MARCUS
C'est qu'ils ajoutent au sujet de la comédie les données de la réalité ig, p. 65^.
Octave et Fabia (Marcelle) s'en vont. Fabrice, père de Fabia, et Rufin (Ginès) reviennent ; mais le valet Célio leur apprend qu'Octave a enlevé Marcelle. Le désespoir, la jalousie, les tourments de l'acteur Ginès éclatent, et son talent lui vaut de chaleureux applaudissements. Toutefois cet enlèvement de Marcelle par Octave n'était pas seulement dans le programme de la comédie. C'est pour tout de bon qu'il a eu lieu, et le père de Marcelle, Fabrice, son père dans la réalité en même temps que son père dans la comédie, confirme t nouvelle. Hors de lui, Ginès invoque directement la justice de l'empereur et le somme de poursuivre le traître qui a enlevé l'actrice, sans laquelle il sera impossible de terminer le spectacle.
30 HISTOIRE DU VERITABLE SAINT-GKNESf DIOCLÉTIF.N.
Appelez-vous cela jouer? Est-ce le rôle convenu ? ou bien veux-tu par plaisanterie nous faire jouer aussi un rôle dans la pièce ?
GINÈS
Non, seigneur : il est parfaitement exact qu'Octave aimait Marcelle, et ils ont eu recours h cette ruse, parce que je suis leur directeur, parce que son père me témoignait de l'amitié. De sorte que c'est moi qui ai imaginé la perfidie dont ils me rendent victime.
DIOCLÉTIKN.
Je suis content de la plaisanterie ; mais puisque j'ai joué mon rôle dans votre histoire, il n'y a pas de raison pour que le trésorier vous paye.
GINÈS
La gloire de posséder un tel compagnon me suffît.
DIOCLÉTIEN
Soit. N'allez pas plus loin aujourd'hui : mais revenez demain pour toucher votre salaire, puisqu'aujourd'hui je suis comédien comme vous. N'oublie pas, Ginès, que je désire te voir jouer le rôle d'un chrétien {h, p. 66).
Ainsi l'enchevêtrement est complet et permanent : l'action comique et la réalité, la feinte et la vérité se pénètrent et se confondent à chaque instant. Sainte-Beuve appelait le tSainf-Gensst de Rotrou une pièce à tiroirs : à quelle métaphore faudrait-il avoir recours pour caractériser ce 2® acte du Fingido Verdadero? Quelquefois, de nos jours, on imagine encore de placer dans la salle de spectacle un acteur qui passe aux yeux de ses voi-
LE FINGIDO VERDADERO 37
sins pour un spectateur, et de sa place interpelle ses camarades. Le dialogue s'engage entre la scène et le parterre ou les loges. Beaucoup d'assistants, pour commencer, s'y trouvent pris, et cette mystification s'appelle en style de théâtre « un scandale ' ». Le deuxième acte du Fingido Verdadero n'est qu'une suite de « scandales ». On se demande comment Eotrou, qui avait une prédilection marquée pour les intrigues compliquées, n'a pas suivi dans ses détours le sujet que lui offrait son maitre espagnol. Il était retenu sans doute par l'idée chrétienne, et il n'a pas voulu profaner un pareil sujet en y mêlant à trop haute dose toutes ces « hurlas » que le goût de son siècle et de son pays eussent certainement réprouvées en l'an de grâce 1646.