CHAPITRE III
LA SEULE PIÈCE VRAIMENT ORIGINALE DE ROTROU EST POSTÉRIEURE AU SAINT-GBNEST ; C EST COS- ROÈS.
Pour trouver dans le tliéàtre de Rotrou un ouvrage vraiment original, il faut sauter de la Bagne de l'Oubli à Cosroes, c'est-à-dire de 1628 à 1649. Cosroh est peut-être la seule pièce que Rotrou n'ait point imitée d'un devancier. Encore n'affirmerons-nous le fait qu'avec certaines précautions, et sans être absolument sûr que tout soit dit à ce sujet.
On aimerait également à constater l'originalité d'une tragédie de Grisante, fort étrange assurément, mais qui offre des situations fortes et attachantes, et le développement de ces actions tragiques, de ces fatti tragedialili comme en demande Alfieri. Les souvenirs de l'antiquité suffiraient à la rigueur pour expliquer cette conception : Grisante, reine de Corinthe et reine, bien entendu, tout à fait imaginaire, vient de subir l'odieux attentat d'un capitaine romain ; elle avait commencé par poignarder, sous nos yeux , une de ses suivantes qui osait lui
remettre un message du séducteur : le capitaine, honteux de son crime, met fin à ses jours. Grisante demande sa tète au général en chef, l'apporte à son mari, le roi Antiochus, la jette à ses pieds et se tue : Antiochus, désespéré des reproches qu'il vient d'adresser à sa femme, se donne également la mort. Notre auteur a pu penser sans doute à l'histoire de Lucrèce, ou bien à la vertueuse Chiomare qui, indignement outragée par un centurion, présente à son époux, le gaulois Ortiagon, la tête de son ennemi ' ; il se rappelait aussi l'Agave d'Euripide portant la tète de Panthée déchiré par les Bacchantes, et la note d'un schohaste racontant qu'à la cour du roi des Parthes, l'acteur chargé du rôle d'Agave jeta aux pieds du souverain la tête de Crassus : ce jour-là, le souverain parthe mariait son fils : la tète de Crassus ne pouvait mieux tomber, et cet à-propos, nous dit le scholiaste, fit le plus grand plaisir au roi Orode. Mais toutes ces figures de l'antiquité, Lucrèce, Chiomare, Agave, et toutes ces réminiscences classiques ne rendent pas compte d'une foule de vers et de maintes tirades de la Grisante de Rotrou, dont l'idée et l'expression décèlent, sans que nous puissions l'indiquer d'une façon plus précise, une source
1 Fragments de Polybe, qui dit avoir vu celte femme en Asie- Mineure.
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italienne ou espagnole. Puisse-t-on retrouver un jour les modèles de Crisnnfp, de la Smvr et de la Pèlerine amonrevse !
Il ne nous reste donc plus que Cosroès. Cosroès c'est un événement dans l'histoire littéraire ; c'est une date dans la vie de Rotrou. Là, en effet, notre auteur semble abandonner les Espagnols, et ne se mesure plus qu'avec lui-même. Il se replie, se recueille, étudie à fond le cœur humain, s'élève sans effort au respect des unités, néglige la complication laborieuse des intrigues et des incidents, entre en matière par l'exposition la plus saisissante peut-être qu'on puisse citer au théâtre, et développe avec une justesse et une netteté absolues tous ses caractères, — la jalousie et l'orgueil de la reine Sira, la faiblesse imprévoyante de Mardesane, la fermeté de l'esprit combattue par les scrupules et les délicatesses du cœur chez le prince Siroès, — quelque chose enfin de parfaitement satisfaisant, d'accompli et d'achevé, qui rappelle Rodogum et annonce Britannicus .
Dix lignes des Annales ecclésiastiques de Baronius avaient suffi à notre auteur pour dresser le plan de sa tragédie. Jamais on n'avait maintenu avec autant d'indépendance et d'autorité les droits de l'art à côté des droits de l'histoire. Le vieux roi de Perse, Cosroès, a fait périr son père et règne à sa place. Le remords a rendu fou ce
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22 HISTOIRK DU VERITABLE SAIXT-GE.NEST
malheureux. Cosroès a pour héritier légitime le prince Siroès, enfant d'un premier lit; mais la seconde femme de ce Claude imbécile ou ég-aré, Sira, voudrait faire passer la couronne sur la tête de Mardesane, le fils de ce second mariage. Aidé de Palmyras, un Abner énergique resté fidèle à ses princes légitimes, Siroès déjoue tous les complots. Quelle est dans l'histoire la fin de cette tragédie '/ Le vieux roi fut enfermé dans un cachot et mourut de faim, nous dit Baronius, les fers aux pieds et le carcan au cou, abreuvé d'outrages, tandis que Mardesane, après cinq jours d'un affreux supplice, était, sous les jeux de Siroès et des grands de la cour, achevé à coups de flèches. Rotrou ne voulut pas admettre toutes ces horreurs. Ne pouvant nous donner un dénouement à la Cwna, il imagine un dénouement slIsl Rodoffune : au moment où Siroès, vainqueur de ses ennemis, donne des ordres pour sauver son père, épargner son frère et sa cruelle marâtre, on vient lui apprendre que Mardesane s'est poignardé, que Sira a bu le poison, que Cosroès a achevé de vider la coupe. Voilà dans quelle juste mesure les grands artistes ennoblissent l'image de la nature humaine, au lieu de la noircir et de la dégrader. En se mettant d'accord avec la "vraisemblance morale qui vaut bien toutes les vérités de l'histoire, Roti'ou ne se doutait pas de l'étendue de sa bonne fortune :
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il était aussi d'accord avec Aristote. C'était avoir tous les bonheurs à la fois.
L'auteur de Saint-Genest et de Venceslas venait donc, avec Cosroès, de mettre le pied dans une carrière toute nouvelle. C'était plus qu'une seconde manière, c'était une autre vie qui commençait pour lui; il eût pu désormais, comme son émule Corneille, dessiner avec une ampleur magistrale toutes les grandes figures de l'histoire, et aux endroits où Rome était de briques, la rebâtir en marbre. On sait comment la mort arrêta subitement l'essor de ce beau talent, comment le poète magistrat fut emporté par l'épidémie au moment où il accomplissait ces charitables et austères pratiques de la vertu « qui peuvent bien dispenser du génie, mais dont le génie ne dispense pas '. » Mais qu'importe? « Tous les » corps, le firmament, les étoiles, la terre et » ses royaumes ne valent pas le moindre des » esprits, a dit Pascal, et tous les esprits réu- » nis ensemble et toutes leurs productions ne va- » lent pas le moindre mouvement de charité. » Aussi l'exemple de probité et de vertu que Rotrou donnait en mourant, honore plus encore les lettres en sa personne que n'aurait pu le faire son grand
' M. MiiziÈr(Es. — Discours prononcé à rinaujruratioa de la statue do Pascal à Clcrmonl-Ferrand,lc .'i septembre 18Sn.
talent dans ses œuvres à venir. La littérature ne peut rien j perdre, puisque l'humanité y gagne :
C'est envier son bien que de plaindre son sort, Et l'on doit d'un œil sec voir une illustre mort.... *
' RoTROU. — UEenreux naufrage, IV, 1.