‹ Histoire du Vicomte de Turenne, Maréchal Général des Armées du RoyChapitre 16 sur 50 · DES GUERRES EN FRANCE · texte numérisé non relu

DES GUERRES EN FRANCE

An. i 649. A Pre»$ la conclufion de la paix de Weftphalie , l'armée du Ror fè /-\ retira dans Tes quartiers de Suabe & de Wirtemberg , & M. de Turenne y demeura pendant l'hiver. Dans cet intervalle les brouilleries de France s'échauffèrent & parvinrent à un tel point , que la Reine fit fortir le Roi hors de Paris , & l'armée Royale prit fes quartiers tout autour de la ville , avec deffein de l'affamer. M. le Prince de Conti, M de Longue ville, M. d'Elbeuf , M. de Bouillon & quantité de perfonnes de qualité demeurèrent dans la Capitale , perfuadees que dans une minorité on ne pouvoit pas entreprendre une chofe de fi grande conféquence fans la participation des Princes du Sang & des Grands du Royaume. Auffitôt on envoya quelqu'un de la Cour à M. de Turcnne pour fçavoir fes fenliinens, qui ne les déguifa point : il manda même à M. le Cardinal Mazarin de ne plus faire aucun fondement fur fon amitié , s'il continuoit d'agir ainfi ; que quand il pafféroit le Rhin avec l'armée pour retourner en France,, ce ne feroit qu'avec le deffein de procurer la paix , & nullement pour aider à foutenir une adion qu'il ne croyoit point que l'on dût entreprendre fî légèrement.

Il fe paffà quinze jours ou trois femaines dans les voyages de la Cour à l'armée, & de l'armée à la Cour. M. de Turenne ne voulant rien donner à entendre à la Cour que ce qui ctoit fa véritable intention , ni faire croire aux Miniftres qu'il vouloit dépendre entièrement d'eux, quand il fecoit arrivé en

DE TURENNE, LIVRE IL Ux _____

France , pour autorifèr une entreprife qu'il ne croyoit pas légitime en au- An. itf-fj. cun tems , & principalement dans une minorité ; d'autant plus que perfonne tncore n'avoh pris les armes contre le Roi, ni témoigné aucune défobcilEince ouverte. Il y avoit, à la vérité , des Compagnies qui avoient marqué trop de chaleur ; mais c'étoit plutôt par des intérêts particulier» que par un deûTein formé de fe révolter contre la Cour.

M. de Turenne ayant fait connoître Tes fentimens à la Cour , parla aux Officiers ; & hors deux ou trois Régimens , tous promirent de marcher où il vouloit. Aufll-tôt que la Cour feut qu'il alloit pafler le Rhin , elle fe découvrit tout-à-fait j ce qu'elle n'avoh pas fait jufqu'alors , n'ayant envoyé d'autre ordre que celui de ramener l'armée en France quand la paix feroit faite en Allemagne. La Cour envoya donc des ordres exprès, à tous les Officiers de ne plus reconnoître M. de Turenne , fit tenir trois cens mille écus fur le Rhin , & promit de payer les quatre ou cinq montres dues ; ce qui avec la follicitation de M. d'Erlac , ébranla fix Régimens Allemands qui allèrent pendant toute la* nuit le joindre à Brifac : trois Régimeus d'Infanterie fe mirent fous Philisbourg. Il ne relia avec M. de Turenne que la moitié de l'armée & encore fort ébranlée , excepté cinq ou fix Régimens. Lui voyant qu'il ne pouvoit plus marcher pour éxecuter les defleins qu'il s'étoit propofés , & ne voulant pas auflî aller à la Cour pour les raifons dites ci-defliis , donna ordre à quelques Officiers Généraux demeurés auprès de lui , d'emmei er le relie des troupes joii dre M. d'Erlac. II fe retira avec quinze ou vingt de fes amis en Hollande, où il demeura un mois jufqu'à ce qu'il eût appris que le traitté de Ruel étoit fait ; alors il s'embarqua en Zélande , alla defeendre à Dieppe , & de-là vint en pofte à Paris.

Quoique raccommodement fut fait , les partis étoient demeurés dans de grand s défiances l'un de l'autre. La Cour fongeoit à la Campag -e qui coinmençoit en Flandre , & laiflbit les afiaires au-dedans du Royaume dans une fituation fort mal aflTurce. M. de Turenne s'y en alla deux jours après être arrivé à Paris j & comme le delTein de M. le Cardinal étoit de tout diffimuler tant que la Campagne dureroit , & que le refroidi flTement qui commençoit entre M. le Prince Se lui , fahoit agir la Cour avec moins de hauteur , M. de Turenne y fut aflez bien reçû , y vécut à fon ordinaire , & commença d'entrer en quelque Haifon avec M. le Prince , qui n'alla point commander l'armée cette Campagne } mais qui fit un voyage en Bourgogne. M. de Turenne pafl> l'Eté quelquefois à Paris & d'autres fois

\r MEMOIRES DU VICOMTE

ÀN. 164^ à Co mpîégnc où ctoit la Cour. II recevoh beaucoup de civilités de M. le Cardinal r& s'étoit fouvent éclairci avec lui fur tout le parte ; mais fans* entrer dans aucun engagement d'amitié avec lui. Le Miniftrc ne voulanr point donner de foupcon à M. le Prince , n'avoh point parlé clairement à> M. de Turenne ; & M. de Turenne n'ayant point pris fes fùrerés avec M. le Cardinal , & voyant qu'il avoit toujours quelque réferve avec lui , panchoit plus du côté de M. le Prince*

Au commencement de la Campagne , l'armée d'Allemagne rcfufa d'obéir? à M. d'Eriac ; de forte qu'il fut oblige de la quitter. Les Officiers envoyèrent des députés à la Cour pour la fupplier de deux chofes ; l'une de leuc payer ce qui étoit du , & l'autre de renvoyer M. de Turenne pour les commander y mais elle éluda la dernière demande Après la levée du fiege de Cambrai il ne fe pallà rien de contidérable pendant tout le refle de 1% Campagne. Le Roi revint à Paris , & la Cour étoit fi pleine de factions que fc>n autorité diminua beaucoup : M. le Prince revint de Bourgogne , 6c quelque tems apre* il fe brouilla ouvertement avec M. le Cardinal. Toute la Cour prenant parti , M. de Turenne alla chez M. le Prince, & par-là fie une déclaration ouverte d'être de fes amis, ce qui l'engagea dans la fuite à prendre part avec lui dans fa bonne ou mauvaife fortune. Il y eut en ce tems- là divers raccomodemens de M. le Prince avec la Cour dont il prit le parti, pour pouflèr à bout M. le Coadjuttur. Durant un mois ou fix femaines, il n'y eut prefquc pas de joue que les affaires ne prifTent une différente face , tantôt à l'avantage , tantôt au défavantage de M. le Prince :. mais comme je ne peux pas entrer dans le détail de ces matières , je me contenterai de dire que la Cour n'étant pas fatisfaite du procédé de M. le Prince , fe lia avec tous ceux qui lui vouloient du mal , qui étoient en trcs> ■ grand nombre».

iLN. t6jo. Ces raccomodemens avec la Cour ayant attiré toute Iacaballë, M. le Cardinal s'en fervit adroitement pour la regagner , Se concerta avec ceux qui en étoient les principaux chefs , ôr qui avoient grand crédit fur l'efprie. de M. le Duc d'Orléans, les moyens de faire arrêter M. le Prince. Il y trouvait d'ailleurs un très grand obftacle par la liaifon qui étoit entre M. le Prince & M. de la Rivière qui avoit un grand pouvoir fur l'efprit de M. le Duc d'Orléans. M. le Cardinal furmonta enfin ces difficultés , & ayant gagné M. le Duc d'Orléans , on fit arrêter un jour de Conf il M. le Prince, M. le Prince de Conti & M. de Longueviilc, qu'on fit mener par le» Gendarmes du Roi au bois de Viacennei..

DE TV RENNE > LIVRE II. fcj

M. de Turenne avoit bien vû dans ces derniers tems que M. le Prince An. l6ya+. Te brouilloit avec tout le monde , & qu'il donnoh grand fujet de mécontentement à la Cour , par le mariage de Madame de Richelieu , & er» (butenant Jerfei contre la Reine. M. le Cardinal fàifoit faire de tems en tems de grands complimens à M. de Turenne , lui promettant qu'iliroit commander , s'il le vouloit , la Campagne prochaine l'armée de Flandre ; & fçachant que depuis quelques jours il n'alloic plu» gueres chez M. le Prince ( qui en eflet ne lui faifoit plus de part de fa conduite ) Mle Cardinal efpéroh , comme il lui a dit depuis , qu'il ne fe mettroit pa» G prompteincnt dans les intérêts de M. le Prince. A l'inAant même que le Prince fut arrêté , M. Ic Cardinal envoya M. de Ruvigni trouver M.de Turenne pous l'aflùrer qu'il y avoit fureté entière pour lui , & lui promit beaucoup de bons trahemens en; tout ce qui le concernerait. M. de * Turenne , quoiqu'il fui perfuadé qu'il y avoit fureté pour lui à la Cour , 8a qu'il fut bien vrai que M. le Prince ne vivoit pas trop bien avec lui depuis quelque tems , ne voulant pas abandonner le Prince dans fon malheur > partit la nuit qu'il. fut arrêté avec quatre Gentils-hommes, Se n'ayant point d'argent s'en alla chez M. de Varennes qui lui prêta foc cens piftoles & l'accompagna à Stenai. M. deChamilli qui y commandoh pour M. le Prince> neçut M. de Turenne dans- la ville avec beaucoup de joie: trois ou quatre jours après la Cour lui envoya Paris,. pour le convier à retourner avec tou* tes les promettes que l?on peut faire : mais ne pouvant fe contenter Tefprit s'il entendoit à aucune négociation durant le malheur de M. le Prince , ii renvoya Paris fans vouloir rien écouter, & réfolut de prendre toutes les • voies pour obliger la Cour à relâcher M. le Prince, & de n'oublier riew pour faire appréhender, les malheurs que pouvoit caufer fon long empri— fonnemenL.

Il envoya fuivant cette réfolutton à toutes les troupes qui étoient à M. le* Prince & à tous les Gouverneurs qu'il croyoit mécontens de la Cour ,.ouv qui étoient de fes amis. De tous il ne put attirer que vingt ou trente Officiers ; & des perfonnes de. qualité il y eut M. de Duras & M. de Bouttevillôr qui étoient dans les intérêts de M. le Prince : M. de Turenne envoya aubT aux troupes» qui avoient fervi fous lui en Allemagne &- qui étoient difperfées en divers endroits ; mais il ne put gagner que trois Regimens d'Infanterie , celui de la Couronne , celui de Turenne & celui du Partage qurquitterent la Lorraine , marchèrent en Corps avec leur bagage & le vinrent: yundxe à Sieoai. Le Régunent de Beauvau Cavalerie, vouloit venir joiadi*

„ Jxij MEMOIRES DU VICOMTE

An. 1 6 50. f°n Colonel qui vint trouver M. de Turenne , dans les intérêts de qui il a toujours été i mais on enferma ce Régiment d. ns une ville , & ce qui s'en put fauver , le vint trouver. On Iog «a ces troupes auprès de Sienai dan» des quartiers i M. de Turenne n'ayant pas voulu prefier les Commandons de S:cnai , de Oermont & de Damvillers d'en recevoir , de peur qu'il ne ftmbiât vouloir mettre de H s gens dans les Places de M. le Prince , & au (fi pareeque les Commandans nVuflent pas voulu les recevoir à caufe de la difpofition de leurs garnifons. Celle de Damvillers commença à fe déclarer contre M. le Prince , & les foldats prirent M. le Chevalier de la Rochefoucault leur Commandant , en criant , Vive le Roi. Quelques jours après M. de la Ferté s'éunt approché de Clermont , les foldats de la garnifon firent prifonniers leurs Officiers & fe rendirent maîtres de la Place qu'ils livrèrent à M. de la Ferté. Ceux de Stenai voulant en faire de même , M- de Turenne remontra à M. de la Mouflaye l'importance qu'il y avoit de s'afTurer de la Citadelle. On y laiffa entrer huit Compagnies du Régiment de Turenne qui l'ont toujours gardée , & en ont été les maîtres jnfqu'à la fortie de prifon de M. le Prince , entre les mains de qui ils la remirent.

II ne relia que cette Place pour foutien de tout le parti « M. de Turenne en donna le commandement à M. de Varennes en qui il s'eft toujours fié (ans aucune referve. On fut obligé d'avoir recours aux Efpagnols après avoir reçu une difgrace. Le Régin eut du Partage fut défait en voulant entrer à Stenai ; mais la compagnie des Gardes deM.de Turenne que le Lieutenant nommé la Berge cominandoit , palTa en plein jour , força cinq cens chevaux , & perdant la moitié de fes gens , entra dans Stenai après avoir fait l'action la plus vigoureufe qui fe foit vùë. M. de Turenne demanda a entretenir le Gouverneur de Montmédi , ce qui fe fit le lendemain. Ayant parlé franchement de la façon dont il s'etoit engagé dans cette aflaire & du chemin qu'il y vouloh tenir , il a toujours trouvé dans ce Gouverneur & en M. le Comte de Fucnfaldagne ( qui gouvernoit toutes chofes en Flandres quoique l'Archiduc y fut ) une parfaite fincérité , en cachant néanmoins leur impuiffance à avoir de l'argent. Cette conférence avec le Gouverneur de Montmédi fut fuivie premièrement d'un fecours de quinze Cens chevaux & de quelque Infanterie que l'on jetta dans Dun , & enfuhe du traitté que Madame de Longueville & M. de Turenne firent avec M. l'Archiduc, ratifié par le Roi d'Efpagne. Cette PrinceflTe après la prifon de M. le Prince, s'étant retirée en Normandie , & de-Ià ayant pafte en Hollande, s'en vint par le pays de Liège à Stenai , & fe logea à la Citadelle

qui fut toujours gardée par quelques foldats de la vieille gara^fon & par An. j 6jO, les huit Compagnies du Régiment de Turennc , fans néanmoins que cela Tait jamais choquée. M. de Turenne demeura toujours dans une parfaite intelligence avec elle depuis le commencement jufqu'à la fortie de prilon de M. le Prince.

