DU DUC D'YORCK, LIVRE 1. \U
rompus , il vint des perfonnes de Paris qui s'adreflerent à quelques Mcm- \6 ~ z bres du Confeil , pour repréfenter que l'entreprife étoit dan^ercufe , & * * ' qu'on hazardoit témérairement la perfonne du Roi. Ces Meilleurs prirent Pallarme , & furent au carofle de la Reine dans lequel étoit le Roi , pour diffiiader leurs Majeftés d'aller plus loin. Le carofle arrêta : on appel! a M> de Turenne & le refle du Confeil , pour délibérer fur ce qui étoit à faire : tous étoient d'opinion qu'il falloit retourner à S. Germain j il n'y eut que M. de Turenne qui perfifta dans la première réfolution & dans les raifons qui Pavoient fait prendre , ajoutant qu'après la démarche qu'on venoit de , faire, le retour feroit également préjudiciable aux affaires du Roi & à fon honneur ; qu'il marquerait un manque de réfolution qui rendroit la Cour mcprifablc , ôteroh le courage aux amis , releveroit celui de fes ennemis j que tout feroit à craindre d'un changement où il paroîtroit tant de timidité , Se qu'il regardoit ceux qui étoient venus apporter cet avis ou comme des ennemis couverts , qui vouloient empêcher que le Roi n'entrât dans Paris , ou comme des efprks foibles , dont les fentiniens ne dévoient point être fuivis.
La Reine qu'il étoit difficile d'effrayer , & dont le courage étoit à toute épreuve , fuivit l'opinion de M. de Turenne contre l'avis de tout le re'fle du Confeil : elle dit que dans une occafion fi importante , il valoit mieux s'expofer elle ck fon fils aux dangers qu'il pouvoit y avoir , que de perdre leur réputation par une action aulTi honteufe que feroit leur retour , qui ruineroit entièrement leurs affaires , & qu'il ne falloit jamais efperer de rerir trer dans Paris fi on perdoit cette occafion. Il f it refolu d'y aller : le Roi s'avança à la tête de fes Gardes , entra dans la Ville par la porte S. Honore, Si au lieu de Poppofition dont on avoit voulu lui infpirer la peur , il ne trouva par tout que des acclamations qui marquoieiit la joyc publique , & il fut accompagne juf-ju'au Louvre par une foule de peuple , qui ne ceffoit de crier Vtve le Roi. Pendant que Sa Majeflé enrroit par une porte , M. le Duc d'Orléans fortit par une autre , & Mademoifdle qui étoit rentrée dans fon appartement des Thuillerics , eut Ordre de fortir de Paris auquel elle obeït.
M. de Turenne retourna auffi-tôt à l'armée , & fur la fin du mois fe mit en marche pour fuivre les ennemis , qui s'étoient emparés de Châteaurorcien & de Rhetel fur l'Aifnc , où ils trouvèrent peu de rëfiflance , de-là ils furent attaquer Sainte Menchoult , qui fe défendit bien ; mai* elle fut eniin forcée de fc rendre àcompofuion ; il n'y avoit outre la garnifonoc-
xU] MEMOIRES
An. 1651. dinaire que quatre Compagnies du Régiment d'Yorcl,qui s'y jetterent avant qu'elle fut invertie. Quand L'armée des Princes quitta les environs de Paris , on envoya avec quelque Cavalerie des troupes de M. de ia Ferté , le Régiment d'Infanterie qui portoh fon nom , & celui d*Yorck , avec ordre de marcher en toute diligence , & de fc jetter dans Sainte Menehoult & les Places du Barois. Le Maréchal alla lui-même à Nanci , pour défendre autant qu'il pourroit fon Gouvernement , où il jugeoit , comme il arriva effedivement , qu'ils avoient deflèin d'établir leurs quartiers d'hiver.
Dans la marche de l'armée du Roi vers la Champagne , elle campa le deux de Novembre à Balieux , où elle fut obligée de relier un jour , à caufe que les Soldats trouvant dans le chemin une grande quantité devins nouveaux , ils s'enyvrerent lî généralement , qu'il n'en vint point au quartier fuffifamment pour monter la garde ordinaire chez le Général & chez le Duc d'Yorck. Après les avoir raftemblés , on marcha le quatre à Dizy proche Epernai , où on palla la Marne le cinq pour fe couvrir de cette rivière , les ennemis étant alors aux environs de Rhetel , où le Comte de Fuenfaldagne les avoit joints avec une partie conlîdérable de l'armée d'£fpagne , ce qui obirg oh M. de Turenne de fe tenir toujours à une diftance raifonnable , & derrière quelque rivière ou quelque défilé , pour ne point courir rifqne d'être furpris. Le fixicme l'armée marcha à Cheppes , où après avoir campé trois ou quatre jours , elle repafla la Marne, & campa à Vitry le Bruflé. Le feize elle marcha à Vitry le François , réglant toujours fes mouvemens fur ceux des ennemis.
Ce fut pendant que l'armée du Roi faifort ces différens campemens que Sainte Menehoult fut prife , vers le treize Novembre : les ennemis y liccntierent les troupes du Duc d'Orlcans qui étoient dans leur armée , & leur permirent de retourner en France , à condition qu'ils ne ferviroient point le Roi le relie de cette Campagne , ni aucune autre de ce côté-là : on les fit marcher vers les quartiers qui leur furent aflîgnés en Picardie , 6c l'année fuivante ils ferment dans les armées fur les autres frontières de France.
Les ennemis furent enfuit.? affiegor Barleduc ; M. de la Ferté y avoit envoyé un nommé Rouftillon pour y commander , avec une garnifon capable de défendre la Place plus long-tems qu'il ne fit : il fut néanmoins allez vain pour refufer un renfort de cinq cens hommes que M. de Turenne avoit envoyé à S. Difier pendant le fiége de SJnte Menehoult , avec ordre d'aller à Barleduc , fi le Gouverneur en avoit befoin ; il remercia M. de Turenne du foin qu'il prenoit de lui , l'aflura qu'il était en bon état , S
DU DUC D'YORCK , LIVRE T. xlvij
Pennemî ofoit l'attaquer , ce qu'il réitéra quand il fut inverti , avec pro- An. i 6 5 2. mefle de rendre bon compte de la Place. Cette nouvelle fut ;:pportée le dix-huit à M. de Turenne , qui étoit encore à Vitry le François j if décampa aulTi-tôt pour l'aller fecourir avec toute la diligence pollible ; & pour empêcher que l'ennemi ne fut averti de fon approche , il repafla la Marne à Vitry , & côtoyant la rivière qui étoit à fa gauche , il arriva à la pointe du jour à S. Difier j il y fit alte pendant fix heures pour repofer Tes troupes, & dans le moment qu'on alloit fe remettre en marche , il reçut avis que la Ville & I • Château s'étoient rendus j ce qui fit arrêter l'armée.
Cette nouvelle fut d'autant plus défagrcable qu'elle rompit le defiein qu'on avoit formé , non feulement de fecourir la Place , mais encore de battre les ennemis , ou de les forcer à une retraite fi précipftée , qu'au moin» ils y auroient perdu canon & bagage. Jamais entreprife n'avoil été plus judicieusement concertée ; car quoique l'armée du Roi fût beaucoup inférieure en nombre à celle des ennemis , le terrain étoit fi avantageux du côté qu'on marchok à eux , qu*on ne couroit point de rifque , le pays étant cou» vert de bois.
M. de Turenne avoit fix mille hommes efteâift d'Infanterie bien diferplinée ; l'armée avoit été renforcée de Cavalerie auflï bien que d'Infanterie qu'on avoit tiré des garnifons d'Artois , de Picardie & d'autres endroits qui pouvoient s'en pafler depuis que les ennemis étoient fortis du cœur de la France. A la faveur des bois , & par la diligence de la marche , on tomboit fîir les ennemis Iorfqu'iis y fongeoient le moins ,& il leur auroit fervi de peu d'en être averti ; car la fituatron de la Place efl telle , & tel eft le défavantage du pofle pour les afliégeans contre une armée qui vient fecourir la Place , queies retranchemens y font inutiles , & ne peuvent fe défendre j. les bois s'etendent en longueur à une lieue de la Ville ; il y a entre le bois. & le Château une plaine fpacieure , fur le niveau de laquelle efi fitué le Château , & la Vile haute efi fur le bord d'une defeente qui conduit à la. balle Ville ; dans le fond qui efi étroit & entre deux collines , coule un. petit ruiffeau , & l'efearpe de chaque côté efl rude & difficiL» ; de forte que les troupes du Roi n'auroient eu à combattre que contre les ennemis qui étoient de leur côté du rui fléau , & qui auroient fort mal pafle leur teins erv tre l'armée qui les auroit attaqué Se le Château , & entre le bois & le Château , & leur retraite n'y pouvoit fe faite qu'avec tant de confufion qu'ils fit feroknt culbutés l'un l'autre.
