LE PUT. DOUE. — SOLIGNAC. — ESPALT
» (lu côté de de Chistc et d*abandonner la ville, ce » qui donna de vifs soupçons à tout le peuple qui ne » se vouloit plus fier à la grirnison (1). »
Ce système de pillage commençait à devenir d*un profit trop facile pour que les soldats ne se sentissent pas disposés plus que jamais à le continuer. Aussi, ne les suivrons-nous pas dans toutes les petites excursions qu'ils entreprirent sur les terres du voisinage. Ce serait se perdre dans un dédale inextricable d'événements inutiles à rappeler, se reproduisant presque quotidiennement de la même manière et qui, d'ailleurs, se présentent comme une condition forcée de la situation des choses. La ferme de la Bcaume, les villages de Ceyssac et de Chadrac, la Tour de Drive furent mis sans pitié à feu et à sang par les ligueurs. Par représailles, les royalistes dévastèrent Saint-Marcel, le couvefit des Jacobins, Vais, quantité de fermes, de moulins, le château de Villeneuve et celui du seigneur de Morgues,
EsPALY, cette petite Genève, ne s'était point inquiétée des proscriptions lancées sur elle. Fière de lutter sous les ordres d'un évoque contre les ligueurs, elle bravait avec hardiesse sa jalouse rivale. Il était beau de voir, face à face, à deux portées d'arbalète, le petit castel épiscopal et la gigantesque
(1) Mss. de Saint-Sauveur, toMo 157.
LE PCY. — DOUE. — SOLIGNAG. — ESPALY. 311
forteresse de Notre-Dame; celle-ci, debout sur la montagne, entourée d'une double enceinte crénelée; celui-là, assis dans le vallon, près de quelques chaumières tremblantes à ses pieds, mais glorieux du drapeau fleurdelisé dont l'avait couronné Charles VU et qu'il ne voulait perdre qu'en l'ensevelissant sous ses ruines.
Les deux camps ennemis, enchaînés sous le regard vigilant l'un de l'autre, ne pouvaient rien tenter impunément. Le canon répondait au canon, l'arquebuse à l'arquebuse, le pillage au pillage. C'était presque toujours la nuit qu'ils entreprenaient leurs travaux offensifs et défensifs , leurs tranchées, leurs barricades et leurs chemins creux. Ils parvenaient rarement à se surprendre ; les sentinelles en vedette sur la vigie de Corneille ou sur le donjon d'Espaly donnaient l'éveil au plus léger bruit, à la moindre lueur. Au bout d'un instant, l'apparition subite de nombreux adversaires forçait l'assaillant à changer ses dispositions et à accepter le combat sur un autre terrain que celui qu'il s'était préparé; mais ce combat, qu'une retraite prompte et sûre terminait à volonté, ne pouvait amener aucune solution décisive entre les deux adversaires. '
SECOND SIÈGE D*£SPALT
Le 28 mai 1590, le Puy avait un air de fête depuis longtemps inaccoutumé dans ses murailles. Les tours étaient pavoisées aux couleurs de Mayenne, les armes de la maison de Guise, environnées des emblèmes de la royauté, étaient appendues au-dessus de toutes les portes et remplaçaient celles du cardinal de Bourbon, dont la mort avait été publiée quelques jours auparavant. Les citoyens, assemblés joyeusement dans les églises, sur les places, se racontaient rheureuse nouvelle, et la voix retentis-
santé des canons, mêlée au son des cloches, portait chez les pauvres habitants des campagnes éloignées la surprise et l'effroi .
Etait-ce donc le roi de Navarre, encore sans postérité, qui venait de mourir? Mayenne victorieux avait-il subitement dispersé les dernières phalanges royalistes? Quel grand événement enfin pouvait provoquer ainsi les bruyants transports des ligueurs de la ville? Bientôt on le sut par tout le pays. C'était le retour inespéré du baron de Saint-Vidal, grand-maître de Tartillerie de France, gouverneur pour la ligue dans le Velay et le Gévaudan, qui reparaissait au milieu de ses mont$ignes à la tête d'une armée de près de six mille hommes. Honoré d'Urfé, l'illustre auteur de YAstrée, son frère le comte d'Urfé, bailli du Forez, et quantité de gentilshommes marchaient à sa suite.
