DES GUERRES CIVILES EN FRANCE
LE Duc d'Yorck étoit en France auprès delà Reine fa mère , en \6%%. An. 16 j lorfque le retour du Cardinal Mazarin ayant rendu la Cour irréconciliable avec les ennemis de ce Miniftre j ce Prince jugeant que la guerre alloh fe rallumer avec beaucoup de violence , & ayant une extrême paffion de fe rendre capable de fervir un jour utilement le Roi fon frère , il réfolut s'il pouvoh obtenir fa permiffion & celle de la Reine , de faire la Campagne en qualité de volontaire dans l'armée du Roi de France. Le Chevalier Berkeley fut le feul qui ne s'oppofa point à ce deiïein à la première propofuion qui en fut faite j mais à force d'infifler , on y confentit. Cependant il reftoit une difficulté bien plus difficile à vaincre que la première ; rien n'étoh fi rare que l'argent : la Cour de France étoit alors à Angers , & dans une fort grande néceffité ; tellement que fans le fecours de trois cens piftoles que lui prêta un Gentilhomme Gafcon , nommé Gautier , qui avoit fervi en Angleterre , il lui auroit été impoffible de fe mettre en Campagne.
Avec cette petite fomme on travailla à fon équipage : le Roi fon frère lui donna un attelage de fix chevaux , que le Lord Crofts avoit amené de Pologne : ils étoient trop petits pour le caroffe , & fervirent à monter deux ou trois valets de pied & autant de palfreniers : on loua deux mulets pour porter jufqu'à l'armée un lit de Camp & le petit bagage. Le Duc ne devoit être accompagné que du Chevalier Berkeley & du Colonel Werden ;
[7 MEMOIRES
An. 1 6 f i. Se il n'avoît pas un feul cheval de main , pour pouvoir en changer en cas
, de nécefiuc. Ce peu de préparatifs fe Tirent aifément avec le fecret qu'il
falloit pour ne point être arrêté , comme il en auroit couru rifque , fi fon defïein d'aller à Parmée du Roi avoit été découvert j outre qu'il ne pouvoit pas avec bienfeanre prendre congé du Duc d'Orléans fon oncle , pour aller fervir dans le parti contraire au fien. Pour éviter cet inconvénient, ce Prince alla avec le Roi fon frère à S. Germain en l.aye , fous prétexte de chaire ; & après y avoir relié deux ou trois jours , il fe mit en chemin le * vingt- un d'Avril , pour aller joindre l'armée.
II pafla au travers du Fauxbourg S. Antoine , & ne put aller la première nuit plus loin que Charenton. Le jour fuivant il alla à Corbcfl. En arrivant au Fauxbourg , il y trouva quelques Compagnies du Régiment aux Gardes aufquelles les habitans de la Ville avoient fermé les portes. Le Duc d'Yorck étant fort incertain d'y être reçu lui-même , hazarda de s'y préfenter : on lui fit beaucoup de difficultés ; mais à force de bonnes paroles , on lui permit d'entrer à pied , à condition qu'il bifieroit fes chevaux dans le Fauxbourg. Enfuite ayant repréfenté aux Magiilrats les dangers aufqueis ils s'expofoient , en continuant de réfuter l'entrée aux troupes du Roi , ils fe lait ferent à la fin perfuader , quoiqu'il fût confiant que s'ils enflent perfifte , la Cour qui étoit alors arrivée à Melun , auroit eu bien de la peine à s'emparer de la Place , tant à caufe de fa forte fituation , que du voifinage de Paris ; 8c fi le Roi par cette avanture imprévue ne s'en étoit rendu le maître , fes affaires en auroient beaucoup fouflèrt ; au lieu que ce pofte lui fut dans la fuite d'une très-grande utilité en plufîeurs occafions. * Aufil-tôt que la Cour fut informée que fes troupes étoient entrées dans Corbeil , elle quitta Melun pour s'y rendre : le Duc d'Yorcx y étoit relié pour Tattendre , & fon arrivée lui procura un petit fecours d'argent dont il avoit grand befoin , n'ayant pas en arrivant dans cette Ville vingt piftolesde refle. Son équipage fut augmenté d'un cheval & de deux mulets. U partit le même foir pour Châtres avec plufîeurs Volontaires de la Cour qui Paccompagnoient , & il y trouva l'armée , qui n'étoit arrivée que peu d'heures avant lui. Avant que de commencer la relation de cette Campagne 6c de celles qui la fuivirent , il efl néceffaire de reprendre d'un peu plus haut , pour expliquer l'état des an* aires en France.
La Cour étoit réduite au commencement de cette année aux dernières extrémités : le nombre des Sujets fidèles à leur Roi étoit petit j ceux même qui par leur intérêt dévoient eue le plus attachés au faim de l'Etat , étoient
DU DUC D'YORC K > LIVRE I. v
les principaux inftrumens des troubles qui le déchiroient , fous le prétexte An. i fpécieux , qui a été dans tous les teins celui des rebellions , d'éloigner de là perfonne du Roi les mauvais Confeillers. Pour rendre cette plainte plu» plaufible , on déclainoh principalement contre le Minillre en criant qu'il étoit honteux à la France de fe Iaiffer gouverner par un Etranger , pendant que tant de Princes du Sang étoient & plus propres & plus capables que le Cardinal de foutenir le Miniflere. Ces Princes étoient à la tête des mécontens , Tun is de la plupart des Seigneurs & des peribnnes les plus qualifiées du Royaume : les Vilies les plus confidérables & la plupart des Parlemen» s'étoient déclarés pour eux ; & quoique le Duc de Longueville n'eut pa» pris ouvertement aucun parti , on fçavoit bien qu'il panchoh avec toute la Normandie du coté de celui des Princes , & qu'il n'afTedoit la neutralité que pour fe ranger fans péril du côte des plus forts : quelques propofition» qu'on lui pût faire de la part du Roi, il trouva toujours des exeufes pour les éluder , & pour fe difpenfer de le recevoir dans Rouen , lorfquc le» Villes les plus conGdérables ne vouloient lui ouvrir leurs portes , & que les plus petites , comme Corbeil , fuivoient le même exemple, tant le poifon étoit universellement répandu dans le Royaume,
Les Efpagnols toujours attentifs à profiter des défordres de la France , ne négligeoient rien pour les fomenter dans l'efperance de regagner en peu de tems les Places qu'elle leur avoit prifes , & qui lui avoient coûté tant d'années , tant de travaux , de fang & d'argent : il y a même beaucoup d'apparence qu'ils avoient de plus valles deffeins , Se qu'ils fe flattoient d'accabler entièrement cette Monarchie , ou au moins de l'affaiblir à un point qu'elle ne feroit pas capable de les attaquer de Iong-tems : mais ils prirent de faufTes mefures , & leurs précautions- toujours outrées firent échouer tous leurs projets. Outre l'argent & les promefles magnifiques qu'ils repandoient parmi les Chefs des mécontens , ils envoyèrent de Flandre pour fortifier l'armée des Princes , des troupes fous, le commandement du Duc de Nemours, qui étoit allé exprès' à Bruxelles pour demander du fecourv Plies entrèrent en France au commencement du Printems , au nombre d*environ fept mille hommes , Cavalerie & Infanterie , Se pafT.rent la Seine à Mantes , dont ie Duc de Sulli étoit Gouverneur , & qui auroit pû s'il eût voulu , leur refufer partage , Se retarder beaucoup leur jondion avec l'armée des Princes afTemblée aux environs de Montargis. Depuis cette jonclion Se la prife d'Angers par les troupes du Roi , il ne fe paflk rien de confidéiabk jufciu'à l'affaire de Bleûieau, excepté que M» de Tmenne , ^ue
vj MEMOIRES
An. i<Jîi. ces Mémoires regardent particulièrement , prévint le deflein que les ennemis avoient de fe rendre maîtres de Gerg au : iis s'étoient déjà failis d'un bout du pont , & n'auroient point tardé à s'emparer de ia Place , qui n'avoit pour toute défenfe qu'une porte & un fort petit nombre de foidats , fi M. de Turenne n'y étoit arrivé fortuitement avec alTez de troupes pour en pécher l'exécution de ce projet , dont le fucecs kur auroit été fort avantageux. Ils furent obliges de fe retirer avec quelque perte , dont la plus confidérable fut celle de M. Sirot , Lieutenant Général , un de leurs meilleurs Officiers.
La Cour alla enfuite à Gien , où l'armée pafla la Loire , & prit des quartiers à l'entour de Blefneau. Celle des Princes s'avança à Lorris. Ce fut dans cet intervalle que le Prince de Condé partit fecretement de Guienne , où fes affaires étoient en mauvais état , pour venir à Paris , où fa préfence étoit plus néet-'flairc. Il ne fut accompagné dans ce dangereux voyage que de quatre ou cinq perfonnes : à peine y fut-il arrivé qu'il fut obligé de partir pour fe mettre à la tête de l'armée des Princes ; & ayant été informé de l'état où étoient les troupes du Roi , il réfolut de les attaquer dans leurs quartiers , qu'ils avoient été obliges d'étendre au large pour la commodité des fourages. M. de Turenne avoit les fiens à Briare -, Se ceux du Maréchal d'Hocquincourt étoient à Blefneau. Ce dernier ayant eu avis que l'armée des Princes venoit à lui , ordonna à fes troupes , en cas d'allarme , de marcher au rendez-vous qu'il leur avoit marqué entre les quartiers de M. de Turenne & les fiens : il envoya en meme-tems des gardes avancées vers les ennemis , & pofla des dragons dans un partage , par où , fuivant toute apparence , ils dévoient venir. M. de Turenne ayant auflî été informé de leur dertein , alla lui-même trouver M. d'Hocquincourt , qui étoit le plus expofé , pour l'en avertir.
Les dragons fur lefquels on s'étoit repofé , & qu'on crut pouvoir arrêter l'ennemi au partage , le foûtinrent mal ; foit par lâcheté ou par trahifon , ils ne furent pas plutôt attaqués qu'ils abandonnèrent le porte. M. le Prince pourfuivant fon avantage , tomba fur le quartier de M. d'Hocquincourt , qui ne réfifta pas long-tcms , & fut forcé , mais avec aflez peu de perte de part & d'autre. Les troupes battues fe fauverent à la faveur de la nuit, perdirent tous leurs bagages j & leur terreur fut fi grande , qu'elles oublièrent le rendez-vous qu'on leur avoit donné : la nuit empêcha les ennemis de Jes pourfuivre j mais ils comptoient de battre dès qu'il feroit jour M. de "Turenne, qu'ils feavoiem Ctre pres d'eux , s'h ne fe retiroit pas. Le Royau-
VV DUC D' Y 0 RC K , LIVRE 1. vii .
me entier auroit été dans un périt extrême , fi cette petite armée eût été An. i 6 j z, mife en déroute : le Roi pouvoit difficilement éviter de tomber avec toute fa Cour entre les mains des- Princes ; & tout étoh à craindre dans un tems où l'ambition de quelques Grands ne connoifloit point de bornes.
Aufli-tôt que M. de Turenne fut averti de rapproche des ennemis , il fortit de fes quartiers , marcha au rendez-vous , envoyant en même-tems de petits partis , qui ne tardèrent pas de l'informer que les quartiers de M. d'Hocquincourt avoient été forces. La nuit fut G obfcure , qu'il ne put pas bien connohre le porte qu'il avoit pris. II étoit dangereux d'avancer , les ennemis étant fi près ; & la retraite n'étoit pas moins hazardeufe , parcequ'il ne connoilToit pas aflez le pays : il craignoit d'intimider fes troupes , & de les mettre en défordre : il prit le parti de relier où il étoit } dans l'efperance de donner par là à fes troupes difpcrfées le tems de le rejoindre. A la pointe du jour , en découvrant les ennemis , il remarqua avec bien de la joye qu'il pouvoit occuper un porte très-avantage ux , où ils ne pouvoient le venir attaquer qu'en partant un défilé fort étroit.
Il mit derrière ce détilé fa petite armée en bataille , ayant un bois d'un côté , & un g' and étang de l'autre. Quelques Officiers lui propoferent de pofier le long du bois des petits partis d'Infanterie , pour mieux défendre les partages. Il ne fuivit point cet avis j pareeque , comme il le dit depuis au Duc d'Yorck , l'Infanterie des ennemis étant de moitié plus nombreufe que la fienne , ils n'auroient pas eu beaucoup de peine à la charter du bois , ce qui I'auroit obligé d'aller la fecourir , Se l'aurait fi fort engagé qu'il n'auroit pû éviter la défaite entière de fes troupes. II jugea plus à propos de laiflèr le boh dégarni , s'éloigna de plus de la portée du moufquet entre le bois & le défilé j & dans cette fituation attendit l'ennemi , qui lui voyant prendre ce fi juftesmefures , n'ofa point l'attaquer. On demeura départ & d'autre en bataille , fe contentant de s'obferver cV de fe canon ner , jufqu'à ce que M. de Turenne feignant de fe retirer , l'ennemi crut trouver l'occafion de le charger , & marcha en bataille au défilé. Quinze ou vingt efeadrons l'avoient déjà parte , quand M. de Turenne faisant volte face, marcha à eux , & les obligea de fe retirer avec d'autant plus de défordre & de précipitation , qu'ils n'avoient point d'autre parti à prendre pour éviter d'être entièrement tailles en pièces ; 6c comme le gros de leur armée s'étoit avancé auprès du défile , l'armée du Roi reprenant fon premier polie tit avec fon can. n une terrible exécution fur les ennemis, qui étoient en fouie l'un deflus l'autre ; cette canonade dura tout ie relie du jour.
vîij MEMOIRES
>Vn itfja Les troupes du Maréchal d'Hocquincourt arrivèrent enfin fur le foir , 6c joignirent M. de Turenne , qui étoit encore en prcfcnce des ennemis , & la partie ne fut plus fi inégale. On ne fçait point qui fe retira le premier ; quoiqu'il en foit , M. de Turenne dans cette aâion importante fauva par fa conduite & par fa fermeté l'Etat , qui n'avoit point de reflburce fi cette ar- Biée eût été défaite , & qui au moins auroit foufferi des fecoufles dont il fe feroit difficilement relevé.
Apres ce combat, le Prince de Condé quitta l'armée pour aller à Paris» où il fut reçu avec de grands applaudifiemens , fon parti exagérant fes avantages fort au-delà de ce qui en étoiL Son abfence préjudicia beaucoup aux intérêts de la caballe j il ne relia perfonne pour commander l'armée en chef ; M. de Tavannes ne commandoh que les troupes de M. le Prince , M. de Valon celles du Duc d'Orléans , & M. de Clinchamps les Efpagnols : quoiqu'ils eufient tous trois également du courage & de la capacité , aucun d'eux n'avoit aûez de tête pour conduire une armée j & il arriva ce qui arrive toujours lorf qu'on ne reconnoît point- un Chef auquel toutes les troupes obéïu*ent i quoique l'intérêt fut commun , les vûës étoient différentes , & la jaloufie gâtoit tout. M. de Turenne étoit trop habile pour ne pas profiter de cette méfintelligence : quoique les armées ne fuirent point à une grande diflance l'une de l'autre , il fçut amufer les ennemis , & régler fes mouvemens fi à propos , que faifant de grandes marches de concert avec la Cour , il fe glifia adroitement entr'eux & Paris ; & quoiqu'il eût un grand tour à faire , fa diligence fut telle qu'il arriva à Châtres le vingt-quatrième Avril que les ennemis n'etoient qu'à Etampes. La Cour alors pouvoir aller à Paris , comme H avoit été réfolu j les perfonnes le» plus confidcrables du parti du Roi dans cette Ville ,& même le Cardinal de Retz , étoient de cet avis ; mais foit que la Cour manquât de réfolution, foit que les artifices des ennemis du Cardinal , qui vouloient l'effrayer , prévalufient , elle relia à Melun , & vint à Corbeil à peu près au même tems que M, de Turenne arriva à Châtres avec l'armée , où le Duc d'Yorcfc le joignit.