Quand ML de Tuxenue forma ce dcflèin^a exut ttouyex toute L'aime*
xlviij MEMOIRES
Au. 1651. ennemie enfcmblc , ëc ne fçavoit pas comme il Papprit depuis , que Fuenfaldagne avec la plus grande partie de fes troupes s'etoit retiré , ne fçachant point l'armée du Roi aufll forte qu'elle étoit , 6c croyant que le Prince de Condé & le Duc Lorraine étobnt a fiez forts pour prendre le Barois & y établir leurs quartiers d'hiver. Un fi beau coup fut manqué par l'indifcretion de M. de Rouffillon \ qui fe Iaiffa enlever les quatre meilleures Compagnies de fa garm'fon dans la baflT.- Ville , quoiqu'elle fut défendue d'une aflez bonne muraille , & environnée d'un fofl*é plein d'eau : il pouvoit au moins fotitenir jufqu'à ce qu'il y eut brèche ; mais l'ennemi s'en étant rendu maître le même jour qu'il arriva devant la Place , & ne jugeant p3S à propos de faire Ton attaque de ce côté-là , il éleva le lendemain une batterie du côté de la plaine contre le Château , & à peine cominenca-t'elle à tirer , que le Gouverneur fans même attendre qu'il y eut brèche , demanda à capituler , & convint de fortir le lendemain de la Place.
M. de Lorraine perdit à ce fiége M. Fauge , Lieutenant-Général 6c le meilleur Officier de fon armée , qui fut tué la nuit après la prife Je la baffe Ville : il foupoit avec le Prince de Condé dans une maifbn allez proche de la Ville haute , Se faifant débauche il s'enyvra fi fort , que dans l'accès d'une vaine bravoure , il fortrt par une porte de derrière , une ferviette autour de la tête , pour fe faire mieux remarquer , & pour que les aflïcgés enflent à tirer fur lui ; le Prince de Condé & le Chevalier de Guife coururent apres pour le faire rentrer j mais avant qu'ils pufflnt le joindre , il ieçut un coup de moufquet qui le tua.
La prife fi prompte de Barleduc donna le tems aux ennemis de s'emparer de Ligny , Voyd & Cjmmcrci } pareeque M. de Turenne ne fçachant point le départ de Fuenfaldagne , n'ofoit trop s'approcher de leur armée : on relia pour cette raifon deux ou trois jours à S. Difier , pendant lefquefi Ils firent ces nouveaux progrès ; & ces trois Places n'ayant que de foibles garnifons, ne firent que peu ou point de réfiflance.
L'armée du Roi avança de S. Difier à Stainville , où elle fut jointe par un renfort d'un Régiment de Cavalerie de trois cens maîtres , & d'un Régiment d'Infanterie de douze cens hommes des troupes du Duc de Longueville , du Régiment de Cavalerie 6c de la Compagnie d'ordonnance du Comte de Briftol. Quoique ces troupes , excepté la Compagnie d'ordonnance , ne fuffent que de nouvelles levées incapables de rendre de grands ferviecs , le nombre ne Iaifla pas de donner de la réputation. Ce ne fut /qu'à Stainville 6c le vingt-cinq de Novembre , qu'on apprit le départ du
Comte
DV DUC D'YORCX; LIVRÉ T. xïî* ^ ^omte de Fuenfaldagnc j fur quoi M. de Turenne réfolut de livrer Bataille ■ 1 — * aux ennemis, & en cas qu'ils vouluftcnt l'éviter , les obliger à quitter les An. i6fti quartiers d'hiver , dans lefquels ils fe croyoient fi bien établis, qu'ils en «voient déjà fait la répartition : la fuite va faire voir combien ils s'ctoient trompés ; car quand on avança à eux le lendemain , ils fe trouvèrent fi peu •en état de s'y maintenir , que n'ofant faire tête à M. de Turenne ils décampèrent fubitement , panèrent la Meufe auprès de Voyd, où M. le Prince fut averti qu'on marchoit à lui , & biffant la rivière fur la gauche , avancèrent en toute diligence vers Luxembourg : on les fuivit de fi près , que ic plus fouvent l'armée du Roi arrivoh à midi où ils avoient pafTé la nuit •précédente. On les pouffa ainfi jufqu'au trente , qu'on arriva le matin à "S. Mihel : on ne jugea pas à propos de les pourfuivre plus loin , putf- ^qu'étant à couvert de leur pays , ils étoient hors de danger.
M. de Turenne ne fongea plus qu'à chercher les moyens de rafraîchir ton armée , particulièrement l'Infanterie , que tant de marches pénibles avoient beaucoup harraffee , & qui manquoit de pain : les ennemis qu'on ■voit toujours fuivis , avoient mangé le pays par tout ; les caillons étoienC Vuides , & il n'étoh pas poffible aux Commifiaires des vivres d'en fournit alors. II en envoya demander aux habitans de S. Mihel , qui ayant faie difficulté d'obéïr , fur une prétendue impoffibilité d'en fournir une aller grande quantité en un jour , il fe trouva oblige pour ne pas laiffer périr de faim fon armée , de faire entrer dans la Ville fon Infanterie , les Gendarmes & le canon , & de diffribuer fa Cavalerie dans les Villages aux environs j quoiqu'on y reliât peu de tems , cela fit beaucoup de bien aux troupes i mais M. de la Ferté en ayant été informé , vint lui-même de Nanci, qui en étoit éloigné de dix ou douze lieuës , pour prier M. de Turenne de fe retirer , fe tenant fi ofienfc qu'il eût pris des quartiers dans cette Villelà , qu'il ne lui pardonna pas de long-tems , Se cette mefintelligence fut dans la fuite très-préjudiciable aux affaires du Roi. Il fallut partir le lendemain de l'arrivée du Maréchal , dont la colère augmentant fur les plaintes que les habitans lui firent contre quelques Soldats , H fuivit la marche des troupes , accompagné de fes Gardes , à la tête defquels il chargeoit les traîneurs , comme s'ils euflent été ennemis , & continuant ce manège jufqu'au quartier des Gendarmes , qui n'étoient point encore ni en ordre ni en marche ,un de la Compagnie du Comte de BrifloI , nommé Manvaxing , qui ne le connoiffbit pas , voyant la violence avec laquelle il (rapport , crut que c'étoient les ennemis , Sç lui préfenta le piffolet dans I9
i MEMOIRES
Am,*6jz. ventre » 301,1 P*"10"* heuteufcmcm pour l'un & pour Pauire manqua :1e pauvre Gendarme fut bleflc de cinq ou fix coups, & couché par terre; mais il en guérit. Berkeley , Cornette de la même Compagnie , en fut quitte à meilleur marché j le grand bruit que faifoh le Maréchal lui fit croire auflï-bien qu'à Manvaring , que les ennemis étoient entres dans la Ville ; il avança le piftolct à la main au coin de la rue i mais reconnoiflant le Maréchal, il le baifla auflTi-tôt , & le falua , 8c comme il en étoit connu , il le tira mieux d'affaire que le Gendarme.
On arriva le foir à un petit Village , appelle Villotte j le lendemain on marcha à TronviUe , entre Bar & l.igni : le même foir on envoya un détachement de Cavalerie & d'Infanterie avec du canon , & toutes les chofe* «éceflàircs pour attaquer cette dernière Place ; on éleva d'abord la batterie plus près que demie portée du moufquet des murailles ; on fit des tranchées à droite cv à gauche pour meure l'Infanterie à couvert , & un épaulemet.t pour la fùreté de la Cavalerie ; tous ces ouvrages furent perfed ionnés avant le lever du foleil : les batteries commencèrent auffî-iôt à tirer j 'd y eut une brèche raifonnablc avant la nuit ; la difficulté étoit de paner le fofle qui étoit plein d'eau , profond & Il large , que le débris de la brèche n'avoit pû le combler : on ne lai fia pas de donner l'auaut , & à force de planches , d'échelles & de longues poutres , on paffà le fofic , & on arriva» à la brèche , que l'ennemi abandonna au (TV tôt pour fe retirer dans le Château , qui étoit plus fort. Le lendemain M. de Turenne marcha avec fe» troupes à Barleduc , laiûant M. de la Ferté avec les fiennes au fiége du, Château de Ligni.
La même nuit qu'on arriva à Bar on dreffa une batterie contre la baffe Ville , à la faveur de quelques maifons qui étoient prefque fur le bord du foiré , n'y ayant qu'un très-petit chemin entre deux : le canon tira dès le matin , & quoiqu'il fût petit & en petit nombre , n'y en ayant que deux de douze , un de huit & deux de fix livres de balle , comme les pièce» étoient renforcées , 6k qu'on pou voit leur donner double charge , M. de Champfort , Lieutenant d'artillerie , en fit un fi bon ufage , qu'au coucher du Soleil il y eut une bonne brèche.
Le Régiment de Picardie devoit y donner Paflàut fous les ordres de IvL de Tôt , le plus ancien Lieutenant-Général de France , & le feul qui étoit dans cette armée. La brèche étoit contre la porte à la droite en entrant > qui n'étoit flanquée que de deux petites tours rondes qui étoient à côté ; on préféra de battre cet endroit à tout autre , pour n'avoir point l'embarras
DU DUC-D'YORCK > LWKE h IJ
de combler le foflc , & parcequ'il auroh fallu faire ailleurs une plus gran- An i6tt~k
de brèche , qui eût emporté plus de tems qu'on ne vouioit y employer , *
au lieu que par là on avoit la facilité de paner le foflc fur le pont de la
Place , & de fauter en bas , où étoh le pont-Ievis du guichet , d'où on le
pouvoit couler le long de la muraille pour aller à la brèche, qui n'etoit
pas loin.