Plus de deux mille Aniciens, empressés de revoir leur vieux commaiidant, voulurent aller à sa rencontre. «Dès qu'ils Taperçurent, dit le chroniqueur, » ils poussèrentdes cris de joie^ ils lui embrassèrent » les mains enl'appelantleurp^re, leur libérateur. » Saint-Vidal pouvait-il tromper les espérances de ses amis? N'était-il pas toujours, malgré son âge et sa fortune nouvelle, ce rude et hardi guerrier, ardent comme aux jours de sa jeunesse? 11 entra le soir dans la ville; le lendemain matin il était déjà devant
Espaly dont il battait en brèche les murailles maudites, pournous servir de ses propres paroles (l).La journée fut chaude et vaillamment employée. Celles qui suivirent duren té videmment résoudre la question en faveur des plus forts. — Le 30 mai , après trois assauts périlleux , les ligueurs pénétrèrent dans le bourg qu'ils incendièrent en entier (2). On raconte que les troupes royales, obligées de se réfugier dans le château, en firent brutalement sortir toutes les femmes, et qu'alors les assiégeants , au pouvoir de qui elles tombèrent, commirent à leur égard les plus honteux excès. — Le 31 , les fortifications furent violemment entamées. — Le l^"* juin, après cinq cent onze coups de canons échangés par les deux camps, Tévèque et de Chaste, ne pouvant plus tenir contre tant d'ennemis, firent proposer à Saint-Vidal le traité que nous transcrivons d-'après le texte original :
(1) Mss. original de Burel, tome I, folio 336, verso,
(2) ... Et fust au soir donné un assaull sur les 8 beures. Les nosires ont gaigné la ville et mis le feu partout Les iarroos se sont remis dans le château et ont sorti les femmes et les enfants à grands coups de bâlons . . . Parmi ces pauvres femmes il en fust que les soldats étrangers prirent et violèrent, d'autres auxquelles ils firent payer la rançon. Chose laaientable ! . .
BVR£L, tome l, foUo 337.
« Monseigm^ur Ou Puy et dj Chaste d'une part, Monseigneur de Saint-Vidal de l'autre, voulant procurer le repos et le soulagement du pays de Velay, ont pour le bien de la paix accordé :
» I" Que le château d'Espaly sera remis entre les mains du baron de Saint-Vidal. — Que le sieur de Gondy, tous les capitaines, soldats et autres, quels qu'ils soient, en sortiront vies et bagues sauves sous la foy et l'assurance de Saint-Vidal qui fera retirer ses troupes au pont d'Eslroulhias jusqu'à ce que les assiégés ayenl passé à la vue de Polignac.
» 2* Que le bourg et l'abbaye du Monastier seront aussi renflis au seigneur de Saint-Vidal pour être gardés jusqu'à ce que les affaires du pays soient disposées de telle sorte que chacun puisse en liberté jouir de son butin.
» 3* Que le lieu de Ceyssac demeurera sans garnison.
» 4* Que les fortifications faites aux moulins des Estreix seront entièrement ôlées, pour qu'il ne resle que le corps du moulin ainsi qu'il étoit auparavant.
> 5« Que la ville et château du Sinjaulx seront pareillement mis au pouvoir de Saint-Vidal, et que les capitaines de garnison qui s'y tiennent prt^senlement en sortiront dans demain ou le jour après, trois juing.
» 6* Que les susdites places seront gardées par les capitaines et soldats que le seigneur de Saint-Vidal connoitra être nécessaires et sufïisans pour la conservation d'ycelles, au plus grand soulagement du peuple que faire se pourra. Les dites garnisons seront payées par le seigneur de Saint- Vidal, ainsi que plus tard il sera ad visé.
> Et pour l'efTectiiation de tout ce que dessus, dins demain
ou le jour suivant, les sieurs seront baillés
pour otages et demeureront au château de Saint-Vidal ou ailleurs, pour leur sûreté.
» !• Qae les forces sortiront de part et d'autre hors du pay^ de YeiAy, dans trois jours pour le plus tard ; et celles qai seront contraintes de traverser le pays, seront nourries pu étapes, au plus grand soulngement que faire se pourra.
» 8* Que tout acte d'hostilité, courses, ravages, prises d'hommes ou de bétail gros et menu, cesseront de part et d'autre. — Que chacun en avertira ceux de son parti dans le jour. — Que les coiitrevenans au contenu da présent traité y seront contraints par la force de commune nnain. — ÀvecFespérnnce que, par la réponse que Tera monseigneur de Montmorency à la dépêche du seigneur de Chaste, le paysrecem entier repos et soulagement. —Et cependant, le commerce demeurera libre, comme aussi le labourage.
