‹ Histoire du véritable Saint-Genest du RotrouChapitre 8 sur 26 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

A ce deuxième acte encore tout profane, du Fingido Verdadero , Rotrou va emprunter plusieurs idées et quelques jeux de scène ; mais il change très ingénieusement l'objectif et transporte dans son sujet chrétien un certain nombre d'incidents et de situations qui, dans l'auteur espagnol, ne font point partie de la pièce religieuse.

Dioclétien et Lentulus organisent des fêtes pour célébrer l'avènement du nouvel empereur et la proclamation du César Maximien : en premier lieu on verra des gladiateurs et des combats de bétes, puis l'on donnera des représentations dramatiques. L'empereur reçoit en audience le comédien Ginès :

Si ta valeur, si tes grands exploits, si ta rare et divine intelligence pouvaient, illustre César, être célébrés par la poésie ou l'histoire, Ginès représenterait tes belles actions sur le théâtre, et tous les grands

esprits de Rome, de l'Espagne et de la Grèce seraient occupés à les écrire', (a, page 63}.

L'empereur passe en revue avec lui les pièces anciennes et modernes, et Lope de Vega profite de cet entretien tout littéraire pour renouveler une profession de foi déjà bien connue. (Quand j'écris, disait-il, je mets les règles sous six clefs;.

DIOCLÉTIEN

Donne-moi quelque comédie nouvelle, qui pourra bien être composée sans art, mais qui aura plus d'invention; car en cela j'ai le goût espagnol, et pourvu qu'on respecte la vraisemblance, je ne me soucie guère des préceptes ; leur rigueur me fatigue plutôt, et j'ai remarqué que ceux qui cherchaient à observer les règles de l'art ne pouvaient jamais atteindre le naturel ". (b, page 63'.

On m'a dit, ajoute l'empereur, que tu jouais dans la perfection les rois, les Espagnols, les Arabes, les capitaines, les consuls, mais que tu n'as pas ton pareil dans les rôles d'amoureux. Donne-nous une comédie d'amour.

Non des tableaux parlans de vos rares exploits,

Non cette si célèbre et si fameuse histoire Que vos heureux succès laissent à la mémoire. (Puisque le peuple grec non plus que le romain N'a point pour les tracer une assez docte main).

Et ce qui surprendra nos esprits et nos yeux. Quoique moins achevé, nous divertira mieux. C'est à la suite de ces vers que Rotrou. imitant les anachronismes dont Lope de Vega lui donne l'exemple en passant en revue les auteurs et les pièces du te;;ips les plus en vosfue. place dans la bouche ai Genest leloge souvent cité du gra id Corneille.

LE FINGIDO VERDADERO 31

Resté seul un instant pour préparer la représentation, Ginès exprime ses sentiments : il aime et il souffre. Dans ce premier acte tout profane, il sera déjà un Fingido Verdadero: mais quoi qu'il arri\e, « la pièce ne finira pas en comédie et ne » s'arrêtera pas à la noce, car la douleur fait » tourner les rôles au tragique. » [c^ page 63 i. En effet, Ginès aime la comédienne Marcelle, qui le dédaigne et lui préfère l'acteur Octave. Ne rions pas de ces amours de comédiens ; pensons à Molière ; il a connu les souffrances de l'acteur Ginès, et souvent dans sa vie privée, comme sur son théâtre, les rôles de comédie ont tourné au tragique : peut-être sans ArmandeBéjart, n'aurions-nous pas eu le Misanthrope '.

Pinabelo, l'acteur qui fait les valets, reçoit le premier les confidences de son directeur.

Alors, dit Pinabelo, renvoie Octave! — Impossible, reprend Ginès : Octave est un excellent acteur qu'on ne pourra remplacer, et Marcelle voudra le rejoindre : elle n'étudiera plus : elle ne répétera plus ses rôles : tout ira de mal en pis. — Demande-la en mariage à son père qui la donnera plus volontiers à son directeur qu'à un bomme de rien, arrivé de la veille. — Cela ne serait ni bonnête, ni prudent, repond Ginès. Je vais faire en attendant une coméûie de jalousie, et cbacun sera servi selon son goîit. (rf, page 63.)

