L ANCIEN VELAY
quelques riantes vallées qui s*abritent des mauvais vents derrière de grandes roches et s'épanouissent en silence aux plus doux rayons de soleil , le territoire des Yélaunes porte les violentes empreintes d*une agitation profonde. En face de ces immenses coulées de laves , de ces pics basaltiques dont les prismes se dressent par milliers en faisceaux gigantesques , de ces amas de scories agglutinées et de lapilli, rouges comme s'ils sortaient des fournaises^ le géologue contemple avec une admiration mêlée d*efrroi les bouleversements des premiers âges. Pour lui , cette terre est le théâtre sur lequel une des journée? séculaires du drame universel vient de s'accomplir. La scène est encore frémissante , il regarde , il interroge , et peut dire , en vérité , que la science ne présente nulle part, à l'histoire des misérables luttes humaines^ une plus prophétique et plus terrible introduction....
L'Allier sert de ceinture à I'Ancien Velay, de l'est à l'ouest, et se fraye un passage dans les gorges escarpées de Saint-Vénérand, de Vabres, d'Alleyras, de Saint-Didier, de Saint-Julien-des-Chazes , de Ghanteuges. D'un autre côté , la Loire , après être entrée par les portes de la Farre et de Salettes, comme un courant inoffensif , se précipite, vive et grondeuse , grossie sur sa roule par les torrents d'iiiver et par les eaux souvent perfides de la Borne,
du Ramet, de TArzon, de rAnce et du Lignon. — Les cratères dlssarlès , de Saint-Front , du Bouchet et de Bar , dominent aux quatre expositions de la contrée, semblables à quatre grandes limites (1). Jadis, de leurs flancs déchirés s'élançaient impétueusement des fleuves de feu; maintenant sur leurs cîmes , transformées en coupes immenses , poussent de frais gazons , reposent de paisibles lacs, dont rien n'altère l'admirable limpidité. D'Issarlès au Bouchet, en suivant le cours de la Loire jusqu'à Goudet , pour remonter ensuite par Costaros , se rencontrent l'île basaltique de la Farre , déposée sur
(1) Le niveau des eaux du lac du Bouchet est de 1,197<»,0 au-dessus de la mer. — H se trouve de 65" au-dessous de la Croix de la Chèvre, située au sommet des lèvres du volcan. Si l'on ajoute 28", ce qui est la profondeur du lac vers son milieu , on aura 93" pour la profondeur totale de ce cratère, n a dû être encore beaucoup plus profond. Le lac a à pou près la forme d'une ellipse, dont le grand axe est de 825", et le petit de 700.
— La montagne de Bar est en forme de cône tronqué , isolée au milieu des granités sur lesquels elle repose. Sa base a près de 6,000" de circuit. Le diamètre du cratère , mesuré d'un bord à l'autre , est de 500 et quelques mètres; il en a environ 40 de profondeur : son fond est plan , horizontal ; le sol en est un peu marécageux et couvert de plantes aquatiques, tandis que l'amphithéâtre, formé par les pentes intérieures autour de cette espère d'arène, est ombragé par
L*ANCIE!I TKLAT. H
un terrain {HÎmordial , et le volcan de fireysse , environné de cendres amoncelées depuis les hauteurs de Saint-Martin-de*Fugères jusques par-delà Présailles. Du lac du Bouchet au bois de Bar , règne une formidable barrière de montagnes d'une grandeur sauvage que rien ne saurait dépeindre. Auteyrac, Séneujols , Montbonnet , Vergezac, le Vemet et Fix sont les anneaux qui unissent cette chaîne occidentale à la Durande. De Bar à Saint-Front, si Ton trace une ligne à peu près circulaire passant par Graponne , Monistrol , Saint-Didier , pour remonter à Montfaucon^ à Tence, à Fay-le-Froid , on parcourt
une belle forét de bêtres qui s'élend aussi autour de la montagne, n est certain , d'après la tradition et rinspection des lieux , qu'un lac couvrit autrefois le fond de ce cratère : on voit encore, au milieu de son écbancrure, la trancbée par laquelle on fit écouler ses eaux.
— Le lac de Saint-Front est de forme à peu près circulaire ; son diamètre est de 800" environ ; sa profondeur actuelle n'est que de 9 à 10"; mais comme il reçoit tous les débris provenant des dégradations qu'ont éprouvées les pentes intérieures de son bassin , tandis qu'il n'en sort que des eaux limpides ou à peine chargées de quelque sédiment, il est évident que la profondeur a été plus considérable autrefois. La surface de ses eaux a dû être aussi plus élevée qu'aujourd'hui , puisque le lit du ruisseau qui leur sert de dégorgeoir ya toujours en s'abaissant. — Description géognosiique de M. Bertrand.
un pays tout différent mais non moins pittoresque. C'est Allègre , assis sous un cratère , et dont les dernières ruines féodales chancellent au vent ; c'est Ruessio , Tantique métropole qui trois fois changea d'existence et de nom ; c'est Craponne , la ville consulaire , autrefois orgueilleuse de ses murailles , de ses tours et de son château. Plus avant dans le centre, c'eèt Polignac, le redouté manoir; c'est le monolithe dédié à saint Michel , merveille de la nature qu'on prendrait pour im monument des Pharaons ; c'est la cité de Notre-Dame , couchée sur le mont Ânis , les pieds baignés par deux rivières , le front pensivement appuyé sur sa basilique sainte ; c'est la Roche rouge , curieuse lave de trente mètres de hauteur , dont les racines aiguës s'enfoncent dans des entrailles de granité ; enfin , à l'est , c'est Saint-Didier-la-Séauve , Monistrol , Montfaucon , Tence et Issengeaux , que des habitudes commodes , des relations importantes pour leurs intérêts , séparent de l'ancien foyer Vellavien , plus encore que les hautes montagnes de Saint-Maurice, de Saint-Julien-du-Pinet , de Bessamorel et d'Araules. Entre Saint-Front et Issarlès , s'élève le Mezenc (1) , roi de nos volcans. Il faut aller le visiter par une matinée brillante de juin ou de juillet. Alors, doux
fl) A 1774 mètres au-dessus de la mer.
