tableaux retraçant des scènes de désespoir ou de reconnaissance, tout cache dans ses plis ou fait éclater dans ses ciselures, dans ses reliefs, dans ses images, les douleurs profondes et les joies inespérées de Fàme chrétienne. Il n'est pas jusqu'au désordre apparent de cette multitude d'ex-voto mêlés et confondus qui n'ait son mystique enseignement, qui n'ait son charme religieux : de môme que la Vierge, mère commune, ouvre les portes de son oratoire aux grands et aux petits à mesure qu'ils se présentent, et qu'elle entend aussi bien la bouche qui supplie à voix basse sous le portique que le chant qui retentit dans le chœur, de même il lui plaît de voir le plus modeste souvenir voisin du plus splendide hommage.

Cette statue en fer que le chapitre élève dans son cloître à la mémoire héroïque du brave Adhémar, au milieu des tombeaux des évêques et des chanoines, ces roues de char, ces dagues, ces épées, ces colossales armures apportées de Terre-Sainte par les preux barons du Velay, ces bannières déchirées qui flottent sous le porche , ces drapeaux de la victoire , déposés sur Tautel par Charles VII après la bataille de Baugé et appendus aux murailles, toutes ces terribles choses de la guerre ne disent pas plus haut les ardeurs de la croyance que ces pauvres médailles de plomb, que ces humbles rosaires usés sous des doigts fervents, que ces bâtons de pèlerinage, que ces béquilles d'estropiés, que ces effigies de cire, témoins des confiances et des triomphes de la prière.

La guerre, la peste, la famine rappellent leurs lugubres hécatombes sur cent toiles, étalées dans cent offices annuels chantés à l'autel funèbre. — En 1461, Limoges, dépeuplé par une peste cruelle, institue une confrérie spéciale en l'honneur de Notre-Dame du Puy et fait porter cent livres de cire à son sanctuaire (1). — En 1495, dans une circon-

(1) C'est très-probablement à une cause de cette nature que la ville d'Amiens dut la Confrérie de Notre-Dame du Puy, fondée dans son église. Cérémonie toute religieuse

stance semblable , Bordeaux enyoie deux bourgeois et le recteur de Saint-Ëloi pour acquitter un yœu fait à la Viei^e. Ces pieux pèlerins se rendent de leur logis à Tégiise, pieds nus, la corde au cou, entendent une messe d'action de grâce et offrent une torche de cire du poids de deux quintaux. — En 1558, Toulouse menacé du même fléau, plus tard Lyon , Marseille , d'autres villes considérables de France , d'Espagne et d'Italie accomplissent de pareils pèlerinages afin d'implorer l'intercession tutélaire de la célèbre patronne des misères et des dour leurs. — En 1616, les consuls du Puy veulent remercier Notre-Dame de la protection qu'elle accorde à la cité gardienne de son temple, et se font peindre sur une grande toile , en robe rouge , aux pieds de l'image miraculeuse. — En 1660, ils offrent à l'église une nouvelle toile plus grande encore , représentant une procession autour de la croix monumentale élevée sur la place du Port; c'est un ex-voto de reconnaissance à Notre-Dame dont on voit la statue solennellement promenée pour chasser la pestilence qui décime la ville. Sur l'angle gauche

dans laquelle, au récit du chanoine Lamorliëre, la légende de l'enfant tué par un juif et ressuscité, était chantée le jour de la fête par deux petits enfants de chœur, montés sur vn passet h deux degrés ^ à l'écart des autres chantres.

du tableau est écrite cette pieuse consécration : Vcbu fait et rendu par tous les ordres et habitants de la ville du Puy, le 22 amil 1660, rendons grâce à Dieu de les avoir délivrés du mal de la peste, duquel moururent dix mille et plus des dits Jiabita/nts l'an-née précédente ; cette faveur leur étant arrivée par les prières pressantes de la glorieuse Vierge, leur bonne damie et patrone , de laquelle a esté portée en procession solennelle la sainte image j comme est ici depamct (1). — En 1668, le Puy désolé de nouveau par une fièvre contagieuse, appelée mal chaudy fait allumer, à perpétuité, quatre lampes d'argent, en souvenir de son heureuse délivrance.

Le commandeur de Saint-Antoine de Nîmes est abandonné sur la place publique, au milieu des pestiférés dont la mort. a fait sa proie; déjà son corps est en décomposition, déjà ses lèvres bleuies murmurent le râle funèbre. Sa famille éplorée a jeté

(1) Cette consécration se termine par ces quatre vers latins :

Àccipe devolam merilo tibi, Virgo, tabellam, Scilicet hœc meritis gratia parua tuis;

Aniciique memor, quœcumque infaiista repelle^ Semper et afflictis esta levamen. — Amen.

Recevez, ô Vierge, ce pieux tableau qui vous est si justement offert; quoique cet hommage soit bien infime, comparé h vos mérites ; souvenez-vous toujours de la ville d'Anis, et soyez toujours propice aux malheureux. — Ainsi soit-il.

