ACTE III
Dioclétien et Camille reprennent leurs places de la veille, et s'entretiennent quelques instants de leur situation présente et des souvenirs passablement romanesques du passé. L'empereur rappelle à son épouse sa générosité, son désintéressement, l'ofire de ce morceau de pain qu'un tj:'ésor pourrait à peine payer, et dont il a reconnu le bienfait en f
1 Voir M. C. Coquelin, l'Arnolphe de Molière, Bévue des Deux-Mondes du 15 avril 1882, p. 886.
Saint-Genest. 3.
donnant à Camille « l'entrée de son âme' ».(<7, p. 67.)
Un serviteur annonce que les bêtes féroces sont dans l'arène et commence une longue description de ces animaux divers, lions noirs de Syrie, ours de Mjsie, sanglier de Macédoine, singe cynocéphale [cinoprosopio), girafe d'Ethiopie [canulopardal), bison de Germanie, panthère, tigre, renne de Scythie , cerf, rhinocéros , dragon . hyène, lynx, crocodile, taureau d'Afrique {cutoblepa), etc. -.
Si parmi tous ces monstres on en amène un que je connais, je suis bien sûre qu'il les surpassera tous.
1 Rotrou adopte la version de Lope de Vega ; au commeucement de sa pièce, Valérie, fille de Dioclélien, dit en parlant de son père :
Sut-il considérer, pour son propre hyménée, Sous quel joug il Baissait sa tête couronnée Quand, empereur, il fit sa couche et son état Le prix de quelques pains qu'il emprunta soldat. Et par une faiblesse a nulle autre seconde S'associa ma mère à l'empire du monde?.. Dans l'histoire, la femme de Dioclétien s'appelle Prisca : elle était peut-être chrétienne. Quant à Valérie, fille de Dioclélien et de Prisca, elle n'épousa pas, comme l'imagine Rotrou, le second Auguste Maximien, mais le César Galerius. — Cf. Zeller. Hist. des Empereurs romains, p. 414.
* Il T a même dans cette revue de la faune de l'amphithéâtre, que Lope de Vega nous décrit avec complaisance, d'après Pline l'Ancien," des mots espagnols, /»Ma^c, pathaçja, que nous n'avons trouvés ni dans Terreras y Pando, ni dans le Dict, de rAcade'mie. de 1726.
LE FINGIDO VERDADERO 39
DIOCLÉTIEN
Et comment s'appelle-t-il ?
CAMILLE
L'Amour.
DIOCLÉTIEN
Tu as raison, celui-là est terrible.
CAMILLE
Les fauves peuvent endommager la vie, mais l'Amour porte atteinte à l'âme, ce qui est une cruauté plus étonnante et plus étrange (è, page 67).
Très délicatement Camille refuse d'aller voir les bêtes féroces si l'on doit leur donner des prisonniers en pâture. Ce sont des homme.5, dit-elle à Dioclétien, et je ne veux pas les voir tuer : tu es un homme, et à cause de toi je respecte tous les hommes [c^ page 681. — Qu'on ne me parle plus de cette fête des bêtes féroces, s'écrie Dioclétien, et que Rome aille les voir seulement pour la nouveauté du spectacle : passons maintenant à la comédie.
Ginès entre en scène et l'empereur lui demande des nouvelles de Marcelle. Son père, répond Ginès, a couru après elle et l'a mariée avec Octa^^e. Je ne veux pas d'autre châtiment. Nous autres, poètes, nous sommes obligés plus que qui que ce soit de pardonner les faiblesses de l'amour [d, p. 68). Dioclétien demande à l'acteur déjouer la comédie dont le sujet a été arrêté la veille [Ja imitadon del christiano bmitizado, Porque es un
estremo en tl) , et les augustes spectateurs sortent un instant pour laisser à Ginès le temps de dresser le théâtre et de faire tous les préparatifs nécessaires. Marcelle Tient demander des instructions : Ginès lui reproche de nouveau sa perfidie [fingido amor) : Marcelle se défend, et Octave cherche querelle à sa femme et lui rappelle qu'elle ne doit point causer en particulier avec le directeur.