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à çi*avir , il a quitté son blanc suaire de frimas , et s'est paré, pour quelques jours, d'une robe de fleurs. Du sommet, l'œil distingue à l'Iiorizon , à travers les vapeurs argentées , les crêtes du Cantal , des Monts-Dore , du Puy-de-Dôme , les plaines de la Bresse, les Alpes, le Grand-Som, le Mont-Blanc, et plus loin , au fond de la Provence , le Mont-Ventoux. Dans ce splendide panorama , la nature prend tous les aspects, offre les plus saisissants contrastes. Du Mezenc jusqu'au Rhône , dit Fauteur de la description géognostique des environs du Puy (1), les gorges des Boutières escarpées, profondes, innombrables, déchirent en tous sens le sol granitique. Aux pieds de l'observateur, s'élancent du fond des abîmes des rocs aigus , des crêtes tranchantes, des pics inaccessibles, affectant, dans leur décrépitude, les formes les plus étranges. Plus loin , le Gerbier-de-Joncs s'élève comme un monument aux sources de la Loire. Du haut de son dôme escarpé, où l'on ne gravit qu'avec effort, l'œil plonge d'un côté sur d'effroyables précipices, de l'autre , il erre avec la Loire naissante dans le » beau vallon de Sainte-Eulalie. Il s'égare avec elle » dans les pâturages émaillés de violettes, parmi les
(l) Description géognostiqt^ des Environs du Puy-enVelay , par J.-M. Bertrand-Roux , p. 124.
» bosquets de hêtres, dont la teinte grisâtre des » montagnes du Béage fait ressortir l'éclatante ver- » dure , et lorsqu'enfîn elle se dérobe à la vue , » l'àme, plongée dans une douce rêverie, la suit en- » core de la pensée à travers les plus riantes con- » trées de notre belle patrie. »
La cité Vellavienne avait cent soixante-cinq lieues carrées environ. Elle n'était pas , comme aujourd'hui , défrichée , mise imprudemment à nu presque sur tous ses points ; sa surface apparaissait, au contraire, entièrement couverte d'une antique forêt que la sagesse des nations primitives sut conserver jusqu'à la dernière heure sous la sauvegarde des lois et de la religion (1). Les
(1) Jadis d'immenses forêts couvrirent toutes nos montagnes et s'étendirent dans leurs derniers replis; qui pourrait méconnaître l'influence qu'elles exercent sur la conservation du sol ! ce que le temps en a épargné nous donne encore aujourd'hui une idée de leur distribution. Ici , sur les flancs des cratères, le pin balançait sa tête rembrunie au-dessus des hêtres éclatants de verdure ; là , du fond des gorges granitiques ou sur les plateaux élevés , le noir sapin s'élançait majestueusement dans les nues , tandis que le chêne , cherchant un ciel plus doux , un soi plus fertile , s'emparait de nos plus beaux valions. A leurs pieds, des végétaux plus humbles , des graminées , des mousses , des fougères , couvraient la terre d'un épais vêtement de verdure , au travers duquel les eaux s'infiltraient goutte à goutte et ne s'écou-
HABITANTS UV VBLAY. 15
Vélaunes (1) avaient iK)ur voisins , au nord, les Arvemes; à Touest, les Gabales; au midi, les Volces Arécomices et les Hel viens; à Test, les Ségusiens et les Allobroges. Quand César les nomme , il les appelle clients des Arvemes ; quand Strabon s'en occupe, il les classe entre ceux auxquels la liberté vient d'être rendue. Avant et après ta conquête , affranchis ou sous une domination quelconque, ils gardent avec orgueil leur individualité et occupent un territoire drnt les frontières ont sans doute beaucoup varié, suivant les oscillations de leur fortune , mais qui n'a ja-
laient qu'avec lenteur. Le gazon enveloppait la base des ro« chers, tapissait leurs surfaces, fixait les moindres débris et s'avançait jusqu'au bord des ruisseaux dont il suivait les douces sinuosités.
(1) On i^pela les habitants de la YelUvie , Vellaviens, Yélauneê , ou , comme l'écrit très-exactement Strabon, conformément à rinscription de la main symbolique en bronze , trouvée dans les Gaules, OTEAATNIOTt.
Les Gaulois , dit Astruc dans ses Mémoirea sur VfUstoire Naturelle du Languedoc , qui n'avaient point de V consonne, prononçaient Ouel'auni, peut-être Ouelavi, dont César a fait Ferount, et la notice des Gaules Vel'iwi. Ce mot paraît v^iir du celtique , haut , élevé. Suivant l'étymologie, Ouel'auni aurait signifié originairement un peuple placé sur des montagnes élevées , gens Ma incolens , ce qui s'accorderait assez avec la nature du pays de Velay.