Tout étant amG difpofé , M. de Turenne fît tirer deux ou trois décharges de fon canon fur la tour de la porte , qui feule défendait la brèche , & dont la mine auroh rendu l'attaque plus aifée. M. de Tôt qui eut ordre de la commencer , au lieu de faire marcher d'abord les gens commandés ; & de relier lui-même avec le Corps du détachement , comme il avoit bû , fuivant fa coutume , un peu trop pour un Commandant , il fuivh le Sergent qui menoit la tête de l'attaque ; en fautant de la petite porte du guichet , il fut tué d'un coup de moufqucu Cette place étoit fatale aux yvrognes : mais le Duc <PYorck rend cette juflice à la Nation , d'affurer que le> pauvre M. de Tôt a été le feul Officier François qu'il ait jamais vû yvre dans les armées. Cet accident ne retarda rien : les attaquans paûerent à là file par le guichet , & arrivant à la brèche malgré le feu des ennemis, que le canon ne put point déloger de la tour de la porte , ils emportèrent nonfeulement la brèche , mais les chafferent encore des barricades qu'ils avoienr fait derrière & dans les rues , les pour fuivant jufqu'à la Ville haute.
Un accident qui arriva au Gouverneur , qui s'appelloit Defpiller , contribua beaucoup à la prife de cette baffe Ville } ne croyant pas qu'on voulût donner l'affaut ce foir-Ià , il étoh refte à la Ville haute j mais le bruit de l'attaque l'ayant obligé d'y venir , & faifant marcher deux cens hommes pour forritier ceux qui défendoient le pofte , fon cheval s'abbatth en defcendant à la baffe Ville , & lui meurtrit fi violemment la jambe , qu'il fut contraint de fe faire porter en haut. On ne perdit pas beaucoup de monde à cet affaut : il n'y eut perfonne de remarque , outre M. de Tôt , que le Marquis JAngeau , Volontaire , qui fut tué j M. Polrac , premier Capitaine de Picardie , qui commandoh le Régiment en l'abfence des Officiers Majors , eut un coup de moufquet dans l'épaule , & Godonviller , Capitaine au même Régiment , en reçut un dans le ventre j ils en guérirent tous deux.
Le Cardinal Mazarin arriva au Camp ce jour-là , & y amena un renfort de troupes quiavoient été tirées de diverfes Places, & étoient comma dées par le Duc d'Eiheuf 6t le Maréchal d'Aumont. Le Cardinal vit
Il) MÉMOIRES"
1 6 j i, ^rc 'a ^affe Ville , qui fervit de peu pour la prife de la Vifle & du Châ— tcau , & qu'on n'attaqua que pour y mettre l'Infanterie à couvert , la fai— fon étant trop rigoureufc pour camper : on y trouva abondance de vin & de pain , dont on avoh grand befoin. Pour la Cavalerie , elle fut mife code bons quartiers dans le pays , aux environs & affez près de la Ville.
Quoique la gelée fut violente , le Prince de Condé réfolut de tenter lefecotirs de la Place ; on fut averti de bonne heure de fa marche ,& il fut arrêté par le Cardinal & les Généraux que M. de Turenne & M. de la Fertr marcheraient au devant de l'ennemi avec la plupart de la Cavalerie , en» viron trois mille Fantaflïns & fix pièces de campagne , & que le Cardinal le», fuivroit à quelque dillance , pendant que Meilleurs d'Elbeuf & d'Aumône avec le refte des troupes continueraient le liège.
On apprit que les ennemis venoient par le chemin de Vaubeeourt , qui n-ert éloigne que de cinq lieues de Barleduc. L'armée du Roi marcha à» eux, M. de Turenne conduifant l'avant- garde , avança jufqu'à Condit, qui n'efl qu'à une lieue & demie- de Vaubeeourt : dans le moment que le» premières troupes y entrèrent pour y prendre leurs quartiers, on eut avi» par un parti qui amena des prifonniers , que le Prince de Condé éto» nouvellement arrivé dans Vaubeeourt , où il devoit refler la nuit , ne fçachant point qu'on étoit fi proche : M. de Turenne en envoya au(Ti-tôi avertir le Maréchal de la Ferté , & lui dire qu'il étoit de femiment d'aller immédiatement attaquer les ennemis , qu'on trouverait aflfurémcnt en grand défordre ; que le quartier étant rempli de vin & de toutes fortes de provifions , les Commandans pourraient difficilement ralfembler leurs troupes ; & faire monter les Cavaliers à cheval , & que leur furprife feroit fi grande de fe trouver attaquée dans le tems qu'ils croyoient l'armée du Roi bien loin , qu'on obtiendrait une vi&oirc aiféc : mais au lieu de confentir à cette propolition , il vint lui-même dire à M. de Turenne, qu'il ne croyoit pas qu'il convint d'entreprendre une affaire de fi grande importance fans la participation du Cardinal , qui n'etoit pas , loin , & qu'il étoit d'avis qu'il fallait l'en avertir , pour recevoir fon contentement avant de rien faire» M. d„' Turcn ie fut obligé malgré lui de prendre ce parti : on dépêcha un Exprès au Cardinal , pour l'informer de vive voix de la belle occafion qui fe préfentoit j il le renvoya en diligence porter fon confentement j. mai» quoiqu'il ne lut éloigné que d'une lieue ou deux tout au plus , l'occafion fe perdit ; car dans le moment qu'on marchoit aux ennemis , un autre p arù rapporta qu'il y ayoit lieu de croire que le Prince avoit décampe *
DU DU C VYORC K , ZI F RE t. liïj fgrceque le Bourg étoit tout en feu , & que la garde avancée ne paroi (Toit £N • t» plus : on reconnut en avançant que V aubecourt brùloit effectivement ; & * un autre parti confirma que les ennemis fe retiroient avec une extrême • précipitation ; fur quoi M. de Turenne rebrouûa chemin pour ramener le» troupes dans leur quartier , ne jugeant pas à propos d'avancer plus loin. Le lendemain on apprit par des habitans de Vaubecourt que le Prince de Condc ayant été informé de l'approche de M. de Turenne, fît battre la générale & fonner à cheval , & que voyant le peu de diligence que faifoient fes troupes pour quitter un fi bon gîte , il fit mettre le feu à chaque coin du Bourg , pour les faire déloger plus promptement. Ce danger échapc fi heureufement , le rendit plus circonfpeâ dans la fuite ; il ne jugea pas à propos de Teller plus long-tems dans ce pays-là , voyant que l'armée du Roi ctoit alfcz nombreufe pour continuer deux lièges à la fois , . & venir en même-tems avec la moitié des troupes à fa rencontre.
Quand on fut informe que les ennemis avoient tout à fait vuidé le pays, > M. de la Ferté retourna à Bar avec la plupart de l'Infanterie & une partie de la Cavalerie , & M. de Turenne mit le refle en quartiers à Contruflfon, Revigny aux Vaches , & autres villages qui n'etoient qu'à quatre lieues de Bar. Le Cardinal prit Ton quartier dans le Village de Fains , à une lieue de la Ville ; il y relia durant le fiége , qui ne dura plus long-tems après la retraite du Prince deCondé. Les alïiégeans fouflxirent néanmoins qu'on fit deux brèches avant de parler de fe rendre j à la première qu'on crut infultable.les Soldats trouvèrent en y montant à l'aftaut , qu'il y avoitde l'autre côté une pique de profondeur qu'on ne pouvoit point fauter , ce qu'on n'avoh pu difeerner de dehors. On fut obligé de drcAer une nouvelle batterie du côté du Château , où après avoir fait une brèche aflea ' confidéi able , les afliégés capitulèrent , rendirent la Ville haute & le Château , & demeurèrent prifonniers de guerre. Ceci arriva vers le quinze de Décembre. On peut tirer de l'inutilité de la prîmiere brèche dont on vient de parler , une leçon dont les Gouverneurs do Places peuvent profiter pour les défendre : l'art peut faire ce que fait ici la nature du terrain ; car fi une muraille efl raifonnablement forte & a de bon* fondemens, on peut couper derrière l'endroit qui ell battu en brèche , un foflè bien profond & efcarpé , qui la rendra inutile aux affiégeans.
Il fe trouva parmi les troupes que M. de Lorraine avoit mifes en garni» fon dans Barleduc,un Régiment Irlandois d'Infanterie , qui fe voyant en danger de jeûex long-tems prifonuieis de guerre, leur Colonel étant mort -
liV MÉMOIRES
An, 16 ji. le jour que fa Place s'ctoit rendue; le Lieutenant Colonel qui fe fauva,* envoya ofFrir fes feryiees au Duc d'Yorck , en cas qu'il obtint du Cardinal la liberté du Régiment ; ce qui ayant été accordé , les deux Compagnies dont il étoit compofé , avec tous les Officiers , furent incorporés dans le Régiment de ce Prince qui étoit à Ligni , où ils forent envoyés.
Apres la prife de Barleduc , les troupes du Maréchal de la Ferté marchèrent à Ligni , pour hâter la prife du Château , dont le fiege avoh été pouffe lentement pendant que l'autre duroit : on commençoh à battre en brèche;, mais avant qu'elle rut furfifante , les boulets manquans , les afliégés en fortifièrent le haut d'une forte paliffade : alors M. de la Ferté fit attacher le mineur au même endroit où les ruines de la muraille ravorifoient fon logement ; en peu de tems fa mine fut prête à jouer : les Régimens d'Yorck & de Douglas furent commandés pour attaquer auflï-tôt qu'elle auroit fait fon effet , & le Régiment de la Ferté avoh ordre de les foùtenrr. Le Comte d'Eltrées qui commandoh l'attaque , fit marcher , fans attendre que la fumée rut diflîpée pour voir l'effet de la mine : on paffà fur la glace Je fofle qui étoit fort large ; quand on vint à la brèche on s'apperçut, mais trop> tard , que la mine n'avoit emporté la partie extérieure de la muraille que jufqu'à l'endroit que les affiégés avoient paliflâdé : il n'y avoit pas moyen d'avancer ; on fit retirer les troupes ; n\ais par furcroît de malheur la glace rompit fous les pieds des Soldats : la plupart tombèrent dans l'eau du foflfé ; ce qui donna loifir aux affiégés de faire grand feu fur eux. Ainfî faute d'un peu de patience pour reconnoître l'effet de la mine , le Régiment d'York perdit quatre Capitaines , quelques Lieutenans & Enfeignes , 6c environ -cent Soldats ; & celui de Douglas , deux Capitaines & près de cinquante Soldats , fans les blettes. On attacha la nuit le mineur pour la féconde fois, & le lendemain vingt-deux le Château capitula , & fe rendit aux mêmes .conditions que Barleduc.