Pour commencer la négociation , M. de Turenne & M. le Comte de Fuenfaldagne fe virent dans la ville de Marche, & la perte de Clermont & de Damvillers l'ayant un peu refroidi , l'obligea à prefler fort pour avoir la Citadelle de Stenai , qui étoit le feul lieu qui refloh au Parti. Quoique Aide Turenne n'eût d'autre reflburce que dans les Efpagnols , il rifqua plutôt de rompre la négociation que de livrer un lieu dans lequel il pût être hors de leur pouvoir quand il le vouloit : & comme fon deffein avoh toujours été de ne demeurer avec eux , qu'autant que la parole qu'il avoh donnée de travailler à la liberté de M. le Prince l'y obligeoit , il étoit bien aife de demeurer en lieu où il pût difpofer de lui. Ainfî après une conteftadon de fix femaines il ne conclut rien à Marche , durant les trois jour» qu'il y demeura avec M. de Fuenfaldagne : mais la négociation continu» par le moyen de Dom Gabriel de Tolède , envoyé à Stenai pour tramer avec Madame de Longueviile & M. de Turenne. Le traiuc fut conclu,, dans lequel M. de Fuenfaldagne promettoit au nom du Roi Catholique,. & Madame de Longucville & M. de Turenne promettoient en leur nom, de ne fe point accommoder que M. le Prince ne fût hors de prifon & que l'on n'eût offert une paix jufte, égale & raifonnable à l'Efpagne.

Les chofes étant achevées de cette façon , on fe prépara pour la Campagne. Les Efpagnols eflàyerent d'obliger M. de Turenne à demeurer avec une armée dans la Champagne pendant qu'ils agiroient en Picardie : mai* hii fçathant bien que leur penfee étoit de profiter des divulons de France pour reprendre les Places que le Roi tenoit fur eux , Se que s'il demeuroit avec un Corps féparc , l'armec du Roi tomberait toute entière fur lui , i| aima mieux prendre le parti de fe joindre au Corps de l'armée d'Efpagne, afin de les obliger d'attaquer les villes de France , ou d'entrer dans le Royaume pour faire diverfion à la guerre de Dourdeaux , ou pour animer les amis de M. le Prince qui ctoient dans le Royaume. Après qu'il eût joint l'armée d'Efpagne , on alla aflîcger le Catelet qui ne dura que trois jours : enfuite ayant appris qu'une partie de la Cavalerie qui ctoit dan* Guife en étoit fortie , on l'alla aflieger fept ou huit jours après en prefence de l'armée du Roi , qui s'étant allèmblée s'approcha de l'armée d'Efpagne.

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An. i6fO> Les deux armées étoient prefque de même nombre , à fçavoîr de dix ou douze mille hommes & de fix ou fept mille chevaux. Les pluyes qui furvinrent gâtèrent tou* les chemins , & le peu de chariots de vivres qu'avoiene les Efpagnols , mit l'armée en une telle néceflîté de pain , que l'on ne pût travailler que fort lentement au liège : dès le commencement les foldats n'avoient qu'une feule ration de pain en trois jours s mais fur la fin la néceflîté devint fi grande , quelle les obligea de lever le fiege , & de fe retirer à deux lieues de-là , où les foldats de l'Infanterie eurent beaucoup de peine à fe traîner , à .caufe de la foiblefle , où le manque de pain les avoir reduits.

Après que l'on eut eû des vivres , Se que l'on eut féjourné fept ou huit jours dans ce camp , on alla attaquer U Cupelle , que l'on prit en dix jours $ 6c enfuite le tems de la moiffjn étant venu , l'armée marcha vers Vervins j & M. de Turcnne s'étant avancé avec deux mille chevaux pour voir la contenance de l'armée du Roi , qui étoit à Marie , il apprit qu'elle en étoit délogée , & qu'elle marchoit derrière les marais de LielTe : il fit connoître à M. l'Arc' iduc qui arriva au camp , que fi on avançoh encore à deux lieuës de Vervins , qu'a duré ment l'armée de France fe mettroit en quelque rnauvaife poflure , & qu'elle donneroit lieu d'entreprendre quelque chofe fur elle. M. l'Archiduc marcha deux lieuës par delà Vervins , où l'on apprit que l'armée du Roi cominuoit à fe retirer. M. de Turenne prit trois mille chevaux , & marcha à Château- Porcien & Rhetel , qui fe rendirent ; d'où ty manda à l'armée d*Efpagne que l'on trouverok à vivre fur la rivière d'Aifne , où elle s'avança , & mit une garnifon dans Rhetel de huit cens hommes , & Delliponti qui étoit fort eflimé en Flandre , pour y commander. Comme le fejour de l'armée autour de la Vill'-juinoit entièrement tous les bleds , & ôtoit le moyen à la garnifon de fubfifter, M. de Turenne lut d'avis de s'en éloigner , & de remonter le long de la rivière d'AiJne , en s'approchant de Parts 8c de l'armée du Roi qui s'etoh retirée vers Rheims : fon intention étoit toûjjur* qu.* l'armée d'Efpagne entrât le plus avant qu'il fe pourroit dans le Royaume , croyant que M. le Prince qui étoit dans le bois de Vincenncs, feroit mené à Paris, & qu'ainG y ne feroit plus à la difpofition de la Cour ; & efperant auffi que fi on le Liiffoit au bois de Vincennes , peut-être après quelque bon fuccès , il pourroit obliger l'armée d'Efpagne de marcher jufques là. M. de Turenne ne . donnouveonfeii aux Efpagnols pour les mouvemens de leur armée , que fuiyant les marches que faifoit l'armée du Roi, & félon que la guerre le

DE TU RENNE ; LIVRE IL Ixy .

pcrmettoît: car les armées étant égales, confeiller en partant Je la Ca- J^5°» pelle de marcher jufqu'à Paris , ayant tout contraire en France , 6V perfonne ne fe déclarant pour M. le Prince , auroit paru fi emporté , qu'il eût perdu tout crédit auprès d'eux.

Après avoir donc marché jufqu'à Ncufchâtel fur la rivière d'Aimé , les Efpagnols firent avec raifon difficulté de la pafler avec toute leur armée ; pareeque celle du Roi étant entre Rheims & Soiflons , derrière la rivière de Vefïe , ils ne voyoient aucune apparence de rien exécuter ; & que leur Infanterie pâtifloit beaucoup , n'ayant plus le moyen de faire venir des convois : M. de Turenne laifiant à Neufchâtel le Corps de l'armée , prit trois mille chevaux Se cinq cens moufquetaires , pour voir en quelle pofture ferait l'armée du Roi : il apprit après avoir marché quelque tems, qu'elle étoit à Rheims , & que M. d'Hocquincourt étoit à Fifines , derrière la rivière de Vefle , avec dix Régimens de Cavalerie , & qu'il y avoit cent moufquetaires dans la Ville : il s'y en alla en diligence ; & après une grande réfillancc à un pont où il trouva à droite 8c à gauche des gués pour la Cavalerie , il rompît entièrement tous les Régimens qui s'oppofoient à fon pafTage , fit quatre ou cinq cens prifonniers , 8c obligea M. d'Hocquincourt , après avoir très- bien fait , de fe retirer à Soiflons avec beaucoup de peine. L'Infanterie qui étoit dans Filmes fe rendit , & M. de Turenne manda à M. l'Archiduc ce qui s'étoit pafle } 8c que s'il lui plaifoh de s'avancer à Fifmes avec l'armée , qu'aflurément elle y fubfifleroit très bien , y ayant beaucoup de moulins fur la rivière , 8c une très-grande quantité de grain* & de befliaux.

L'armée d'Efpagne y marcha , & on fit avancer M. de Bouteville jufqu'à la Fertc Milon , qui mit des fauvegardes dans ce village. Voyant l'armée de France renfermée dans Rheims , un Corps derrière la Marne , & le chemin de Paris libre , M. l'Archiduc & M. de Fuenfaldagne fe fu fient aflurcment réfolus d'y marcher , fi M. le Prince fut demeuré à Vincenncs ; mais on apprit qu'après de grandes conteftattons entre M. le Tellier & M. le Duc d'Orléans , qui vouloit faire mener M. le Prince à la Baflille , que M. le Tellier l'avoir emporté , & que M. le Prince avoit été conduit avec «ne très-petite efeorte à Marcouflî , à huit lieues de Paris fur le chemin d'Orléans. Alors il n'y avoit pins de raifon de marcher à Paris avec le Corps de l'armée , Se il auroit été inutile & dangereux d'y aller avec des gens détachés , à caufe de l'armée du Roi , qui eût pû en détacher un plus grand nombre, & laifier tout fon bagage dans les Villes; ce que l'armée d'EC pagne ne pouvoh pas faire. i

lxvj MEMOIRES DU VICOMTE

An. l 6 jo. On envoya de Fifmes faire des proposions de paix : Dom Gabriel de Jolede fut à Paris , & M. de Vcrdcronne vint à Fifmes de ia part de M. le Duc d'Orléans ; mais tout cela ne produifit aucun effet. Pendant ce tems on eut avis que le traitté étoh conclu à Bourdeaux , où le Roi ctoit allé lui-même avec M. le Cardinal Mazarin : M. de Bouillon qui y avoit ia. principale autorité-, y gouverna les affaires du parti avec l'approbation d'un chacun , & s'y con'uifit avec toute la vigueur, prudence & fermeté qui fc peut dans une conjoncture fi difficile.

L'armée d'Efpagne féjourna un mois à Fifmes , afin de voir fi ces propofitions de paix ne produiroient aucun cttet à Paris. Après ce teins là on tint confeil . pour fçavoir quelle Ville de la frontière on devoit affieger en fe rtirant : les Efpagnols avoient deffein d'aller à Rocroi ; mais M. de Turenne fut d'avis d'aller plutôt à Moufon , Ville fur la Meufe à deux lieues de Sienai , qui fervoit beaucoup à fa conservation , & qui étendoit un peu plus les quartiers d'hiver fur cette frontière. Ainli on détacha le- Marquîs de Malingen, Meilre de Camp General de l'armce d'Efpagnc , avec trois mille hommes de pied & deux mille chevaux , pour aller affieger Moufon. Le refte de l'armce demeura fur la rivière d'Aifnc pour couvrir ie fiege , & obfcrver l'armée du Roi , qui s'étoit affcmblée vers Chàlons. Comme Le fiége tira fort en longueur à caufe des grandes plttycs & du peit d'artillerie qu'avoient les Efpagnols , M. le Maréchal du Pletlis qui commandoit l'armce du Roi , marcha diligemment par Verdun dans le deffein de fecourir Moufon j ce qui obligea l'armce d'Efpagnc d'aller au fiége : M. de Turenne demeura avec trois mille chevaux pour le couvrir, n'y ayant point de circonvallation , & étant néceffairc de tenir l'ennemi loin , de peur qu'il n'entreprit quelque fecours. A la lîn.après fept femaincs de liège,, durant une très mauvaife faifon , la Ville de Moufon fe rendit.

Après 1.. piifc de Moufon , l'armée d'Efpagnc demeura fort affoiblie par la longueur du fiége , qui ne finit que fort avant dans le mais de Novembre : M. de Turenne voyoit bien que d;.ns le deffein que les Généraux Efpagnols avoient de fc retirer dans leurs quartiers d'hiver , il perdroit Rliei I & Château Porcr ri pendant l'hiver; & que les troupes Allemandes , que les Efpagnols avoient levées depuis peu , périroiunt par les mauvaisquartiers que l'on a accoutume de donner en Flandre : il confeilla à M. le Comte de Fuenfddagnc de laiffer toute l'armée cn:re la rivière de Meufe & celle d'Aifnc ; mais n'ayant pù l'y déterminer , il demeura lui-même fur la frontière , avec cinq Rcgimens Ailemans de Cavalerie nouvellement le-

t>Ê TÛRENNE , LIVRE î f. Ixvî] - - -

>ès , qui Faifoient environ deux mille chevaux ,& avec deux Brigades des An. 165b, Lorrains , dont Tune étoit commandée par M. de Faug-* , & l'autre par le \ Comte de Ligneville , qui avoit été défait par M. le M.iréchal de la Ferré. Ces deux brigades faifoient deux mille cinq cens chevaux , & mille chevaux du Corps que M. de Turenne avoit levé en Allemagne. Pour l'Infanterie , elle étoit compofée de deux mille cinq cens hommes ; une partie "Walons, & l'autre Lorrains , n'y ayant po;nt d'Infanterie Françoife que le Régiment de Turenne commandé par Betbefé , celui de la Couronne par Rochepare , & celui de Stenai commandé par le Comte de Quintin : avec ces troupes & fix pièces de Campagne, M. de Turcnrfe demeura entre là Meufe & l'Aifne. Outre celles là, M. l'Archiduc laifia douze cens hommes de pied dans Rhetel,&deux cens chevaux fous le commandement de Delliponti , qui ctoit Sergent Major Général de bataille, & homme de grande réputation en Flandre.

L'armée du Roi durant le fiége de Moufon , & quelque tems après, demeura dans la Champagne à fe rafraîchir , & y attendit toutes les troupes qui avoient été à Bourdeaux : quand on les eut raflcmblces , elle fe trouva forte de fix à fept mille chevaux & de huit mille hommes de pied , & l'on réfolut de venir attaquer Rhctel. Cétoit aflez avant dans le mois de Décembre : l'armée arriva devant la Place le Vendredi , & le Samedi on commença à faire les approches ; on prit d'abord un fauxLourg ; on s'approcha le long des maifons près de la muraille , & l'on battit une tour de la porte avec une pièce de douze : enfuite ayant trouve les poutres du pont, aufquelles il ne manquott pour s'en pouvoir fervir qu'à mettre des planches deflus j les afliegeans le tirent , & s'attachèrent à la porte : ils en furent repoulTés la première fois j mais y étant retournés , les afiiegés battirent la chamade ,& demandèrent à parlementer le mardi au matin : tout le Corps de l'armée ctoit de l'autre côté de la rivière , & avoit laiXTc deux Régimens pour faire une faufle attaque qui relilUt.

