LES PREMIÈRES IMITATIONS DE ROTROU ET SES PREMIERS IMITATEURS
Par le plus grand des hasards, nous dit un biographe (il y a des biographes qui ne doutent de rien), Rotrou rencontra au collège un exemplaire de Sophocle et sentit alors s'éveiller sa vocation dramatique . Il faut supposer qu'un autre hasard lui fit découvrir, bientôt après, Euripide, Plaute et Sénèque , tous ces « fameux Romains
Dont les derniers des temps seront adorateurs,
et ces doctes Grecs
dont les rares brillans Font qu'ils vivent encor si beaux après mille ans '. "
Hercule inourant , les Sosies, les Captifs et Us Mènechnes, Aniigone et Ipliigènie furent les fruits de cette première éducation classique : en écrivant de tels ou\'rages, Rotrou donnait une main à Garnier et tendait l'autre à Corneille, à Racine et à Molière. Toutefois c'est par l'imitation des
' Sai'it-Genest, I, o.
Espagnols que notre poète, à peine sorti du collège, débuta dans la carrière. C'était dans l'ordre. Les choses d'Espagne étaient toujours à la mode, et Rotrou voulait avant tout satisfaire le goût du Jour ; il était d'avis que l'auteur a raison tant que le public applaudit. Impatient et avide d'une jouissance prompte ; tout prêt à recueillir la succession de Hardy qui allait devenir vacante, et dont Théophile de Viaud, Mairet , Gombaud, Tristan l'Hermite ou Scudérj n'étaient pas de taille à supporter le poids ; possédant pour faire les vers une merveilleuse et quelquefois aussi une bien dangereuse facilité; pressé par les comédiens, auxquels il s'est imprudemment livré, et qui demandent qu'on leur fabrique en une nuit, comme disait la comédienne Beaupré, des pièces pour trois écus ; capable de faire vivre jusqu'à des saltimbanques (le mot est de Corneille) ; obligé même de travailler pour le compte d'autrui , car il va bientôt faire partie de la société des cinq auteurs, Rotrou dans tous ses ouvrages et à tout moment semble avoir été pris de court ; et il a fait en littérature ce que les mauvaises langues l'ont accusé de faire parfois dans sa vie privée : des dettes et des emprunts. Ces emprunts, il s'en faut bien qu'on les ait tous signalés ; lui-même n'a pas toujours pris soin d'indiquer ses sources, et plus d'une couture reste encore invisible dans l'étoffe. En tout cas, il eut la main particulière-
ment heureuse : heureuse pour lui-même, heureuse également pour ses amis et ses successeurs, car son exemple a eu de grandes conséquences. Que signifie d'abord ce titre de Père que lui décernait Corneille "I Tout simplement ceci : c'est que Corneille doit à Rotrou la révélation de son propre génie. L'Hercule mourant avait paru en 1632 et la pièce eut du retentissement ; on l'avait montée avec un grand luxe de décors et de machines ' ; le cardinal de Richelieu, cet autre Hercule mourant, dévoré par une autre tunique de Nessus, par les amertumes et les soucis de la politique, en accepta la dédicace. Cet événement fixa donc l'attention de Corneille. C'est en voyant tout le parti que Rotrou avait su tirer de V Hercules Œfeus et de V Hercules fvrens, c'est à ce moment précis, ou peu de temps après, que Corneille voulut étudier à son tour Sénèque le tragique, et eut conscience de ses grandes facultés dramatiques. Alors l'auteur de Mélite et de la Veuve composa Mèclée : le choix des imitations de Rotrou avait dicté le sien ; Rotrou était bien le premier initiateur. — Quant aux modernes espagnols, on a dit que M. de Châlon, secrétaire des commandements d'Anne
' Nous avons donné dans nos Notes critiques et biographiques les détails de la mise en scène de V Hercule mourant. d'après le manuscrit de Mahelot, machiniste décorateur de léiioque.