Le Cardinal que ces fuccès mettoient en goût , fouhaitta de les pouffer .plus lofai , & qu'on terminât la Campagne par la prife de Sainte Menehoult. Apres avoir Iaiûx de bonnes garnifons dans Ligni & Barleduc , & cm avoir réparc les brèches autant que la faifon le pouvoit permettre , l'armée partit de'Contruffbn le vingt-fept , & arriva le lendemain à Sommyeure , où elle refla jufqu'au trente. On étoit obligé durant cette marche de cantonner les troupes dans les Villages , la rigueur de l'hiver ne permettant pas de camper. La gelée fut fi violente le jour qu'on arriva à Sommyeure , que les Cavaliers fuient obligés de marcher à pied poux s'échauffer : trente os
DU DU e D'YORCK» LIVRE L
-quarante Soldats périrent ce jour-là de l'excès du froid i car auffi-tôt que An. léjià .quelqu'un de ceux qui n'étoient pas bien vêtus s'afleyoit pour fe repofer , le froid le faifillbit , & il ne pouvoit plus fe relever : le Duc cTYorck en vh pluGeurs gelés à mort , & il en feroit péri un bien plus grand nombre fans le foin que prirent les Officiers de faire mettre fur des chevaux ceux qu'ils voyoient prêts à fuccomber , pour les porter jufqu'aux premiers Villages, où on en fauva plufieurs en leur donnant de l'eau de vie ou d'autres liqueurs. Ce qui rendoh ce froid plus vif 6c plus pénétrant , c'efl qu'on marchoft clans ces vaftes plaines de Champagne , où il n'y avoit aucun abri contre un vent de Nord-EA perçant , qui foufHoh directement au vifage : ce fut auûx ce qui empêcha le Gége de Sainte Menehoult.
M. de Turcnne repréfenta au Cardinal les difficultés qu'il y avoit pour l'entreprendre dans un tems fi cruel ; qu'on ne pouvoit pas y trouver corn* ne à Bar & à Ligni où mettre l'Infanterie à couvert , ni du fou i âge aux environ» pour la Cavalerie , puifqu'il n'y avoit point de fauxbourg , & que le pays avoit été mange par les ennemis ; que la Place étant bonne & mu» me d'une groffe garnifon , il faudroit y mettre le fiége dans les formes , & qu'au lieu de terminer glorieufement la Campagne , on hazardok la ruine entière de l'armée , & de lever honteufement le Gcge.
Le Cardinal fe rendit enfin à de fi fortes raifons : on marcha du côté de
Rhetel par Miocour & d; Grivy ; & le premier jour de l'année mil fix cens An. U ; 3. cinquante-trois on paua la nuit à Attigny , qui eft fituée fur la rivière d'Aifne , qu'on pafla le lendemain pour venir à Saux aux Bois. On trouva i'entreprife de Rhetel prefqu'auffi difficile que celle de Saiute Menehoult i ce qui fit prendre le parti d'attaquer Château-Porcien , deux lieues plus Las , pareequ'on y trouvoit les mêmes facultés qu'au fiége de Barleduc , n'y ayant que le Château qui fût de defenfe , & la Ville qu'on comptoit d'enlever d'abord , pouvant contenir & mettre à couvert allez de troupes pour en faire le fiége.
. M. de Turenne arriva le fix Janvier à Son , où il mit en quartier & dans les Villages circonvoiGns la plupart de fa Cavalerie & une partie de fpn Infanterie : il n'y a qu'une lieue & demie de-là à Château-Porcien , & c^étoit le potte le plus propre pour empêcher qu'on ne jettât du fecour* dans la Place. Le Duc d'Elbeuf & le Maréchal d'Aumont furent chargés, du foin de ce Gcge. Le Maréchal de la Ferté établit les quartiers de fa Cavjalerieà .... , pour empêcher auffi le fecours ,3t le Cardinal logea à Balhan. Le Duc (Tïoick n'ayant pas été tout le terni à ce Gége, iln'^o
Ivj MEMOIRES
^n ^ fera point fait ici Je détail , & on ne rapportera que ce qui fe paffà aine * ' ' quartiers où le fervice fut rude , à caufe de l'approche du Prince de Condé, qui vint pour tâcher de faire lever le fiége. Pour l'en empêcher , toute la 'Cavalerie qui étoit cantonnée aux environs de Son , avoit ordre d'y marcher tous les foirs , d'y refler toute la nuit , & de rentrer dans fes quartiers après le lever du Soleil : la Cavalerie du Maréchal de la Ferté faifoit la -même chofe , & cette manœuvre fatiguante dura autant que le fiége , qui heureufement ne fut pas bien long. La Ville ayant été prife d'abord , oa ne tarda point à attacher le mineur au Château ; quand la mine fut prête, le Gouverneur , qui s'appelloit Dubuiffbn , capitula , & convint de rendre la Place dans quatre jours , fi elle n'étoit pas fecotiruë. Les ennemis qui en furent avertis , s'avancèrent jufqu'à Chaumont pour tenter le fecours : on -crut le dernier jour qu'on eh viendrait aux mains ; les partis rapportèrent .qu'ils marchoient pour attaquer les troupes du Roi ; on les mit en bataille dans le partage fur la plaine au-deflusdu Château ; elles y relièrent jufqu'à midi , qu'on apprit que l'ennemi s'étoit retiré , & une heure après le Château fe rendit , fuivant la capitulation , que la rigueur de la faifon pro-. cura plus honorable à la garnifon qu'elle n'eût été dans un autre teins $ elle fit fouhaiter d'avoir la Place à quelque prix que ce fût , toute l'armée étant extraordinairement fatiguée, & le pays aux environs ruiné. L'Infanterie fouffroit plus que le refle i on ne pouvoit lui fournir régulièrement le pain j le Commiffâire des vivres n'avoit pû faire de magafins dans aucune des Villes voifines , & le Soldat étoit contraint de manger de la chair de cheval , d'autres méchantes nourritures , & particulièrement des tronc* ,de choux, qu'ils appelloient le pain du Cardinal.
Cependant Iorfqu'ils crurent entrer dans les quartiers d'hiver, après avoir palTé l'Aifne le treize , & avoir été cantonnés à Poilcour & dans les Villages voifins , enfuite à Prouilli entre Rheims Se Fifmes , où on demeura deux ou trois jours j le Cardinal ordonna que l'armée retournât du côté de l'Aifne , qu'elle paffât le vingt à Pont-à-Vere , pour aller reprendre Vervms , dont les Efpagnols s'étoient emparés Pété précédent & y avoienc mis garnifon. La Place n'étoit pas affez forte pour foutenir un fiége ; mai» le quartier étoit bon , & pouvoit incommoder le pays d'alentour , ce qui fit fouhaitter au Cardinal qu'on ne quittât point la Campagne qu'elle ne fût prife. Jamais Soldats , ni Officiers même , ne marchèrent à une entreprife avec plus de répugnance 8c de murmures : après avoir fupporté toute îa rigueur de la gelée, on ne pouvoit foutenir que bien impatiemment U
fatigue
DIT DUC D'YORC K , LIVRE I. Ivj fatigue du dégel ,au travers d'un pays montueux , dont la terre glaife ren- ^ ^ doit les chemins impraticables , particulièrement entre Pont-a-vcre & * ^ Laon , où les bagages relièrent dans la bouë j & quoiqu'apres avoir furmonté ces difficultés on entrât dans un pays plus ouvert , la continuation du dégel rendit les chemins également mauvais par tout. Cette marche ruina la plupart des équipages & fit perdre beaucoup de bagages & de chevaux.
On arriva le vingt-cinq à Voulpaix , à une Iieuë de Vcrvins. Le Duc «TYorck qui fuivoir M. de Turenne par tout , étant allé avec lui reconnoître la Place, & s'étant avancé fort près avec un Gentilhomme pour mieux faire fes remarques, il prit un petit parti de Cavalerie de la Place pour être de l'armée , & ne reconnut fon erreur que quand les ennemis étant approchés à la portée du pifiolet , ils tirèrent dans le moment qu'il alloit s'engager au milieu d'eux ; mais leur précipitation lui donna le tems, & au Gentilhomme qui l'accompagnoit, de fe fauver.
Le lendemain , on détacha environ mille fantaffins & deux cens chevaux pour commencer l'attaque de la Place dont la garnifon étoit de neuf cens hommes, fix cens d'Infanterie & trois cens de Cavalerie. M. de Baflecour Colonel & brave homme en étoit Gouverneur. Lesaffiégeans fe logèrent la première nuit à couvert des maifons & des jardins qui font contre la ville j le jour fuivant on dreffa une batterie fur le foir , ce qui obligea les ennemis de capituler , à condition de fortir de la Place avec armes & bagages.