Quelques jours fe pafierent fans qu'il arrivât rien d'important : les partis qu'on envoyoh vers Etampes amenoient fouvent des chevaux qu'ils eule« voient au fourage.ôc des prifonniers.qui rapportèrent que toute l'armée ennemie étoit en quartier dans la Ville & dans le Fauxbourg. Mademoiselle envoya un Trompette à M. de Turenne , lui demander un pafteport pour aller à Paris ; elle venoit d'Orléans , que fit prifeace & fon crédit avoient
DU DVCVYORCK, LIVRE 7. «
fut déclarer pour les Princes ,& ne pouvoit retourner à Part» fans pafler £^ i6ftm au travers des deux armées. M. de Turenne fit quelque difficulté de lui ' * accorder le pafleport fans la permiflîon de la Cour, où il dépêcha un Exprès: mais avant fon retour, ayant confideré qu'il pouvoit tirer quelque avantage de la demande que cette Princefle lui faifoit , & fçachant le jour qu'elle devoh arriver à Etampes , il lui envoya le pafleport. On fçut par des partis que les ennemis n'avoient point été au fourage depuis deux ou trois jours , d'où M. de Turenne conjectura qu'elle devoit voir l'armée en Bataille ce jour-là , qui étoit le troiiième de Mai ; que le lendemain elle partiroit pour Paris j que les ennemis n'allant au fourage que le quatrième, ils feroient obligés d'en faire un grand, après l'avoir différé fi long-tems j que comme la plupart des Officiers Généraux ne manqueraient point d'accompagner Mademoifelle une partie du chemin , ce fourage fe feroit fans beaucoup de précautions. Toutes ces circonftances ayant été bien conG Jetées , il réfolut avec M. d'Hocquincourt de marcher toute la nuit avec l'armée : on ne laifla dans Châtres que cent chevaux & un Régiment d'Inlanterie pour garder la ville fie le bagage. En une heure de tems toute l'armée fut en mouvement : on commença à marcher à huit heures du foie avec un grand filence & beaucoup d'ordre : le deffèin étoit de fe pofler entre l'armée ennemie 8c Orléans , pour couper les fourageurs qu'on crut \ trouver en campagne de ce côté-là.
On pafla tous les défilés avant le lever du foleil » M. (THocquincourt menoit Pavant-garde , étant fon tour. Il fallut faire un petit circuit pour fe mettre entre Etampes & Orléans ; & l'armée y étant arrivée , commençoic à fe mettre en bataille , lorfque des coureurs qui avoient été envoyés à la découverte , rapportèrent que les ennemis , au lieu d'être au fourage , avoient à une lieue de-Ià leur armée en bataille , dans une plaine au-deflus d'Etampes. On prit auffi-tôt le parti de marcher à eux , dans la refolution de les combattre ; mais dès qu'ils apperçurent fur la hauteur l'armée du Roi, dont la marche leuravoit été jufques-là inconnue , Us commencèrent à fé retirer dans la ville : on fit avancer la Cavalerie au grand trot , dans l'efperance de charger leur arricre-garde avant qu'elle pût être à couvert ; & l'Infanterie & le canon eurent ordre de fuivre avec toute la diligence poffible.
Les ennemis au lieu d'aller ce jour-là au fourage , comme on Pavoït jugé , firent fortir leur armée pour la faire voir en bataille à Mademoifelle, gui devoit partir le matin, Quand leurs Généraux apperçurent Parméc dp;
MEMOIRES
An. i6fx > ^ ^eman^erem *°n > dlc répondit , qu'ils euflent i fuirre les ordres de M. le Duc d'Orléans & du Prince de Condé , & fe mit auflltôt en chemin. Ils firent rentrer l'armée dans la ville avec tant de diligence,, qu'avant que M. de Turenne & M. d'Hocquincourt eurent gagné la hauteur au-delfiu de la ville , les ennemis étoient en fûreté. Cette retraite précipitée fit prendre une nouvelle rcfolution d'attaquer les fauxbourgs : on envoya ordre à l'Infanterie de s'y difpofer en marchant , & de faire fes détachement
E Lampes «ft fituée dans un fond ; une petite rivière coule le long de fes murailles , & va tomber dans la Sebe à Corbeii ; le côté de la Ville & du fauxbourg qui efl fur la droite en venant de Châtres , efl commandé par nne petite hauteur , dont toute la plaine fe peut découvrir du haut d'une tour fonde des plus élevées qui fe voyent ; les murailles font flanquées de petites tours , qui ne font point à l'épreuve du canon ; elles ne font entourées que d'un foflê fec du côté de Châtres j le fauxbourg vers Orléans efl environné de la rivière 6c d'un rui fléau qui fe joignent à la porte d'Orléans , par laquelle feule la ville peut avoir communication avec ce faux- Bourg. Les ennemis y avoient neuf Régimens d'Infanterie , entr'autres ceux de Condé , de Conti 6c de Bourgogne ; les troupes auxiliaires des Pays-bas ; fçavoir , Berlo , Pleur , Vange , la Motte , Pelnitz , &c. & environ cinq cens chevaux. Ils s'y étoient retranchés à la faveur du ruifleau, qui couvroit tout un côté , à la réferve d'un petit efpace près de la porte „ où ils avoient élevé une bonne ligne.
L'Infanterie de l'armée du Roi attaqua les ennemis en arrivant ; elle attendit à peine le canon , dont on tira deux ou trois coups contre les retranchemens , plutôt pour faire connoître qu'il étoh arrivé , que pour l'exécution qu'on en pouvoh attendre. L'Infanterie de M. d'Hocquincourt , qui avoit la droite , fit fon attaque du côté du ruilîeau : elle marcha jufqu'au bord , efluyant le feu des ennemis ; mais des Officiers l'ayant" fondé avec leurs piques , & trouvé plus profond qu'on n'avoit crû , on fe retira en bon ordre , & on marcha un peu plus haut vers un moulin.
M. de Turenne lit attaquer par M. de Gadagne , Lieutenant Colonel du Régiment de la Marine , près de la ville à la gauche , qui n'étant défendue que d'une ligne , fut emportée fens beaucoup de réfiftance. H n'y eut que cet endroit qui fut mal défendu , quoiqu'il fût le plus de conféquence; car étant pris , il n'y avoit plus de communication entre la ville & le fauxbourg. On fit immédiatement après des barricades au travers de la rue , vis-à-v»
DU DUC VYORCK. LIVRE lît zj
{a porte : M. de Turenne fit entrer par là toute Ton Infanterie , qui fit des Aw. 1 6 J 1« partage* à la Cavalerie , à la tête de laquelle entra le Maréchal d'Hocquiacourt ; mais il étoit venu avec tant de précipitation , qu'il oublia de donnée fes ordres au relie de fon aoe fur ce qu'elle avoit à faire , tellement qu'elle fuivoit toute entière dans le fauxbourg , fi M. de Turenne s'en étant ap~ perçû , ne fût allé les arrêter tous , à la rcfer?e de deux ou trois des premiers efeadrons qui étoient déjà entrés. II leur ordonna d'aller occuper la hauteur où fa Cavalerie étoit portée ; pareequ'ii en avoit dans le fauxbourg plus que fuffifamment pour foûtenir l'Infanterie j & s'il y en étoit entré un plus grand nombre , les ennemis qui étoient dans la ville en auraient pâ prendre avantage , en fortant par l'autre porte , & tomber fur la Cavalerie qui étoit dehors ; car fans compter ce qu'ils avoient de troupes dans le fauxbourg , ils avoient dans la ville autant de Cavalerie & d'Infanterie qu'il y en avoit dans l'armée du Roi.
Cependant le Régiment de Picardie avec le refle de l'Infanterie de M. d'Hocquincourt , paffa le ruiffeau au moulin , attaqua les ennemis vigoureufement , qui fe défendirent de même ; & après avoir été forcés , firent ferme de muraille en muraille , & de porte en porte. D'un autre côté , l'Infanterie de M. de Turenne ayant achevé fa traverfc contre la Ville , tourna à droite , & attaqua en flanc le Régiment de Bourgogne , qui defendoit la ligne ; mais quoique l'attaque fût des plus violentes , & que le canon les défolàt , ils difputerent opiniâtrement toutes les murailles qui fervoient de clôtures aux jardins , dont les derrières aboutiffoient à la ligne : ils y avoient fait des ouvertures pour paffer lix hommes de front , en marchant le long de cette ligne. Ce fut là où leur réfiflance fut fi vigoureufe , qu'ils chalTerent les attaquans des murailles qu'ils avoient gagnces,les repouflerent fi loin & les mirent dans un fi grand défordre , que fans le Régiment de Turenne qui arrêta leur impétuofité , & donna le tems aux autres de fe rallier , on couroit rifque de perdre tout l'avantage qu'on venoh de gagner ; mais l'effort des ennemis ayant été foûtenu , on les pouffa derechef de muraille en muraille , jufqu'à la dernière , où reprenant vigueur , ils repoufferent une féconde fois les attaquans dans un enclos voifin , & en firent un grand carnage.
On les avoit pourfuîvi la dernière fois avec trop d'ardeur & fi peu d'ordre , que les Cavaliers & les Fantaflins étoient pefle-mefle. Les ennemis ne pouffèrent pas plus loin leur avantage } ils fe contentèrent d'avoir conformé leur dernière muraille , pendant que les attaquans fe rallièrent à l'a-
bij
xij MEMOIRES
An. i 6 j i. ^rt de ce^c I1" t10*1 'a P'u$ proche i de forte qu'il relia un enclos entre deux : on fe contenta pour un tenu de faire grand feu de part 8c d'autre. Le Duc d'YorcK qui étoit préTent à cette chaude attaque , y vit un Officier des ennemis , nommé Dumont , qui étoit Major de Condé , entreprendre une adion capable d'arrêter le cours de cette victoire , s'il eût été foûtenu : il fortit de Ton rang la pique à la main ; & «'avançant vingt pas , qui étoit la largeur de l'enclos , il s'expofa à tout le feu des attaquans ; mais n'étant fuivi de perfonne , U fut contraint de fe retirer. II fit jufqu'à trois fois cette dangereufe manœuvre , fans recevoir la moindre bielTure ; elle donna de l'émulation aux troupes du Roi. Il étoit dangereux d'aller droit à la brèche ou à l'ouverture , qui étoit défendue par tant de braves gens. Un Officier dont on a oublié le nom , fortit de l'ouverture de la muraille que les attaquans occupoient i & à la vue des ennemis s'avança jufques contre celle qu'ils défendoient : il fut fuivi d'autant des fiens qui purent fe mettre à couvert du feu. L'enclos , comme il a déjà été remarqué , étoit étroit , & il n'y avoit plus qu'une muraille entre les deux partis : il fe fit là une manière de combat finguliere ; la muraille étant bâtie de grofles pierres , on fe les rouloit les uns fur les autres ; & elle commençoh à diminuer confidérablcment , lorfque les troupes du Roi ayant reconnu une petite hauteur d'où on pouvoir battre les ennemis à revers , on tira fur eux fi à propos , que fe voyant attaqués en flanc & de front , & la place n'étant pastenable , ils abandonnèrent leur dernière muraille , & fe retirèrent dans une Eglife voifine , où le Régiment de Picardie avoit auflî pouffé ceux qu'il avoit attaqués ; ils ne pouvoient pas s'y défendre, & demandèrent quartier , qui leur fut accordé. Leur Cavalerie palTu le ruiflfeau , & fe fauva après avoir perdu le Baron de Briole qui la commandoit , & le Comte de Furllembcrg , qui furent tués.
Pendant qu'on combuttoit dans le fauxbourg , les ennemis qui ctoient dans la Ville firent quelques forties pour forcer la barricade , & pouffèrent fi vivement les troupes du Roi , que fi M. de Turenne ne s'étoit avancé lui-même pour les foùicnir avec un efeadron de fa Cavalerie jufqu'à la portée du piftolct de ta Ville , la barricade couroit grand rifque d'être emportée. Tout dépendoit de ce polie , dont la perte auroit entraîné la défaite entière des troupes qui ctoient actuellement aux mains dans le fauxbourg ; mais le fecours que M. de Turenne donna fi à propos , les munitions qu'il fit difiribuer , & la fermeté de M. de Gadagne , rendirent inutiles L-s eflbrw des ennemis, qui firent encore deux autres forties, où ils furent xepoulTcs avec perte.
DU DU C D'YORCK, LI VRE 1. xîij Des neuf Régimens d'Infanterie que les ennemis avoient dans ce faux- ~ ^
bourg , à peine fe fauva-t'il un homme : il y en eut neuf cens de tués , Se N* 1 ^ *" dix-fept cens prifonniers. Les principaux de ces derniers furent Brio! , Maréchal de Camp , Montai qui commandoit le Régiment de Condé , Dumont , Major du même Régiment , que le Duc dTorcK reconnut être le même qui s'étoit diftingué avec tant de bravoure à l'attaque de la dernière muraille ; le Baron de Berlo , Maréchal de bataille , Vange t Pleur , la Motte. L'armée du Roi perdit au moins cinq cens hommes, parmi lefqueis il n'y eut perfonnede remarque : le jeune Comte de Quincé reçut un coup de moufquet au travers du corps , & le Comte Carlo de Broglio un dans le bras , dont ils guérirent tous deux.
Cette action fut également hardie & heureufe i les Généraux ne I'auroient point entreprife s'ils eu ûent connu la foiblefle de leur Infanterie , qui ne montoit pas à deux mille hommes , au lieu qu'elle devoit être au moins de cinq mille j la marche s'étant faite foudainement & dans l'obfcurité , tous les Soldats qui étoient en détachement ne purent joindre l'armée que quand l'attaque fut finie. Les ennemis avoient trois mille hommes d'Infanterie dans la Ville , & un pareil nombre dans le fauxbourg , fans la Cavalerie ; mais le défordre qu'on remarqua parmi eux en arrivant fur la hauteur , la confulion avec laquelle ils fe retirèrent , & le peu de concert qu'il y a d'ordinaire où le commandement eft divifé , déterminèrent probablement à les attaquer. *"
Si les ennemis avoient été attentifs fur les fautes de l'armée du Roi , il» euff .-nt pû profiter d'une belle occafion de la défaire dans fa retraite. M. d'Hocquincourt fans fe mettre en peine fi M. de Turenne le fui voit avec Parriere-garde , qu'il fut Iong-tems à raflembler , à cauf: du grand nombre de Soldats qui s'amufoient à piller le fauxbourg , marcha avec l'avantgarde , fans faire aucune alte , droit à Etrechi : les ennemis pouvoient , forum par la porte de Paris , fe mettre entre l'un & l'autre , & les battre tou» deux i mais ils fe contentèrent d'attaquer I'arriere-garde, comme elle fe retiroit du côté de la barricade , & la preflerent fi vivement , que M. de Turenne fut oblige d'y aller en perfonne avec de la Cavalerie , pour la dégager. En arrivant fur la hauteur , le Chevalier Berkeley l'avertit que l'avantgarde étoit partie ; à quoi il répondit , en hauflànt les épaules , qu'il étoit trop tard d'y remédier : le danger étoit d'autant plus grand qu'on avoit l'embarras des prifonniers qu'on amenoit. On marcha avec toute la diligence poffîble i & la crainte ne cefià qu'en arrivant à Etrechi. Le lendemain toute l'armée retourna à Châtres.
xiv MEMOIRES
Ait. 16 Si» ^c ^ucci$ rcIeva confidérablement les affaires du Roi & le courage du ' Cardinal , qui envoya ordre à M. de Turennc de bloquer les ennemis dans Etampes , où ils commençaient à manquer de fourages. Avant que tout pût être prêt , ceux autour de Châtres étant entièrement confommés , if fallut que l'armée marchât à Palaifcau , où elie refta jufqu'au vingt-fix , qu'elle vint camper près d'Etrechi , & le lendemain elle s'avança à une lî.uë d'Etampes. On travailla à une ligne de contrevallation à la portée du mousquet de la Place , fur la croupe de la montagne : auffi-tôt que les ennemi» s'en apperçurent , ils firent de fréquentes forties pour interrompre l'ouvrage , dans l'une defquelles ils coupèrent environ cent travailleurs avant que la garde pût être à cheval j mais ils furent vigoureufement repouues par le Marquis de Richelieu qui la commandait. Le lendemain Tes lignes furent prefque achevées : elles ne purent être que médiocres , à caufe de la qualité du terrain fort pierreux , & du manque d'outils & de bois , n'y en ayant point du tout aux environs.