L'empereur Dioclétien, Maximien, deux ser-

' Voir Loiseleur : Les points obscurs de la vie de Molière.

viteurs, Lentulus et Patrice, et bientôt après eux Camille, la marchande de pain de la Mésopotamie, entrent et prennent place. Après une ouverture en musique, et un compliment récité par Ginès (Sale Gilles a Ja Joca), qui déjà enlève tous les suffrages, la comédie commence : Ginès en costume de jeune premier [Ginès de galan)^ Marcelle en costume déjeune première [Marcela de dama), le premier sous le nom de Rufino, la seconde sous celui de Fahia, expriment» leurs sentiments ; amour et jalousie de l'un, dédain de l'autre. Petit à petit Ginès perd de vue le rôle qu'il a appris, oublie le nom d'emprunt de Marcelle, et improvise tout ce quil lui dit. Et ce qu'il y a de plus curieux, c'est que tout le monde, acteurs et spectateurs, va bientôt augmenter la confusion et intervenir dans cet étrange imbroglio.

GINÈS

Je vois bien, Marcelle, que ce mauvais traitement vient de l'amour que tu as pour Octave. Octave remplit tes vœux, Octave te plaît, ingrate, et c'est pour lui que tu me dédaignes.

MARCELLE

Ginès, joues-tu ?

GINÈS

Oui, je représente mon tourment à qui me fait souffrir.

MARGELLE

Comment m'appelles-tu Marcelle, puisque je suis Fabia ?

LE FIXGIDO VERDADERO 33

GINÈS

Pour te dire la vérité et pour attendrir tes dédains à la vue de mon fol amour.

MARGELLE

Que dois-je te répondre ?

GINÈS

En te montrant sensible à mon amour, tu me répondras mieux [e, p. 63).

MARCELLE

Cela n'est pas dans la comédie : fais attention que l'Empereur nous regarde'.

GINÈS

Calme ta colère, Marcelle, et apporte un remède à ma souffrance.

MARCELLE

Remarque que tu m'as troublée, et reprenons le passage.

GINÈS

Reprends, et si tu réponds à mon amour, aujourd'hui môme je serai marié avec toi, et je représenterai mon mariage devant l'Empereur.

MARCELLE

Et moi, l'aversion avec laquelle je m'éloignerai de toi.

MAXIMIEN

Je crois qu'ils se sont embrouillés, car ils parlent entre eux.

' Rotrou a utilisé ce jeu de scène dans sa pièce chrétienne ; Marcelle qui représente Natalie dira : Ma réplique a manqué, ces vers sont ajoatés, IV, 4.

LEN'TULUS.

En te regardant, seigneur, ils auront oublié ce qu'ils avaient le mieux étudié.

DIOCLÉTIEN

Je crois plutôt que c'est un artifice de ce grand comédien ', parce que le trouble est la preuve la plus sensible de l'amour (/", p. 64).

L'acteur Fabrice entre en scène : il fait dans la comédie le rôle du père de Fabia, et il est réellement le père de Marcelle. Ruân (Ginès) lui demande la main de sa fille et l'obtient. Ils sortent. Octave et Marcelle restent sur le théâtre. Jaloux et courroucé, Octave reproche à Fabia sa légèreté. Fabia s'excuse et se justifie. Octave l>ropose alors à Fabia de l'enlever, et à leur tour, Octave et Marcelle, oubliant leurs rôles, s'entretiennent à cœur ouvert sur la scène.

MARCELLE

Tu me promets d'être mon époux?

OCTAVE

Je le donne ma main et ma parole.

MARCELLE

Ail ciel ! si la comédie pouvait être vraie I

OCTAVE

Je ne demanderais pas mieux.

' RoTROu, IV, 4:

Pour tromper raudilcur. abuser l'acleur même De son mélier, sans rloute, est radrossc suprême.

LE FINGIDO VERDADERO 3a

MARCELLE

Je suis tellement hors de moi que je voudrais bien pouvoir jouer ce bon tour à Ginès

OCTAVE

J'admire ta sincérité, Marcelle.

MARCELLE

Tu la verras prochainement plus grande encore.

DIOCLÉTIES.

Je crois que ceux-là nous représentent leur véritable histoire.

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