Ce petit fiége coûta peu ou point de monde : quoiqu'il fut fort court , on murmuroit toujours de ce qu'après la prife de Château-Porcien on n'avoit pas envoyé les troupes direâement en quartier d'hiver; & comme l'ennemi , fuivant fa coutume , difoit des injures du haut des murailles de Vervins contre le Cardinal ; les foldats , au lieu de prendre fon parti , ne répondirent jamais qu'vfw*» à toutes leurs imprécations. Le vingt-huit au matin , M. de Turenne ayant vu fortir Baflecour avec fa garnifon , & ayant pris pofleffion de la Place , fit marcher l'armée à Creci-fur-Serre & de-Ià à Laon , d'où toutes les troupes furent envoyées à leurs quartiers d'hiver $ & le Cardinal , les Généraux & toutes les perfonnes de qualité prirent le chemin de Paris , où ils arrivèrent le trois de Février. C'ell ainfi que finit cette longue Campagne, pendant laquelle M. de Turenne acquit une gloire immortelle , en fauvant plufieurs fois la Monarchie par fes confeiis , par fa conduite & par fa valeur.
lviij MEMOIRES
La Campagne précédente ayant été G pénible & fi longue , celle de cette
^ 5 3 • année ne put commencer que tard : l'armée du Roi étoît entrée la dernière dans Tes quartiers d'hiver , & la plupart des troupes avoient été diflribuées dans le Poitou , l'Anjou , la Marche & dans d'autres Provinces auffi éloignées : néanmoins elle prévint les ennemis , Se fit le fiége de Rhétel avant qu'ils fçûffent qu'elle étoit aflemblée.
Cette ville ell fituée fur la rivière d'Aifne quiarrofeune partie de la Champagne , Se après avoir coulé dans ces plaines , l'es plus vafies qui foient dans cette partie de l'£urope , elle perd fon nom en tombant dan» la rivière d'Oife. La Place étoit confidérable alors par l'entrée qu'elle donnoit aux ennemis dans toute cette Province, & la facilité de pouffer leurs courfes jufqu'aux portes de Paris ,& d'étendre fort loin les contributions ; quoique le Prince de Condé en eut confié le gouvernement au Marquis de Perfan , fort brave Officier , Se que la garnifon parut fuffifante , elle ne l'etoit pas à proportion de l'importance de la Place , & du danger o\k elle étoit d'être attaquée : mille hommes davantage en auroient rendu le fiege plus difficile , & pouvoient au moins la faire tenir auez long-tems pour donner celui de la fecourir.
M. de Turcnne profitant de cette faute , fit attaquer brufquement le de? Iiors dès la première nuit , lorfque les ennemis s'y attendoient le moins. Le Gouverneur Se les Officiers principaux qui y étoient , dans le deflein d'ob, ferveroù les affiegeans feroient leurs approches , furent fi furpris de fe voir infultez de tous côtez , Se avec tant de vigueur , qu'ils ne purent pas faire grande réfiftance ; les dehors furent emportés^ le Gouverneur penfa y être pris avant qu'il pût fe retirer dans la ville.
Quoique le fofle fut bon , & les ouvrages hauts, comme ils n'étoient que de terre , & que les paliflàdes n'étoient plantées que fur le parapet où elles font le moins néceflàires , les affiegeans y marchoient plus volontiers , parce que y étant une fois arrivés , l'avantage étoit égal de part & d'autre pour attaquer comme pour défendre , & le plus grand nombre I'emportoit ; on y perdit cependant plufieurs foldats & quelques Officiers. Mais les afîiégez dont toute l'efperance confiibit dans la défenfe des-dehors , avoient perdu courage après en avoir été chaffez ; on éleva cnfuhe des batteries fi près des murailles qui n'étoient point des plus fortes , qu'on y fit en peu de tems deux brèches , qui obligèrent les alïïegez de capituler le huit de Juillet. Ils fortirent le lendemain avec armes & bagages,& furent conduits à la garnifon Efpagnole la plus proche. I/aance relia deux ou trois jours pour reparer les
DU DUC D'TORCK, LIVRE I. lfe brèches ; Se après avoir pourvû la ville de toutes les chofes neceflaircs , 8c y avoir IaiflTc une bonne garnifon , elle marcha vers Guifcfur ce qu'on avoit été informé que les ennemis avoient marqué leur rendez-vous aux environs. Etant campée le onze auprès de Noircourt on fut averti par un exprès du Gouverneur de Rocroy, qu'une partie de leur armée qui marchoit an rendez-vous ,s'étoit cantonnée dans plufieurs villages aux environs de Chtmay , Glajon &Terion , de l'autre côté des Ardennes ; les Généraux réfolurent de marcher à eux avec toutes les troupes, & quelques pièces de campagne , ne laifiant que cinq ou (ix cens hommes pour la garde des bagages. M. de Turenne qui conduifoit l'avant-garde fit toute la diligence poflible j mais en arrivant à Noft prefqueaubout de la forêt , il fçùt par des prifonniers qu'un petit parti lui amena , que les ennemis avoient été avertis de fou deflein &de fa marche : ainO on jugea à propos de retourner à Noircourt ; & après avoir employé rrois jours dans cette marche on rejoignit les bagages le quatorze.
Toute l'armée marcha le dix-fept à Haris , & delà à S. Algis , où le Roi de France & le Cardinal Mazarin la joignirent ; le vingt-cinq elle campa à Ribemont , Se on apprit que l'armée d'Efpagne , forte au moins de trente mille hommes , avec une artillerie & des provifions proportionnées , s'étant aflfemblce auprès de l'Arbre de Guife , marchoit pour entra en France. Il fe tint un Confeii en prefence du Roi Se du Cardinal pour délibérer fur la conduite qu'on devoit tenir contre une année fi puirtante, cellede Sa Majcfié n'étant que de fix mille fantaffins & d'environ dix mille chevaux. Plufieurs opinèrent de meure tonte l'Infanterie, à la referved'un détachement de mille hommes , dans les villes frontières , avec quelque Cavalerie , Se que le corps de cavalerie Se le détachement d'infanterie feroient toujours aux troufles des ennemis pour enlever leurs fourageurs, leur couper les vivres & les fatiguer enforte qu'ils ne pu fient point faire de fiege i d'autres au contraire ctoient de fentiment qu'il ne falloit point feparer l'armée avec laquelle on pourroit défendre le partage des rivières, s'ils avançaient dans le pays ^ qu'il feroit d'une dangereufe conféquence de leur laitier prendre le chemin de Paris , qui ne venoit que d'être réduit à l'obeiflance du Roi , pendant que Bourdeaux étoit encore en rébellion.
M. de Turenne propofa un avis contraire à tous deux j il jugeoit que le premier ctoit dangereux , parce qu'en divifant les forces les ennemis pouvoient aifément charter le peu qu'on en auroh en campagne j faire tout à leur aife le fiége qu'il leur plairoit, & fe retrancher de forte qu'avant qu'on
\x' M E MO TRES
An i 6 avo'r ra^"em^ toutes les troupes , il ne fcroit plus polfible de les for*'
i 5 3 • cer . q„e ja diverfion qu'on entreprcndroit de faire en attaquant une de leur» Places, d jviendroit inutiles , puifqu'ils auroient affez de tems pour achevée leur luge, & venir fecourir la Place, que les troupes du Roi auroient atta. que quelque peu confiderable qu'elle pût être. A l'égard du fécond , qu'il n'etoit pas polfible de défendre le paflTage des rivières contre une armée fi fupt-rieure en Infanterie, que cette conduite intimideroit les troupes qui craindroient d'être forcés dans leurs polies , Se qu'elle feroit encore un bien plus méchant effet dans Paris & dans les Provinces j que fon fentiment étoit qu'il falloir tenir l'armée entière , & obfcrver les ennemis d'auffi près qu'on pourroit , de manière qu'on pàt évher le combat ; que par ce moyen on le» empêcheroit de faire aucun fiége de conféquence , parce qu'ils n'oferoient feparer leurs forces, & qu'avant qu'ils puflTent s'être retranchés & avoir fait leur pont de communication , on choifiroit par où les attaquer ; qu'il ne croyoit pas qu'ils euflent defiein d'entter bien avant dans le pays , parce que les troupes du Roi croient en état de leur couper les convois , fans lefquefe il leur fcroit impoflîblc de fubfifler. Ces confeils de M. de Turenne furent fui vis , & la Cour s'étant retirée , on les mit auflî-tôt en exécution.
Les Efpagnols avancèrent d'abord entre la Seine & l'Oife , & vinrent camper à Fonfommc & àFervaques. Ilspafferent le premier jour d'Aoufl à la vue de l'armée du Roi , marchant vers Ham , la Somme à leur droite , 6c ayant campé à S. Simon 8c à Claftres, ils employèrent un jour entier à paffer les déliiez. M. de Turenne à leur approche lit mettre l'armée en batailles & voyant qu'ils palToient outre , il la lit marcher le long de la rivière auprès de laquelle elle étoit , jufqu'à Mayot proche la Fere. Le lendemain on travailla tout le jour à faire des ponts pour l'Infanterie , & des pafTagcs pour la Cavalerie , dans le deffetn de paflTer cette rivière , fi les ennemis avançoient davantage dans le pays : on fçui le lendemain matin qu'ils marchoient toujours en avant. M. de Tu renne voulut rec jnnoître lui-même quelle route ils prenoient avant de palfirr la rivière , & s'étant avancé avec mille chevaur pour mieux pénétrer leur d^iTein , il envoya ordre enfuite à toute l'armée de Je fuivre en marchant le long de la rivière : Eile campa le troifiéme Aoufl à Fargnier , étant fuffifamment couverte par des bois du côté des ennemis , Se fur ce qu'on apprit qu'ils s'étoient avancez jufqu'à Roye , elle marcha vers Noyon , où elle arriva le cinq. On y apprit que Roye avoit été prifé & pillée j il n'y avok dedans que les Bourge ois qui ne laifferent point de fe défendre , & ne fe rendirent qu'après que les batteries furent dreffecs, & que le
DU DUC D'YORCX, LIVRE I. Ixj canon eut tiré. Le neuf on fit avancer l'armée à Magny , où le pays étant fort ^ ^ couvert & ferré , il n'y avoit rien à craindre. De-ià on envoya M. de Schom- ' * berg avec les Gendarmes, au nombre de deux cens cinquante chevaux , Se cent Fantaffins pour fe jetter dans Corbie : On mit aulïi trois cens homme» dans Peronne , & ce furent les feuls détachemens qu'on envoya dans des Places pendant toute la campagne.