IMITATIONS DE BOTROU 13
d'Autriche, avait eu le privilège d'en révéler l'existeace à l'auteur du Cid. Mais depuis 1628 que faisait donc Rotrou? quels auteurs, quels livres étaient étalés sur sa table, quand son ami de Rouen venait le visiter, « rue Neuve-Saint- François, aux Maretz-du-Temple ' ? »
Paraissez Navarrais, Maures et Castillans,
Et tout ce que l'Espagne a fourni de vaillans !..■
Lopede Vega, Cei'vanfeSj Bei'mudez, Francisco de Rojas, Calderon, Christoval de Monroy, Alarcon, Gtievara et don Guilhem de Castro, tous étaient là sans aucun doute : Corneille n'eut que l'embarras du choix. Il y a plus : quelques-unes des pièces de Rotrou annoncent et préparent les situations pathétiques du Cid. La tragédie d'Agésilan de CokJios date de 1635. Elle est tirée du roman d'Amadis, de l'Amadis de Gaule retour d'Espagne ; c'est l'histoire d'une reine de Guindaje, qui, voulant venger son honneur gravement offensé, met à prix la tête du perfide Florisel et se fait violence pour souhaiter et poursuivre cette mort qu'elle redoute :
Enfin, cruel honneur, je dois te satisfaire ; Mais qu'il m'est dur aussi de perdre Florisel !... Je souhaite et je crains d'apprendre son trépas ;
1 Actes conservés dans l'étude de M'Galin,notaireà Paris.
Je demande sa mort et désire sa vie ;
L'une et l'autre m'est dure, et l'une et l'autre est douce.
Mon amour me retient quand ma fureur me pousse...
La reine de Guindaje n'est pas la seule dont la situation rappelle les douloureux combats que se livrent dans le cœur de Chimène le devoir et la passion. Plus loin, on annonce à Diane sa fille, à celle qui devait être le prix du combat singulier où Florisel serait vaincu, la mort d'Agésilan de Colchos, et cette fausse nouvelle, destinée seulement à éprouver ses sentiments, fait tomber la jeune fille en pâmoison :
Agésilan n'est plus : tous mes plaisirs sont morts : Troublez-vous, mes esprits : mes yeux, fondez eu
[larmes. . .
VoUà le père de Corneille : ajoutons que Rotrou eut le bon goût de ne jamais appeler Corneille son fils.
Eacine et Molière, de leur côté, auraient-ils pensé à écrire, l'un, la ThéMide et Iphigénie, l'autre, Ampliifri/o/), si les imitations de Rotrou, si Antigone , Ipkigénip et les Sosies ne leur en avaient donné la première idée ? Et n'est-ce pas chose curieuse que d'entendre, dès l'année 1640, la fille de Clytemnestre implorer en des termes déjà bien touchants la pitié d'Agamemnon :
S'il vous souvient pourtant que je suis la première Qui vous ait appelé de ce doux nom de père,
Qui VOUS ail fait caresse, et qui sur vos genoux Vous ait longtemps servi d'un passe-temps si doux. . . '.
ou de constater, dès l'année 1636, les embarras de Sosie aux prises avec son moi batailleur,
Moi que j'ai rencontré, moi qui suis sur la porte, Moi qui me suis moi-même ajusté de la sorte, Moi qui me suis chargé d'une grêle de coups, Ce moi qui m"a parlé, ce moi qui suis chez vous...' *
On a même prétendu que Racine, le jour de la première représentation des Frères ennemis, inséra dans sa pièce, sans j rien changer, le beau récit de la mort d'Etéocle et de Polynice tiré de YAntkjone de Roti'ou. Il désespérait à ce moment-là de le surpasser 3.
Mais alors même quil n'eût travaillé que pour lui seul, nous de\Tions reconnaître que Rotrou n'a pas été moins bien inspiré. Pour ne parler que de ses pièces les plus intéressantes, la Bague de l'Oubli (Lope de Vega), Clarice (Sforza degli Oddi), Agésilan de Colclios (branche espagnole des Amadis), la Sœur et la Pèlerine amoureuse^, les deux Pucelles (las dos Doncellas, très jolie nouvelle de Cervantes), don Bernard de
' Iphigénie. IV. 3.