M- de Turenne fçachant que l'armée du Roi marchoit au fiége de Rhctel , voulut y arriver deux ou trois jours après , afin de trouver l'arme*- féparce dans fes quartiers autour de la Ville , les tranchées ouvertes & le canon en batterie ; ce qui aftoiblit toujours beaucoup. Après avoir marché quatre journées , le mardi il fit fept grandes lieues pour arriver à la vue de Rhetel , ayant oui le canon le matin , & n'y ayant nulle apparence que la Ville fut en état d'être forcée fi tôt : il arriva à une heure de nuit à une lieue de-ia Ville ; après avoir pouffé quelque Cavalerie, il fit quelque»

Ixviij MEMOIRES DU VICOMTE

An. l6fo. prifonniers , qui lui dirent que la Ville ctoit rendue : il demeura toute là nuit en bataille ,& fit tirer deux coups de canon ,pour voir fi les affiegés ne répondroient point. Comme on fut fcpt ou huit heures fans entendre de bruit , & que les prifonniers s'accordoient tous à dire que la Ville ctoit rendue , on n'en douta plus , & l'armée reprit le chemin par lequel elle éioh venue , & alla loger à quatre lieues dc-là dans une vallée , n'ayant pas le moyen de demeurer dans la Champagne faute d'eau & de couvert.

Le mardi que la Ville fe rendit & le lendemain , l'armée du Roi fe mît enfemble , & marcha une partie de la nuit du mercredi au jeudi : le matin e'ie arriva à la vue des Cravates que M. de Turenne avoit IaifTcs une demie lieue derrière lut Sur cette nouvelle il fit incontinent remonter Tes troupes fur les hauts de Champagne ; & comme l'armée du Roi marchoû dans la plaine , il la côtoya près d'une heure à une demie portée de canon , les Lorrains n'étant pas encore arrives , qui avoient été un peu longs à fortir du quartier. Quoique fes forces ne fuflT.nt pas égales , on ne pouvoit prendre d'autre panique celui de combattre : les Régimens Allemans avoient l'aile droite , & la Cavalerie de M. de Turenne avoit l'aile galoche , les Lorrains n'étant pas encore arrivés. Les armées marchèrent bien une heure de cette façon , M. de Turenne ne craignant rien , pareeque l'Infanterie du Roi n'étoit pas encore affez près pour faire prendre la réfolution au Général de marcher à lui. Bientôt les Lorrains arrivèrent , & M. de Turenne voulant éviter que l'armée «lu Roi n'eut le tems de mettre fon Infanterie dans l'intervalle de fes deux arics , rit promptement mettre la Cavalerie Lorraine à fa main gauche fur deux lignes , dont il y avoit douze efeadrons à la première , & huit à la féconde : il marcha droit à l'aile droite de l'armée du Roi. M. de Beauveau , M. de Duras , M. de B jutevillc & M. de Mantauficr commandoient l.s efeadrons de la première ligne du Corps de M. de Turenne. Les Lonains qui étoient commandes par liurs Officiers , vinrent doubler fi promptement à la gauche , qu'ils ne donnèrent pas le tems à la Cavalerie de l'armée du Roi de leur oppofer que trois e/cadrons ; pareequ'ils avoient toujours réglé le premier el'eadron de leur aîle droite au Corps de M. de Turenne feul ; cela étoit caufe auflî qu'ils avoient beaucoup d'efeadrons auprès de leur Infanterie , & par là le même avantage contre la Cavalerie de M. de Turenne, que les Lorrains avoient contre eux.

En cette difpofition on marcha à la charge , Se toute la première ligne approcha la tiie des chevaux les uns contre le* autres, fans tiret :. il je

DE TU R EN NE, l IVRE IL lxïx

eut quantité d'Officiers tues de cette première charge , & prefque tous les An. i 6 ja,

efcadrons de l'.irméc du Roi de la première ligne furent rompus j mais

avec une fi grande réfiflance que ceux des Lorrains étoient prefque aufll

rompus qu'eux. Les efcadrons de l'armée du Roi qui étoient près de Pln-

fcnterie , demeurèrent entiers , n'ayant pas combattu ; mais toute la pre*

iniere ligne des Lorrains compofce de fept efcadrons , fe mit en défordre

contre les trois François qui lui étoient oppofés : il y eut aufli quelque ef.

cadron qui palfa dans l'intervalle l'un de l'autre.

M. de Turennc n'avoit de fes troupes que deux efcadrons de la féconds ligne , dont la première fut rompue par un eféadron paflk dans l'intervalle, fon Colonel ayant été tué : l'autre commande par le Major pafla en avant , & en rompit deux de l'ennemi : toute la féconde ligne des Lorrains fe mêla avec la première ; de forte que quand la féconde ligne de l'armée du Roi , qui étoit compofce de tous les Régimens de la vieille armée d'Allemagne , vint en bon. ordre , elle les trouva en grande confufion. M. de Turennc qui avoit voulu mener les efcadrons de la première ligne à la charge , 8c puis retourner à la féconde ligne , fut obligé par la grande rcfiilance à fe mêler ; de forte que fon cheval fut blefle de deux coups, 8c ainli il n'étoit plus en état de fe porter en aucun lieu qu'au petit pas, Mcffieurs de B.-auveau , de Bouteville , de Duras, de Montaufier ayant rompu les efcadrons qui leur étoient oppofés , marchèrent jufques auprès du canon , & rompirent quelques efcadrons de la féconde ligne. Cependant à l'aile droite de M. de Turcnne commandée par la Fange , cinq Régimens Aile.nans eurent quelque avantage à la première charge ; mais enfuite toutcâ les troupes le mirent en confufion , 8c commencèrent à prendre la fuite ; ce qui Jonna moyen à quelques efcadrons de l'aile gauche de l'armée du Roi de revenir à l'aile droite y 8c la féconde ligne ayant marché aux Lorrains qui étoient déjà en grande confufion , ils prirent la fuite : M. de Fauge après avoir très-bien fait fon devoir , fut fait prifonnierj. le Comte de Ligneviile blefle de deux coups au travers du corps j le Prince Palatin tué , & deux autres Colonels. M. de Turenne qui avoit marché eiv tre les Lorrains 8c fes troupes/e trouva dans ce défordre au commencement feul , tous les Gentilshommes qui ctoient avec lui s'étant mêlés à caufe de la grande réfiflance j il fut reconnu fouvent , 8c fon cheval bleue encore de deux autres coups , des Cavaliers lui demandant s'il vouloir avoir quactier : la Berge fon Lieutenant des Gardes, le joignit ; ils furent fuivis de fept ou nuit Cavaiiûcs^dont trois prirent M. de Turenne & quelques au~

Itt MEMOIRES DU VICOMTE

très fon Lieutenant , mais ils s'en démêlèrent heureufement j Se ayant mis hors de combat quelques-uns de ceux qui les attavjuoient , ils commencèrent à fc retirer un peu de la ptdVc : il n'y avoit pins de troupes de M. de Turenne en ce lieu là , & il ctoit au milieu des efcaJrons de l'armée du Roi. La Berge pour l'empêcher d'être pris, avoit été oblige quelquefois dé dire qu'ils éloient eux deux de l'armée du Roi , & que c'étoient des Aliénons qui ne les connoiflbient pas qui les avoient voulu tuer. Enfin par un bonheur extraordinaire on les Iaifla aller ; le cheval de M. de Turenne ctoit bleir/c de cinq coups. Bientôt après il trouva Lavau Major du Régiment de Beauveau , qui lut prêta un cheval , & il fe fauva au milieu des plaines de Champagne , fans que perfonne le fui vit. Les deux ailes de fon armée avoient été rompues , & toute l'Infanterie avoit jetté les armes , excepte le Régiment de M. de Turenne , qui fans vouloir avoir de quartier fe mêla avec l'Infanterie de l'armée du Roi , et tous les Officiers & Soldats furent tués ou faits prifonniers , après avoir tenu ferme une heure entière , fans aucune Cavalerie pour la foùtenrr. Dom Eftevan de Gamare Général d'artillerie d'Efpagne , fe trouva auprès de l'Infanterie , où il fut pris , auffi bien que M. de Bouteville , & M. de Quintin qui commandoit le Régiment de Bourgogne.

Les chofes étant entièrement defefperées , M. de Turenne ne put pas fe retirer par le plus court chemin vers la rivière d'Aifne , à caufe des troupes du Roi , qui en fuivant les fuyards de l'aile droite , lui avoient coupé ie chemin j il fut obligé de s'en aller par les plaines de Champagne , & arriva à Barleduc avec cinq cens chevaux qu'il avoit rencontres fur fa route : après avoir demeuré fix heures à Bar , & donné ordre à la Cavalerie qui «toit venue avec lui , & à M. de Duras , qui y arriva un peu après avec cent chevaux , de fe retirer dans le. Luxembourg j il s'en a!!a avec douze ou quinze des mieux montés droit à Montmcdi , où il trouva une partie de la Cavalerie fauvéedcla bataille , leur donna quelques quartiers aux envitons , Se envoya rendre compte de toutes choies à Bruxelles. II manda en meme-tems à Madame de Longuevillc à Stenai , qu'il étoit à Montmcdi , êc l'attira que fi l'armée du Roi , après le gain de la bataille , marchoit vers fitenai , qu'il s'y en iroit aufli-tôt avec les troupes qu'il retenoit autour de Montmedi, qui n'efl qu'à deux lieuës de Stenai. M. de Turenne ne voulu: pas aller fi-tôt à Stenai , de peur que les Efpagnols ne crulTent , qu'il ne fe fioit pr.s «ntiérement à eux après la perte du combat , ou bien qu'il avoit fi mau» yaife opinion des affaires } qu'il étoit bien aife de chercher à fe mettre

DE TU RENNE , LIVRE lié Ixjrj

pramptîmcnt en un lieu , d'où on pourroit plus aifément fonger à un ac- An. 1650. commodément : la connoiftance aulU des affaires de Fiandre iui faifoit voie qu'il valoit bien mieux demeurer dans un lieu où les Efpngnols étoient les maîtres , que d'aller à Stenai ; pareeque , quoique M. de Fuenfaldagne de qui tout dépendoit en Flandre , appuyât tout le parti , néanmoins tous les gens du pays qui vouloient toujours que l'on employât les forces d'Efpagne à reprendre les Places que le Roi tenoit en Flandre , & non point à favorifer le parti , fe fervoient de ce mauvais événement pour appuyer ietu Opinion , & docourageoient M. de Fuenfaldagne. Si M. de Turenne aprèsce malheur , y eut encore ajoute la meiïance en s'en allant à Stenai, il eflr Cans doute , que M. de Fuenfaldagne eût changé de mefures,& qu'il eût fallu fonger à un accommodement honteux. Mais la chofe prit toute une autre face ; & fçachant que M. de Turenne étok à Montmedi tous les- Officiers de l'armée témoignant eue fort conteos de lui , on lui envoya de la part de M. l'Archiduc un pouvoir pour difpofer de toutes les Charges de ceux qui avoient été tués à la bataille , & les quartiers tels qu'il les demanda pour fes troupes.

Peu de tems après , M. de Turenne sTen alla voir Madame de Longue- A# 1 $ z, ville à Stenai , où ils refolurent enfcmblc de demeurer dans la même penfee jufqu'à la liberté de M. le Prince. M. de Lorraine & M. de Fuenfaldagne vinrent enfuite à Namur , pour conférer avec M. de Turenne : ils y demeurèrent quatre jours enfcmble pour donner ordre aux quartiers de» troupes ; & s'en étant retournés à Bruxelles , M. de Turenne voulu; traitter avec M. l'EIcdeur de Cologne pour des quartiers dans le pays de Liège mais n'ayant pû s'accommoder , il y mena fes troupes.

Durant ce teins là , les défordres recommencèrent a Paris ,& il y grande apparence de la liberté de M. le Prince. Comme il y a beaucoupde gens qui ont écrit particulièrement toutes les caballes qui fc formèrent alors , j - n'en dirai rien ; mais feulement que M. de Turenne étant bicir a-vciti qu'il y atiroit bientôt un changement , demeura auprès de f.s troupes , ou dans les lieux un peu loin de Bruxelles. Comme H étoit dû par les Efpagnols plus de trois cens mille écus pour accomplir le traitté fait avec eux , M. de Fuenfaldagne en offrit cent mille à M. de Turenne ; mai» il ne jugea pas à propos de les recevoir , dans un tems où les affaires l'obligeroient peut-être à chercher les moyens de fe dégager d'avec les Efpagnols. Peu après il apprit par le fieur de la Berge, que Madame de* Longueville lui envoya, que M. le Prince ctoit foui du Havre ctoic

lxxij MEMOIRES DU VICOMTE

Au 1 6 f i a **ar's ; ^ ^*ut au^ en m^mc"tems ^ue M. *c Cardinal Mazarin étant ' parti de la Cour étoit allé au Havre , croyant engager M. le Prince dans fes intérêts , 8c voulant perfuader qu'il lui donnoit fa liberté , quoiqu'il y fut obligé par les remontrances du Parlement , & la liaifon de M. d'Orléans & du Cardinal de Retz. M. le Cardinal n*«yant pû rciïfllr dans ce projet , efpera que la Reine fortiroh avec le Roi hors de Paris pour l'allée trouver vers la Champagne j mais elle en fut empêchée par les Gardes que M. d'Orléans & le peuple firent faire devant le Palais Royal ; ce qui obligea M. le Cardinal d'aller à Sedan , enfuite au pays de Liège , & delà à Cologne , dont il revint , comme il fera dit ci-après.

M. de Turenne qui étoit à la Roche en Ardenne , s'en alla incontinent à Stenai , pour chercher les moyens de fatisfairc à l'autre claufe du traftté d'Efpagne , qui ctoit , après la liberté de M. le Prince , de travailler à une paix jutte ,'égale & raifonnable. Il envoya avertir M. le Comte de Fuenfal iagne , qu'encore que M. le Prince fût en liberté , qui étoit le premier article du traitté , & que l'on pût , fur ce qu'on y avoit ro-mqué en tous les tems à l'égard des fomines promifes , prendre un prétexte bien raifonnable de fc dégager du fécond , que néanmoins la manière obligeante dont il en avoit toujours ufé , & la connoilfance certaine que ce n'etoit que la oéceffité , & non la mauvaife volonté qui l'avoit obligé à manquer , feroienc qu'il ne partiroit point de Stenai qu'après avoir donné tout le tems raifonnable pour travailler à ce fécond article. Etant arrivé à Stenai , il trouva des lettres que M. le Prince écrivoit à Madame de Longueville , par lefquelles il téinoignoit fouhaiter fort de la voir , & faifoh de grands compli.nens à M. de Turenne fur tout ce qui s'étoit paflTé.