On fut informé que les ennemis s'approchoient de Corbie , fur quoi on fe pofla le dix à EpcrviJIe , proche de Ham ; à peine y futon arrive qu'on eut avis que le Comte de Megen devoit fortir le lendemain de Cambray avec trois mille hommes pour conduire aux Efpagnols , entre Peronne & Corbie , un grand convoi de vivres , des pionniers , & toutes les munitions néceûaires pour un liège. L'armée décampa un peu avant le coucher du foleil, palla laSomme à Ham , & marcha toute la nuit dans le deûein d'iutercepter le convoi. Pour faire plus de diligence la Cavalerie prit les dcvânts,on n'enlailfa que peu avec l'Infanterie , qui avoit ordre de fuivre avec l'artillerie & les bagages. La Cavalerie arriva à Peronne à la pointe du jour : on en tira les trois cens hommes d'Infanterie qu'on y avoit jettes, & tous ceux dont la garnifon pouvoit fe paflêr, & continuant de marcher vers Bapaume on fttalte à deux ou trois lieuës de cette Place , & on envoya des partis vers Cambray pour reconnohre la marche du convoi ; mais à midi ils rapportèrent qu'il ctoit rentré dans la Place , fur ce qus.peu de tems après en être fortides ennemis avoient fc/i que les troupes du Roi venoient à eux. On apprit en même-tems que l'armée Efpagnole s'étoh avancée ver* la Somme près de Bray , fur quoi on retourna joindre l'Infanterie au village de Manancourt , où coule un potit ruilTeau qui paflTe par Mont S. Quentin, & tombe dans la Somme proche dj Peronne : on y campa la nuit , & ayant eu avis le lendemain douzième au matin que les ennemis jettoient des ponts fur la rivière , le long de laquelle ils campoient on jugea à propos de fe retirer un peu en arrière le long du même ruilTeau,» Alei'ne près du Mont S. Quentin, dans la réfolution toutefois qu'en cas que l'ennemi palfàt la Somme r on pofleroit l'armée un peu au-deffus de Manancourt.dans un lieu quel.s deux Généraux avoient marqué pour la mettre en- Bataille des que l'ennemi approcheroit.Quoique la chofe eût été ainfi arrêtée par tous deux .elle fut changée par l'un fans attendre l'avis de l'autre. M. de Turenne.fuivant fa coutume, fortit defon quartier le treize au lever du foleil, peu accompagné pour vifiter h garde de Cavalerie qui ctoit de l'autre c6té di* ruiffeau,& n'y recevant aucune nouvelle des partis qu'il avoh envoyés la nuit pour lui rapporter ce qu'ils découvrixoieitt des mouvemens des ennemis*
lxij MEMOIRES
An i 6 f t ^ a^a * Peronne Potu* y détacher des partis de l'autre côté de la Somme , ne croyant pas qu'il fut poflîble que les ennemis avançaient vers l'armée du Roi fans en avoir été averti par Bapaume , ou par quelqu'un de fes partis. Ils avoient néanmoins fait tant de diligence que leur avant-garde avoit patte Bapaume avant la pointe du jour , de manière qu'il ne fut pas poflîble aux partis qui fe trouvèrent coupes de tous cotez , de donner aucun avis. Les garde* avancées de M. de la Ferté donnèrent la première allarme , que ce Maréchal prit G chaudement , qu'au lieu de marcher pour occuper le terrain dont on étoit convenu le jour précèdent , il fit marcher l'aile gauche qu'il devoit commander au travers de l'aîle droite , & la fit aller vers Peronne, pendant que cette dernière commencoit à avancer vers le terrain qui lui avoit été marqué. Les chofes ctoient dans ce défordre quand M. de Turenne retourna de Peronne, lequel trouvant que M. de la Ferté rangeoit fa gauche prè« du Mont S. Quentin , il fit avancer fon aîle droitepourla joindre, étant trop tard de marcher au premier porte , parce que les ennemis en étoient déjà fort près , 6c avançpient avec d'autant plus de joye, qu'ils connoi/Torent J'avantage qu'ils avoient de trouver l'armée de France en plaine , où elle ne pouvoit pas éviter ie combat. En effet , elle auroit été infailliblementtbattuë fi elle y fut reliée ; car quoique l'ordre de bataille fut excellent , fuivant la nouvelle méthode, la féconde ligne étant à une diflance proportionnée à la • première , y ayant un bon corps de réferve de douze efeadrons & de deux bataillons derrière le tout , & i'aîle gauche étant rangée au pied du Mont S. Quentin. Cependantles ennemis étant beaucoup ftipérieurs en nombre, ils pouvoient prendre la droite en flanc , le premier efeadron de cette aîle n'étant qu'à la portée dupiflolet d'une colline , dont l'ennemi gagnant la hauteur, pouvoit la dêfoler de fon canon & de fa moufqueterh, Se la charger «nfuite en flanc.
M- rie Turenne fl'etoit pas le feul qui connoiftoit le danger ; toute la droite de l'armée en étoit dans une conflemation extrême , & jamais on n'a va une crainte d'être battu plus univerfelle. II courut auiïi-tôt qu'il s'en fut apperçu à M. de la Ferté , pour l'avertir que fi l'armée refioit dans cette fituation , elle feroit abfolumcnt défaite , qu'il étoit rélblu de marcher aux ennemis au haut de la montagne , puifqu'o.n ne pouvoit être ailleurs dans un terrain plusdefavantageux que celui où on étoit j qu'il n'y avoit pas d'autre moyen de redonner courage aux foldats ,& qu'il ie prioit de le fuivre. Il revint immédiatement à fa droite , à la tête de laquelle il monta auffi-tôt fur la ïaut:ur , & en y arrivait avec les premiers efcadrons,iI envoya M. de Varea-
DU DU C D'YORCK, LITRE I. Jxiij ne , ancien Officier fort expérimenté , qui avoii fervi fous lui dans toutes fes " campagnes d'Allemagne , & en qui il avoit beaucoup de confiance , pour 16 Si' reconnoître le terrain où on devoit marcher. A peine eut-on avancé un mille qu'il rapporta àfon Général qu'il avoit découvert un polie fort avantageux qui n'étoit pas éloigné. M. de Turenne y fut , & trouva qu'il étoit tel en effet que l'ennemi n'oferoît l'y attaquer ; Il y avoit fur la droite un ruiffeau qui vient de Roifet , & tombe dans la Somme un peu au-deflus de Peronne j la gauche étoit bornée par une montagne fi efcarpée qu'on ne la pou voit monter ni à cheval ni à pied, &Iadiflance entre deux ne pou voit contenir que vingt ou trente efeadrons. II y avoit devant un petit vallon , Se du côté du ruiffeau un ravin que la Cavalerie n'auroit pû palier qu'avec peine ; le village le plus près s'appelle Tincour oit Buires.
La différence du polie changea la contenance du foldat , il reprit fa gaye- Xi ordinaire ,& les ennemis ne l'y auroient pas attaqué impunément; car quoiqu'ils fuirent prefque deux contre un , on travailla auffi-tôt à cinq redairs , dont chacim pouvoit contenir cent hommes, & on plaça toute l'artillerie de manière que les ennemis auraient efluyé le feu de trente pièces de canon avant qu'ils euflént pû voir l'armée du Roi , qui étant derrière pouvolt les charger à fon choix , avec de la Cavalerie ou de l'Infanterie dans un terrain fi itroit que l'aile droite commandée par M. de Turenne formoit qua. tre ou cinq lignes, qui fe foutenoient l'une l'autre, pendant que M. de la Fcrté qui avoit fa gauche rangée le long du haut de la montagne, pouvoir féconder la droite en cas de néceflîté.
Ce fut fur les deux ou trois heures après midi qu'on commença de voir l'armée Efpagnole marchant en bataille , 6c avançant par l'extrémité d'un bois qui s'étendoh depuis la portée du moufquet des redans de l'armée de France , tout le long du fommet de la montagne qui étoit fur la gauche , & qui refierroitle terrain par où elle croyoit aller l'attaquer d'aT>ord : mais quand elle en fut environ à une demi lieuë elle fit a!te , & la plupart de l'Infanterie courut au ruifleau pour y étancher la foif ardente qu'elle fouffroit , n'ayant point trouvé d'autre eau depuis qu'elle avoit quitté la Somme.