On logea de l'Infanterie dans les ruines du fauxbourg , que les ennemis avoient brûlé quand ils fçûrent qu'on retournoh lesauaquer. L'armée étoit campée plus près de la Place que la portée du canon , qui n'incommodoit point , parcequ'elle efl dans un fond ; mais les ennemis pouvoient découvrir du haut d'une tour fort élevée , dont on a déjà parlé , tout ce qui fe pafToit dans le Camp j ce qui leur étoit fort avantageux. On dreffa un pont fur la rivière , pour les empêcher d aller au fourage j & on fe difpofoit à en faire plu (leurs autres , qui les auroient refTerrés & affamés en peu de te m s , Iorfque le Duc de Lorraine vint rompre toutes ces mefures. Ce Prince avoit donné au Cardinal des afluranecs fi pofitives de demeurer attaché à Tes intérêts , qu'il envoya ordre au Maréchal de la Ferté , Gouverneur de la Lorraine , de permettre au Duc de rafTembler fes troupes , qui ctoient difperfées; mais elles ne furent pas plutôt en Corps , qu'il marcha droit en France , & fe déclara pour les Princes , avec Iefquels il avoit tramé feerctement dans le même tems qu'il étoit en négociation avec le Cardinal.
Ce contretems obligea M. de Turenne à changer de defTein , & à attaquer Etampes de vive force , prévoyant qu~ s'il ne la prenoh pas promtement , le Duc de Lorraine viendrait la fecourir. On travailla dans cette vûë avec toute la diligence poffible à élever les batteries , les unes fur les lignes , Se d'autres dans le fond , contre la porte d'Orléans , qu'on battit , 6c en même-tems la muraille entre cette porte & la grande tour , dans le defTein d'infultcr un ouvrage avance, que les ennemis y avoient fait un peu
DU DUC D*YORCK , LTV RE T. xv plm près de la porte que de la tour. La nuit M. de Gadagne avec mille . ~ hommes commandés , y donna l'attaque ; Se après quelque réfiftance s'en " 1 ^ i' rendit maître fans perte confidcrable , quoique les murailles de la Place ne fuirent qu'à la portée du piflolet. On avoh fait fortir du Camp de la Cavalerie , qu'on plaça entre la Ville & les lignes du côté de la hauteur , pour empêcher que M. de Gadagne ne fut fin-pris par derrière : on la fît rentrer à la pointe du jour ; mais auliH-tôt que le foleil fut levé , les ennemis fortirent le long du fofle pour attaquer l'ouvrage par derrière , pendant que de la Place on l'attaquoit de front : quoique M. de Gadagne fit tout ce qu'on pouvoit attendre d'un bon Officier , il en fut chafTé , & ne fit fa retraite qu'avec beaucoup de peine le long du foûe , vers une barricade qu'il avoit fait faire devant la porte d'Orléans : on le crut perdu , parcequ'il ne revint pas d'abord avec fes gens j auflî n'échapa-t'il que par un grand bonheur , s'étant trouvé engagé au milieu de la Cavalerie des ennemis avec deux ou trois Sergens & autant de moufquetaires , qui ne l'abandonnèrent point , & l'aidèrent avec beaucoup de bravoure à fe dégager. Il ne fut point bleûe , quoiqu'il reçût plus de vingt coups d'épée & de pique dans fon bufle , dont la bonté le prcferva. M. de Turenne étoit allé au Camp quand cette affaire arriva , ayant été toute la nuit dans les lignes : dès qu'il entendit l'allarme , il fit marcher toute l'Infanterie de fon quartier ; & fon Régiment arrivant le premier , il lui ordonna de regagner l'ouvrage : ce Régiment marcha auflï-tôt à la vûc des deux années j & fans qu'on fit la moindre diverfion , ni qu'on tirât un feul coup de canon pour favorifer l'attaque , il avança précédé de quelques Soldats commandés de ceux qur avoient été chaflcs de l'ouvrage ; mais un Capitaine de Picardie qui les conduifoit ayant été tué , ils s'enfuirent , & entraînèrent avec eux une partie des moufquetaires de la gauche du Régiment. Cet accident ne fut point capable de le rebuter. Les Capitaines prirent en main les drapeaux , & allèrent à la tête de leurs Soldats fans tirer un coup , jufqu'à ce qu'ils arrivèrent au pied de l'ouvrage , qui étoit plein d'ennemis. Alors les attaquans firent une décharge de toute leur moufqueterie y Se s'étant avancés à la longueur de la pique , ils chargèrent l'ennemi avec tant de réfolution Se de btavoure , qu'ils emportèrent l'ouvrage , Se s'y logèrent : ils ne perdirent qu'un Capitaine de leur Régiment , un ou deux Officiers fubalternes & peu de Soldats , quoiqu'ils eufTent long-tems eiïuyé le feu des ennemis que rien n'empêchort de tirer jufle , puifque pendant toute cette- adion on *e tira pas un feul coup de canon ai de moufquet du côté de l'armée du Roi.
xvj MEMOIRES ^ ^ ^ Tous ceux qui furent témoins de cette action avouèrent qu'ils n'en avoient jamais vû une plus hardie & plus chaude ; M. de Turenne lui-même & les Officiers les plus expérimentes crurent qu'il aurait été impoflîble de pouffer fi loin la bravoure , fi les drapeaux n'avoient toujours été devant les yeux des Soldats ; & ce fut en partie ce qui enfuite détermina les Rcgimens à en prendre de nouveaux , les vieux Corps auflî bien que les autres ayant jufques-Ià affedé une gloire mal entendue d'avoir leurs drapeaux fi déchirés , que le plus fouvent il ne reftoit que le bâton. Le Régiment de Turenne étoit le feul qui en avoit alors de plus entiers , fans excepter les Gardes Françoifcs ; car il n'y avoh point de Suiffes dans cette armée.
II fembloit après cette a flaire qu'on dût être en repos le refle de cette jourlice ; mais les ennemis fe fouvenant de la facilite avec laquelle ils avoient regagné l'ouvrage le matin , & en confidérant l'importance , réfolurent de l'attaquer une féconde fois , & d'infulter en même-tems les lignes. L'aprèsmidi fur les trois heures , ils fortirent avec vingt efeadrons & cinq bataillons. M. de Turenne qui heureufement fe trouva dans les lignes , commanda aux troupes de marcher à leurs pofl.es , Se envoya ordre à toute Plnfanterie qui étoit au Camp de le venir joindre : cependant pour gagner du tems, il fit fortir des lignes trois efeadrons commandés par le Comte de Rennel , pour charger le premier Corps des ennemis qui approchoit ; çe qu'il fit avec beaucoup de fermeté , jufqu'à ce que ne pouvant plus foûtenir une partie fi inégale , il fut poulie jufques dans (es lignes mêmes dont le fofle étoit fi peu confidérable , que des Cavaliers qui ne purent point entrer par l'avenue , fautèrent par deffus , & il y eut fort peu de chevaux qui y tombèrent. Le Comte de Schomberg , qui n'étoit alors que Volontaire , fut bleffé au bras droit en faifant ferme dans l'avenue , à laquelle il n'y avoit point de barrière , pareequ'ii ne s'étoit pas trouvé affez de bois dans le pays pour en faire une. M. de Turenne dans le tems qu'il fit fortir le Comte de Rennel, avança lui-même avec deux efeadrons qui lui relloientvers l'avenue , croyant que l'ennemi y ferait fes principaux efforts. Les chofes fe trouvèrent dans un trille état j il ne venoit point de troupes eu fecours j l'ennemi approchoit avec trois bataillons & pluGeurs efeadrons , dont quelques-uns n'étoient qu'à la portée du piftolet , attendant * l'Infanterie , qui n'étoit qu'à demie portée du moufquet. Il n'y avoit dans les lignes pour fe défendre que deux efeadrons de Cavalerie , quelques fentinolles d'efpace en cfpace , qui au lieu d'incommoder les ennemis, faifokfH yoir beaucoup de foibleffe;iI n'y avoh poiat de canoniersaux baue-
DU DUC VY01LCK, LIVRE I. xvij ries , 8c point d'efpérancc d'aucun renfort confidérable d'Infanterie qui pût An~Ï~6 " arriver dans une néceflîté fi preflTante , la plupart ayant été envoyée au ' fauxbourg d'Orléans à caufe de l'adion du matin. On fe croyoit enfin fi près d'être attaque, que le Duc d'Yorck qui montoit un cheval d'amble ,
ne crut point avoir le tems d'en changer , quoiqu'on lui en eût amené un de bataille , ni de prendre frs armes , qu'il fe fit mettre étant à cheval. II arriva dans le même moment deux cens moufquetaircs du Régiment aux
Gardes ; c'étoit tout ce qu'on avoit pû rama (Ter au Camp. M. de Turenne leur recommanda fans s'amufer à tirer tous enfemble , de bien ajufter leurs coups ; ce qu'ils firent fi à propos, que jamais un fi petit nombre de Soldats n'a fait tant d'exécution : ils jetterent bas à la première décharge tant d'Officiers & de Cavaliers , & éclaircirent tellement les trois premiers efcaJrons qu'ils jugèrent à propos de s'éloigner. Ils tirèrent enfuite fur l'Infanterie , qui avançoit toujours ; mais par bonheur elle trouva en avançant un petit rideau qui la couvroit jufqu'à la tête , dont l'abri lut parut fi agréable , que ni exhortation , ni coups , ni menaces ne furent point capables de la faire aller plus avant : elle fe contenta de faire grand feu fur les lignes , jufqu'à ce que la Cavalerie des autres quartiers arrivant au fecours des lignes , les ennemis fongerent à fe retirer.
lis ne furent pas plus, heureux à l'attaque de l'ouvrage 3 car ayant plus de chemm à faire pour y arriver , ceux qui le gardoient eurent le tems de fe préparer à les recevoir. M. de Traci qui commandoit la Cavalerie Allemande qui étoit au fervice du Roi de France , ayant été averti dans fon quartier de ce qui fe paflbit , jugea à propos de marcher entre les lignes Se la Ville : il rencontra ceux des ennemis qui alloient attaquer l'ouvrage ; quoiqu'il n'eût que quatre cfcadrons , Se qu'il fût fort inférieur en nombre, il les chargea fi brufqucment , que les ayant arrêtés , il donna le tems à d'autres troupes commandées par le Marquis de Richelieu , de le venir féconder. Avec ce renfort les ennemis furent charges une féconde fois , 6c forcés de fe retirer en grand defordre i mais comme ils étoient près de la Ville , il auroit été dangereux de les pou (Ter trop loin. La plupart des troupes du Roi arrivant aux lignes , 8c les ennemis fe retirant , plufieurs Officiers prelTerent M. de Turenne de les pourfuivre , aufquels il répondit que comme ils étoient trop près de leurs murailles , on ne pourroit pas leur faire grand mal , & qu'on s'expoferoit à perdre trop de monde , & au danger d'être forcé de fe retirer en defordre.
Les ennemis fuient fi maltraités dans cette entreprise , où ils perdirent
xviij MEMOIRES
An 1651. beaucoup de monde & plus de fonçante Officier* , qu'il ne leur prit plus envie de fe commettre davantage. On les prefla vivement du côte de la porte d'Orléans & de l'ouvrage avancé qu'on leur avort pris ; & le mineur étoit déjà logé à la muraille , quand on apprit que M. de Lorraine marchoit avec toute la diligence poflible vers Paris , or qu'on lui préparait un p -nt de batteaux un peu au-defliis dj Charenton. Cette nouvelle obligea M. de Turenne à l. ver le fiége , pour ne pas »'cxpofcr à être enfermé entre deux armées ennemies : on retira d'abord le canon des batteries qui étoi nt les plus proch- s de la Ville ; mais on étoit fi mal fourni d'attelages , que quoique la Cour eut envoyé tous les chevaux de carofle qui s'y trouvèrent, jufqu'à ceux du Roi & de la Reine , on ne put faire marcher que la moitié de I'arilierie le jour avant qu'on décampa , & il fallut attendre le retour des chevaux pour emmener l'autre.
On commença le fept Juin , l'armée étant en bataille , à retirer les troupes qui étoient dans l'ouvrage avancé : M. de Navailles qui y commandoit, fit fa retraite en bon orJre , quoique l'ennemi le prefljt air z vivement. Enfuitc l'armée fe mit en marche , après avoir mis le feu aux huttes : pendant que la première ligne faifoit alte , la féconde avantoit environ cinq cens pas , après quoi elle faifoit volte face vers la Ville j enfuitc la première s'ébranloit , & marchoit à petit pas , jufqu'à ce qu'elle eût gagné le» intervales de la féconde ligne , & continuant jufqu'à ce qu'elle fut arrivée par delà à la dilLnce de cinq cens pas , elle faifoit alte & volte Lee du côté de l'ennemi , comme avoit fait la féconde , qui recommençoit le même mouvement. De cette manière l'armée fe retira l'efpace d'une lieue , & le fpedacle en étoit fort beau. Les ennemis fuivirent la première ligne dans fon premier mouvement , efearmouchant en grand nombre ; mais enfuite ils n'entreprirent rien qui pût donner de l'inquiétude. L'armée étant arrivée à Etrechi y relia deux ou trois jours j elle fut camper enfuite à Ittcrvillc près de Corbeil , & dc-là à Balancourt , où M. de Turenne ayant appris que le Duc de Lorraine étoit arrive à Villeneuve S. Georges , il marcha promptement , dans le delTein de l'attaquer avant qu'il put être joint par les ennemis qu'on avoit laides dans Etatnpes. Le quatorze l'armée palli la Seine à Corbeil , & lit tant de diligence qu'elle furprit l'ennemi lorfqu'il s'y attendoit le moins. Ce fut fur les deux heures après-midi qu'on fe trouva en préfenec j mais on ne put point combattre , parecqu'ii fe trouva un ruilTeau entre deux , qui tombe de la Brie dans la Seine : on le côtoya fias perdre de tems, jufqu'à ce qu'on trouvât un paflàge. L'ac»
DU DUC D'YORCK, LIVRE I. xîx
niée marcha toute la nuit, & laiflant les forets fur la gauche , Pavant- An. léjz, garde arriva à* la pointe du jour à Gros bois. Beau jeu qui étoit employé par le Cardinal auprès du Duc de Lorraine, y vint avec Dagecourt , Capitaine des Gardes de ce Prince , trouver M. de Turenne , pour lui faire de* propofnions de fa part , dont la principale & la plus prenante ctoit qu'il n'avançât point j mais il ne fe laiHu point furprendre à fes artifices : il continua fa marche ; & ayant appris que le Roi d'Angleterre et oit arrive la même nuit dans l'armée du Duc , pour travailler à la négociation qui ctoit fur le tapis entre lui & le Cardinal , il pria le Duc d'Yorck de l'y aller trouver j ce qu'il accepta d'autant plus volontiers, que le Roi fon frère lui avoit fait Jire qu'il froit bien aife de lui parler , & qu'il avoit la parole de M. de Lorraine pour fon retour.