Peu de jours après , Madame de Longueville partit pour s'en aller à Paris , ayant envoyé à Bruxelles pour faire feavoir aux Efpagiols qu'elle travailleroit de bon cœur à la paix, & les rcmerciroit de l'aJiftance qu'ils avoient donnée pour la liberté de M. le Prince. M. de Turenne demeura à Stenai, & ne fut point cmbarafTé de ce que Madame de Longueville en partoïr : ce n'eft pas qu'ils ne fuITent en bonne intelligence } mais n'étant point fort prelfé pour fes intérêts particuliers.il ne vouloit fortirde l'afiaire qu'avec honneur. Il écrivit à M. le Prince qu'il trouvoit fort à propos que l'on envoyât promptement quelque perfonne de confîdération , avec ordre de travailler à la paix , & qu'il ne jugeoit point qu'on pût fe retirer de bonne grâce d'avec les Efpagnols , avant que d'avoir fait voir par des effets réels,

&ue Po/i y fongeoit tout de bon , & que l'on faifoh des ouvertures raisonnables,

DE TU RENNE , LIVRE II. lxxiîj

TuMes. On envoya de la Cour M. de CroifTi à Stenai , & par les inftances An. 1651.. que M. de Turennc fit à Bruxelles , M. l'Archiduc envoya M. Friquet. On preffa fort cette négociation , & l'on propofa du côté de la France que M. le Duc d'Orléans iroit avec un plein pouvoir fur la frontière avec des perfonnes nommées , fi M. l'Archiduc y vouloit venir avec le même pou- , voir de la part du Roi d'Efpagne , que les Efpagnols avoient toujours dit qu'il avoit. D'ailleurs M. de Turenne fit fçavoir à M. le Comte de Fuenfaldagne que l'on fatisferoit l'Efpagne par raport au Portugal & à la Catalogne , pourvu que les autres conditions de la paix ftiftent raifonxiables : mais on connut bien qu'il n'y avoit point de plein pouvoir en Flandre , & qu'apparemment les grandes efpérances que l'on avoit conçues en JSfpagne des guerres civiles de France , avoient ôté toute penfée de fonder promptement à la paix.

Apres deux mois de négociation , M. de Turenne manda à M. de Fuen- Taldagne , qu'ayant fait de fon côté tout ce à quoi il s'etoit obligé pour la paix , qu'il s'en alloit à Paris : il le remercia en même tems de l'afliftance «ju'il avoit reçue du Roi d'Efpagne & de la civilité avec laquelle il en avoit ufé envers lui en toutes rencontres , & lui fit dire auffi qu'il donnexoit ordre à trois ou quatre cens chevaux qui lui étoient reliés de la bataille de Rhétcl & qu'il avoit fait lever en Allemagne t de le venir trouver «n France.

Pendant le fejour de M. de Turenne à Stenai , après le départ de Madame de Longueviile, il fentit par les différentes lettres de M. le Prince, & par les avis qu'il avoit de Paris , qu'il changeoit fou vent de penfée depuis fa fortie de prifon , fouhaittant quelquefois que M. de Turenne vint ïùentôt à Paris , & d'autres fois délirant qu'il demeurât à Stenai , fuivant l'envie qu'il avait ou de ravoir promptement la Place , que M. de Turenne yar fon retour lui eût remis entre les mains , ou de continuer en Iiaifon *vec les Efpagnols. Quand Madame de Longueviile partit de Stenai , elle voulut engager M. de Turenne à lui donner fa parole , de demeurer toujours dans les intérêts de M. le Prince: mais lui qui croyoit , après avoir montré durant la prifon de M. le Prince un fi grand défintéreflement , pouvoir agir fuivant qu'il le trouveroit plus à propos, dit à Madame de Longueviile qu'il ne pouvoit pas en donner j mais qu'après avoir fait fortir fes gens de Stenai , Ternis la Place entre les mains de M. le Prince , Se fatisfcut aux Efpagnols touchant l'anicle de la paix , qu'il s'en iroit à Paris où il verroit le Prince & l>rcndroh là fes mefurcs. En effet M. de Turenne , depuis que Madame de

lxxîr MEMOIRES DU VICOMTE

An. i 6$ k Longreville fût partie , jufqu'à ce qu'il s'en allât à Paris , n'a point vouTt» avoir d'autre conduite que de donner tout le tcms néceflaire pour bien fonic d'avec les Efpagnols touchant l'artidc de la paix ; n'ayant eu mule impatience d'aller à Paris , où néanmoins il fçavoit bien que tous ceux du parti do M. le Prince prenoient des mefures pour leurs intérêts particuliers : mais il ne croy >it pas que de fonger aux fiens , en fe hâtant d'y aller , pût bien s'accorder avec le tems qu'il vouloit donner pour convaincre les Efpagnols, que l'empêchement à la paix venoit de ce que M. l'Archiduc n'avoit pasun plein pouvoir de traitter. M. de Turcnne <n ayant été pleinement înflruit& convaincu qu'il étoit inutile de demeurer davantage à Sienai , en partit & retourna à Par s. Sçachant que M. le Prince & beaucoup de p rfbnnes de qualité vouloicm venir au-devant de lui , fans af!eâ:r qu'il ne ie défiroit pas , il arriva à Paris un jour plutôt qu'il ne l'avoit dit, n'aimant point ces fortes d'honneurs qui afllirement font de mauvaife grâce , quand oh vient d'avec les Efpagnols , & que Ton entre en un lieu où le Itoi & lai Reine demeurent.

En ce tems là , la Reine ne fe gouvernoit en fecret que par les confeils de M. le Cardinal , quoique lu dehors tout paroiflè it s\ ppoler à Ion reious en France. Le Parlement irêmc faifoit fouvent de* remontrances là-dcflus y. & quoique le Roi & la Reine y répondoient qu'on pouvoit s'aflïïrer que ie Cardinal ne feroit plus rappelle à la Ccur , tous ceux cependant qur ▼ouloient obtenir des grâces de la Reine s'adrefToicr-t à M. le Cardinal à Cologne. M. le Prince tenoit fouvent d.s confeils à l'Hôtel de I.ongneville , étoit aHez bien avec M. le Duc d'Orléans , & alloit f rt rarement au Palais Royal. M. le Cardinal qiund il L lit l'ortir du Havre , crut qu'il s'ajufteroh avec lui. Depuis qu'il fut arrivé à Paris , il témoigna vouloir achever le mariage de M* le Prince de Conti avec Mademoifelie de Chevreufe , qui étoit une des conditions fur laquelle M. le Coadjuteur avoir travaillé à fa liberté. Quand M. de Turenne arriva à Paris , le mariage étoit. rompu, M. le Coadjuteur étoit fort mal avec M. le Prinee.qui défirant le Gouvernement de Guyenne pour Iui,& de Provence pour M. le Prince de Conti, fe rapprochoit un peu de la Cour, fans avoir pourtant, à ce qu'il difuit , aucune communication avec M. le Cardinal : mais il cA bien vrai que Madame de Longucville & M. le Prince de Conti négocioient avec le Mir.iflre par le moyen de Madame la Princefle Palatine , & promettoient que M. le Prince fe radouciroit pour le retour de M. le Cardinal , s'il avoit ce qu'il demandoit.

D E TU RENNE, LIVRE 11 hxv

M. ïc Prince vint voir M. de Turcnne dès qu'il le fçut arrivé , le mena

An.

»u Louvre & de-là dîner avec lui , & après on s'afleinbla à Pordinaire à l'Hôtel de Longueville; mais M. de Turenne après ce jour-là ne voulut plus y retourner > ayant aifément reconnu , & par (es avis qu'il avoit eut à Stenai , & par ce qu'il vit à Paris , qu'il ne s'agiflbit que des intérêts particuliers & de belles apparences au dehors qui pourraient tromper ceux qui ne voyoient pas clair. M. le Prince affuroit M. de Turenne qu'il fi roit toujours prêt à lui rendre le même fervice qu'il venoit de recevoir de lui , & le vouloit fort engager à avoir des prétentions à la Cour , qu'il proinettoit de folliciter avec foin. Cependant les troupes du Roi ayant reçu des bons quartiers d'hiver & étant rétablies , celles de M. de Turenne qui feules avoiei.t travaillé pour la liberté de M. le Prince , demeuroient fans nul établift\ment , ni quartiers : M. le Prince s'offrit bien d'en parler , mais il ne s'y intereffa pas comme une chofe qui le touchoit de près.

Il faudroit parier fort au long fi l'on vouloit dire tous les changemens d'intérêts , qui fc firent dans les principaux perfonnages de la Cour. Elle étoit en un état bien bas , fe méfiant de prefquc tous les gens de qualité qui y alloicnt , & n'ofant faire aucune adion de vigueur en arrêtant ni même en témoignant aucune mauvaife volonté à perfonne. M. de Turenne ayant agi en toute rencontre contre les intérêts de M. le Cardinal de Maaarin , n'avoit nulle penfée de fe raccommoder avec lui & ne faifoit aucur.e diligence à fe jpettre bien avec la Reine ; mais il voyoit fi peu de régie dans les penfées de M. le Prince , qu'il ne vouloit prendre aucun nouvel engagement avec lui Long-tems même après fon retour à Paris , Madame de Longueville ayant voulu fçavoir de lui s'il demetireroit dans les intérêts de M. le Prince , il lui dit que ce qu'il avoit fait par le pafle lui donnoit lieu , le voyant en liberté , ds bien méditer avant que de s'engager de nouveau. Il demeu a toujours dans cette difpofition , voyant aflez fouvent M. le Prince qui vivoit fort bien avec lui j mais qui étoit fi combattu de diverfes penfées que M. de Turenne ne crut point, quoiqu'il s'accommoJât ou qu'il rompît avec la Cour , pouvoir prendre de liaifon fùre avec lui. Ce n'ell pas que M. le Prince ne lui témoignât beaucoup de reconnoiflance , & qu'en effet il n'ait toujours eu beaucoup d'eflime pour lui & autant d'amitié que pour perfonne : mais M. de Turenne fongeoit qu'il n'étoit pas raifonnablc de s'engager contre la Cour à une fuite d'afiair es , dont il fçavoit que le but n'étoit que de procurer les intérêts d'un petit jBoaiiie de pcifoimes , fans aucune vue du bi*n public.

îxxvj Mémoires du vicomte

An. 1 65 i . Ces conGdc rations l'ont toujours fait demeurer ferme à ne fe point mettre dans le parti de M. le Prince , depuis fa fortic de prifon : elles ne l'ont pas oblige non plus à faire des recherches baffes du côté de la Cour. II fouhahtoit que les affaires vinffent en état que M. de Bouillon & lui pûffcnt s'y raccommoder ; mais il ne faifoit pour cela aucun pas contre la bien«féance. Pendant l'abfencc de M. le Cardinal , ceux qui avoient le plus de pouvoir , ne fouhaittoient pas que M. de Bouillon & M. de Turenne s'at*tachaffent fort à la Cour } Se quoique M. le Prince fit de grandes avances aux deux frères , M. de Turenne avoit dans l'efprit que toutes chofes lui étoient meilleures que d'entrer dans fon parti, après les chofes paffées , Se vouloit vivre à l'avenir éloigné de toute caballe.

Quelque tems avant que M. le Prince eut le gouvernement de Guyenne -, Si fur la difficulté que l'on fit à la Cour de donner celui de Provence à M- le Prince de Conti , les foupçons commencèrent à augmenter de part & d'autre, & la cabitllc qui foutenoh M-. le Prince dans fes prétentions, commença à s'affoiblir. M. le Prince voyant qu'elle ne pouvoit pas lui procurer ce qu'il défiroit , fe tourna contre elle St fe lia plus qu'auparavant avec M. le Duc d'Orléans , avec les mécontens & avec Madame de Longtieville,qut n'étoit pas fatisfaitede ce que l'on différoit de donner le Gouver^nement de Provence à M. le Prince de Conti , & qui n'avoit pas beaucoup d'envie de retourner en Normandie. Toutes ces chofes ayant obligé M. le Prince à n'aUer plus chez la Reine , H eut avis que dans ce dernier réfroidilTement il y avoit eu quelques murmures fourds qu'on vouloit l'arrêter-: ces bruits joints à une allarme qu'il eût une nuit , que l'on avoit vù quelques foldats marcher vers l'Hôtel de Condé , l'obligèrent de s'en aller de grand matin à S. Maur , à deux lieuësde Paris.

Cette journée-là , tous ceux qui étoient entièrement attachés à fes intérêts s'en allèrent le trouver, & M. de Turenne alla chez la Reine. Comme durant le peu de jours qu'il demeura à S. Maur -, on paria de négociations , St que beaucoup de gens l'alloient voir qui ne lui avoient donné aucune parole , M. de Turenne s'y en alla auffi : il eut un entretien de deux heures avec lui dans le parc où ils fe promenèrent tous deux, Se il n'y eut point de complimens que M. le Prince ne lui fit , en témoignant le grand défir qu'il avoit qu'il voulut entrer avec lui dans le parti dont il luimontroh la grandeur par la quantité de Provinces qui fe déclareroient pour lui, 6c par l'état où étoit la Cour. M. de Turenne demeura dans fa première penfée , de ne prendre aucun engagement , & ne voulut pas s'éclaircjr avec lui foie

DÉ TUR EN NE , LIVRE 77. lxxvij

lès raifons qui l'empèchoient d'entrer en cette affaire ; lefquelles en effet Alft 165 étoient de telle nature, qu'on les garde en foi pour y conformer fa conduite , Se non point pour les divulguer , fçachant bien qu'elles ne feroient aucun effet , Se ayant une entière connoiflànce du naturel des perfonnes qui dévoient entrer dans la cabaile.