GINÈS
Ce sont là de petits accès de jalousie et le nouveau marié dépense du bleu •. Maintenant il est temps que je m'occupe de ce rôle de chrétien que l'Empereur désire voir représenter... Comment vais-je m'y prendre?... Adresserai-je la parole au Christ? Oui. A la vierge Marie ? Egalement. J'ai entendu dire que c'était sa mère, et je crois que j'ai bien écrit tout ce passage. Comme les chrétiens, j'invoquerai les saints ; je renverserai les idoles avec fureur ; je m'assiérai là, comme si je subissais un violent supplice, comme si je voyais s'entr'ouvrir le firmament, pour emprunter leur langage, comme si quelque martyr m'adressait la parole et que je lui répondisse. (Voilà un beau passage, voilà qui est dit avec talent.) J'apostropherai le cruel empereur, comme s'il
1 Le texte espagnol porte à cet endroit : Celillos pienso que son, Azul el casado gasta ;
On dit encore aujourd'hui communément en Espagne : la jalousie est bleue et l'amour est rose : les celos son azules, el amor rosado. — Azul, metaphoricamente se toma por los zelos, y en lo Poético es mui Ireqûente. — Diccionario de la leugua castellana dedicado al rey nuestro senor don Phelipe V, compuesto por la real Academia espaSola. — En Madrid, 1726,
LE FINGIDO VERDADERO i\
était à mes côtés : chien, tyran sanguinaire (c'est bien cela , je montre bien ma colère) , ne pense pas, bête léroce, que le fer ni le feu, que le martyre le plus atroce me fassent adorer tes dieux. (Comme j'élève bien la vois !) Alors je me tournerai vers le ciel, j'appellerai les saints comme si j'espérais, grâce à cet affreux martyre, être reçu au milieu d'eux : Saints martyrs! priez le Christ dans la passion duquel vous avez trouvé des forces pour supporter des tourments moins atroces, priez-le qu'il me donne de l'énergie et du courage, et puisque je ne peux pas, c'est vous qui le dites, aller à vous sans baptême, baptisez-moi, Seigneur ! ' [e, p. 68\
Au son de la musique, des portes s'ouvrent en haut du théâtre : on voit apimraître l'image de la Vierge, im Christ dans les bras de son Père, et sur les gradins du trône, les martyrs.
GINÈS
Comment ai-je pu dire que je demandais le baptême, puisque je n'ai rien écrit de pareil dans mon rôle*, et comment se fait-il que j'entende tant d'ap-
1 Dans Rolrou, l'acteur Genest ne se contente pas de repasser son rôle à lui tout seul ; il stimule encore l'actrice Marcelle et lui donne des conseils pressants : Avez-vous repassé cet endroit pathétique, Où Flavie en sortant vous donne la réplique, El vous souvenez-vous qu'il s'y faut exciter? (11^2.) * Dans cette première répétition, le Saint-Genesl de Rotrou n'invente rien ; mais il parle avec une chaleur de conviction et un enthousiasme qui l'étonnent lui-même : D'effet comme de nom je me trouve être un autre. Je feins moins Adrien que je ne le deviens. Et prends avec son nom des sentiments chrétiens. Je sais pour héprouver, que par un long étude L'art de nous transformer nous passe en habitude, Mais il semble qu'ici des vérités sans fard Passent et l'ûabitude et la force de Part. (II, 2.)
plaudissements et d'harmonie dans le ciel? Mais je dois me tromper, et je jouerais encore mieux mon rôle si j'étais le chrétien lui-même qui veut faire son salut. Allons, je vais recommencer. Saints, demandez à Dieu, demandez-lui, puisque je me décide à être chrétien, que j'obtienne le ciel, grâce à vous, que j'abandonne les chimères et que j'aie le désir d'imiter pour tout de bon ce chrétien que l'Empereur m'ordonne de représenter.
Une voix à Vintérieur :
Tu ne l'imiteras pas en vain, Ginès, car tu seras sauvé.
La 'porte se ferme et Ginès continue •
Ciel! Qu'est ceci? Qui m'a parlé? Serait-ce par hasard quelqu'un de ma troupe qui malgré la distance m'aurait vu traiter ce sujet et m'aurait si bien répondu ' ? Il imitait la voix céleste : il dit que je serai sauvé : or pour être sauvé il faut être baptisé. Tu as beau, Ginès, vouloir imiter les chrétiens pour les tourner en dérision avec de perfides intentions ; je soupçonne qu'il doit être vrai que les chrétiens vont au ciel. La voix qui a frappé mon oreille a pénétré mon âme*, et j'ai lieu de croire que c'est le
1 RoTROU : Le Ciel s'ouvre : Une voix :
Pourfuis, Genest, ton personnage, Tu n'imiteras pas en vain; Ton salut ne dépend que d"un peu de courage Et Dieu t'y prêtera la main.