» 9* Toutes obligations, promesses, faites pour la garde des places, d'an côté et d'autre seront rendues et demeoreroat libres.
» Fait au Pay (au pontd'Estroulhias, prés la ville du Pay , le premier jour de juing mil cinq cent haletante dix.
» A. DE Senrcterre , évêque du Puy, comte de Velay.
» Chaste. Saint-Vidal. »
Ce traité, conquis par la force, maintenu parla crainte, fut un grand triomphe pour les ligueurs. Les états ne purent refuser à leur tour d'abandonner à Saint- Vidal cette part léonine, en légalisant par des votes ce qu'ils n'avaient encore regardé que comme une usurpatio i. Ils s'assemblèrent à Brive le premier août et, jjour conserver au moins aux yeux du pays une apparence de liberté, ils obtinrent des deux chefs ennemis que ni Tun ni l'autre ne
paraîtrait à rassemblée; adhésion évidemment illu- ' soire qui n*empêcha pas Tinfluence impérieuse de Saint- Vidal de pénétrer dans le conseil.
Les villes dont il avait réclamé la possession lui avaient été livrées sans résistance. Son titre de gouverneur, quoique signé par Mayenne, fut reconnu, ses troupes reçurent une solde supérieure (1), la moitié des impositions de la province fut mise au service de sa cause ; en un mot, sa position se trouva puissamment établie sur tout le territoire. — En échange de tant de sacrifices, Chaste ne put obtenir que la conservation de sa charge de sénéchal et la reconnaissance de Montmorency en qualité de gouverneur du Languedoc. Encore cette reconnaissance, insérée dans un traité d'union comme il s'en signait tant à cette époque, s'arrêta-t-elle à Saint-Vidal et aux trois consuls Irailh,Vallat et Julhan, signataires
(1) Elles commis, députés à la livraison, étoient tenus
de bailler tous les jours dix mille pains, seize ou dix -huit charges de vin (la moindre de dix escus la charge) , deux mille ras d'avoine, deux ou trois mille livres de foin, et encore vingt sols tous les jours pnr cavalier. — Encore vous eussiez vu grands rumeurs et blasphèmes, grandes menaces contre les paoures habitans , les soldats disant que le seigneur de Saint-Vidal les avoit amenés de si loing sans prendre aucune montre. — Quoy aoyant, les paoures babilans n'osoient garnir les boutiques... , etc.
BuREL, fol. 238, tome I.
de ce traité. Elle fut consentie au Monastier, le 17 août, au nom de la i)aix publique et à la demande de messire de Rochemore, lieutenant-général de la sénéchaussée de Beaucaire, envoyé spécial du duc (I) ; mais elle ne fut ensuite ratifiée par aucun des ligueurs quand, de retour des états, les consuls la leur firent connaître.
Cette énergique persistance dans la foi de son premier drapeau dut sans doute consoler de Chaste. Accablé sous le nombre, dépouillé de ses titres, de ses places les meilleures, il vit son rival austère venir politiquement à lui et, par une inconséquence qui trahissait quelque secret mécontentement, reparaître dans la province pour y combattre les royalistes tout en signant sa soumission à leur chef. Comment Saint- Vidal, excitateur même des plus ardents, pour qui les moindres concessions du côté des ligueurs eussent semblé une injure à la probité politique et religieuse, put-il tout-à-coup consentir à un acte si décisif? Les honneurs avaientils donc éveillé en son âme une ambition nouvelle? Dans cette école de quelques mois passés à la cour de Mayenne, le fruste montagnard avait-il jugé les hommes et les choses autrement que ses illusions les lui avaient fait envisager jusqu'à ce jour? Peut-
'1) Voir, à la fin du livre second, la Notb G.
être n'avait- il su plaire, et s'éloignait-il aigri par les mécomptes?
Quoi qu'il eu soit, son adhésion étonna tout le monde. Personne d'abord ne voulut y croire. Les Aniciens prétendirent, dans le premier moment, que c'était une infâme calomnie répandue par les ennemis de leur brave gouverneur. Cependant ils furent bientôt obligés de céder à l'évidence, lorsque lui-même vint leur proposer d'approuver sa détermination en la partageant. Le refus le plus positif fut la seule réponse des ligueurs qui, malgré tant d'anciens services et ceux que leur rendait encore chaque jour Saint-Vidal, ne purent se défendre envers lui d'un sentiment de profonde défiance.