Quelque tems après , M. le Prince revint à Paris toujours fort mal ave s la Cour ; enfuite les négociations n'ayant rien produit , il s'en alla à Montrond avec M. le Prince de Comi & Madame de Longueville ; enfin en Guyenne on il commença à fe déclarer ouvertement contre la Cour. Les principaux Miniflrcs qui s'étoient oppofes aux é>ibliiretncns de M. le Prince , i'avoient pouffé autant qu'ils avoient pû à fôrrir de Paris j & quand il faifoit quelques ouvertures d'accommodement, il les tournoient du mauvais côté : toute cette cabaile fouhaittant fon cloignement , & que les chofes fe pondirent à l'extrémité contre lui. Ces Medieurs ne trouvoient pas aufii leur compte que M. de Bouillon Se M. de Turenne demeuraflent à la Cour. Dans ce tems-Ià elle alla à Bourges & de-là à Poitiers en fe cachant aux deux frères , perfuadee que ce traittement les mettroit dans le parti de M. le Prince ou dans celui de M. d'Orléans qui fe formoit à Paris. M. de Turenne fut toujours d'avis de demeurer plutôt quelque tems inutile , que d'entrer dans toutes ces intrigues.

Cependant M. le Duc d'Orléans Se le Parlement de Paris étoient allar- fa £ ^ ^ mes du retour de M. le Cardinal Mazarin,qui ayant demeuré en Allemagne depuis la fortie de prifon de M. Ic Prince , s'en revint joindre la Cour à Poitiers avec quatreou cinq mille hommes > qu'il avoit levés & de quelques troupes qu'H avoit prifes fur la frontière. M. de Bouillon éioit au plus fort de fes affaires qu'il follicitoit au Parlement ; ce qui retint M. de Turenne à Paris un mois plus qu'il n'eût defiré j car il vouloit arriver à la Cour en même tems que M. le Cardinal Mazarîn. Aufll-tôt que les affaires de M. de Bouillon furent conclues , M. de Turenne s'en allant à Poitiers , fçnvok que la Cour ferait fi changée par le retour du Cardinal, que M. de Bouiilûa & lui y feroient bien reçus j M. le CardinaLayant toujours ccrit.dcs chofes fort avantageufes pour eux , dès qu'il fçut qu'ils n'étoient point embnrquts avec M. le Prince ; au Heu que ceux qui environnoient le Roi d.ms l'ub*. fenec du Cardinal, n'ayoient cherché qu'à nuire aux deux frères.

M. de Turenne trouva la Cour entièrement gouvernée par .M. le CarJînal ; mais les affaires étoient dans un grand trouble , tant par la guerre que Mi le Prince faifoit en Guyenne , que pat les troupes de M.Jc Duc d'O*.

lxxviij ME MO TRES DU VICOMTE

An l6*x leans qu''' avoit fait raffembler fur la rivière de Loire. D'ailleurs le Parlement de Paris avoit mis à prix la tête de M. le Cardinal Mazarin , & s'étoic entièrement lié aux intérêts de M. le Duc d'Orléans. La Cour quitta Poitiers pour aller à Saumur , efeortée des troupes que M. le Cardinal avoit emmenées. M. le Maréchal d'Hocquincourt les mena enfuite devant Angers qui fe rendit après quelques jours de fiége , & on prit aufTî le pont de Cé. La Cour s'en alla de-là à Tours & enfuite à Biais. Dans le tems même JA. de Nemours emmena fix mille nommes de Flandre , compofés des troupes de- M. le Prince , Se de Régîmens Alicmans que les Efpagnols lui avoieiu donnés. Ils ne trouvèrent aucune difficulté à traverfer la France , n'y ayant point de troupes à leur oppofer , & vinrent joindre les troupes de Gallon près d'Orléans, laquelle ville , par l'arrivée de Mademoiselle, d:mcura dans le parti des Princes,

Dans ces circonstances , la Cour aflcmbla des troupes qui étoient vers Montrond & en lit venir de Champagne ; Se M. de Turenne en accepta le commandement. On crut à la Cour qu'il feroit difficulté que M. le Maréchal d'Hocquincourt le put joindre avec le Corps qui avoit remené M. le Cardinal Mazarin : mais voyant qu'il falloit <iller au bien des afiaires , dans un tems où eiles étoient en fi n auvais état , il n'en fit point de frrupuL" , & deux jours après craignant que l'ennemi ne fe faifit du pont de Gergeau , il s'y en alla. M. de Pjiluau y étoit arrivé un jour auparavant par fun ordre & avoit fait rompre une partie du ponu Comme M. de Turerne y arriva avec fort peu de gens , l'armée du Roi étant à fix ou fept lieues de-là , il lit raccommoder le pont pour donner jaloufie aux ennemis , Se faire croire qu'il vouloit les attaquer , ne croyant pas que de leur côté ils fongeâlTent à forcer ce Pont. Cela ne l'empêcha pas d'y marcher ; il ne *'y trouva au commencement que deux cens moufquctaires du Réginvnt d'Uxelles , fans munitions. On fe hâta d'y faire marcher trois ou quatre Régimens d'Infanterie qui étoient à deux heures de-là : mais durant le tems qu'ils furent à y arriver, les ennemis firent leur plus grand cflbrt & emportèrent plus de la moitié du pont. M. de Turenne , M. le Maréchal d'Hocquincourt & beaucoup d'Officiers firent une barricade dans ce qui leur refla du pont , n'ayant plus de foldats qui pu lient tirer , faute de munitions j 6c le canon des enuemis les incommodant beaucoup. M. de Longpré y fut blcflTé d'un éclat , & beaucoup d'Officiers. Enfin après avoir foutenu ce pofte long-tems contre toutes les troupes de l'ennemi , les Régimens arri* vereju j ce qui obligea les ennemis à demeurer de l'autre côte de l'eau.

DE TV RENNE, LIVRE IL Ixxîx

La Cour paflbit allez proche delà pour aller à SuIH, & on fut plus de An. ifijt,

trois heures avant que cette Infanterie arrivât : fi l'ennemi eût fait un effort

à cette barricaJe , il auroit certainement emporté le pont & eût fait courir

grand hazaid au Roi & à la Reine , qui eûficnt été obligés de fe fauver

avec peine , l'armée n'étant pas enfemblc. On rompit le pont de Gergeau ;

Se comme celui de Gien éto:t de grande conféquence, on y marcha avec

toute l'armée qui y paffa deux jours après la rivière de Loire, & la Couc

vint s'y établir.

On eût nouvelle en même tems que M. Ic Prince ctoit venu de Guiene joindre fon armée avec fix ou fept perfonnes avec lui ; & après que le* rebelles eurent fait grandes réjoniflances de fa venué , il marchai Montargis qui fe rendit aufli-rôt , n'y ayant perfonne dedans. Son armée étoit forte de fix à fept mille hommes de pied & cinq mille chevaux , compofée de troupes de M. d'Orléans, des fiennes & de ce renfort de Flandre. Celle du Roi avoh quatre à cinq mille hommes de pied& quatre mille chevaux, C'étoit au mois d'Avril & il n'y avoh pas moyen de fubfifler enfemble à caufe du fourage ; de forte que l'armée du Roi , après avoir parte la rivière de Ljire à Gi.n , marcha derrière le canal de Briare pour pouvoir un peu s'élargir. M. le Maréchal d'Hocquincourt fe logea à Bleneau avec toutes fes troupsr& M. de Turenneavec les fiennes à Briare : le Lndematn il s'en alla dîner à Bleneau avec M. le Maréchal d'Hocquineou.t qui lui dit,, qu'ayant envoyé des partis vers Château-renard , on lui avoit rapporté que? M- le Prince marchoit vers la Bourgogne. Comme M. de Turcnne l'eût, quitté & fut revenu à fon quartier , il fç,ut à fept heures du foir par un Lomnie que M. Ic Maréchal d'Hocquincourt lui envoya, que M. le Prince marchoit droit à Bleneau , & en effet M. le Prince ayant appris que le* quartiers du Maréchal étoientun peu féparés , marcha droit à Chatillon ,8c de- là au canal fur lequel M. le Maréchal d'Hocquincourt avoit logé fet Dragons : le P.ince les ayant emporté fans nulle réfiftance , paffe le canal avec tome fon armée à l'entrée de la nuit. M. le Maréchal d'Hocquincourt uc croyant pas que fa marche put être fi diligente , & fe fiant fur ce que Ces Dragons tiendraient plus de tems au partage du canal , avoit un pcui attendu avant que de raffèmbler fes troupes ; mais étant averti que les Dragons étoient attaqués fur le canal , il manda promptement fa Cavalerie qui ctoit fort proche de lui , & marcha où étoit l'alarme. II trouva M. le Prince paffe ; & voulant s'oppofer à lui derrière un village qui ctoit déjà: •Hcz loin du partage , il chargea deux ou trois fois avec fa Cavalerie qui

lxxx MEMOIRES DU VICOMTE

An. 1 6 5 x. fut rompue ; fort Infanterie n'ayant pas eu le tems de venir au rendez-rous , fe retira dans Bleneau Le peu qui fe trouva en Campagne fut diflipé ; mais comme c'étoit ia nuit , la Cavalerie ne perdit pas beaucoup de gens : fou bagage fut tout pille ; & les ennemis n'ofant.Ics fuivre que lentement , M. le Maréchal d'Hocquincourt , après avoir fait tout ce qui fe peut dans l'action, fe retirant avec une bonne partie auprès de Bleneau, mardi oit fur le chemin de S. Fargeau.

M. de Turcnr.c , des qu'il fut averti que l'ennemi marchoh , envoya prompiement à fa Cavalerie qui étoit dans trois ou quatre villages à une lieue de lui , & leur manda de fe rendre entre Bleneau & Ozotier où étoit M. de Navailles avec quatre Régimens. Pour lui il s'y en alla en diligence avec l'Infanterie qu'il avoit dans fon quartier. Comme il arriva fur les hauteurs auprès d'Ozoiier , il apprit par des gens qu'il envoya à M. le Maréchal d'Hocquincourt pour lui dire qu'il marchoit , que l'ennemi étoit en pleine marche entre Ozoiier & Bleneau. II vit deux ou trois des quartiers de M. le Maréchal d'Hocquincourt en feu i & comme c'étoit la nuit, on entendoit en l'éloignant un peu des troupes , les timballcs & les tambours de l'ennemi. Quelques gens s'etoient voulu flatter que ce n'étoic gu'un fort parti j mais on connut bien en ce tems-ià que toute l'armée de M. le Prince y étoit. M. de Turenne n'avoit auprès de lui que deux Régimens de Cavalerie & deux mille hommes de pied toute la Cavalerie n'étant pas encore au rendez-vous qui étoit, comme j'ai dit, entre Ozouec Se Bleneau : néanmoins M. de Turenne voyant que s'il n'alloit au-devant de fa Cavalerie , elle ferort coupée par l'ennemi , & par-là fon armée mife en déroute & toutes les affaires perdues , jugea qu'à la faveur de la nuit il pouvoit hazarder cette marche quoique fort proche de l'ennemi , & s'en alla vers Bleneau, efpérant trouver fa Cavalerie en chemin. On n'avoit point de guides , & on écoutoit de tems en tems pour fçavoir fi on ne s'approchoit pas trop de l'armée ennemie. A la pointe du jour il fe trouva dans une grande campagne & refolut d'y attendre fa Cavalerie qu'il vit parokre comme le foleil fe leva. Dès qu'il l'eût joint , il aima bien mieux marcher droit à M. le Prince, quoiqu'inférieur à lui de deux tiers en troupes , que de l'attendre & lui donner le tems de défaire entièrement M. le Maréchal d'Hocquincourt. Comme il eût marché un quart de îieué dans la plaine , il trouva un petit bois & commanda à fa Cavalerie Se à fon Infanterie de faire alte en-deçà , & avec fix efeadrons il pafTa audelà 6V vit toute l'armée de M. le Prince qui s'avançoit , ayant celle de

pourfuivre.

DE TU RE NN E , LIVRE II. Jxxxj

"poorfiiivTC M. le Maréchal d'Hocquin court , fur l'avis qu'il eut que M. de 1 5 l* Turenne mardi oh à lui. II commença à faire repaffer ces fix efeadrons , Jçachantbicn que s'il vouloit opiniâtrer à ce petit bois M. le Prince , il n'avoit pas de l'Infanterie capable de foùtenir contre la fienne ; 8c que M. le Prince après avoir chatte par le feu fon Infanterie hors du bois , la Cavalerie fcnlc feroh peu de réfiftance , & fur tout après avoir été endommagée par le feu qu'il eût fallu eflTuyer en foûtenant l'Infanterie.

Avant que M. le Prince arrivât dans le bois , M. de Turenne fit retiret toute fon Infanterie , & fc mit en bataille dans une telle diftance que l'Infanterie de M. le Prince qui étoit dans le bois ne pouvoit pas l'endommager , 6V de manière auffi qu'il ne pouvoit pas fe mettre en bataille , ne lui ayant pas IaifTc affez de terrain. On demeura quelque tems en préfence ; M. le Prince ayant étendu fes deux ailes , Se faifant contenance de vouloit paffer en bataille ce petit bois où H n'y avoh pour venir à M. de Turenne qu'une petite chauffée qu'on relevé pour difeerner les héritages.

Comme on eut demeuré quelque tems en cette poffure,& que l'armée de M. le Prince ne paroiffoît plus dans le bois , M. de Turenne croyant qu'elle marchoit à couvert , & qu'elle vouloit gagner un lieu plus éloigné de Iuif où elle pourroit fe mettre en bataille , marcha dans la plaine vers le lieu où les ennemis filoient ; mais M. le Prince croyant qu'il fe retiroit , commença à faire paffer fon armée j ce que M. de Turenne ayant vu , fait en diligence tourner tête , & revient en bataille au même lieu qu'il avoh quitté ; mais il empêcha de charger les ennemis. M. le Prince repaffa en meme-tems la chauffée ; & M. de Turenne ayant fait avancer fon canon , fît un grand effet fur les troupes des ennemis , dont il y eut quantité d'Officiers & de Soldats tués.