* Les Sosies, IL 1.
* Discours prononcé par M. deFalloux, à rinauguration de la statue de Rotrou à Dreux, le 30 juin 1867.
' Nous n'avons pas ro trouvé les modèles de ces deux charmants ouvraj^es dont la source est tout italienne.
lli HISTOIRE DU VERITABLE SAINT-GENEST
Cairère {Loi^e de Vega), Saint-Genest enfin (Lope de Vega) et Venceslas (Francisco de Rojas) ', sont dus à de fort heureux choix. Le premier en date de ces emprunts, ce fut la Bague de TOahli, excellent début, car la pièce est gaie et contient des incidents vraiment comiques, quoique Tauteur se soit trop préoccupé d'j' mêler je ne sais quelle grandeur ou emphase tragique, et ait négligé plusieurs bons passages que lui offrait la Sortija de! OJvido. Mais il avait vingt ans, et il n'y a pas, disait-il, de bons poètes à cet âge (Préface de Y Hijjwcondriaque). L'intrigue est du moins d'une extrême simplicité ; la bague enchantée, qu'un ambitieux courtisan glisse adroitement à la place de l'anneau royal, prive à chaque instant le souverain de l'usage de sa mémoire. De là mille quiproquos dont le bouffon de la Cour, le yracioso, Fabrice en français, Lirano en espagnol, est la victime la plus intéressante. Le roi lui a promis 2000 ducats, et il arrive toujours à contretemps pour faire signer à son maître une ordonnance de paiement. On pense ici tout naturellement à l'infortuné don Lope de Lune, l'ami de Bernard de Cabrère. A bout d'expédients, le
1 Nous donnerons prochainement une anal3-se détaillée, avec textes et traductions du No hay ser Padn siendoBey, modèle du Venceslas français. Cette analyse n'a été faite qu'une seule fois et très imparfaitement en 1823 dans le Journal des Savants par un lumme qui était passé maître eu philologie, Ra^-nouard, l'auteur des Templiers.
bouffon imagine de conter au Roi une prédiction sinistre, qui menace de mort quiconque porterait de l'or sur soi. Vite le roi se dépouille de sa chaîne et de son anneau, et Fabrice va s'en saisir. C'est un bon acompte à prendre sur le.s 2000 ducats. Mais Rotrou s'arrête au beau moment, négligeant mal à propos cette scène de la Sortija, qui est peut-être la plus plaisante de la pièce :
LE ROI
Prends celte chaîne, Lirano, et l'emporte.
LIRANO.
Seigneur, j'ai peur d'y toucher.
LE ROI
Tu la donneras à qui lu voudras, et que le pronostic s'accomplisse sur un autre que sur moi !
LiRANO.
Eh bien soit ! que tout le mal retombe sur ma tête, pourvu que tu en sois exempt... As-lu autre chose ?
LE ROI
Cette bague...
LIRANO.
Mais c'est un diamant! Oh ! avec un diaman!, dit la prédiction, on meurt à l'instaul même.
LE ROI
Prends, Lirano, pour Dieu !
LIRANO-
Comment faire ?... Pourtant je vais me risquLT, car de nous deux il est préférable que je meure...
Mais je vais le mettre dans mon mouclioir ; et ainsi enveloppé, je le donnerai à mon ennemi...
La Bague de TOuhli eut du succès et tint longtemps l'affiche, comme nous dirions aujourd'hui (car en 1629, ni l'affiche, ni les droits d'auteur n'étaient encore inventés). Scudérj la cite en 1635, dans sa Comédie des Comédiens, parmi le.s meilleures productions de l'époque. Il est vrai qu'on ne s'aviserait guère d'un mérite que le jeune poète reconnaît à sa muse. Jusque-là, dit-il , c'était une profane : maintenant il vient d'en faire une religieuse ; et il dédia sa pièce au chaste Louis XIII. Fontenelle fait remarquer à ce propos que cette religieuse, ou plutôt cette novice, devait plus d'une fois dans la suite se dispenser de ses vœux.