Genest.
Qu'entends-je, juste ciel, et par quelle merveille Pour me toucher le cœur me frappes-tu l'oreille? Mais, ô vaine créance et frivole pensée Que du Ciel cette voix me doive être adressée ! Quelqu'un, sapercevant du caprice où j'étais. S'est voulu divertir par cette feinte voix (II, :
* RoTBOU, II, 2 cette feinte voix ....
El qui m'a pénétré jusqu'au profond de rame
et par quelle merveille
Pour me toucher le cœur me frappes-tu l'oreille?
LE FINGIDO VERDADERO 43
Christ, oui, le Christ lui-même qui m'a frappé et. touché i^f, p. 70). On dit que le Christ est descendu du ciel, et qu'il s'est incarné dans le sein d'une vierge, unissant sa grandeur souveraine à notre humaine infirmité, et que cette partie mortelle de son être a souffert pour les hommes une mort ignominieuse.
Enire l'acteur Fabio, jeune garçon [mucliacJio] : A-t-on jamais rien vu de pareil ? Il nous arrive toujours de ces mésaventures !
GiNÈs absorbé dans sa rêverie.
On dit qu'il a ouvert la porte du ciel fermée par le péché. . .
FABIO
Ah! Seigneur, Marcelle est revenue mariée, pour nous traiter avec rigueur, pour ne plus rien faire et ne rien savoir. Elle déclare à présent qu'elle ne peut plus faire l'ange.
GIXÈS.
Mais là où le Christ vit dans sa gloire, on ne peut entrer sans avoir reçu l'eau sainte du baptême.
FABIO
Il est distrait, il ne m'a pas vu.
GINÈS
Je m'étonne que son nom s'imprime dans mon cœur avec une force pareille.
FABIO
Ah! Seigneur, il est bien pénible de souffrir d'une mauvaise direction ! Il ne s'aperçoit pas que je lui parle '.
GINKS.
L'on dit aussi qu'il y a un enfer pour ceux qui se
' RoTROU, II, 3. Le décorateur, à part :
Il repassait son rôle, et s'y veut surpasser .
séparent de lui. Et alors est-ce trop qu'un chrétien meure pour le Christ?
FABIO
Ah! Seigneur, ne perdez pas inutilement votre temps : l'Empereur arrive, vous allez faire manquer le spectacle ' ; Marcelle m'a dit de faire le rôle de l'ange à sa place : quant à elle, elle ne s'occupe plus que d'Octave {que ella solo se desuela en Otavio).
GINÈS
Oui, c'est Dieu qui m'a parlé, c'est Dieu qui m'avertit.
FABIO
Quel Dieu? C'est moi qui le parle en ce moment, et je te parle de l'ange.
GINÈS
Christ ! un ange me parle en ton nom.
FABIO
Je ne le connais pas, je ne l'ai pas vu.
GINÈS
Tu es Fabio ?
Oui, Seigneur.
FABIO
GINES.
Pardonne-moi, c'était une distraction de ma part; occupé que j'étais à jouer le rôle du chrétien', j'ai perdu le sens et je croyais que l'ange du ciel me parlait à l'oreille. . .
' RoTROu, II, 3 : Le décorateur :
Hâtez-vous, il est temps : toute la Cour arrive...
* RoTROU, II, 3 :
Allons, tu m'as distrait d'un rôle glorieux Que je représentais devant la Cour des deux...
LE FINGIDO VERDADERO 45
Enfin, Ginès, revenu à lui, écoute les doléances de Fabio et lui ordonne de jouer à la place de Marcelle : il n'a plus que quelques instants pour apprendre sa partie.