Ce qui caufa la venue du Roi d'Angleterre à l'armée du Duc de Lorraine, fut la pri.re qu'il Ht à Sa Majellé d'être le médiateur entre lui & la Cour de France , de vouloir être le garant du traitté qui étoit fur le point d'être conclu , & à cet effet de lui faire l'honneur de venir à fon armée , pour après l'affaire confommée le mener à la Cour , qui étoii à Melun. Le Roi d'Angleterre ayant reçû à Paris la lettre de M. de Lorraine , par laquelle il lui faifoit ces proportions , fut immédiatement les communiquer à la Reine fa inere , qui étoit à Chaillot : comme elle connoilLm que ce Duc agifToit rarement de bonne foi , elle ne fut point d'avis que le Roi fût fa caution ; mais la paflïon qu'il avoit de contribuer à une affaire qui pouvoit être fi avantageufe à la Cour , le détermina par deifus toute autre confidération. Il partit dans le même inrtant , prenant dans fon caroffe les Lords Rochcficr , Jcrmin & Crofts : il apprit en arrivant à Charenun , que les deux armées étoient en préfence , & on croit qu'il y trouva un Exprès du Duc , pour le prier de fe hâter. En arrivant à Villeneuve S. Georges , il trouva ce Prince fort intrigué & inquiet , à caufe du voifinage importun de M. de Turenne. Ce fut alors que M. de B?aujeu & le Capitaine des Gardes lui furent envoyés avec les propofitions : cependant dans l'incertitude du fucecs du traitté , M. de Lorraine fe prépara au combat ; il fe pofla avec tout l'avantage que le terrain pouvoit lui donner ; il lit faire pendant la nuit avec une diligence extrême cinq redoutes , pour couvrir le front de fon armée , qui étoit d'environ cinq mille hommes de Cavalerie & tr>>is mille d'Infanterie , avec un petit train d'artillerie j il mit la plus gnnJe partie de fon Infanterie dans les cinq redoutes, & le relie en réferve derrière celle du milieu en un gros bataillon j la plupart de fon canon ctoit
TX MEMOIRES
An. 1 6 $x, fur «ne hauteur an-deflus de la Ville , proche d'une Juftice j fa Cavalerie étoit fur deux ligues derrière les redoutes : il avoit un grand bois à fa droite, la Ville à fa gauche , par où on ne pou voit point l'attaquer , parccqu'il y avoit une hauteur fort efearpec : dans cette Gtuation où il montra beaucoup d'expérience Se d'habileté , il attendit le combat ou la conclufion du traîne.
Le Duc d'Yorck en arrivant à Villeneuve S. Georges fut trouver le Roi fon frère , qui lui dit ce qui l'y avoit amené , & le pria de mettre tout en ufage pour faire réurtîr L* trahie , de manière qu'il pût fe tirer avec honneur d'une affaire fi epineufe , étant fort emh.nrafle fur le parti qu'il devoh prendre en cas que les deux armées en vin fient aux mains ; il ne lui convenoit point à la veille d'une bataille de fe retirer fans en partager l'honneur ; le Duc de Lorraine Pavoit invité à venir l'aider à faire fon traiué avec la France j il lui avoit des obligations particulières , & fe trouvoit dans fon quartier, où il avoit logé une nuit ; d'un autre côté , il étoit fous la protection du Roi de France , & dans fes Etats ; il en recevoit penlion , qui eft le feul fecours apparent qu'il eût dans cette conjoncture pour fubfifter j mais la principale confidération étoit qu'en combattant pour le Duc de Lorraine , il fembleroit foùtenir la rébellion contre un Roi légitime , & pour cette même raifon il n'y demeuroit qu'avec une extrême répugnance , connoiffant le mauvais effet que cela pouvoit faire dans le monde : cependant il ne voyoit point comment il fe pouvoit retirer avec honneur. Dans cette perplexité il demanda au Duc d'Yorck quelle propofition il apportoit ; le Duc lui dit en peu de mots , que M. de Turenne demandoit qu'on ceflat immédiatement de travailler au pont que M. de l orraine faifoit faire fur la Seine i qu'il s'engageât de fortir des terres de France dans quinze jours , Se qu'en même-tems il engageât fa parole de ne jamais donner aucun fecours aux Princes ; qu'à l'égard du premier article, M. de Varenne , qni ctoit venu exprès avec lui , avoit ordre d'en voir luimême l'exécution , Se que fans ce prélimi.iaire M. de Turenne ne vouloit rien entendre. Le Roi qui fçavoit les engagemens que M. de Lorraine av.>it avec les Princes , repondit qu'il craignoit fort que ce Duc ne voudroit j.imaii ligner des conditions fi dures : le Duc d'Yorcx répliqua que M. de Turenne n'en dcmurJroit afTurément pas. Dans le même-tems M. de Lorraine entra dans la chambre ; le Duc d'Yorcx lui préfenta aufil-tôt le projet du traiué j il le reçut d'un air railieur , qui lui étoit ordinaire , juais qui étoit un peu forcé jpour le coup ; il çoofenut d'abord au prunitt
DU DUC D'YORCK , LIVRE I. xxj ttmmmm^mmm
article , & envoya fur le champ un Officier avec M. de Varenne pour faire An. 165*. ceffer l'ouvrage du pont ; mais pour les autres il proteft'a que rien ne le pourrait obliger à fe foûmettre à des conditions fi honteufes. Le Duc lui demanda s'il fouhaittoit qu'il portât cette réponfe ; il repondit qu'il n'en pouvoit point donner d'autre ; & s'imaginant que ce jeune Prince avoit plus d'inclination pour une bataille que pour un accommodement , il pria le Roi d'Angleterre d'envoyer avec lui le Lord Jermin , pour effayer d'ob» tenir de M. de Turennc des conditions plus fupportable;.
M. de. Turennc cependant ne perdoit point de tems, & avançoit avec tant de diligence que le Duc d'YorcK & le Lord Jermin trouvèrent à une lieuë des Lorrains fon armée , qui marchoit toujours en bataille. Ce Prince lui rapporta la réponfe de M. de Lorraine , & le Lord Jermin n'obmit rien de ce qu'il crut capable de le faire défifler de ce qui paroilToit trop rude dans fes propofitions ; mais il n'en voulut rien relâcher , & Jermin retourna porter au Duc le rcfultat de fa tentative. II pria inflamment le Duc d'Yorck de retourner avec lui , dans l'efperance de gagner du tems , & que M. de Turenne n'attaquerait point qu'il ne fût revenu avec une réponfe finale ; mais il le refufa abfolument , l'afîurant que ce Général u'étoit pas capable de perdre fon tems , puifqu'il fçavoit que l'armée d'Etampes le fuivoit de fi près j qu'on aaignoit à tout moment de la voir paraître de l'autre côté de la rivière j qu'ainfi il ne doutoit point que le* armées feraient engagées avant qu'il pût être de retour : il ajouta en fouriant que (à préfence ne hâterait pas le Duc de Lorraine à finir plutôt l'affaire , & que l'approche de M. de Turenne le déterminerait bien mieux à la conclure. Le Lord Jermin partit j & l'armée continuant de marcher n'etoit pas plus éloignée des ennemis que la portée du canon , quand le Roi d'Angleterre vint lui-même trouver M. de Turenne pour faire les derniers efforts : le Vicomte pria Sa Majeflé de l'exeufer , s'iI,infiftoh toujours fur les mêmes conditions qu'il avoit envoyées , & ajouta qu'il étoit perfuadé qu'elle s'intereflbit trop fortement au bien des affaires de fon Roi , pottr le prdfer davantage d'y rien changer. Les armées étoient fi proches , que tous les momens étoient précieux j c'efl pourquoi le Roi Charles pria M. de Turenne d'envoyer pour la dernière fois à M. de Lorraine ; il y confentit , & M. de Gadagnc fut chargé de porter les conditions en écrit , & de lui dire qu'il f;;lloit ou les figner ou combattre. II partit , & trouva, M. de Lorraine fur la hauteur près dj la Jultice , où il avoit fak dreffer des baueties. Ce Prince ayant lu le papier qu'il lui prefema , cria à fe*
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An. 16 f i. canoniers de tirer ; mais il parut bien qu'on leur avoh auparavant défendu d'obcïf. M. de Gadagne lui dit nettement qu'ils n'oferoient point , & lui répéta ce qu'il lui avoit dit en l'abordant , qu'il fulloit ligner , ou qu'il alloh être attaque dans l'inltant j fur quoi M. do Lorraine ligna enfin le traitté , & M. de Gadagne s'en retourna le porter à M. de Turenne , qui au moment qu'il le reçut lit faire ait-.* à fon année , envoya demander des otages, & q\l£ le Duc fit marcher fes troupes : il donna M. de Ligneviile & M. Dagecourt , fon Capitaine des G irdes , pour garans de l'exécution du traitté , qui dévoient être rendus aulfi-tôt que M. de Vaubecourt , qui eut ordre de fuivre les Lorrains , donneroit avis qu'Us feroient fortis des terres de France.
Le Roi d'Angleterre après la ratifica'ion du traitté , fut voir l'armée de M- de Turennc , alla enfuite prendre congé du Duc -de Lorraine , & retourna à Paris. A peine fut-il parti que les deux Généraux fe rencontrèrent i après quelques complimcns réciproquement froids , ils fe féparerent, M. de Lorraine fit immédiatement après marcher fon année , pendant que celle de M. de Turenne r, fia eu bataille : les Lorrains entrèrent à fa vue dans un long détilé fort étroit , où ils étoi nt à la diferction des François ; mais M. de Turenne étoit plus religieux oblervatcur de fa parole que M. de Lorraine , dont les troupes ne furent pas plutôt dans le délilé , que l'armée des Princes parut de l'autre côté de la Seine , laquelle ayant été informée de ce qui venoit de fe palTer , marcha à Paris.
M. de Turenne relia quelques jours à Villeneuve S. Georges ; il en partit le vingt-un de Juin , marcha à p -tites journées à Lagni , où il pàlfa la Marne le premier de Juillet , é< fut camper à la Chevrette , à une lieue de S. D^nis , où étoit la Cour. Le Maréchal de la Ferté avoit joint l'armée à Gorges avec trois ou quatre Régimcns de Cavalerie & deux d'Infanterie , dont un étoit à lui , & l'autre celui de \v'all ; il avoh amené ces troupe* de Lorraine.
Le Duc de Beaufirt , grand favori de la populace de Paris , avoh été joindre M. de Lorraine à Villeneuve S. Georges avec cinq cens Parifiens à cheval ,*aufquels par le traîne il étoit permis de fe retirer j mais n'étant point fait mention de leur Général , il ne fe crut point en fùrcté ; 6V ne voulant point faire épreuve de la génerofité de M. de Turenne , il prit un Trompette avec lui , pafTa la Seine , & courut à Paris , où pour irriicr le -peuple contre le Roi d'Angleterre , il fit entendre malicicu'ement que c'étpit à fa perfuafion que le Duc de Lorraine avoit ligné le traitté. Si Sa
DU DUC D'YORCK , LIVRE 1. xxîfj
Majcflc y contribua , comme ii étoit de fou intérêt , il n'en fut pas origina- An. I '6 5 x, lement la caufe , puifquc M. de Lorraine le pria inllamment de venir i'aider à le conclure. Cependant ce bruil fit telle impreflîon fur la multitude, que ni le Roi ni la Reine d'Angleterre , ni aucun Anglois de Ieui Cour, n'oferent pendant plufieurs jours fortir du Louvre , ni même regarder pat les fenêtres , de peur de s'attirer quelque infulce , ou au moins quelques injures j & l'animofïté du pcupL- augmenta à un point que leurs Majeité» furent contraintes de quitter la Vilic fecraeinent , & de fe retirer à S. Germain jufqtfà ce qu'elle fut appaifé.'.
L'armée des Princes ne pouvant plus t:nir la Campagne contre l'armée du Roi , après avoir manqué fa jonction avec les Lorrains , fut camper près de S. Cloud derrière la Seine. M. de Turennc n'ayant plus d'autres ennemis fur les bras , refolut de les attaquer par tout , & fit travailler à un pont de hatteaux le même jour qu'il arriva à la Chevrette : comme la Seine y «Il fort large , il fallut du teins pour le faire ; & pour empêcher que les ennemis n'interrompt iTent l'ouvrage , les deux Rcgimens d'Infanterie de de la Fcrté furent partes dans une ifle , à la pointe de laquelle on vouloit parter. Les ennemis n'oferent rien entreprendre -, l'armée du Roi avoit l'avantage du terrain de fon côté , qui ctoit plus élevé que l'autre ; ils ne s'opporerent ni à la conflrudion du pont ni au partage : il eft vrai qu'ils firent d'abord quelque mouv .ment comme s'ils eulT.nt eu quelque deflein j il* logerei t envir >n cent Soldats derrière un petit rideau , & firent avancée quelques efeadrons pour les foùtenir ; mais le canon les fit éloigner bien vite : les Soldats fe croyant en fureté relièrent dans leur. porte', d'où ils faifoient feu fur les travailleurs. La Fitte Major du Régiment de Cavalerie de la Ferté , hardi & bon Officier , trouva un endroit qui n'étoit point profond ; & l'ayant p.. rte à la nage avec cinquante maîtres , coupa la retraite aux cent Fantaffms , en tailla la plupart en pièces , embarqua dans un batteau le relie qu'il avoit fait prisonniers , & repalfà fans perdre un homme , avant que les efeadrons ennemis que le canon avoir éloignes à une di fiance eoufidcrable , purtent venir au fecours de leurs gens. Depuis cette tentative ils ne jugèrent pas à propos d'en faire d'autrrs ; & pour leur en ô-cr Penvie , on lit pair, r dans i'ille un renfort d'Infante.ie , avec quelques pièces de campagne. M. le Prince defefperant d'empêcher le partage à l'armée du Roi , dont le pont pouvoit probablement être achevé le lendemain, iéfolut de marcher à Charei:ton , & de s'y porter derrière la Marne : pendant que fa Cavalerie pafloit £ur le pont de S. Cloud > ton Iofannteue natiai
xxir MEMOIRES
An, 1651. fur un pont de batteaux qu'il avuit fait conftruire pour faire plus de diligence : il marcha au travers du bois de Boulogne j mais arrivant à ia porte de la Conférence , les Parifiens lui refufcrent partage ; il fut oblige de marcher autour de la Ville , comme il fe l'étoit propofé , s'il ne pouvoit point paflër au travers.