En ce tems là , M. le Maréchal d'Hocquin court s'étant bien douté que M. de Turenne ne fe feroit pas retiré , arriva avec fa Cavalerie , au lieu de repaffer la rivière de Loire , comme beaucoup de perfonnes lui confeilloient. M. de Bouillon vint auffi avec beaucoup de perfonnes de qualité de la Cour qui étoit à Gien , où quelques gens s'étoient fauves , affurant que l'armée étoit entièrement défaite. On attendit en préfence les uns des autres jufqu'à la nuit , & on fe retira de part & d'autre , l'armée du Roi à Briare , & celle de M. le Prince à Châtillon , qui n'ayant point attaqué l'Infanterie demeurée dans Bleneau, vint la nuit d'après rejoindre l'armée. M. le Prince partit quelques jours après de Châtillon j fon armée gagna Montargis , & il s'en alla à Paris , où il crut fa préfence néceffaire. L'ar*

IxxxjJ MEMOIRES DU VICOMTE

An. i 6 j x. mce du 3yant marche à Saint Fargeau , M. de Turenne crut qu'en laifant une grande diligence , celle du Prince ne prendrait pas en fon ab* fenec fi promptement une réfolution de marcher , & qu'on pourrait gagner le devant , fe mettre entre Paris & le» enntmis , pour afTurer au Roi Corbcil & Melun , empêcher les recrues qu'on faifoit à Paris de venir à l'armée des Princes , leur ô:er la communication de cette Capitale , & par là caufer la peitc totale du parti.

ha Cour alloit par Auxcrrc & par Sens pour gagner Melun , pendant que i'armec Iaiflfant Montargis à gauche , approchoit aflez près pour donner j-ljnfie à l'année des Princes > 6c marchant jour & nuh , arriva à Mo* rot , où l'on apprit que les ennemis partant de Montargis vouloient gagner par la Fcrté , un ruiflèau qui paflê à Villeroi } mais ayant délogé trop tard , comme M. de Turenne l'avoit prévu , faure de Chefs Se de ne pouvoir fe refondre aflez tôt , l'année du Roi paffâ la rivière à Moret $ Se de-là marchant par Fontainebleau , arriva à la Ferté une heure avant celle des Princes , qui n'ofant plus continuer fon chemin vers ViLeroi , tourna, à gauche vers Ertampes , où elle fe mit à couvert , après avoir laifle exécuter fon dcflèin à l'armée du Roi , qui fe logea à Châtres , où Ton prit quantité de prifonniers qui alloient de Paris à l'armée des rebelles.

La Cour vint à Melun , & M. de Turenne ctoh fort d'avis qu'elle s'ett allât droit à Paris , où Monfieur ôt M. le Prince étoient fans troupes , de ne pouvoient plus faire aucun fondement fur leur armée : d'ailleurs il y avoit dans la Ville de fi grandes caballcs contr'eux , que le peuple n'eût pas pris les armes contre le Roi appuyé de fon armée. Il y eut des raifons qui l'en empêchèrent , qui n'étoient pas fans apparence : ainfi le Roi s'en alla à S. Germain , où avec des Compagnies des Gardes Se des gens commandés de l'armée , on prit prefijue tous les partages auprès de Paris , après avoir défait quelques partis qui en étoient fortis , Se les avoir repoufles jufqu'aux portes des Fauxbourg*.

L'armée des Princes demeura quelque tems à Eftampes, 8c celle du Roî à Châtres : comme Mademoiselle à fon retour d'Orléans refla à LAampes deux jours , 6c que l'on eut avis que l'armée des Princes n'avoit pas été au lourage , voulant faire revue devant elle ; 8c que le même jour qu'elle viendrait à Châtres pour pafler à Paris avec un paflèport , l'armée irait au fourage ; M. de Turenne propofa à M- le Maréchal d'Hocquincourt qui le trouva fort à propos , de laiffêr tout le bagage à Châtres , de marcher toute la nuit , & de fe trouver à deux ou trois heure» de jour auprès d'Eûam-

DE TU RENNE, ZTVXE IL Ixntiij

p« , pour voir ce qu'il y auroh à entreprendre M. de Turenne efpera Afl. 1 6 J a* toujours que M. le Prince n'étant point à l'armée , les Officiers Généraux ne prendroient pas une fort bonne poflure devant un ennemi ; ce qui arriva : l'armée des Princes n'alla point au fourage , & Mademoifelle ne la vit en revue que le matin que les troupes du Roi approchèrent d'E (lampes. Uarmée des Princes étoit aflurément beaucoup plus forte que celle dit Soi * on marcha en diligence, efperant la trouver en Campagne , & M. le JUaréchal d'Hocquincourt avoit l'avant-garde. En arrivant fur le haut d'Eftauipes , oa vit que les ennemis fe retiroient dans la Ville : on continua à marcher jufques fur la hauteur du fauxbourg , où l'on vit beaucoup d'Infanterie & quelques efeadrons : on apperçut en meme-tems fur une hauteur derrière le fauxbourg , beaucoup de Caralcrie en bataille j mais comme il y a deux ou trois fàuxhourgs , une Ville afiez grande , un pays coupé de deux ruifleaux > & beaucoup de hauteurs , on pouvoit mal aifément difeerner la porture de l'ennemi. On réfolut d'attaquer ce fauxbourg, où étoit ce Corps d'Infanterie, qui avoit fait un retranchement tout autour, Se il y avoit un ruiiïeau devant. Le combat fia fort opiniâtre : M. le Comte Broglio , M. de Navailles & M. de Vaubecourt y rirent très bien , & l'Infanterie combattit long-tems à coups de main j quoique celle du Roi y fit parfaitement fon devoir , ce ne fut que le Régiment de Turenne qui emporta à la gauche l'Infanterie des ennemis : beaucoup d'Officiers & de Suïdats des autres Régimens s'étant joints à leurs drapeaux , quatre ou cinq Kcgimens de Cavalerie entrèrent dans le fauxbourg , & rompirent la Cavalerie de l'ennemi qui foûtenoit fon Infanterie : on lit prendre au Régiment d'Uxelles le porte du fauxbourg qui regardoit la Ville , où le Régiment de Son Alteflê & de Languedoc étant enfermés , faifoient de grands efforts pour reprendre le pofle , afin de pouvoir enfuite féconder leurs gens dans le fauxbourg : une fois même le Régiment d'Uxelles avoit été fi ébranlé qu'il commençoit à quitter fon pofle. M. de Turenne ayant rencontré le Régiment de Cavalerie du Meftre de Camp , marcha en diligence avec lui pour foùtenir ce Régiiru m , & lui lit reprendre fon porte qu'il garda toujours depuis. M. le Maréchal d'Hocquincourt fit très bien dans- le fauxbourg ; Se après trois heures de combat , on délit entièrement neuf Régimens d'Infanterie & quatre ou cinq efeadrons de Cavalerie, on prit deux mille prifonniers & quantité d'Officiers.

Dès que l'aâion du fauxbourg fut paflfée , la Cavalerie de l'ennemi qui étoit fuiunehautçujr .teotta diuis la Ville; l'armée du Roi s'en alla aune

, Ixxxi? ME MO TRES DU VICOMTE

An. i 6yx. lieue de- là, & le lendemain à Châtres : deux jours après on fe loge» « PalaiTeau , afin d'ôter mieux la communication de Paris au Corps d'armé© qui étoit à Eftampes j 8c on commanda quelque Cavalerie de l'armée poxxt aller trouver la Cour qui étoit à S. Germain , avec lequel Corps & quelques Compagnies des Gardes , M. de Turenne reprit rifle-Adam , enfuite S. Denis , où on IaiiTa garnifon , 8t Ton pouffa tout ce qui étoit forti de Paris jufques dans les portes , après avoir fait beaucoup de prifonniers; M. le Duc d'Orlcans & M. le Prince étant à Paris ne pouvoient avoir aucun fecours de leur armée , & n'avoient auprès d'eux que quelques recrues;

Comme il n'y avoit plus que les troupes demeurées * Eftampes qui donnoient vigueur à Paris, & à toutes les Villes du parti en deçà de la Loire j , M. de Turenne crût qu'il falloit s'y attacher principalement ,6c les obliger ou à fortir cTEflampes, afin qu'il pût leur livrer bataille , ou les y ruiner par la famine : il demanda les chofes néceffaires à la Cour i mais elle ne pût fournir à beaucoup près ce qu'il falloit pour avoir les outils & le» munitions de guerre. Malgré ce manquement , M. de Turenne crut qu'il ne devoit pas rompre fon entreprife , & qu'A n'y avoit point de tems mieux employé qu'à tâcher de difllper ce Corps d'armée , qui étoit le fondement de la guerre civile. II marcha donc avec L'armée du Roi , & alla fe logerfur une montagne tout près d'Eftampes : en y arrivant de bonne heure , il prit avant qu'il fût nuit toutes le* roaifons qui font hors la Ville , après beaucoup d'efearmouches.

II y avoit dans la Ville trois à quatre mille hommes de pied & trois mille chevaux : M. de Turenne avoit fix mille hommes de pied & quatre mille chevaux. II logea les troupes- que M. le Maréchal d'Hocquincourt avoit commandées, & qui s'en étoit allé à fon Gouvernement , à main droite , fous les ordres de M. de Navailles , & fe pofta lui-même à main gauche , tenant toutes les hauteurs du cùié d'Eftampes : il ne voulut pas s'éloigner d'un ruifieau de l'autre côté que l'on n'y fut bien retranché. On commença' à faire une ligne contre la Ville , qui n'en étoit éloignée que d'une bonno portée de moufquet : on n'avoit pas befoin d'en foire par le dehors , n'y ayant point d'ennemi en Campagne à craindre. Ceux de la Ville faifoieiit fouvent des forties ; & comme le travail alloit fort lentement , à caufe du défaut des outils, à peine le pouvoit-on meure en état d'empêcher les chevaux de la fauter prcfque par tout. En un jour que les Soldats étoient au travail avec fept ou huit e ("cadrons pour les foutenir , les afllegcs fortirem de la Ville, en tuèrent quatre- vingt ou cent , pouflcrcj.t la garde de

DE TU RE NNE, LIVRE IL Ixxxr

«es fëptou huit efcadrons, & vinrent fort avant : prefque toute la Cavalerie . . étoit au fourage ; mais tous les Officiers y coururent , & on les repoufla N* 1 J ** alTez vigoureufement : il y eut beaucoup de gens tués de part & d'autre.

Les lignes ayant été achevées,on s'appliqua à empêcher la Cavalerie de l'ennemi de fortir de l'autre côté de la Ville pour aller au fourage j on prit les poftes pour les reflerrer en cet endroit , & il s'y paflà tous les jours quelques actions. Les bleds de la Beaufle qu'on avoit ramaûes dans Eftampes,faifoient (ùbfifler les alfiegés quelque tems j mais à la fin ils commençoient à être fort incommodés pour les fourages , lorfque M. de Turenne apprit que M. de Lorraine , qui avoit raflemblé fes troupes en Alface & en Flandre , s'étoit engage dans le parti des Prinees , êc qu'il marchoit vers Paris. Conv me il avoit aiïiiré d'abord qu'il venoit pour fervir la Cour , on lui donna des vivres par toute la France pour fon pafiage. Cette nouvelle fit changer à M. de Turenne toutes fes mefures j & eftimant qu'il ne pùt mieux employer la Campagne qu'à difliper d'armée des Princes, qui s'étoit trouvée ua mois auparavant plus forte que celle du Roi , & compofée de vieux Régimens , il fongea à faire quelque effort contre Eftampes , pour voir s'il pourroit l'emporter avant le tems que M. de Lorraine approcher oit , fçachant bien que dès qu'il feroit à fept ou huit lieues, il falloir fe retirer* N'ayant point d'équipage d'artillerie , on lui envoya les chevaux du Roi , de la Reine & des perfonnes de qualité , & on commençai faire une batterie : les ennemis avoient devant la muraille qu'on vouloit battre une grande demi-lune , qu'on emporta la nuit après un très-grand combat } on en demeura maîtres jufqu'au jour j & à foleil levé , les ennemis reflortirenc de la Ville , & ceux qui gardoient la demi-lune ayant pris l'épouvante , , l'ennemi la regagna : il n'y avoit point de tranchée pour y aller , ni rien de couvert qu'un vallon , qui en étoit à deux cens pas. Toute l'Infanterie' étoit rebutée , & par le combat de la nuit , & par la perte de la demi-lune. M. de Turenne voyant à la pointe du jour que l'ennemi laiffoit le. loge., ment de la demi-lune en repos , s'en alla chez lui ; mais ayant entendu Pallarme,ii revint en grande diligence : il commanda à fon Régiment : d'Infanterie d'aller reprendre la demi-lune .lequel mettant fes drapeaux à la tête, fans aucunes troupes qui le fecondafient , marcha par la campagne ; & fouffrant tout le feu de la courtine , entra dans le foffe de la demi-lune éboulée par le travail de la nuit , monta en haut , planta fes drapeaux furr ïfc parapet , y entra , en chafTà les ennemis , & y établit un logement. Cetteaâton fe-fu ila vue de- touic l'armée , & futxlumce une des plus belles

hxxvî MEMOIRES &U FI COMTE

An. l6tz. qui fe faite <kpuis Ia g1*6"6- *-e* afl"cgé$ laiflTcreiii les chofet ea cet état jufqif à deux heures après midi : alors ils fortircnt de nouveau ave« quatre bataillons & vingt efcadrons de Cavalerie , dans le detTein d\ lier » fa batterie , & de reprendre la demi-lune j mais aptes tin combat qui dura fort loog-tems , ôr où il y eut beaucoup d'Officiers & de Soldats tués ou blefles de part & d'autre , ils fe retirèrent dans la Ville fans avoir eu aucun avantage : on demeura ainft maîtres de la demi-lune , dont on continua d'à. battre les defenfes.

Vers le fauxbourg où le Régiment des Gardes faifoit fon attaque , on prati^uoit un logement pour attacher le mineur aux murailles de la Ville , quand on apprit que M. de Lorraine ( ayant conclu fon traitte avec Iet Piinces qui le preûoient de hâter le fecours d'EOampes ) marchoit en di- Jigencc à Paris ; il vint fe loger avec fon armée fur la rivière de Seine un peu plus haut que Charenton : on lui fit promptem.nt emmener un pont de batteaux de Paris. M. de Turenne ne pouvant plus demeurer devant Eftampes , ayant un ennemi derrière foi , fans lignes de circonvaliation , ni moyen d'aller au fourage , manda à la Cour qu'il étoit obligé de lever le fiege : comme il n'avoit point d'équipage d'artillerie , on lui renvoya de I* Cour des chevaux. En deux ou trois voyages il retira fon canon des bat-? I^rics , & fit emmener toutes les muoition&~à deux lieues d'Eflampes , dan» un petit bourg ferme , & après il s'y retira avec l'armée.