Dioclétien, Camille, Maximien, Lentulus et tous les personnages de la cour arrivent et prennent place. Le spectacle commence par un pieux cantique avec accompagnement de musique. Puis la comédienne Marcelle récite le prologue [loa). C'est quelque chose d'extraordinaire que ce prologue. Dussions-nous ne rien apprendre de nouveau à nos lecteurs sur Fétrangeté du goût espagnol, en voici au moins l'analyse :
On raconte sur les éléphants des choses incroyables. L'un, dit-on, a appris à écrire, chose admirable, alors que tant d'hommes ne peuvent y parvenir. Un autre, vaincu à la guerre et ne pouvant survivre à son déshonneur, s'est jeté à la mer du haut d'une falaise. En général, s'ils rencontrent un troupeau d'agneaux, les éléphants les écartent du chemin avec leurs trompes, pour ne point les écraser. Et quand ils traversent une rivière, comme le poids et la masse de leurs corps peuvent enfler et troubler les eaux, ils font passer leurs petits les premiers et les observent de la rive. De même sur cette scène où de tendres agneaux se trouvent réunis avec leur directeur Ginès, il faut que les puissants empereurs écartent notre faiblesse de leurs mains invincibles, et
i6 HISTOIRE DU VERITABLE SAINT-GENEST
qu'ils nous regardent de loin, sur le rivage, pendant que nous traversons l'océan de leur grandeur.
Ce discours terminé, Ginés paraît, conduit comme un prisonnier, par un capitaine et trois soldats :
GINÈS
Je vais avec bonheur à la mort et je ne regarde pas la prison comme un déshonneur, puisque je la subis pour le Christ. Maltraitez-moi, outragez-moi, exercez sur moi toutes vos fureurs, dites-moi des infamies et des injures, emmenez-moi comme il vous plaira, car pour le Christ tout est glorieux.
DIOGLÉTIEN.
L'histoire commence bien, ce chrétien va eu prison.
MAXIMIEN
Ginès le joue comme si c'était la réalité même'.
GINÈS
Seigneur, combien je désirerais recevoir votre baptême pour le cas où l'on me ferait grâce du martyre, car autrement je sais bien que mon sang suffira*.
LE SOLDAT
Ceci n'est pas dans la comédie.
' ROTROC, IV, 6 :
Sa feinte passerait pour la vérité même. ^ Rotrou met cette idée dans la bouche du prêtre Anihisme :
Sans besoin, Adrien, de cette eau salutaire.
Ton sang t'imprimera ce sacré caractère... (IV. -5.)
LE FINGIDO VERDADERO 47
LE CAPITAINE
Il en dira bien d'autres.
LE SOLDAT
Il se met en frais d'esprit quand il joue devant l'Empereur.
LE CAPITAINE
11 a raison, car on dit que c'est l'occasion qui donne le souffle au génie {g, p. 71).
Un ange dans le haut du théâtre :
Dieu a compris ta pensée : Dieu entend ton langage, Ginès, et voit ce que ton âme désire : il va te satisfaire : monte, monte, \"iens près de moi, je veux le baptiser.
Gilles monte en haut du théâtre oh se trouve l'ange.
LE CAPITAINE
Je ne sais comment ceci va se terminer, mais nous n'avons rien répété de pareil.
LE SOLDAT
Il fait et dit des choses improvisées dont il ne nous a donné aucun avis '.
LE CAPITAINE
OÙ va-t-il par là ?
LE SOLDAT
Je ne sais, mais le voilà qui s'est caché derrière un rideau.
DIOCLÉTIEN
Ginès feint à présent d'adorer Jésus-Christ, qui
' RoTBou, IV, 4, 6 :
Il les fait sur-le-champ, et sans suivre l'histoire. . . Quoi qu'il manque au sujet, jamais il ne hésite.
est le Dieu des chrétiens : cet ange vient le voir, le conseiller, le défendre.
MAXIMIEN
Que de vains enclianlements ! . . .
La musique se fait entendre : Gines se montre et tmnhe à genoux : un ange tient une aiguière, un autre un hassin, un autre tin cierge ilanc allumé, un autre un chrémeau [capillo). L'acteur adresse au ciel une ardente prière et tout se referme {esto se cierre toclo) [h, p. 72).
Ainsi, avec Lope de Vega le miracle se produit dans toute sa naïveté : il est visible et palpable . Avec Rotrou, au contraire, l'apparition de l'ange et le baptême forment, pour ainsi parler, un miracle moral : l'apparition est tout idéale, le baptême est tout mystique. Seul l'acteur Genest, ou le chrétien Adrien qu'il représente, voit l'ange du ciel dans les régions de l'extase, et Genest nous parait moins un voyant qu'un visionnaire. Avec Lope de Vega, c'est un miracle patent : avec Rotrou c'est un miracle latent :
IV. 5. Un ministre céleste, avec une eau sacrée. Pour laver mes forfaits fend la voûte azurée ; Sa clarté m'environne, et l'air de toutes paris Résonne de concerts, et brille à mes regards.