M. de Turenne ayant été promptement informe de toutes chofes par un Exprès que les amis du Roi envoyèrent de Paris , & qu'ils firent defeendre dans un panier de dellus les murailles , pareeque les portes étoient fermées ; il fit marcher l'armée du Roi , fut trouver le Cardinal à S. Denis , avec lequel il fut réfolu , que l'armée continucroit de marcher. avec toute la diligence poffible , pour attaquer M. \e Prince avant qu'il pût gagner Charenton. On ne jugea pas à propos d'attendre ni le canon m l'Infanterie de M. de ia Ferté , qui étoit dans l'ifle , le moindre délai pouvant faire perdre une fi belle occafion. En arrivant à la Chapelle , on découvrit l'arriére» garde des ennemis : M. de Turenne s'avança pour les reconnoitre ; & trouvant que pour favorifer leur retraite , ils avoient porté de l'Infanterie dans les moulins & dans de petites inaifons à l'entrée du fauxbourg S. Denis , il fit avancer des moufquetaires , qui les chafterent dans le moment , & donnèrent lieu à la Cavalerie de charger leur arriere-garde dans la rue même s elle fe défendit d'abord avec allez de réfolution ; mais elle fut enfin mife en déroute j la plupart des Officiers furent tués ou prifonniers , entr'autres Defmarais , Maréchal de Camp , qui avoit reçu quelques blcflures , & le Comte de Choifeiiil , Capitaine de Cavalerie. La perte fut fi peu confidérable du côté de l'armée du Roi , qu'il n'y eut que le Marquis de Lisbourg, Lieutenant-Colonel de Streff, blefle d'un coup de moufquet au travers du corps.
Après l'heureux fuccés de cette première attaque, on poufla les ennemis fi vivement , qu'ayant atteint le refte de leur arriere-garde , qui étoit encore de deux ou trois cens chevaux , vers l'Hôpital de S. Louis , on en tailla la plus grande partie en pièces avant qu'ils puflent rejoindre le Corps de leur armée qui fc retiroit dans le fauxbourg S. Antoine.
Le Prince de Condé fe trouva forcé de prendre ce parti , ne voyant point d'apparence de pouvoir gagnerCharenton , attendu la vigueur avec laquelle on le pourtbit : ce fut pour lui un grand bonheur dans une fi grande extrémité , de trouver fi à propos dans ce fauxbourg de bons retranchomens que les habitans y avoient fait depuis la guerre civile pour leur propre fûreié ; fans quoi fbn aimée çtoh perdue fans reflbuxee. II n'eut
que
DU DUC D%YORCKy LIVRE L m
que le tems de pofler fes troupes, tant H ctoh fuivi de près par celles ^n, itfji; du Roi , dont l'ardeur fut arrêtée par les barricades de la rue ^ui s'étoient trouvées toutes faites ; & l'infanterie ne pouvant pas être encore arrivée , donna le loifir aux ennemis de fe mettre en bataille dans la grande rue.
Le Roi , le Cardinal & toute la Cour arrivèrent dans cet entretems fur U Kauteur de C baronne , d'où comme d'un amphiteatre , ils furent les fpectateurs de la fuite de cette feene fanglante. Aufli-tôt qu'ils virent Plnfanterie arrivée , ils envoyèrent ordre à M. de Turenne d'attaquer , quoique ni rinfanterie de M. de la Ferté , ni le canon ne fuiïent point arrives , & que Ton manquât de toutes chofes nécefTaires pour rompre les murailles , combler les retranchemens & enfoncer les barricades. M. de Turenne les fit . prier inutilement de fe donner patience , repréfentant que l'ennemi ne pouvoit lui échaper, G les Parifiens , dont on croyoit être affiné, ne lui oùvroient leurs portes ; que le tems qu'il falloit pour avoir le canon n'en donneroit pas aflez au Prince de Condé pour fe fortifier davantage i qu'il étoit dangereux en attaquant fanWes chofes néceiïaires.de recevoir un échec qui feroit avorter Pentreprife immanquable d'elle-même , quand le canon , les pioches & les autres inflrumens à remuer la terre , qui ne pouvoient plus tarder Iong-tems , feraient arrivés ; mais l'impatience de la Cour l'emporta fur toutes ces raiforts : M. de Bouillon même, qui avoit nouvellement fait fa paix avec le Cardinal , prefla M. de Turenne fon frère plus que perfonne , fon fentiment étant qu'il valoh mieux fuivre aveuglément les ordres de la Cour , que de s'expofer à la cenfure de certains courtifans , capabl«s de jetter dans Pefprit du Roi des foupçons qu'il voulût épargner le Prince , quelque irréconciliables qu'ils Aillent dans le fond , après ce qui s'étoit pafle. M. de Turenne n'étoh pas encore aiïèz bien dans l'efprit du Roi , & dans cette réputation de probité qu'il a acquife depuis , pour ofer refufer d'obéir à des ordres qui n'etoient point de fon goût , & il ne fe fioit pas encore fur fa capacité & fon expérience autant comme H fit dans la fuite en plufieurs occafions.
Les Gardes Françoifes & le Régiment de la Marine , foûtenus des Gendarmes du Roi & des Chevau-Iegers , attaquèrent à la droite de tout la barricade d'une rué qui aboutiflbit à la grande rue du fauxbourg , où efl le marché : le fuccès répondit à la bravoure des attaquans -, quoique les murailles fuiïent bordées à droite & à gauche , & les maifons remplies de Soldats , on emporta la barricade , & on chaiïbit les ennemis de maifon en maifon , torique l'ambition imprudente du Marquis de S. Maigrin,qui
^ xxvj MEMOIRES
An. i6f i". commandoh les Gendarme» & les Chcvau-Iegers , rendit ce premier ;
tage inutile: il voulut partager la gloire de l'Infanterie j & craignant qu'il n'y en eût point pour lui de relie , il paffa avec précipitation dans cette ruë au travers des Soldats , fans leur donner le teins d'achever de déloger les ennemis , & pénétra en pouffant les fuyards prefque jufqu'au marché, où M. le Prince étoit en perfonne , qui remarquant la faute qu'avoit commife cette Cavalerie , fe mit à la tête de vingt-cinq Officiers ou Volontaires qui fe trouvoient auprès de lui , la chargea fi brufquement qu'elle fe mit en défordre,fe renverfa fur l'Infanterie , & effuya tout le fi.u que les ennemis faifoient des fenêtres. Ceux des troupes du Roi qui étoient entrés dans les premières maifons voyant ce défordre , les abandonnèrent ; & les ennemis reprenant courage , les pourfuivirent jufqu'à la première barricade , que la préfence de M. de Turenne empêcha d'être reprife , comme l'avoient été toutes les autres.
S. Maigrin ne fut pas le feul qui paya par fa mort la peine de fa témérité ; le Marquis de Nantouillct 8c pli||eurs perfonnes de qualité y furent auffi tués fur la place ; beaucoup d'autres moururent enfuite de leurs bkffures , entre Iefquels furent M. de Manchini , neveu du Cardinal , qui promettoit beaucoup , & Fouiilou, Enfeigne des Gardes de la Reine. Les deux Régimens d'Infanterie avoient été fi mal menés , que tout ce qu'on put en attendre fut qu'ils garda ffent la première barricade qu'ils avoient prife.
Le Régiment d'Infanterie de Turenne fut employé à l'attaque de quelques maifons & jardins que l'ennemi occupoit fur la gauchi- ; les deux Régimens d'Uxelles Se de Carignan , qui ne compofoient qu'un bataillon , infulterent un peu plus loin , encore fur la gauche , les murailles d'un jardin qui aboutiffoit à la grande rue ; & fur la gauche de tout , le relie de l'Infanterie commandée par M. de Navailles , confi liant dans les Régimens de Picardie , Pieffis- Praflin , Douglas & Bellecenfe , attaqua la barricade qui ctoit du côté de la rivière proche le jardin de Rambouillet.
Les ennemis furent d'abord chaffes de plufieurs polies par le Régiment de Turenne ; mais le mauvais fuccès de la droite l'empêcha de pouffer plus loin ,& il fe contenta de conferver ce qu'il avoit gagné. Un efcadroa compofé des Régimens de Clare & de Richelieu, qui devoit le foùtenir,. furpris d'une grêle de moufqueterie des ennemis , qui d'une muraille voifine le prenoit en flanc , & lui tua beaucoup de monde , fe mit en défor> dre & prit la fuite } mais les Officiers courant après les fuyards, les arrcV
DU DUC D'YOKCK, LIVRE I. xxvîj
tcrent , & en un moment le* firent retourner à leur pofle en bon ordre , An, i6}l.
où ils fe comportèrent pendant tout le refte de l'aâion avec une bravoure
extrême , & d'autant plus extraordinaire qu'il arrive très-rarement que des
troupes qui ont été une fois failles de peur fartent bonne figure le refte de
la journée. Cet efeadron fut fi maltraité , qu'il n'y cm pas un Capitaine quî
ce fut tué ou blefle ; du Régiment de Richelieu il ne relia en vie que la
Loge , Capitaine Lieutenant , blefle d'un coup de moufquet au travers du
corps dont il guérit.
Les Régimens d'Uxelles & de Carignan donnèrent de leur côté à peu près dans le même teins que fe faifoient les autres attaques : les deux Lieutenans Colonels furent tués d'abord ; mais cela ne les empêcha point d'aller droit à la muraille , malgré le grand feu qu'on faifoit fur eux j ils fe mirent dans les intervales des trous au travers defquels les ennemis tiroient : il fe renouvella dans cet endroit un combat à peu près fcmblable à celui de la dernière muraille des jardins du fauxbourg d'Etampes ; les moufquets ne pouvant pas faire beaucoup d'exécution , on fe rouloit les pierres l'un fur l'autre , on tiroit les piftolets , & on fourroit les épées au travers de ces trous , & le manque d'inrtrumens à démolir la muraille fut caufe que cette manneuvr-' dura long-tcms. Cependant la Cavalerie qui foûtenoit cette attaque fe tint vis-à-vis de la grande rue , hors de la portée du mou'qtiet, pour empêcher que les ennemis ne fortifient de la barricade qu'ils y avoient, pour charger l'Infanterie qui étoit contre la muraille , & on ne jugea pas à propos de rien entreprendre contre cette barricade j pareequ'etam défendue par les maifons voifines que les ennemis occupoient , il étoit difficile , & d'ailleurs inutile de la prendre , s'ils n'etoient aûparavant chafles de ces maifons.
M. de Navailles de fon côté emporta la barricade qui lui étoit oppofée j il n'y trouva pas beaucoup de réfiftance , & délogea les ennemis des maifons qui étoient aux environs. On s'étoit contenté d'abord de s'y maintenir fans poufler plus avant ; parce qu'on trouva que les ennemis avoient pofté à l'oppofite , dans une Place affez large , une partie de leur Cavalerie , & qu'il y avoit derrière des jardins & des maifons garnies d'Infanterie. Les ennemis jugèrent auffi qu'il y auroit eu de la témérité pour eux d'attaquer les troupes du Roi , & prirent le parti de fe retirer derrière les maifons 8c les jardins que leur Infanterie occupoit j mais M. d'Eclinv illiers, Maréchal de Camp , prenant leur retraite pour une fuite , pafla au travers de la barricade gagnée avec la Cavalerie qu'il commandoit , pour les aller
xxviij MEMOIRES
An 16 yt Pour^u'vre » "* ^rent dans ^e inême-tems voke face ; & fçachant qu'on no pouvoit venir à eux que deux à deux , ils la chargèrent avant qu'il pût efcadronner , lorfqu'il n'avoit que la moitié de fon monde parte , le battirent , le firent prifonnier , lui tuèrent plufieurs Officiers & Cavaliers ; & après avoir pourfuivi le relie jufqu'à la barricade > ils fe retirèrent au grand trot , efluyant un aflez grand feu de l'Infanterie des troupes du Roi qui s'étoit emparée des maifons.
Le canon & l'Infanterie de M. de la Ferté arrivèrent à peu près dans ce tems-là : les deux Régimens eurent ordre auiTî-tôu de relever les Gardes Françoifes & la Marine qui avoient été fi maltraités , & de garder les poftes qu'on avoit gagnes de ce côté-là : le canon dont il n'y avoit que fix pièces fut conduit aux moulins qui étoient un peu plus près que la portée du moufquet de l'entrée de la grande rue , où on commença à tirer avec beaucoup de fucecs fur les Soldats & les bagages dont elle étoh remplie , Se qui difparurent en un inrtant ; enfui te on battit les maifons qui commsndoient le partage à la barricade ; comme elles étoient légèrement bâties , chaque boulet pafloh au travers ; néanmoins les ennemis s'y maintinrent avec tant d'opiniâtreté qu'on ne pût alors les en déloger , 8c firent toujours grand feu des fenêtres & des trous que le canon avoit percé.
Pendant cette canonade on entendit fubitement un grand hruh de moufqueterie qui venoit de l'attaque où commandoit M. de Navailles j M. de Turenne y courut ; mais l'affaire étoit finie avant qu'il y arrivât : jamais il n'y en eut une plus chaude pour le tems qu'elle dura , ni un feu plus violent. Voici quelle en fut l'occafion. M. de Beaufort avoit employé prefque tout le matin à haranguer les Parifiens , pour les exhorter d'ouvrir leurs portes à M. le Prince & à fes troupes : fon éloquence ayant été inutile , il fortit & ne pût apprendre en arrivant au fauxbourg ce qui s'y étoit déjà pafle i la chaleur de l'aâion où S. Maigrin avoit été tué , la bravoure avec laquelle M. le Prince & les perfonnes de qualité qui l'avoient accompagné s'étoient lignalés , fans être animés d'une noble émulation ; il réfolut de faire quelque chofe d'aurti remarquable , & propofa à M. de Nemours avec lequel il étoit en querelle , de reprendre la barricade queM.de Navailles avoit emportée , comme une action de la dernière importance pour le parti. M. de Nemours accepta la propofition , & on fe mit auflî-tôt en état de l'exécuter ; tout ce qu'il y avoit de perfonnes de qualité qui étoient encore en état de combattre les fuivirent : ils fe mirent tous deux à la tête d'un boa Corp» d'Infcnterie, & marchèrent avec beaucoup de réfolutioa & de
DU DUC D'YORC K , LIVRE 7. xxix bravoure à la barricade : le Régiment de Picardie étoh pofte derrière. Il y ^N j g £m avoit une maifon de chaque côté du paffjge par où les ennemis dévoient * 1 venir ; le Régiment de du Plcffis-Praflin étoit dans l'une , & celui de Douglas dans l'autre ; ils ne Luttèrent pas de paffèr avec beaucoup d'intrépidité 6c de bravoure entre ces deux feux , qui furent violens 6c continus , fans s'arrêter jufqu'à ce qu'ils arrivèrent à la barricade j mais ils y trouve-, rent une fi vigoureufe réfiftance , qu'ils ne purent s'en rendre maîtres j ils furent repoufles avec grande perte : M. de Nemours y reçut plufteurs bleffurcs , & eut un doigt emporté d'un coup de moufquet , ayant la main fut la barricade ; M. de la Rochefoucault reçut un coup au coin de l'oeil , dont la balle fortit au deiïbus de l'autre , 6c courut rifque de les perdre tous deux ; M. de Guitaud reçut un coup de moufquet dans le corps. II y eut plufieuis autres perfonnes de qualité blettees & tuées , dont les noms ont été oubliés : M. de Flamarin fut de ces derniers j & une avanture trop remarquable ne permet pas de l'oublier. Des difeurs de bonne avanture lui avoient prédit qu'il mourroh la corde au col ; ce qui efl contre la coutume de France , où on coupe la tête aux Gentilshommes qui y font condamnés à mort : cependant il eut le malheur d'accomplir la prédiction , G on peut appeller ainfi les contes ridicules de cette forte de gens , dont Dieu néanmoins peut bien fe fervir quelquefois pour punir des curiofités de cette nature , qui font toujours criminelles. Ce Gentilhomme étant tombé d'un coup de moufquet , 6c ayant été laiffë pour mort auprès d'une des maifon» que les troupes du Roi occupoient , les Soldats jugeant à la richeflè de fe» habits qu'il avoit la bourfe garnie à proportion , avoient fort envie de l'aller dépouiller ; mais les ennemis qui étoient dans des maifons voifines,. ne leur permettant point de le faire fans trop de danger , ils s'aviferent d'attacher au bout d'une pique une corde , & y faifant un noeud coulant , il» la lui paflerent à I'entour de la tête , & l'attirèrent à eux de cette manière dans la maifon comme il exprroh.