Comme M. de Lorraine fçut que l'on avoit levé le fiége d'Eftampes , il demeura dans fon polie ; & faifant valoir aux Princes qu'il avoit fait lever le fiége , il recommença à négocier avec la Cour : mais comme il a Continué cette manière d'agir depuis qu'il eft forti de fon pays., on ne faifoit aucun fondement là-deflus. M. de Turenne ayant avis qu'il n'étoit point retranché , & qu'il étoit logé dans une plaine , après avoir féjournô quatre jours depuis la levée du fiége d'Eftampes, commanda à fon bagagede le fuivre jufqu'à Corbeil , où il le lainâ. Ayant eu avis que M. de Lorraine avoit marché à Villeneuve Saint Georges , qui étoit un bien meilleur porte , il continua fa marche , traverfa un bois , & fijut que toute l'armée de M. de Lorraine ayant pris l'allarme étoit logée fur une hauteur , & avoit un ruiûeau devant elle qui n'étoit point guéable. M. de Turennemalgré cet avantage , marcha à lui plutôt. En arrivant fur une hauteur , yis-à-vis du Camp de M. de Lorraine , le ruuTeau entre deux , il envoya des partis le long de l'eau , pour voir s'il n'y avoit point de pont ou de gué : ayant appris qu'à une demie lieue du Camp des ennemis , il y xro'a un

tOOOl

vs1

DE TU R ENtfE , LIVRE IL Ixxxvij

pont que Ton pouvoir raccommoder , il y marcha en diligence > y lit rc- An. 1 6 cij. meure quelque» planches i Se s'étant empare d'une maifon au-delà , commença à faire déliler fes foldats un à un fur ce pont.

M. de Lorraine ne vouloit pas bouger de fon Camp , ayant fait faire ei> diligence fix redoutes du côté de la plaine , & étant couvert par les flancs de la rivière , d'un bois de du ru i fléau. Les troupes du Roi étoient déjà paflees à l'entrée de la nuit ; de M. de Turenne voyant que s'il ne gagnait le pont fur la Seine que M. de Lorraine avoir fait monter avec lui , l'armée d'Eflampes viendroit joindre ce Prince , avoit hâté fa marche pendant toute la nuit par des défilés , & fc trouva au point du jour avec toute l'armée dans la plaine , où il n'y avoit plus rien qui pût l'empêcher d'aller au Camp des ennemis. Si l'armée des Princes eût joint celle des Lorrains r il ne falloh pas que Parmée du Roi fe retirât ; mais que la Cour s'en fervît pour Pcfcorter à Lyon. Les chofes ctoient dans une fituation fi critique ,. que deux ou trois heures auroient pù changer la face des affaires. Quand le point du jour fut venu , on fe remit un peu de l'embarras caufé par unemarche pendant la nuit , & l'on s'avança en ordre droit au Camp de M. dé Lorraine. Ce Prince ayant négocié à fon ordinaire tous lés jours précédens , envoya fon Capitaine des Gardes trouver M. de Turenne , des qu'il fijut qu'il inarchoit à lui : cependant il faifoit travailler à faire Ls lignes entre fes redoutes du côté de la plaine. M. de Beau Fort étoh dans fon Camp» avec mille ou douze cens hommes des troupes des Princes. M. de Tvt* tenne fentit d'abord que ce Capitaine des Gardes ne venoit que pour re-t tarder fa marche ; & comme il n'y avoit rien fi fort à craindre qu'une né* gociation , fans s'approcher du Camp des Lorrains , H ne perdit pas ùn> moment , & s'avança vers le Camp , voulant s'aflTirer avant toutes chofe» fi les troupes d'Eflampes ne paflotent pas fur le pont , & à quelque prix; que ce fût , attaquer M. de Lorraine avant quelles l'euflent joint , toutes lei aflàires de France dépendant de-Ià.

On étoit bien à une lieue Se demie du Camp , quand le Capitaine dei* Gardes arriva à l'armée du Rot ; Se l'on demeura près Je trois heures avant que l'armée ,qui marchoit en bataille , fût tout proche du Camp de M. de Lorraine. Alors le Capitaine des Gardes s'en retourna , & revint fouvent après trouver M. de Turenne , qui ne vouloit entendre à aucune négocia^ tion , à moins que M. de Lorraine ne fortît de France avec fon armée. Le Roi d'AngLtcrre qui étoit arrive le foir dans le Camp de M. de Lorraine,, envoya aufll de fes gens trouver M, le Due d'ïork , qui étoit avec AL de

Ixxxvîij MEMOIRES DU VICOMTE

An. I 6 5 i. Turenne , lequel auroit mieux aime combattre que de fouffrir que Parmée d'JEftampes joignît M. de Lorraine > mais il défiroit bien plus encore le faire fortir de France avec fon armée , & le réparer entièrement de celle des Princes , que de hazarder un combat douteux. Par le côté de la plaine qui étoit le fcul lieu acceflïble pour venir au Camp , il y avoit un bois à la main droite , la rivière à gauche , & au front fix redoutes achevées , lequel front étoit li étroit que M. de Lorraine outre trois lignes de Cavalerie avoit encore mille chevaux de réferve : Ton Infanterie étoit dans les redoutes , & cinq cens moufquetaires dans le bois. II étoit de quinze cfcadrons plus fort que l'armée du Roi , qui avoit aufli quinze cens hommes de pied plus que lui. Cétoit une fnuation , comme il parut peu de tems après , où une petite armée pouvoit en combattre une bien forte avec avantage : néanmoins M. de Lorraine voyant l'armée du Roi à une demie portée de canon de lui , & tous les gens détaches pour P attaque du bois & des redoutes , Se d'autres qui marc h oient droit à fon pont , qu'il avoit fous lui à Villeneuve S. Georges , manda à M. de Turenne qu'il figneroit tout préfentement de fortir de France. Auffi-tôt M. de Turenne envoya de l'Infanterie fe faifir du pont fur la Seine , ayant fait dire par M. de Varennes qu'avant toutes chofes il vouloit en être afïuré. Enfuite on fit faire altc à l'armée ; & les deux Généraux fignerent le traitté , par lequel H fut dit , que M. de Lorraine marcheroit tout préfentement avec fon armée , Si fortiroit de France en douze jours , fuivant la route dont on étoit convenu. M. de Lorraine lailTa M. le Comte de Ligneville 8c fon Capitaine des Gardes en otage pour la fùrcté de fa parole ; & ce qu'il y avoit de plus fur , fon armée prit une marche dans laquelle elle lailToit celle du Roi en étal d'empêcher fa jondion avec l'armée des Princes, quand il eut voulu rompre fon traitté. Une heure après le traitté ligné , l'armée de M. de Lorraine commença à défiler hors de fes retranchemens , Se à marcher devant l'armée du Roi , qui demeuroit en bataille : elle fuivit fa route fuiyant le traitté. On permit à M. de Beaufort de s'en aller à Paris avec ce qu'il avoit de troupes des Princes , dont la plupart fe mirent dans l'armée du Roi pendant que le traitté fe fignoit. L'armée d'Eflampes commence* à paroitre de l'autre côté de Ueau j & voyant l'armée du Roi entrer dant le Camp de M. de Lorraine , qui prit la route de Brie , elle marcha ver» Paris pour fe mettre en fùreté , Se fe logea vers S. Cioud.

Après que l'armée du Roi eut féjourné deux jours à Villeneuve , elle marcha vers Lagni, où elle palfa la rivière , Se fe logea près de Dammar-

tin .

DE TU RENNE; LIVRE IL lxxxïx

tin , afin d'empêcher le paffage d'un Corps de troupes , qu'on difoit devoir An. 165t. arriver de Flandre en coulant le long de la rivière d'Oifc : M. le Prince même s'étoh faifi de Poiflï , afin de lui donner moyen de le joindre. \

La Cour après avoir demeuré quelque tems à Melun , s'en vint à Lagni , où M. le Maréchal de la Ferté vint joindre avec trois mille hommes. On s'en alla à S. Dents, où la Cour demeura ,& on fil promptement venir • des batteaux de Pontoife pour faire un pont à Epinai , afin de pouvoir marcher à l'armée de M. le Prince , qui étoit campée auprès de S. Cloud. On trouva une ifie dans laquelle on fit paflTer des moufquetaires fur un pont de batteaux , & enfuite on pafTa l'autre bras. M. le Prince vint avec quelques efeadrons & deux ou trois cens moufquetaires pour empêchée le pafïàge ; mais voyant qu'il y avoit beaucoup de canon déjà logé , Se des moufquetaires que M. le Maréchal de la Ferté avoit fait retrancher en diligence de l'autre côté de l'eau , il fe retira en fon Camp , & à l'entrée de la nuit fit palier fon armée fur deux ponts qu'il avoit à S. Cloud , & marcha dans l'intention d'aller à Chaienton , croyant que le pont étant achevé , l'armée du Roi y pafTeroit toute la nuit , & qu'ainfi la rivière feroit tou jours entre les armées : mais le plus grand Corps de l'armée étoit encore en-deçà de l'eau.

La Cour eut un faux avis de Paris que l'armée des Princes tnarchoit déjà par derrière Montmartre & cotoyoit les fauxbourgs de S. Martin : M. le Cardinal en fît promptement avertir M. de Turenne qui s'en vint en dili-« gence à S. Denis toute la nuit , & commanda que l'armée le fuivit ; il manda auffi à ce qui étoit dans l'ifle de repafler en diligence. M. le Maréchal de la Ferté , à caufe que toutes fes troupes avoient pafle l\au , ne put fuivre que cinq ou fix heures après. Ainfi , à la pointe du jour , toute l'armée du Roi , hors le Corps de M. le Maréchal de la Ferté , fe mit en bataille dans la plaine entre S. Denis,& Paris. M. de Turenne s'ct.nt avancé avec dix ou douze chevaux paflà au travers de la Chapelle , Se vit l'Infanterie de l'arriere-garde du Prince & quelques efeadrons qui march oient près du fauxbourg. On croyoit le Corps de l'armée ennemie beaucoup plus avancé vers S. Antoine & Charenton ; mais la nuit l'ayant arrête au cours de la Reine mère , elle ne put commencer fa marche qu'à la pointe du jour. Comme donc M. de Turenne eût vû l'arriere-garde , il fit promptement avancer quelques efeadrons de Cavalerie , Se commanda au relie de l'armée de fuivre. On les joignit vers le fauxbourg S. Martin } & comme leur infanterie filoit toujours, on chargea quatre ou cinq efeadrons de I'arrierc-

, xt MEMOIRES DU VICOMTE

An* garde que Poa rompit , & on prit beaucoup d'Officiers & de cavaliers pria*

(bnnicrs : on continua à les fuivre tout le long des fauxbourgs, jufqu'auprès. celui de S. Antoine. 11 y avoit une partie de leur avant-garde qui étoit déjà. versCharenton; mais ayant eu l'allarme , elle vint fe mettre en bataille auprès du fauxbourg S. Antoine où l'arricre-garde la joignit. M. le Prince» fit aufll tourner Ton canon ; & comme la Cavalerie de l'armée du Roi avançait y il en Ht tirer quelques volées contre elle qui attendoit que l'Infanterie arrivât, laquelle à caufe des grands dé h les qu'il y a autour de Paris, demeura un peu long-tems à venir , & donna le loifir à M. le Prince de faire retirer toutes fes troupes dans le fauxbourg , où il trouva toutes les rues qui avoient des barricades faites ; ce qui lui fut d'un grand avantage. Ces barrières, a'étoient dites à deflfein par les Pariliens , pour fe garantir des coureurs de l'armée de M. de Lorraine , pendant qu'il étoit à Ville-neuve S. Georges^ $1. le Prince lit mettre fen Infanterie derrière les murailles Ls plus avancées , Se les fit percer afin que les moufquetaires ptuTent tirer , & il fe mit en très bonne pollure.

Comme l'Infanterie de Parmée du Roi arriva, on avoit cru qu'il ferort meilleur d'attendre le canon ; mais la quantité de perfonm s de la Cour qui pre (T'oient, comme s'il n'y avoit qu'à avancer pour défaire entièrement les , ennemis, obligea M. de Turenne de commander un bon nombre a'Ii.ranterie des Gardes & d'autres Rcgjmens avec les Gendarmes & Chevaux-legcrs du; Roi, & d'autres Régimcns de Cavalerie, pour donner par deux rues uiHcrentes. On emporta les premiers retranehemens ; mais comme il failoit paflec un à un, & que l'on fe inettoie en confufion pour fuivre l'ennemi, on trouva, dans les mës plus larges un Corps de Cavalerie où M. le Prince fe trouva ,. & beaucoup de perfonnes de qualité , qui chargeant cette Cavalerie & Infenterie qui entra en défordre , les repoullâ fans refifiance jufqu'à l'entrée du fauxbourg. M. de S. Maigrin Lieutenant des Chevaux-legers de la garde y fut tué. On attaquoit auflî en même tems cette Infanterie de M. le Prince, pafTée derrière les murailles & dans les maifons : le combat fut fort opiniâtre , & on les emporta en beaucoup de lieux j mais ce fut après que le carjon fut arrive : on y prit même deux, cens hommes dans une maifon i mais les Corps des Régimens de l'ennemi demeurèrent toujours derrière les grandes traverfes du fauxbourg d'où ils avoient recliafte les nôtres. On leur prit à la main gauche une barricade que l'on garda , ou il y eut beaucoup de leurs foldats tués ; mais on ne put pas paner outre en aucun endroit,, toute riofautexie ayant été fort rebutée dans ces attaques. En effet , M ie

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Prince étant prclTé , trouva par hazard tin fauxbourg bien barricadé , fon An. 1 6 | 1. deflein ayant été d'aller paffer au pont de Charenton.

Comme on étoit l'un devant l'autre , le Corps de M. le Maréchal de îa Ferté arriva : on réfolut de faire encore une attaque générale , étant renforcé de ces troupes-là. Mais en ce tems la ville de Paris ayant par la follicitation de Mademoiselle , ouvert les portes à l'armée de M. le Prince , elle marcha par le milieu de la ville & s'en alla vers le fauxbourg S. Jacques. Le Roi étoit venu de S. Denis , & demeura fur une hauteur jufqu'à la nuit ; & comme on eut marché pour cette féconde attaque , on ne trouva plus de troupes dans ce fauxbourg : ce qui obligea l'armée à fe retirer avec le Roi à S. Denis.