On a fçû depuis que le Prince de Condé vouloit attaquer en arrivant mai» que le Comte de Fuenfaldagne s'y oppofa , reprefentan't la lafiitude des* troupes, principalement de l'Infanterie , après une marche fi pénible dans un pays aufiî fec que la faifon étoit chaude , qu'elle ne pouvoit combattre que le lendemain , vil la difficulté qu'il y auroit de la retirer de la rivière youi la remettre en bataille ; que ic repos d'une nuit la remettroh de la fi-
Ixîv MEMOIRES
^ ^ tiguedela journée , qu'un fi petit délai negàtcroit rien , puifque Parmée de ' France ne pouvoit leur échapper; que fi peu de tems ne pouvoit pas lui fuffire pour rien faire qui la mit en fureté , ik que ie refte de l'après-midi feroit employé à la reconnoitre , & à réfoudre par où on attaqueroit.
Le Prince ceda à des raifons fi fortes j Parmée Efpagnole campa la nuh en bataille : mais les Officiers Généraux trouvèrent le lendemain celle du Roi fi avantageufement police , qu'ils ne fongerent plus à Pattaquer. Elles furent trois ou quatre jours en prcfence,dans une efearmouche prefquc continuelle , qui n'aboutit à rien. Le feize d'Aouft on entendit à la pointe du jour fonner le boutte-felle & battre la générale dans Parmée ennemie ; celle de France fc mit auffi-tôt fous les armes, & M. de Turennc alla lui-même avec deux efeadrons vers leur camp pour obferver leur marche , & juger quelle Place ils avoient deflein d'aflieger. Etant arrivé à la moitié du chemin entre les deux années , il y laiflTa un efeadron , & avançant un peu plus loin avec l'autre il s'arrêta , & envoya le Duc d'York avec M. de Cafielnau , & douze autre» Officiers & Volontaires parfaitement bien montez , pour approcher des ennemis autant qu'il feroit poffible , avec ordre de ne point combattre , & de fe retirer en cas qu'on vint à les pouffer. Ils entrèrent dan» le camp même des ennemis jufqu'aux huttes de l'Infanterie , avant que Par-' fiere-garde de la Cavalerie fut dehors. Ils s'arrêtèrent & obferverent à leur aife le mouvement de toute Parmée , enfuite ils avancèrent jufqu'à la portée du piftolet des derniers efeadrons , fans que de part ni d'autre on fe mit en devoir de s'inquiéter, «Se après avoir reconnu clairement qu'ils marchoient vers S. Quentin, ils vinrent rejoindre M. do Turenne qui envoya aufli-tôt M. de Bcaujcu , un des Lieutenans Généraux , avec douze cens chevaux & fix cens Fantaflins, pour fe jetter ou dans Guife qu'il jugea qu'ils avoient deffein d'affieger , ou dans telle autre Place qu'il lui parouroit qu'ils vouluflent attaquer. Beaujeu fit tant de diligence qu'il entra dans Guife au moment que la Cavalerie des ennemis parut pour Pinvcllir jfe voyant ainfi prévenus, ris abandonnèrent l'entrcprife ; & après avoir relié quelques jours aux environs de cette Piace.ils retournèrent fur leurs pas.Sc furent camper à Caulain* court à une lieue de l'Abbaye de Vermand , & à deux de S. Quentin.
Auflî-tôt que M. de Bcaujcu fut détaché , toute l'armée fc mit en marche; on fit palier les bagages au travers de Peronne, & l'ennemi étant à telle diftanec , qu'on ne craignoit point qu'il vint tomber fur Parricre-garde avant qu'on eût palTé la Somme , toute l'armée défila au travers de la ville; & quoiqu'elle fou aflez longue, & qu'il n'y ait qu'un pont, M. de Turenne
ne
DU DU C D'YORC K , L IVRE h Ixr
ne laiflTa pas d'avancer le même foir avec l'avant-gardc jufqu'à Golancourt, A.îTTTJjt" à une lieue de Ham ; ce qui fit le même effet que fi l'arriere-garde , qui ne put y arriver que le lendemain matin , y avoit été en même-tems , pareeque les ennemis crurent que toute l'armée étoit enfeinblc , comme M. de Tu- , renne l'avoit afluré à ceux qui lui représentèrent qu'elle ne pouvoit pas arriver le foir à Golancourt , en leur répondant , qu'étant couvert de la Somme, les partis ennemis ne pourroient la découvrir & en rendre compte que par les feux , dont le grand nombre ne leur Iaifleroit aucun doute que toute l'armée ne fût enfemble. Anlîî faut-il lui rendre cette juftice, que jamais Gênerai ne prit dans les marches de plus jurtes mefures , & ne pénétra mieux dans les deffèins de l'ennemi. Cette diligence , auflï-bien que celle de M. de B.aujeu , empêcha le fiége de Guife.
Les Efpagnols étant ainfi déconcertés , on ne jugea pas à propos d'avancer plus loin j on fe tint depuis la dernière allarme plus que jamais fur fes gardes , & les ennemis étant venus camper à Caulincourt , fur ce que M. de Turenne fut averti que les fourageurs prenoient l'habitude de pafll>r le ruiffeau , derrière lequel étoit leur armée , & qu'ils alloicnt vers Ham avec peu d'efeorte ; il ordonna à M. de Cafielnau d'aller avec mille chevaux pour tâcher de les furprendre. H partit le foir avec dix efeadrons , 8c marcha à Ham , où étant arrivé aux portes , au lieu de pafier outre , il s'y arrêta jufqu'à la pointe du jour , qu'il fit pafll-r au travers de la ville deux petits partis pour aller à la découverte ; il les fuivit , & lui ayant été rapporté que les ennemis ctoient au feurage , il envoya ordre à fa Cavalerie d'avancer ; mais avant qu'elle eût paflTe la ville , & qu'on pût aller à eux , ils prirent l'allarme à la vùë des partis , & fc retirèrent n'ayant perdu que vingt ou trente hommes. Ainli ce que M. de Turenne avoit fi bien projetté , manqua par la faute du Commandant , qui , quoique galand homme d'ailleurs, & bon Officier d'Infanterie , ne fçavoit point mener la Cavalerie.
Au lieu de retourner au Camp , comme il le devoit faire après avoir manqué le coup , il avança dans la plaine jufqu'à une demie lienë de l'armée ennemie , & y fit alte pendant une bonne heure : cette faute expofoit le détachement à une défaite inévitable , fi les ennemis en eu fient profité, comme ils le pou voient ; il n'y avoit pas un feul Officier , ni même un Cavalier , qui n'en craignît la confequence : la plaine étoit fi découverte, que tes Efpagnols pouvoient compter jufqu'au dernier homme , voir au moini qu'à une lieue & demie derrière , il n'y avoit perfonne pour les foûtenir , & rien ne pouvoit les empêcher de pafier le ruifleau. M. de Calleliiaii
Ixvj MEMOIRES
An i 6 % x • aPr" avo'r re^ ^ ^ong-lemj ^ans ncceflitc , fe retira , & mit dans un vil* lage malhabilement une embufcade de cent chevaux , n'étant pas probable
que les ennemis laiflàflent pafler le ruifleau à leurs gens, après une allarme fi récente. Cependant M. de Turennc inquiet de ce qu'on tardoit fi long-tems , vint lui-même avec quatre ou cinq efeadrons & environ quatre cens Fantaflins , pafla au travers de Ham, & avançant au-delà , difpofa Tes troup s d : manière qu'elles puflent favorifer la retraite de M. de Caftelnau, fi les ennemis PeuflTnt poufle ; mais il ne fut pas long-tems fans le voir reveni. en meilleur état qu'il ne croyoh.
L'armé j du Roi refla dans ce Camp jufqu'au premier de Septembre, que l'on fut informe que l'cnn.mi avoit décampé de Caulîncourt pour aller affiéger Rocroi , 6c qu'un gros détachement de Cavalerie avoit pris les devants pour l'invertir , & empêcher qu'on n'y jettât du fecours : la garnifon en étoit foible , & la Place é.ant lituée dans une petite plaine environnée de bois , quiconque y eft porté le premier peut aifément empêcher d'y pafc fer ; & ce fut inutilement qu'on tenta de la fecourir.
On réfolut pendant que les ennemis feroient occupes à ce fiége , de faire celui de Moufon. L'année pafla l'Oife à la Fere , & arriva le neuf Septembre à Remilli , à une lieue de Moufon. Le lendemain on pafla la rivière au-deflbus de la ville , 6c chacun prit fes quartiers ; M. de Turenne audeflous ,~& M. de la Ferté au-defTus : la Cavalerie du premier s'etendoit fur une ligne depuis la rivière jufqu'au haut de la montagne , un peu hors de la portée du canon de la Place , 6c il campoit lui-même avec fon Infanterie & fes Gendarmes dans une petite vallée à demie portée du canon ; & dans un vallon plus étroit 6c plus près de la ville ; il pofta les deux Régimens d'Yorck 6c de Guienne , 6c y lit ouvrir la tranchée la même nuit : M. de la Fi: rte commença fes approches en même-tems ; mais fes troupes fe pollerent un peu plus loin de la Place que celles de M. de Turenne.
Moufon eft ûtuée fur la Meufo , entre Stenai 6c Sedan j elle a un pont couvert d'un ouvrage à corne ; la ville eft fortilk'c d'une bonne muraille aucienne , flanquée de tours rondes , dont quelques-unes font aflêz grofles, & celle qui cil du côté de la montagne l'eft plus que toutes les autres ; elle a un très-bon fort!- fec , qui prefquc par tout eil bien palifladé dans le milieu , 6c le côte extérieur ell revêtu de pierres de taille ; le côté de la ville le plus éloigne de la rivière étant commandé d'une montagne , eft défendu d'une envelope de trois ou quatre battions 6c d'un demi ballion , Se des deux cotés jufqu'à la rivière , il y a plufieu» demi-lunes & autres dehors.