M. de Turenne trouva en arrivant que l'ennemi avoit été repouIFé , cV que le pofle étoit en bon état ; H retourna à la batterie des moulins , mal»gré le feu de laquelle les ennemis tenoient toujours bon dans les maifon» à la gauche de la barricade , à fou égard. On découvrit un endroir qui n'étoit pas gardé , par ou- on pouvoh attaquer les maifons par derrière ; combine toute l'Infanterie étoit employée à l'attaque , M. de Turenne fit mettre* pie J à terre aux Cavaliers , qui infirfterent les maifons fi à propos 6V avec tant de valeur , que de plus de cent hommes des ennemis qui les avoïeiis
xxx MEMOIRES
An. l6fz. A long-tems défendus , il n'y eut pas un qui ne fut tué ou pris.
Au même moment que les Cavaliers commencèrent cette attaque , les deux Régimens d'Uxelles & de Carignan , qui avoient toujours combattu contre la muraille des jardins d'une manière fi bizarre , commencèrent à fe rendre maîtres de quelques-uns des trous que les ennemis avoient défendus avec beaucoup d'opiniâtreté. On les avoit enfin beaucoup élargis fans autre fecours que celui des mains, qu'il avoit fallu faire fuppléerau défaut de leviers & d'autres inrtrumens : fur quoi les ennemis jugeant qu'on avoit deffein de les forcer par ces ouvertures , abandonnèrent toute la muraille, quoiqu'il y eût dans le jardin un efeadron pour les foûtenir : les attaquans s'en étant apperçù , firent un feu fi violent , que la Cavalerie fuivant l'exemple des Fantaflins , fe mit en fuite ; mais n'y ayant qu'un efpace fort étroit pour fe retirer , 8c chacun s'empreflunt à qui fe fauveroit le premier, ils bouchèrent le partage , & y relièrent du tems eniaflcs confufément Cavalerie & Infanterie : on Ht grand feu fur eux j la muraille fut abattue j ils perdirent beaucoup de monde ; & ceux qui étoient portés à la grande barricade à l'entrée de la grande ruë , furpris de voir en même- tems les jardins de leur gauche forcés , & le feu qu'on faifoh fur eux des maifons qui étoient à leur droite , prirent l'épouvante , & abandonnèrent la barricade , dont les troupes du Roi s'emparèrent. On ne jugea pas à propos de les pourfuivre d'abord , pareequ'on avoit réfolu de donner une attaque générale de tous côtés : on prépara toutes chofes pour cet effet , pendant qu'on donnoit le tems aux troupes de refpirer , & de fe remettre un peu des fatigues de tant d'actions , que la chaleur étouffante qu'il fdifoit ce jour-là rendoit chaudes de toute manière.
Tout étant difpofé en bon ordre , & le lignai de trois coups de canon donné , on commença l'atcaque j M. de la Fcrté commandoit la droite , 8c M- de Turenne la gauche : ce dernier avançant avec un gros Corps de Cavalerie 8c d'Infanterie , avoit réfolu de prendre un peu fur la gauche du côté de la Bartille , & d'attaquer un endroit où il efperoit ne point trouver de fortes barricades ; mais comme on étoit près d'attaquer , la Bartille tira fur les troupes du Roi , au grand étonnement de tous ceux qui s'étoient flattés que Paris demeurcroit neutre , & qu'elle ne donnerait point retraite aux ennemis. On avoit commencé de foupçonner , ce qui fe trouva aulfitôt après être véritable , que les Parifiens avoient ouvert leurs portes aux Princes j car en attaquant les barricades , les ennemis ne firent point mine de les vouloir défendre ; ils fe retirèrent de leurs poûcs en boa ordre , ne
DU DU C D'YORCK, ZI ifRE î. xxxj laiflant à chacun que peu de Soldats , qui à mefure quVm avançoh à eux les abandonnèrent , pour fuivre leurs gens dans la Ville : on pourfuivit les derniers jufqu'aux portes • Se les Généraux ne voyant plus rien à faire , prirent le parti de retourner à la Chevr.tie , où Hs avoient laiûe leurs bagages, pour rafraîchir les troupes , & on y fît conduire les bleues.
On ne peut pas dire exactement combien on perdit de monde dans ce combat : on croit qu'outre les bielles , qui furent en grand nombre , il y eut entre huit ou neuf cens hommes de tués j outre les perfonnes de qua>| lité qui le furent , dont il a déjà été fait mention , il y en eut plufîeurs autres dont on a oublié les noms , de même que des bielles : le Comte d'Eftrées , Maréchal de Camp j Pertuys , Capitaine des Gardes de M. de Turenne j le Colunel Worden , Gentilhomme du Duc d'Yorck ; Lisbourg , Lieutenant-Colonel de Streffj le Chevalier de la Neuville , & plufîeurs autres , guérirent de leurs blefiures. On a cflimé que les ennemis eurent plus de mille hommes tués fur la place , parmi lefqueis il y eut un grandi nombre d'Officier» & rie gens de qualité ; de ces derniers , hors M. le Prince , le Duc de Beaufort , & le Prince de Tarante , il n'y en eut aucun qui ne fut ou tué ou bielTé.
Le Prince de C >ndé n'avoît jamais mieux rempli les devoirs d*un grand Capitaine 8c d'un Soldat intrépide que dan* cette occalion ; jamais il ne s'etoit expofé à de fi grands périls ; Se ce fut effectivement fon courage qui fauva dans les cominencemens de l'aâion fon armée d'une entière défaite» Il a depuis avoué au Duc d'Yorck qu'il ne s'étoit jamais trouvé fi long-tcm» dans le danger : mais ce qui rendit fa gloire plus éclatante , c'eft qu'il eue alTaire à M. de Turenne , que tout le monde convient avoir été le plus grand Capitaine de fon Gécle , & qu'on peut avec jutirce comparer aux plu* célèbres qui l'ayent jamais précédé.
Ce qui détermina les Parifiens à refufer l'entrée aux troupes de M- le Princc.quand elles fe préfenterent à la porte de la Conférence, furent les rai— fons fuivantes, que les fidels fujctsdu Roi firent répandre par toute la Ville j que quoiqu'on fut ennemi du Cardinal , 6c qu'on fouhaittât fa perte , il feroit indigne de la gloire dont ils fe piquoient d'être bons François , de fouffrir qu'une armée , compofée en partie de troupes Efpagnolcs , entrât; dans leurs murailles ; que ce feroit un fpeâacle odieux & capable d'exciter parmi le peuple une fédition dangereufe , que les croix de Bourgogne» qu'on n'avoit coutume de voir que dans Nôtre- Dame , fuflènt portées en triomphe au milieu de leur. Ville ; qu'il fejnbleioit qu'on fe fui déjà. &>u>-
xxxij MEMOIRES A x mis au joug des Efpagnols , quand on ne verroh par tout que des ccharpes 1 1 Z* rouges , qui rappelieroient le fouvenir honteux de les y avoir fouffert pendant la rébellion , deguifee fous le titre fpécieux d'une fainte ligue ; qu'il étoit enfin contre l'intérêt de cette Capitale d'y recevoir une armée , fous quelque prétexte que ce pût être.
Quand la bataille commença dans le fauxbourg S. Antoine , les harangues de M. de Beaufort ne purent rien obtenir. M. le Duc d'Orléans croyant Que tout fût perdu , avoit fait fermer fon Palais , Se tenoît derrière fes jardins fes carofles prêts pour fe fauver à Orléans ; mais Mademoiselle pleine de courage & de réfolution , confiderant que la défaite de M. le Prince entraînoit la ruine de tout le parti , fut à l'Hôtel de Ville , & parla fi vivement aux MagiÛrats qui y étoient afTemblés , que fes raifons jointes aux clameurs & aux menaces de la populace qui l'avoh fuivie , arrachèrent du Maréchal de l'Hôpital & du Prévôt des Marchands l'ordre à la Bourgeoifie qui gardoit la porte S. Antoine , de l'ouvrir & de Iaifler entrer dans la Ville l'armée de M. le Prince. Elle porta cet ordre elle-même , le voulut voir exécuter } & entrant enfuite dans la Baflille , fit tirer fur les troupes du Roi. Ce fut ainfi que le courage de cette Princefle fauva le Prince de Condc 6c fon armée.
Il arriva deux jours après cette affaire un grand défordre dans Paris , à Poccafion d'un Confeil qui fe tint dans l'Hôtel de Ville , pour y faire déclarer le Duc d'Orléans Lieutenant Général du Royaume ; pour y conclure une union qui fut indifiolubie , jufqu'à ce que le Cardinal fut banni de France ; pour rétablir le Duc de Beaufort Gouverneur de Paris , en la place du Maréchal de l'Hôpital , & pour dépofer le Fevre de fa Charge de Prévôt des Marchands , & la donner à Broun"el : mais ce qui devoh affermir la faâion fut une des principales caufes de fa ruine. II fe leva tout d'un coup une émotion fi violente , qu'elle faiilit à exterminer toute i'a/Temfclée. Une multitude compofee de perfonnes de toutes fortes de conditions, vint avec impétuofitc dans la Place de Grevé , criant qu'ils vouioient que les affaires fe terminaûent au gré du Prince de Condé ; qu'on leur livrât tous les partifans du Cardinal Mazarin : comme ils virent qu'on n'avoit pas beaucoup d'égard à leurs demandes , ils fe mirent en devoir de forcer la Maifon de Ville ; & le Maréchal de l'Hôpital fécondé de quelques perfonnes réfoluës , en ayant défendu l'entrée , la populace mit le feu aux portes , qui s'étendit en peu de tems : ils tiroient fur tous ceux qui paroiffoiçnt aux fenêtres , en tuèrent plufieuis. D'autre» appréhendant moins la
fureuc
DU DUC ï>'YORCKt LIVRE I.
rxxuj
foreur de ce peuple que l'horreur des flammes dont ils étoient menaces , ^N i £çi & s'abandonnant à fa miféricorde , en furent impitoyablement ma 'acres, fans diilinâion de parti ; il confondoit le Frondeur avec le Royalifte j 6c par un jufte jugement de Dieu, il en périt beaucoup plus des premiers que des derniers.
Tous ceux qui ont été foupçonnés d'avoir excité cette fédition , Pont également défavouée , fe la rejettant les uns fur les autres ; 6V quoique le Prince de Condé ait toujours foûtenu den'y avoir point trempc.toute la haine en retomba fur lui & fur fes partifans , & perfonne ne crut M. le Duc d'Orléans capable d'y avoir eu aucune part. Ce défordre fut fuivi d'un autre accident , qui fut encore d'un grand préjudice à la Fronde. Le Duc de Nemours fut tue en duel par le Duc de Beaufort , les liaifons du fang n'ayant pu appaifer la haine mortelle qu'ils fe portoient depuis fi longtems. Pendant que cette fanglante Tragédie fe pafljit dans le centre du Royaume , les Efpagnols fe fervant de l'occafion , reprirent en peu de tems pluficurs Places qu'ils avoient perdu les années précédentes. Ils entrèrent de bonne heure en campagne ; & ne trouvant point de troupes capables d'arrêter leurs progrès , ils les pouffèrent fans beaucoup de difficultés.
La Cour qui demeura quelque tems à S. Denis , fut allarmée au dernier point d'apprendre que l'Archiduc , à la follicitation des Princes, fe difpofoit à marcher en France ati commencement de Juillet , avec une armée de plus de vingt-cinq mille hommes. Après plufieurs délibérations fur un danger fi preiïant , il fut refolu vers le quinzième de Juillet , que la Cour 8c l'armée qui étoit trop foible pour réfifter à des forces fi confidérables, marcheroit dans deux jours pour fe retirer à Lyon.
Le Duc d'Yorck & M. de Turenne vinrent à S. Denis le même jour que cette refolution avoit été prife dans le Confeil. Avant que d'aller à la Cour, Us furent chez M. le Duc de Bouillon , pour apprendre de lui ce qui avoit été arrêté : il dit à M. de Turenne qu'il étoit d'opinion que la Cour ne pouvoit chercher fon falut ailleurs qu'à Lyon ; que les raifons qui l'avaient déterminée à prendre ce parti , étoient qu'il n'y avoh point d'autre •Vhle où le Roi pût être en fùreté , puifque c'étoit la feule grande Ville qui voulût le recevoir ; que l'armée Efpagnole, à laquelle on n'étoit pas en état de réfifter , venant en France , il étoit dangereux qu'elle n'enfermât la Cour & l'année entr'elle & Paris j que tant que la perfonne du Roi feroie «jtt fureté . 00 pouvoit tout efperer , comme tout étoit à craindre 11 elle
xxxîv MEMOIRES
An i 6 f i tomboit entre les mains des Princes ou des Efpagnols ; que Lyon étoit l'endroit de la France d'où on pouvoit le mieux faire tête aux ennemis > puifque tous les environs iraient dévoués aux intérêts du Roi.
M. de Turenne au contraire trouva cet expédient dangereux j il dit que la retraite de la Cour entraînerait infailliblement la perte de toutes les Places frontières de Picardie , Champagne & Lorraine qui tenoient pour le Roii que ces Provinces fe voyant abandonnées , chacune ne rangerait qu'à s'accommoder avec les Efpagnols ou avec les Princes ; que les uns ou les autres auroient tout le tems d'en retirer tout l'avantage qu'il leur plairoh ; qu'il étoit extrêmement dangereux qu'une pareille lituation d'anaires n'infptràt aux peuples des penfées de divifer la France , au moins cette partie dont ils fc trouveroient en poflTefiion i qu'après que les Princes fe (croient ainfi établis , leurs forces augmentant en même-tems que leur réputation , la Cour perdrait l'un & l'autre , & feroit à la veille d'être entièrement cliafïle du Royaume. Il conclut après plufieurs autres raifons , que le parti le plus prudent Se le plus fùr , étoit que le Roi fe retirât à Pontoife avec la garJc qui avait coutume de l'accompagner , qui fuffiroit , le polie étant aifé à garder, pour le mettre à couvert des entreprises des Pari fiens , qui probablement n'en viendroient point à cette extrémité, puifqu'ils gardoient des bienféances qui marquoient toujours du rcfped ; que la Cour étant ainfi en fureté , il marcheroit avec l'armée à Compiegne , pour obferver le mouvement des Efpagnols , & qu'il efperoit à la faveur de cette Ville & des rivières qui l'environnent , retarJer au moins leurs progrés s'il ne les arretoit point tout court. Il ajouta qu'il étoit fùr que Ls Efpagnols, naturellement foupçonneux Se fujets à des précautions outrées , le voyant avancer à eux, ne manqueraient point avec les rafinemens ordinaires de leur prudence , de s'imaginer du miftere dans cette démarche , & de croire qu'on n'oferoit point l'hazarJer fans de bons fondeur- ns , 6V que l'opinion qu'ils ont du temperamment de la Nation , leur feroit craindre que les Princes ne négotiaflfent quelque traitté fecret , dont ils feraient les victimes. M. de Turenne ramena aifément fon frère à fon fentiment : ils furent enfemble trouver le Cardinal , qui s'y rendit aulîi , après en avoir pefé & conçu la foli dite. Le voyage de Lyon fut rompu j & le dix-fept de Juillet , la Cour alla à Ponraife : l'armée marcha en trois jours à Compiegne , Se campa fous les murailles de cette Ville.