Pendant que Parmée des Princes logeoit autour du fauxbourg S. Jacques , il arriva un grand «Jéfordre dans la Maifon de Ville de Paris. Le mauvais état des affaires des Princes leur fit preffLr l'armée d'Efpagne de partir de Flandre pour venir à leur fecours : elle partit d'auprès de Cambrai , & paffant entre S. Quentin & Ham , s'en vint à Chauni , où M. d*£lbeuf s'étant enfetmé avec huit cens chevaux , ils le prirent prifonnier de guerre , & en gardant des otages laifierent venir les cavaliers à pied , & prirent tous leurs équipages & chevaux. M. de Lorraine qui éioit demeuré fur la frontière de France depuis ce qui s'étoit pafTc à Ville-neuve S. Georges, marcha auffi-tôt par la Champagne pour joindre l'armée d'Efpagne , laquelle après la prife de Chauni s'en vint à Fifmes joindre M. de Lorraine.

La Cour étoit à S. Denis quand on apprit la marche de l'armée d'Efpagne , & on envoya en Normandie pour fçavoir fi le Roi feroit reçu à Rouen : mais le mauvais état de fes aflaires caufé par la marche de l'armée d'Efpagne , fit croire qu'il n'y auroit point de fùreté pour le Roi à Rouen. On avoit peu de jours auparavant parlé de traitter avec M. le Prince. M. de Turenne étoit d'avis que l'on fe relâchât dans beaucoup de chofçs , & que pourvu que l'autorité du Roi demeurât entière après l'accommodement , que l'on ne pourroit pas lui donner trop de chofes pour fortir d^ cette affaire : mais quoiqu'on fe relâchât , la marche des Efpagnols lui avoit ôté toute pente à s'accommoder. La Cour fe trouvoit dans une extrême peine; l'armée du Roi ne montoit pas à plus de huit mille hommes ; celle des Princes étoit de cinq mille à Paris , & celle des Efpagnols jointe aux Lorrains étoit de vingt mille. La Normandie ne vouloit point recevoir le

Roi. Le foir qu'on eut cette nouvelle M. de Turenne étoit au Camp , Se &am venu le lendemain à S. Denis , il apprit que la rcfolution avoit été

mij

xcij MEMOIRES DU VICOMTE prife de s*en aller avec la Cour vers la Bourgogne & vers Lyon , menant feulement deux mille hommes pour Pefcorter. II fçut cette nouvelle pas M. de Ruvigni , & lui dit auffi-tôt que tout étoit perdu fi on prenoit cette réfoluticn : il avoh allez de connoilfance des affaires de Flandre , pour fça Voir très- bien que le Roi en fe retirant par-delà Paris , donneroit occafion aux Efpagnols de s'avancer vers Soiflbns& Compiégne , qui n'eulfent pas réfifie après le départ de la Cour pour Lyon. II croyoit au contraire que fi le Roi fe rdolvoit à demeurer fur la rivière d'Oife , & que fon armée marchât vers Compiégne , toute l'armés d'Efpagne n'oferoit marcher à Paris , de peur de Iaiffer toute la Flandre dégarnie , & l'armée du Roi entre elle & eux j que s'ils envoyoient un fecours confidérablc à M. le Prince, Ieut armée en mt'rie tems Te retireroit en Flandre , & ne demeureroit pas au milieu de la France qu'avec un Corps beaucoup plus fort que l'armée du Roi. M. de Turenne croyoit donc qu'il n'y avoit pohit d'autre falut pour, l'Etat que de demeurer avec le Roi entre Paris & l'armée d'Efpagne. H avoit encore la penfée qu'à toute extrémité , le Roi avec un Corps d'armée étoi» bien mieux dans une de fes Places de la rivière de Somme , qu'en s'en allant vers Lyon , pour Iaiffer une conquête fùre aux Efpagnols depuis la Flandre jufqu'à Paris. On fçavoit aulïï la mauvaife volonté de la Normandie , & que l'étonnement étoit fi granJ par tout , qu'il y avoh peu de villes où on n'eût ouvert les portes aux ennemis: ce qui obligea M. de Turenne d'allée trouver M. le Cardinal qui donna tout aufii-tôt dans fon fens ; & allant voir la Reine qui n'a jamais trouvé de confcils trop hazardeux , on réfolut que la Cour iroit à Pontoife & que l'armée marcheroit en diligence à Conv» piégne. Auffi-tôt qu'elle y arriva , on apprit par les partis que l'ennemi ayant pris Chauni , marchoit à Fifmes , étant joint à M. de Lorraine. M. le Maréchal de la Ferté prit quelque Cavalerie , Se s'en alla versChauni que les ennemis abandonnèrent r n'étant pas un lieu à garder. Li s'en revint par SoùTons que Pon afliïra par des troupes que l'on y mit. Les Efpagnols étant à Fifmes , & la communication n'étant pas libre entre Paris & eux, ils virent que s'ils vouloient y aller , comme M. le Prince les en prcûoit fort , ils ne le pourroient faire qu'avec toute l'armée, à quoi ils ne pouvoient pas confentir : d'ailleurs ils ne pouvoient en envoyer un détachement confiJéra» We vers Paris , fans être rencontré par l'armée du Roi. Toutes ce* confidérations unies leur firent réfbudre à retourner en Flandre , & à Iaiffer ur* Corps de troupes à M. de Lorraine q ui demeura fur la frontière.. £n ce tems-là M. de T urémie ayant eu avis comme M. de Bouillon , qui

DE TURENNE, LIVRE II. xcîij jfctoit à Pontoife avec la Cour, étoit fort malade , s'y en alla en diligence : il ~"~ ~~~~ y arriva le huitième jour de fa maladie , laquelle alla toujours en empirant : An. i£j un tranfport au cerveau l'empccha de parler pendant les derniers jours ; mais il conferva toujours beaucoup de connoilfancc. Il fut fort aife de voie M. de Turenne , qui , outre l'étroite amitié qui étoit entre eux , faifoit une double perte , vû la pofture en laquelle M. de Bouillon étoit à la Cour. En ces derniers tems il s ctoit fait encore plus particulièrement connoître pour être très-capable des grandes affaires ; 8c fi on peut le dire , avoir pris une manière d'agir bien au-dertus de tous les autres ; M. le Cardinal Mazajin ayant une particulière confiance en lui ; & comme le Mimftre avoir un grand crédit fur l'efprit du Roi 8c de la Reine , ce n'étoit que par fon moyen que l'on pouvoit fe rendre confidérable à la Cour. M. de Bouillon vécut ju (qu'au quatorzième de fa maladie , & mourut laiflant un extrême dcplaifir à tous ceux qui aimoient le bien de l'Etat. M. de Turenne en fuc touche très-fenûblement, l'ayant toujours aimé, & ayant été aimç de lui très-parfaitement.

Dans le tems que M. de Turenne étoit à Pontoife , on apprit que l'armée d'Efpagne s'étoit retirée, 8c que M. de Lorraine ctoit demeuré avec le renfort que les Efpagnols lui avoient lailTé. Comme il y avoit toujours quelque négociation de la Cour avec les Princes & avec le Parlement , on fit connoître que fi M. le Cardinal Mazarin s'eloignoit, que toutes chofes fe rac- .commoder oient. En faifant propofer cela de la part des Princes , on tailloir entendre qu'il pourroit revenir un jour , 8c que ce n'étoit feulement que pour montrer au public que l'on n'avoir jamais voulu s'accommoder fans que le Miniftre fortit de France ; puifque fon retour à la Cour ctoit le prétexte de la guerre. M. de Turenne à qui il en parla fort confidemment, ne le dilfiiada point de la penfée qu'il avoit d'aller à Sedan ; mais il lui confeilla toujours de dire que c'étoit pour en revenir. M. de Turenne ne vouloir point être dans un intérêt que l'on auroit afFoibli en le défavouant. Il fçavoit bien d'ailleurs que beaucoup de gens fe ferviroient de la diflîmulation dont la Cour 8c M. le Cardinal voudroient qu'on usât , en di fane qu'il ne reviendroit point, pour travailler plus ouvertement à empêcher tout de bon qu'il ne revint : 8c hors le Roi 8c la Reine qui défiroient Cm retour , il y en avoit fort peu dans la Cour qui ne travaillaient de bon cœur à l'empêcher.

M. le Cardinal partit de Pontoife, les chofes étant difpofces de la façon jque j'ai dit , M. de Turenne & M. le Tcllier s'en allèrent avec lui jufqu'oil

xciv MEMOIRES DV VICOMTE

étoit l'armée, oû il prit quelque efeorte pour s'en aller vers Sedan. M. le An. 1651. Tellier retourna à ta Cour , & M. de Turennc demeura à l'armée qui s'avança enfuitc vers Dammartin , pour le mettre entre Paris & l'armée de M. de Lorraine ; lequel en l'abfence de M. le Cardinal , commença à négocier à la Cour. Quoiqu'elle ne s'y fiât pas entièrement , elle ne lairta pas d'écouter fes proposions j & comme il falloit que l'armée ne s'éloignât pas urop de Pontoife , ou étoit ta Cour , à eau le de l'armée des Princes qui étoit â Paris , clic ne marcha pas vers ta Champagne , pour pouiler M, de Lorraine hors du Royaume, à ta faveur des villes que l'on avoir pour foi : mais M le Prince ayant envoyé de la Cavalerie pour faire lever le lïége de Monrond on fit partir huit efeadrons de l'armée du Roi pour aller trouver M. de Palluau qui étoit devant Monrond.

Cependant M. de Lorraine qui avoit promis aux Efpagnols de fe joindre à l'armée des Princes qui ctoit â Paris , faifoit traiter avec la Cour , afin qu'on ne fit point attention aux mouvemens de fon armée. Quoique celle du Roi l'obfervât , néanmoins les aflurances qu'il donnoit d'un accommodement prompt , failoient qu'on n'agilïbit pas avec tant de méfiance ; de Carte qu'il partit des environs de Chàlons , & marcha en diligence par la Bric, pour gagner la rivière de Seine entre Corbeil & Paris. L'armée du Roi palta la Marne à Lagni ; & quoique beaucoup inférieure à celle de M. de Lorraine, on vouloit s'oppofer à fon partage vers Paris. M. deTurenne voulut marcher le lendemain du partage de ta Marne , dans ta penfée que M. de Lorraine s'avancoit fans en avoir de certitude : mais comme on le relâche quelquefois , on féjourna ce jour-là , & le lendemain de bon matin on trouva M. de Lorraine tout proche de Brie-Comte-Robert. Si on eût marché le jour précédent , on l'auroit devancé ; mais les avant-gardes s'étant trouvées les unes près des autres vers Brie-Comte-Robert , il fe hâta de gagner le porte de Ville-neuve, où il avoit dertein de fe mettre afin d'avoir communication avec Paris.

M. de Turenne qui étoit à l'avant-garde , après avoir un peu attendu M. le Maréchal delaFerté, fut d'avis de marcher promptement pour arriver au porte de Ville-neuve- Saint-Georges avant M. de Lorraine. En effet on y marcha avec tant de diligence, que l'on arriva en même tems que fon armée : mais comme il avoit un ruîrteau à pafler, & qu'il vit quelques efeadrons de l'armée du Roi fur la hauteur de Ville-neuve , il demeura de l'autre côté , Bc toute l'armée du Roi arriva le foir au Camp de Villc-neuve- Saint- Georges. On fçut dans le village qu'il y avoit des bateaux qui

&E TV RENNE, LIVRE II. xcv

defcendoient vers Par» ; & comme il étoit d'une conféquence extrême ^tf. i&}x+ d'en avoir ou pour Lire uu pont , ou pour palier avec des troupes au-delà de L'eau , M. de Turenne envoya le long de l'eau & les fit remonter avec une peine extrême vis-à-vis de Ville-neuve S. Georges. M. le Prince s'avança à Charenton , croyant que M. de Lorraine étoit arrivé à Ville-neuve S. Georges , fui van t qu'il lui avoit mandé le matin en partant de for» Camp i ayant envoyé trois ou quatre de fes gens qui vinrent fe jetter dan» l'armée du Roi, croyant que c'étoît celle de M. de Lorraine, il reprit toute la nuit un autre chemin , & joignit avec fes troupes M. de Lorraine vis-à-vis d'Ablon. M. de Turenne & M. le Maréchal de la Fcrté n'ayant pi empêcher cette jondion , réfolurent d'attendre dans le Camp de Ville-neuneuve , le parti que les ennemis prendroient , s'étant auurcs des batteaux ,. & efpérant qu'en quelque lieu que l'ennemi fe mît , ayant un Pont fut k rivière , ils trouveroient toujours quelque expédient de fe mettre en bonne pofture. La chofe n'étoit pas fans grande difficulté : mais comme or* étoit fi près de l'ennemi , il n'y avoit rien de moins fur que de fonger à une retrait:. Comme M. le Prince 8c M. de Lorraine fe furent joints , ils marchèrent pour prendre le même chemin qu'avoit fait M. de Turenne,. quand ii avoit obligé M. de Lorraine à traitter. On croyoit ce jour-là qu'il» attaqueroic nt le Camp comme on l'avoit cru le jour de leur jondion. L'armee du Roi n'avoit que vingt huit efeadrons & cinq mille hommes de pied : les ennemis avoient quatre-vingt Efeadrons & huit mille fantaffins. Au lieu d'attaquer, ils vinrent fe retrancher à une portée de canon du côté de la plaine , & fongerent à affamer l'armée du Roi & à empêcher le» Courages , ayant laine dans Ablon cent cinquante moufquetaires pour empêcher la communication de la rivière. Ils croyoient qu'en venant fe loger fi près avec l'année , on n'entreprendroh pas de fortir du Camp ni de le* attaquer. Comme on ne pouvoit pas demeurer dans le Camp fans avoir larivière libre , on réfolut d'aller prendre ces- cent cinquante moufquetaires.. L'on partit la nuit , & à la pointe du jour le Château fe trouva pris avanc que l'armée des Princes pût être en bataille. Si elle étoit demeurée à font premier porte entre Ville-neuve & Corbeil, ii eft certain qu'au bout de quatre jours il auroit fallu que l'armée du Roi fe retirât en grande confu— fion vers Lagni , ne pouvant avoir de pain de munition que par la commodité de la rivière.

Apres que le pont de batteaux fut fait , on travailla encore à un autre •tant impoflïHe que les fourageurs fe ferviflent d'un feul pont : & comme

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