190 KX-VOTO.

sur lui le suaire et a fait entendre, dans son désespoir , un vœu à Notre-Dame du Puy. Soudain le mal disparaît ; le moribond retrouve la force, la santé , et part pour accomplir la promesse suprême. Il descend en grand apparat dans la meilleure hôtellerie de la ville ; on dirait un prince à sa magnificence, et chacun, en le voyant ainsi, serait presque tenté de croire à son orgueil ; mais lui bientôt s'avance à pas lents, la tête baissée, pieds nus, en chemise, un cierge à la main. Il traverse les rues sans que la curiosité publique puisse le distraire ; il s'arrête, se met à genoux sur le seuil de l'église pour réciter un Ave, puis il entre, entend la messe dans cette humble attitude, et veut que le miracle qu'il affirme sous la foi du serment soit retracé sur un tableau dont il fait hommage. — Jean, duc d'Albany, régent d'Ecosse, a reçu de ses médecins le triste aveu de leur impuissance. Il est aux portes du tombeau et sent la mort qui l'étreint. Une lueur d'espérance éclaire son âme à sa dernière heure , il invoque Notre-Dame du Puy , et Notre- Dame l'a entendu. Sa guérison , aussi rapide que complète, étonne tous ceux qui furent témoins de ses mortelles angoisses. On lui demande le secret de ce merveilleux retour à la vie ; pour seule réponse le régent d'Ecosse vient en pèlerinage, suivi d'une royale escorte, déposer sur l'autel du mont Anis une

torche en cire blanche du poids de cent vingt livres et la couronne d'or qu'il portait aux jours de sa puissance. — Antoine de Montbardan, bailli de Châlons, offre l'enseigne conquise dans les guerres de Bretagne, au moment où, tombé dans une embuscade et prêt à être fait prisonnier, il reprend l'avantage sur les ennemis qu'il met en fuite au cri : A moi Notre-Dame du Puy! — Un Vénitien accourt des rives de l'Adriatique pour attacher sur une des murailles du porche les fers qui le retinrent dix ans captif dans l'île de Chio, et qui se rompirent d'eux-mêmes aussitôt qu'il eut imploré le secours de Notre-Dame.

On arrive de toutes parts ; l'un avec des chaînes brisées , symbole de délivrance ; l'autre avec des membres en cire, image d'infirmités guéries ; celui-ci conduisant des moutons , des génisses qu'il fait naïvement entrer avec lui dans le sanctuaire; celui-là avec des gerbes de blé , prémices de ses récoltes. Oui, c'est une touchante histoire que celle écrite ainsi avec le cœur; et l'on peut dire, à l'honneur du moyen-àge, que la reconnaissance fut une de ses veilus. Toujours à côté de Vex-^oto qui demandait une grâce apparaissait Yex-voto qui proclamait la gratitude, et le pèlerin exaucé reprenait d'im pas joyeux la trace laissée par lui sur la route déjà parcourue. Sans mesurer la distance, sans se

192 LA SAINTE DIAGB.

souvenir de la fatigue, il se meltait en chemin, plus impatient encore de remercier qu'il ne l'avait été d'obtenir.

La cathédrale du Puy cherche vainement dans ses archives un titre écrit lui précisant la date du jour où fut placée pour la première fois sur son autel la statue au visage éthiopien devant laquelle papes et rois se sont prosternés tour-à-tour. — Les uns prétendent qu'elle fut donnée par Charlemagne, car c'était l'orgueil du moyen-àge de vouloir i-attacher toute origine mystérieuse à l'illustre empereur. D'autres assurent qu'elle fut apportée d'Orient au retour d'une croisade par Louis VII ou par Philippe- Auguste. Enfin, l'opinion la plus accréditée et qui doit désormais prévaloir, c'est que ce fut saint Louis <)Ui en fit hommage à la basilique du mont Ànis,

lA BAIIfTE HUGE. 193

lorsqu'en 1254 il vint avec la reine en pèlerinage à Notre-Dame du Puy.

Si l'on examine les sceaux de l'église et des confréries aniciennes avant cette époque, on voit que les effigies ont un caractère très-différent de celui qu'on leur reconnaît plus lard. La sulislitution est frappante. — Antérieurement au voyage de saint Louis et même pendant les années contemporaines, la Vierge est représentée tenant l'enfant Jésus sur son bras, le corps divin complèlemeni visible détaché delà mère.

La médaille de la confrérie des Chaperons blancs frgqtpée en 1 182, c'est-à-dire 72 ans avant le passage

de Louis IX dans le Velay nous la montre ainsi (1). Le père Odo de Gissey, qui avait vu la primitive statue religieusement conservée derrière le grand autel, rapporte que c'était bien en réalité celle dont on avait voulu reproduire la ressemblance sur les

Page 1