L'armce Efpagnole s'étoit avancée jufqu'à Chauni , où le Duc d'Elbeuf fe IaùTa enfermer, fi jnal à propos avec fcpt ou huit cens chevaux qu'il avoff
DU DUC D'YORCK > LIVRE 1. -raîTemblê dans fon Gouvernement de Picardie, que quand il crut pouvoir An. 165*, fe retirer à l'approche des ennemis , ils lui coupèrent les partages ; & la Place étant foible , il fut obligé de capituler après deux jours de fiége , à condition que fes Cavaliers fortiroient à pied , ÔV qu'ils laifleroient leurs chevaux aux Efpagnols.
M. de Turenne avoit fagement prévu que fa démarche arrêterait les ennemis : après la prife de Chauni , où ils ne mirent point de garnifon , ils n'entreprirent point d'autre fiége de ce côté-là , où ils pouvoient en faire fans oppofition , & fe contentèrent de manger le pays. On a cru qu'ils jugèrent qu'il étoit bien plus de leur intérêt de reprendre les Places qu'ils avoient perdu en Flandre que de faire des conquêtes dans la France : ils confidererent que les Princes feroient afTez forts avec les fecours qu'ils pourraient leur envoyer pour tenir tête au Roi , au lieu que s'ils les mettoient en état de l'accabler , ce Prince fe trouveroit dans la neceflité de fe mettre entre les mains des rebelles ; ce qui réunifiant les forces des deux partis , les obligerait de lâcher prife , & de rendre tout ce qu'ils auraient conquis , qui ferait trop éloigné des Pays-bas pour être fecouru : ils craignirent de prendre l'ombre pour la ebofe. Si ce ne furent point là leurs vues , leur conduite au moins donna lieu de le croire. Ils retournèrent en Flandre, y prirent plufieurs Places, & IailTerent furies frontières le Duc de Lorraine avec fes troupes & un détachement des leurs, commandé pat le Duc de Wirtemberg , pour être à portée de fecourir les Princes' quand on le jugerait à propos.
Aufli-tôt que les Efpagnols furent retournes chez eux , M. de Turenne revint aux environs de Paris. L'armée des Princes campoit fous fes murailles ; elle n'étoit pas affez forte pour hazarder une bataille , & elle craignoit qu'en s'eloignant de cette Ville , le parti du Roi , qui augmentoit tous les jours , ne vint à prévaloir : Panimofitc des Parifîens fe ralentilToit ; ils commençoient à ouvrir les yeux , & à reconnoîire qu'ils avoient été feduits j & ce qui contribuoit le plus à les faire rentrer dans leur devoir fut la fortie du Cardinal hors du Royaume : il s'etoit difpofé à cette retraite en arrivant à Pontoife , la jugeant néceuaire pour les intérêts du Roi & pour les liens particuliers : par là il ôtoit tout prétexte à la rébellion ; fon rétabliflement étoit certain , fi les affaires de Sa Majeflé reprenoient le defTus : il comptoit fur la fermeté de la Reine , que rien ne pouvoit ébranler ; il fçavoit que fa parole étoit inviolable : jamais Princefle n'avoh montré plus de grandeur d'amc , plus de confiance & de icfolution dans les plus grands
__ xxxvj MEMOIRES An. itfji, périls; elles ctoient telles , qu'il ne s'en trouve point dans Phifloire de plus héroïques. On a crû néanmoins que le Cardinal auroh couru grand rifque de ne point être appelle fi M. de Bouillon avoit vécu plus longtems ; fa grande capacité jointe à celle de M. de Turenne , qui fe trouvoic à la tête de l'armée , pouvoit lui frayer le chemin au Minillere. II n'eft pas fîtr que les deux frères ayent eu ce deiïein ; mais il eft confiant qu'ils étoicut les feuls capables de foûtenir le poids des affaires dans une conjoncture fi difficile. Quoiqu'il en foit , la mort de M. de Bouillon arrêta ces difeours , & la crainte ou I'efperance d'un pareil changement.
L'année du Roi arriva à Tillet , à une lieue de Gonelfe , vers le commencement d'Août ; elle y demeura jufqu'à ia lin du même mois , M. de Turenne jugeant ce polie avantageux pour obfcrver l'armée des Princes, qui fe tenoit toujours auprès de Paris , & pour empêcher la jondion des fecours que les Eipagnols pourroient envoyer. 11 fut enfin averti que le Duc de Lorraine revenoit une féconde fois avec fe» troupes , & le détachement d'Efpagnols fous le commandement du Duc de Wirtemberg , & qu'il avoit pris le chemin de Champagne Se de Bric , pour joind* e l'armée des Princes : il marcha auffi-tôt vers la Marne ; & ayant appris en chemin que les Lorrains avançoient , l'armée paflà ia rivière à Lagnî , & campa au petit village de S. Germain près de CrefTi en Brie. M. de Turenne re<,ut ordre de la Cour d'y relier jufqu'à nouvel ordre , & de ne rien entreprendre contre M. d^- Lorraine , à moins qu'il n'entreprît de marcher vers Paris , en décampant d'où il étoit , Se qu'en ce cas il fit de l'on mieux poiip empêcher fa jondion avec les Princes. Cet ordre étoit fondé fur ce qu'on ctoit en négociation avec M. de Lorraine , qui avoit envoyé fuii Secrétaire pour le conclure , avec promefTe en même-tems qu'il demeureroie où il étoit , Se qu'il n'avanecroit pas jufqu'à ce qu'on fût convenu , ou que le traitté fut rompu. II efperoit amnfor la Cour , la tromper par As artifices , Se trouver I'occafion ou d'entrer dans Paris ou de joindre les Princes, fur le chemin , fans en venir à une bataille. M. de Turenne qui le con.noilfoit mieux que la Cour , ne donna pas comme elle dans le piège : il dit au Sécretaire de M. de Lorraine, qui en paffant pour aller rendre compte à fon maître de l'état de la négociation , lui apporta lui-même l'ordre en queftion , que Us promefcs de M. de Lorraine CT rien étaient four lui la même chofi. En effet , pour prouver la bonne opinion qu'il en avoit , il réfolut de marcher le lendemain cinq de Septembre à Brie-Comte-Robert, pour eue plus à portée de lui couper chemin on cas qu'il voulu*
DU DUC D'YORCK , LIVRE 1. xxxvij
marcher , comme il croyoit qu'il le feroit , & que fuivant fa coutume , il •^N* 1 ^ 3 *' manqueront à fa parole : il dit confidemment au Duc d'Yorck,que quoique fes ordres fuflcnt pofuifs de ne point quitter fon pofle , il étoit fi perfuadé que le Duc de Lorraine vouloit tromper la Cour , & qu'il étoit de l'intérêt du Roi fon maître , que l'armée marchât , qu'il aimoit mieux hazarder fa tête en défcbcïflunt , que de donner lieu à M. de Lorraine d'aller à fon but , & de le duper. L'armée décampa le matin ; & les Maréchaux des Logis arrivant à Brie-Comte-Robert , trouvèrent ceux des ennemis qui faifoient la même chofe , leur armée étant déjà en marche pour y venir camper la même nuit. Ils retournèrent dans le même moment pour en informer M. de Turenne , qui avec l'avant-garde de l'armée avoh palTé un défile : il en envoya aufli-tôt avertir M. de la Ferté , qui ce jour-là menoh l'arrieregarde , & le fit prier de le venir trouver pour confulter enfemble fur ce qui étoit à faire j & comme il ne venoit pas aflTez vite , il alla à fa renconv tre , & le trouva au défilé : ils réfolurent au lieu d'aller à Brie-Comte- Robert , de marcher directement à Villeneuve S. Georges. M. de Turenne prit les devants avec toute fa Cavalerie, ordonna à l'Infanterie de le fuivre en toute diligence avec le canon , & pria M. de la Ferté d'en faire autant : il craignoit avec raifon que M. de Lorraine , qui connotuoh l'importance du pofle , ne le gagnât avant lui , & il ne doutoit pas que fes Maréchaux des Logis l'averti fiant de la rencontre qu'ils avoient fait des liens , ne lui fi fient prendre le même parti. Sa conjecture fe trouva véritable : quelque dil gcnce qu'il fit , l'avant- garde du Duc arriva plutôt que lui dans Villenaïve S. George ; & il fe crut fi attitré du pofle , qu'il envoya à M. fe Prince une lettre dattée du même lieu , pour l'informer qu'il s'en étoit rendu maître : le Duc d'Yorck l'apprit enfuhe de l'Officier qui l'avoit portée , étant avec M. de Turenne lorfqu'un parti qui l'avoit fait prifonnier , le lui amena dans Villeneuve S. George , & cet homme fut fi furpris d'y trouver l'armée du Roi , qu'il ne pouvoit comprendre que cela fur poflîblev Quoique les Lorrains euflem gagné les devants , qu'ils fu fient maîtres de ia Ville , & qu'une partie de leurs troupes eu fient pafle PYeres , M. de Turenne arrivant avec fon avant-garde fur la hauteur qui commande le Bourg & les rivières , les chafla & s'empara du pont : leur armée étoit déjà li proche de l'autre côté de cette petite rivière , qu'elle tira le canon fur les premiers efeadrons des troupes du Roi , quand ils arrivèrent fur le haut de la montagne, dont l'avant- gard; leur fervit plus que la drligeuce. M. de la Fertc arriva fui le foie avec le selle de l'armée * & les ennemis, ayant.
xxxviij MEMOIRES
An. 1652. manqué le pofle,fe rettrcrent une lieué plus haut le long de la rivière , vis-à-vis le Château d'Ablon , où M. le Prince les joignit peu de jours après, ayant fait palier fes troupes fur deux ou trois grands batteaux qu'il trouva par hazard fur la rivière.
Ce fut alors que les ennemis étant plus forts de la moitié que M. de Turenne , comptèrent fur une vidoire certaine , le tenant comme dans un culde-fac entre la Seine & l'Yercs , où ils ne croyoient pas qu'on pût leur échaper : ils fçavoient que n'ayant dans fes caillons que pour quatre ou cinq jours de pain tout au plus , & les fourages lui manquant , il ne pouvoh en tirer d'aucun endroit , tout le pays des environs étant ruiné , & ils efperoient de finir la guerre fans coup ferir ; mais M. de Turenne avoit eu le bonheur d'arrêter à Villeneuve S. George la nuit même qu'il y arriva , vingtquatre ou vingt-cinq batteaux , qui furent le faiut de l'armée , parecqu'ils fervirent à faire des ponts fur la Seine. ..On, ftS. perdit point de tems ; le premier pont fut achevé en deux ou trois jours avec des travaux de l'autre coté de la Seine pour le couvrir ; & le fécond fut achevé peu de jours après. On furmonta des difficultés qtîf paroifloient. invincibles : on n'avoit ni bois ni argent ; l'induftrie des Officiers d'artillerie*& la libéralité des joueurs fuppléerent à l'un & à l'autre : ces derniers prêtèrent trois cens pilloles , l'Intendant de l'armée fi'ayant pu fournir une fi petite fomme ; les autres abbatirent les maifons du Bourg pour en prendre les poutres & les planches. Cette communication de l'autre côté de la Seine donna du fourage à la Cavalerie , qui en avoit manqué des le premier jour. Pour fc mettre d'autant plus en état de maintenir ce pofte , on fe retrancha du côté ds Limai , qui étoit le feul par où les ennemis pouvoient attaquer l'armée j elle étoit couverte d'un bois fur fa droite ; elle avoit la Seine à la gauche j l'Ycres la garantiftoît par derrière j ainfi n'ayant que fon front à garder , qui étoit vis-à-vis de Limai & de Gros-bois , il ne fallut que faire des lignes entre les cinq redoutes que le Duc de Lorraine y avoit élevées , & qui étoient encore entières.
Pendant qu'on travailloh à ces retranchamens & à la conflruflion de» Ponts , l'armée ennemie décampa , après avoir mis garnifon dans Ablon , Se marcha du côté de Brie , dans le defîcin d'y pafTer l'Ycres , pour enfermer l'armée du Roi de tous côtes. Lorfqu'elle fit ce mouvement , M. de Turenne trouva à propos de faire attaquer le Château d'Ablon , pour aftiirer U communication par eau avec Corbeil , d'où il efperoit tirer toute forte
DU DUC D'YORCK, LIVRE J. xxxix
Je provifions : pour cet effet M. de Rennel fut envoyé avec un détache- An. i 6 ment de Cavalerie & d'Infanterie , & deux pièces de canon ; mais avant qu'il fut arrivé au Château , M. de Turcnne qui l'avoit vû paffer , fut averti qu'on découvroit quelques efcadrons des ennemis entre le bois & Limai. 11 envoya ordre auflî-tôt à Rennel de revenir au Camp , & monta fur la hauteur pour reconnoître Pennemi , croyant d'abord qu'il venoit à lui : en y arrivant , il apperçut l'Infanterie qui commencoit à paroître ; 6c pour mieux juger fi leur deffein étoit de l'attaquer immédiatement , il fe mit avec le Duc d'ïorck parmi les efcarmoucheurs , qui éloignèrent ceux des ennemis , & donnèrent lieu d'obferver de plus près leur contenance : M. de Turenne qui ne voyoit pas bien de loin , ne fe fiant point à fes propres yeux , pria le Duc cTYorcx de bien examiner ce qu'ils faifoient : ce Prince fut le premier qui l'avertit qu'ils fe rctranch oient j ce qui lui ayant été confirmé par plufieurs autres , il retourna au Camp fort fàthfait de ce que le» ennemis n'attaquoient point Tes lignes , qui n'etoient pas encore perfectionnées ; il y fit travailler fans relâche , & ordonna de les paliffader ; ce qui ayant été exécuté en lîx heures de teins , on jugea à propos d'ouvrir les redoutes en dedans , pareeque de la manière que les Lorrains les avoienc faites , il eût été difficile de les reprendre fi les ennemis s'en fuuent rendus les maîtres.
Dans le meme-tems que le Prince de Condé marcha avec fon armée à Limai , le Duc de Lorraine avec la fienne avança au haut de l'Ycres entre Brie & l'armée du Roi , qu'ils crurent tenir bloquée de forte qu'elle ne pouvoit leur échaper dans peu de tems , ne doutant point ou de l'aflâiner ou de la réduire à entreprendre quelque action defefperée. Après que M. le Prince eût achevé fes retranchemens , qui ttoient fort profonds, & à la portée du canon de ceux de M. de Turenne , fa principale application fut de faire un pont de batteaux une Iieué au-dcfïbtis des fiens , pour interrompre fes fourageurs , Se empêcher la communication avec Corbeil de l'autre côté de la Seine , pendant que M. de Lorraine avoit des partis continuel» lement en campagne pour l'empêcher du côté de Brie ; mais avant que le pont des ennemis fut achevé , on fe rendit maître du Château d'Ablon , quB rendit toutes leurs précautions inutiles , & aflura par eau la communication; avec Corbeil; on fit auffi bonne provifion de fourage , que l'on enleva à une bonne diflance entre Juvifi & Paris.
Le pont des ennemis étant fini , les fourageurs ne purent fortir qu'avec* de grotte* eicortes u'Juifanterie & de Cavalerie , ce qui étoit d'autant plus
xl MEMOIRES
■An. 1651. pénible , qu'il falloit aller fi loin qu'ils ne pouvoient revenir le même jour.
Les Généraux s'aviferent enfin d'un expédient qui étoh & plus aifé & moin» fiazardeux. Deux mille chevaux qui étoient venus à Corbeil après la prife de Montrond , eurent ordre d'y refier : on en detachoit tous les jours de petits partis , qui rudoient en defeendant de l'un & de l'autre côté de la rivière , & qui fe rencontrant avec ceux du Camp qui faifoient la même choie en remontant , chacun rctournoit de fon côté , après s'être communiqué ce qu'ils avoient découvert ; & quand ceux du Camp rapportoient qu'il n'y avoit point de danger , on faifoit fortir les fourageurs , qui alloient par delà Corbeil , y pafloient la rivière d'EUbne ; après quoi ils fourageoient à leur aife , pafloient la nuit en fûreté , revenoient à la Ville , & retournoient au Camp de l'un ou de l'autre côté de la Seine , où ils étoient avertis qu'il n'y avoit point de rifque.
Cette méthode fut fuivie avec tant d'exaditude & tant de bonheur qu'il n'arriva point d'accident à aucun des convois ; & on peut dire avec vérité que la Monarchie Françoife étoit réduite à cette extrémité , que fon falut dépendoit de chacun de ces convois , la perte d'un feul étant capable de caufer celle de toute l'armée.
Durant ce blocus , les petits partis de l'armée du Roi pouflbient leurs courfes fort loin du côté d'Orléans , & alloient quelquefois jufqu'aux portes de Paris , ce qui incommodoit beaucoup cette grande Ville , dont le commerce étoit interrompu de ce côté-là , pendant que de l'sutre les troupes des Princes ne la pilloient pas moins. Les Parifiens Apportèrent quelque tems ce voifinage importun avec aflfrz de patience , fur les promettes que leur faifoit le Prince de Condé de les en délivrer bientôt , & de terminer la guerre , en forçant M. de Turenne à fe foûmettre avec fes troupes ; mais l'eflet ne répondant point aux cfpcrances dont on les rcpaiflbtc journellement , ils pancherent plus que jamais du côté de la Cour , Se reprirent des fentimens plus conformes à leur devoir : ils lirent de férieufes réflexions fur l'aveuglement avec lequel ils fe laiflbient dévorer par des étrangers , fans qu'il put leur en revenir , ni à la Nation , aucun autre avantage que d'être les dupes de quelques cfprits ambitieux , qui n'avoient en vue que de les engager dans leurs defTeins d'ufurper l'autorité Royale.
Les partifans de la Cour profitant de ces heureufes difpofitions , fomentèrent adroitement la mefintelltg.nce qui coininençoh à naître entre les Parifiens & les Princes j le Cardinal de Retz n'obmettoit rien de fon côté pour l'augmenter ; 0a fe fouvenoit toujours du maUacrc de l'Hôtel de
Yille,
DU DUC D'YORCK, LIVRE I. xIj Ville ; 8c plufieurs défordres qui arrivèrent faifant connoître l'inclination An. l6îîF. des peuples , les bouttefeux qui les avoient fi fouvent mis en mouvement contre l'intérêt du Roi , perdirent tout crédit j ce qui relevant le courage de fes fujets fidèles , ils firent voir aux autres le précipice où l'ambition de* Princes alloit les jetter.
La prudence des Généraux ayant allure les fourages de l'armée du Roi , 6c les retranchemens étant tels qu'il auroit été dangereux aux ennemis d'entreprendre de les forcer , il ne fe paflT.i rien pendant le blocus que de fréquentes efearmouches qu'on ne pouvoit éviter , à caufe de la proximité des lignes de l'une & de l'autre armée. II y en eut une entr'autres aîTez confidérable , & qui penfa les engager , malgré les Généraux de part Se d'autre. Le Duc d'Orléans étant venu voir celle des Princes , les jeunes gens de qualité qui l'avoient accompagné voulurent montrer leur bravoure, & fortirent des lignes pour faire le coup de piflolet contre L s troupes du Roi , qui les voyant venir en grand nombre , fortirent auflî pour les combattre : la Cavalerie efearmouchoit dans la plaine , & les Fantafllns fe uifperferent dans les vignes qui régnent depuis le bas du coteau jnfqu'au haut de la montagne pour faire la même chofe. L'affaire devint lî férieufe. , & les Volontaires de part 8c d'autre s'approchèrent de fi près , que M. de Turenne fut obligé de détacher le Marquis de Richelieu , avec plufi.urs petits pelotons de Cavalerie , pour aller les dégager j M. le Prince s'en étant apperçu , fit faire de fon côté la même chofe. Il y eut de part & d'autre plufieurs tués & blefle*. Un Capitaine de Douglas , nommé Tivy , qui fut pris , s'échapa peu de jours après , & apporta à M. de Turenne la nouvelle que le Prince de Condé étant tombé malade , s'étoit fait porter à Paris , où les principaux de fa faction s'effbrçoient toujours de la ranimer, par le» efpcrances de la ruine de l'armée du Roi. S'ils le crurent ainfi , ils fe trompèrent bien grodierement ; car plus elle relia à Villeneuve S. George , plu» elle eut abondance de toute s chofes qui lui venoi nt de Corbeil.
II fe fit dans cet entretems une trcs-belle adion par le fieur Seguin , Capitaine de Cavalerie dans le Régiment de fieauveau : il alloit fouvent en parti ; & étant forti cette fois avec cent maîtres , il fe mit en embufeade pour furprendre les fourageurs de l'ennemi , 8c les ayant laiffé arriver & fe mettre à l'ouvrage, il alloit pour les enLver , lorfquc découvrant fort près de lui un efeadron fur la hauteur , il fut pour le charger , croyant qu'i fût le feul qui les efeortoit t mais en approchant il en trouva quatre attires : il prit wirnédiatcment fon parti, dit en peu de paroles à fes gens , qu'il étoit
15 MEMOIRES
An i 6 1 1 tt°P tu<* ^€ ^>ngw * retraite, & qu'il falioit chercher fon faîut dans la " pointe de l'épée : il les divifa en cinq petit» corpi , chacun fur deux rang», & attaqua les ennemi» avec tant de vigueur, qu'il le» mit en de-route , en , tua foixante fur la place , fit cinquante prifonniert , 6V défit ainfi.malçrc une fi grande inégalité , le vû'ux Régiment de "Wirtemberg , dont le Major & deux Capitaines furent du nombre des piifonniers.
I.a Cour qui étoit à Pontoife ou à S. Germain , ménageoit toujours Tes intelligences dans Paris , d'où elle étoit bien informée de ce qui *'y pafloit, & du mécontentement des Parifiens , de ce que les Princes entretenoient la'guerre à leurs portes , & la négociation étant fur un bon pied ,-elle envoya demander aux deux G c ne r aux , s'ils croyoient pouvoir dégager l'armée du pofle où elle étoit fans rien hazarder , Se trouver le moyen de joindre le Roi , pour favorifer le trattié qui étoit fur le tapis avec les Paxifiens.
On travailla aufil-tôt à difpofer toutes d ofes pour décamper : on fit drefiêr douze ponts fur la petite rivière , fous prétexte de favorifer les fourages , & on envoya ordre aux troupes qui étaient à Corbeil de faire quelques redoutes fur la hauteur qui eu* devant la Ville , pour perfuader davantage aux ennemis qu'on ne fongeoh qu'à aflurer les fourageurs de tout côtés. Toutes ces chofes étant exécutées , on commanda le quatrième d'Octobre, une heure avant le coucher du foieil , que toutes les troupes fe préparaient à marcher : dès qu'il fut nuit , on fit paflêr les bagages vers Corbeil avec un grand fiienec , par le chemin le plus bas le long de la Seine > en avoit mis à la tête de la Cavalerie & des Dragons , avec ordre en arrivant près de la Ville , de fe mettre en bataille fur la hauteur derrière les.
Quand les bagages eurent pane les ponts , les troupes les fuivirent en. bon ordre : les gardes & les fentineiJes ne furent relevées qu'après que toutel'armée fut de l'autre côté de la petite rivière , & on rompit les poivts pouc empêcher les ennemis de s'en fervir & de fuivre l'année du Roi , s'ils entrent découvert fa retraite > mais bien loin de la foupçonner , ils avoient réiblu ce même foir d'infulter le lendemain le Régiment de Nettencour , qui étoit avec une garde de quarante chevaux dans l'ouvrage qui couvroît de l'autre côté de la Seine les têtes des deux ponts : peur en venir mieux à bout , ils avoient préparé de grands trains de bois , qu'Us laiilerent dérivée d'une lieue en haut au milieu de la rivière , afin que le choc qu'ils donne, loient contre les ponts les pût entraîner. La choie reufliti le Régiment de
DU DUC D'YORCK , LIVRE T. xliij L Nettencour voulant pafler , comme il en avoit reçu l'ordre , les trouva An. l6fi* rompus , & M. de Turenne en ayant été averti , lui fit ordonner d'aller à Corbeil le long de la rivière , ne jugeant pas a propos de retarder pour cet accident la marche des troupes : il pafl'a heureufement à Corbeil , & joignit Tannée. Le lendemain un peu devant le jour , les foldats ennemis étant ailes pour attaquer l'ouvrage , furent fort furpris de le trouver abandonne ; mais ils le furent bien davantage de ne plus voir l'armée du Roi ; ils furent les premiers qui en avertirent leurs Généraux : il étoit trop tard , & quand ils i'euHcnt fçû plutôt , ils ne pouvoient pas lut faire grand mal ; parcequ'apres qu'elle eut marché un peu plus d'une lieue , le terrain lui ctoit fi favorable , qu'elle n'avoit plus rien à craindre ; elle ctoit couverte d'un côté de la Seine , & de la forêt de Sennard de l'autre ; Pefpace entre deux n'étoit pas fi large qu'elle ne pût le remplir , de forte que les ennemis ne pouvoient la déborder ni Patuquer en flanc , & plus on approchoit de Corbeil , plus le terrain fe rctrécifloit. Toute l'armée y arriva avant le lever du foleil j quoiqu'on ne dût y relier qu'une nuit pour fe repofer , on fit des retranchement pal ifTadés pour n'être point furpris, s'il prenoh envie aux ennemis de combattre. Le lendemain fixièroe au matin , on marcha à Chaume , où on arriva le foir , dans le deflein d'aller paûer la Marne à Meaux, & de joindre enfuhe la Cour ou à Pontoife ou à S. Germain. Cette journée fut pénible & dangereufe : les ennemis pouvoient attaquer l'armée s'ils euflênt voulu. On marcha toujours de manière qu'en un quart d'heure de tems toute l'armée pouvoit être en bataille : l'avant-garde alloit fur deux colonnes ; le premier efeadron à la tête de la colonne de la gauche ctok le premier de la première ligne , & celui à la tête de la colonne droite étoit le premier de la féconde ligne , fuivant l'ordre de bataille : on obfervoit les diftances ordinaires , comme fi on avoit été prêt à combattre ; l'Infanterie fuivoit dans le mê>ne ordre la Cavalerie ; la première ligne d'Infanterie fuivoit la première de Cavalerie , & la féconde de même : les Gendarmes marchoient fuivant leur pofle entre les deux lignes d'Infanterie , & l'autre aile de Cavalerie fuivoit l'Infanterie dans le même ordre ; de forte que l'ennemi paroifTant , l'armée fe trouvoit prête à le recevoir en tournant à gauche. L'artillerie & les caillons marchoient fur la droite de l'Infanterie , & les bagages fur la droite de tout. Les ennemis n'ayant rien entrepris ce jour-là , on marcha en fuite avec moins de contrainte à Presle , Tournam & Quincé j 6c le onze ayant parte la Marne près de Meaux , oa campa le même foit à Boretx, dc-U on marcha à Montlevêque, fc
xliv MEMOIRES
enfuite à CourteuH , où on étoit à couvert de la rivière qui y paflbit.
Cette retraite fi furpreuant^ pour les ennemis , acheva de ruiner leur» afLires auprès des Parifiens , qui las de fupporter le poids d'une guerre qu les accabioit , fouha.ttoient de plus en plus de la voir finir par le retour du Roi , dont les amis proiitoient d'une fi favorable conjoncture. Le Prince de Condc & le Duc de Lorraine jugèrent qu'il n'étoit pas de leur inte«êt de demeurer davantage aux environs de Paris , puifqu'un plus long féjour acheveroit de leur faire perdre le peu d'amis qui leur reftoiebt , & qu'ils ne pouvoient conferver qu'en s'éloignant ; d'ailleurs l'hiver avançoit , & le pays étoit fi ruiné , qu'il eût été prefque impolfible d'y faire fubfifler leurs trompes.
Ces confidérati >ns or peut-être quelques autres qu'on ne fçait pas, déterminèrent les Princes à quitter Paris : ils ne trouvèrent point de meilleur expédient que de faire hiverner leurs troupes en 'Champagne & en Lorraine , les Efpagnols devant les joindre à Rhetcl , pour les aider à prendre les Places qui feroient necefiaires pour couvrir & aflurer leurs quartiers. A l'égard ^u Duc d'Orléans & de Madcinoifelle , il fut arrêté qu'ils refleroient à Paris , & qu'ils employeroient leur crédit & leurs efforts pour empêcher cette V;lle d'y recevoir le Roi. Toutes ces refolutions furent auiïi-tôt mifes en exécution } car l'armée du Roi n'étant encore qu'à Courteuil près de Sjnlis vers le quatorze Octobre , celle des ennemis paffa auy près , prenant le chemin de la Champagne.
La Cour crut qu'il ctoit alors de fon intérêt de retourner à Paris , & M. de Turenne alla exprès à S. Germain pour la déterminer à prendre ce parti ; il en repréfenta la néceffité , que i'occafion étant favorable il fallok en profiter , & ne pas donner le tems aux Parifiens de revenir du dégoût qu'ils avoient pour les Princes , que leur abfence & i'éloignement de leucs troupes pouvoi.nt diffiper : il fit concevoir pour appuyer fon opinion , qu'il n'y avoit point d'efperance de trouver des quartiers d'hiver pour les troupes , fi le Roi ne fe rendoit maître de Paris ; que fans cela on ne feroit point en état de faire tête la Campagne fuivante aux forces des ennemis , qui feroient tres-nombreufes ; que fi Paris refufoit de recevoir le Roi , toutes les autres Villes fuivroient fon exemple ; enfin il conclut en aflurant que tout dépendoit du bon ou du mauvais fucecs de cette affaire. Ses raifons qui ne font ici touchées que légèrement , parurent fi fortes au Confeil , qu'elles furent approuvées. La Cour partit de S. Germain , & étant arrivée au bois de Boulogne p*r le pout de S. Goud 4 les autres étant