DU DUC VYOKCK, L1VKE I. Ixvij
La garnifon étoit d'environ quinze cens hommes d'Infanterie & de deux ou trois cens chevaux : le Gouverneur étoit un vieux Colonel Allemand , * ' 5 ' nomme Volf. La plupart de cette garnifon avoit été mife dans la Place par le' Comte de Brio! , un des Officiers du Prince de Condc , qu'il avoh détaché en marchant à Rocroi,avec un Corps de troupes , pour fe jetter dans Moufon , Stcnai , Clermont Se Sainte Menehoult , qui étoient à lut , ne doutant point que l'armée du Roi n'en afliégeât une j & Briol jugeant par fa marche qu'elle alloit à Moufon , fc contenta d'en augmenter la garnifon , & garda le refle des troupes qu'on lui avoit données , pour pourvoir à la fureté des autres Places.
Les approches furent pouflTées la première nuit allez loin , & avec peu de perte, par le Régiment de Picardie , & on éleva une batterie de cinq ou fix pièces de canon. La nuit fuivante , les Régimcns de la Feuillade & de Guienne montèrent la tranchée , & l'avancèrent confidérablement : dans le même tems , un Régiment d'Infanterie qui étoit poflé dans quelques maifons auprès du pont , eut ordre d'infulter l'ouvrage à corne qui le couvrait i l'ennemi jugea à propos de fe retirer , & il fut emporté Tans peine & fans perte. Ce fut le tour du Régiment de Turenne la troifième nuit ; il pou (Ta la tranchée fi loin , que la nuit fuivante les Régimens d'Yorcx & de Palluau arrivèrent jufqu'au bord du folle des dehors , & attachèrent le mineur à la face du demi baflion de l'envelope , après avoir coupé les paliffades du folle : il travailla jufqu'aprcs midi , qu'il appel la pour demander de la chandelle & à boire , fans quoi il ne pou voit plus travailler : un Sergent d'Yorcx lui porta l'un & l'autre , à la faveur d'un grand feu de moufqueterie qu'on fit pendant qu'il alla & revint. Le Régiment de Picardie monta la tranchée pour la féconde fois la nuit du quatorze au quinze. Ce jourlà le Duc d'Yorcx allant à la tête des ouvrages , accompagné de Metteurs d'Humieres & de Créqui , Se de quelque* autres , pendant le peu de tems qu'ils relièrent dans la première batterie , un boulet de canon tiré de la Place , palTa entre trois barils de poudre fans y mettre le feu , qui auroit fait fauter tout ce qui étoit dans la batterie; mais le danger palTa fi vite , qu'on n'eut pas le tems de l'appréhender. M. de Turenne obfervant que les affiéges ne faifoient pas fi grand feu de l'envelope comme de coutume, crut qu'ils y avoient peu de monde , & qu'ils la vouloient abandonner , jugeant que la mine étoh prête à joiier j il ordonna qu'un Sergent , fuivi de quelques Soldats , montât fur le foir par l'endroit dont la fraife avoit été brifée par le canon , pour reconnoitre li les ennemis abandonnoient l'en-
lxviij MEMOIRES
An. i£f 3. veloPe: Ie Sergent y fut , & rapporta que les ennemis s'etoient retirés, comme. M. de Turennc l'avoit jugé. On lit feu fur le peu d'ennemis qui y refloient , & ils fe retirèrent dans la ville. Les aflîcgeans occupèrent auiïitôt le fofle de Penvelope , & fe contentèrent de faire des places d'armes pour fe loger , & faire feu fur la ville : les ennemis en firent cette nuit-là un fort grand de delfiis les murailles j mais, ce fut fans Leaucoup d'effet , parceqiie les afliégeans étoient à couvert.
II arriva au Camp le lendemain un bataillon de dix Compagnies du Régiment des GarJcs , commandé par M. de Vautourncu j ils montèrent ia tranchée , fuivant leur privilège , la même nuit , relevant le Régmicnt de Picardie : M. de Callclnati , qui étoit alors le feul Lieutenant-Général dans l'armée , fut , fuivant fa coûtu.nc , pour commander i les Gardes refuferent de lui obéir , prétendans ne devoir être commandés que par le Gênerai : M. de Turenne étant informé de cette contellation , fut pour tacher de i'ajuller ; mais trouvant Vautourneu opiniâtre , il pria M. de Callclnau de fe retirer à fa tente , lui difant qu'ayant fatigué beaucoup la nuit précédente , il avott befoin de repos , & qu'il refleroit pour lui à la tranchée : Caftclnau obéît : M. de Turenne demeura ; Se ne voulant pas décider la queflion , il dépécha un Courrier pour en informer la Cour , qui ordonna aux Gardes d'obéir au Lieutenant-Général ; & cet ordre étant arrivé avant que ce fut leur tour de monter une féconde fois , il n'y eut plus de difpute. Celle-Ia fut avantageufe pour le fervice du Roi ; les Gardes fe piquans d'honneur , & étant encouragés par la préfence du Général , avancèrent beaucoup leurs travaux ; ils firent non feulement une blinde le long du fond du fofle de l'envelope , par le moyen des paliflades qu'ils y trouvèrent qui s'étendoient dhreâement jufqu'à la grande tour, mais ils y firent encore un logement depuis l'endroit où le folTé de l'envelope fe joignoit à celui de la ville jufqu'à la demi-lune fur la droite , que les ennemis abandonnèrent, & d'où on eut deffein de pafler dans le fofle de la ville pour y attacher le mineur.
Jufqu'ici on avoit avancé avec allez de diligence & de fucecs ; mais oa trouva à la defeente du fofle de la Place plus de difficultés qu'on n'avoit crû. La nuit fuivante , on tâcha de continuer les travaux avec ia promptitude accoutumée , en fâifant un logement contre les paliffàdes qui étoient au milieu du fofle ; Iorfqu'on le crut perfectionné , les ennemis en chafferent les afliégeans avec une grêle de grenades & une pluye de feu d'artifice & de feu ordinaire fi continuelle, qu'il fut impoffiblc d'y relier. Ce
DU DUC D'YORCK, LIVRE I. Ixix mauvaii fuccès ne rebuta point ; on fuivit opiniâtrement le deflein de fe An. i 6 loger ; mais on y employa deux nuits inutilement : quand l'ouvrage étoit achevé , les ennemis jcttoicnt tant de feux d'artifice & de matières combuflibles , qu'ils dctruifoient tout ce qu'on avoit fait. On fut oblige de chercher quelqu'autre expédient moins dangereux : on tenta la nuit fuivante la defeente du fofle , en pouflànt obliquement d'où on ctoit logé une tranchée i mais on fe trouva expofé au feu d'un canon que les ennemis tiroiene dTun flanc fi bas > que l'artillerie des afliégeans ne pouvoit pas le démonter ; & on trouva de plus , quand on fut à moitié chemin , la muraille dont il a déjà été parlé , qui arrêtoît tout court , fans le fecours du canon du flanc qui défoloit . & qui des qu'il fut jour , ruina toutes les blindes qu'on avoit fait. AinG il fallut avoir recours à la vieille méthode , de creufer un puits dans le Iog.ment qui avoit été fait dans le fofle de la demi-lune, pour defcenJre par ce moyen dans le fond du fofle : on y travailla avec tout l'empreflement imaginable , 6c on s'eflbrça d'attacher le mineur à la muraille de la ville , à la faveur des madriers accommodés à l'épreuve du feu : on les poufla jufques contre la muraille ; le mineur commença à y travailler , ayant à fes côtés des barils remplis de terre , pour le préferver de la moufqueterie des flancs , pendant que les madriers le garant ilïbienc du feu , des pierres & des grenades que Ton jettoit fans cefle ; ce qui n'auroh pu le déloger , fi les ennemis ne fe fuflent avifés d'une nouvelle invention , en attachant une bombe à une chaîne qu'ils firent defeendre contre les madriers j le feu y prit fi à propos , qu'elle les fit tous fauter , & ils jetterent enfuite une fi grande quantité de feu , que le mineur fut brûlé.
Celui de l'autre attaque ne fut pas plus heureux : M. de la Ferté voulant fe hâter , l'a voit fait attacher au Corps de la Place avant qu'il y eut un logement de fait contre la muraille pour le garantir; les ennemis le découvrirent , & rétoufierent de la fumée qu'ils firent à l'embouchure de fon trou , qui étoit déjà fi profond , que le feu ne le pût point atteindre. Il fit pendant ce fiége une pluye continuelle & des tempêtes fi violentes , qu'elles renverferent fouvent les blindes , & éboulèrent des endroits de la tranchée , qui étoit prefquc par tout pleine d'eau, & H fe paflbit rarement trois heures fans pluye.
Lorfqu'on commença à creufer le puits dans Te fbflc de la demi-lune , on attacha en même-tems le mineur au pied de la grande tour , a la faveur des madriers : il eut plus de bonheur que le premier ; il fe logça ;
Ixx MEMOIRES
mais avant que fe» chambres fuff.nt perfectionnées , il envoya avertir M. * de Turenne qu'il cntcndoit les ennemis qui cont.eminoient , & qu'Us arriveroient à lui clans peu d'heures , Se beaucoup plutôt qu'il ne pou voit finir j on lui ordonna de mettre quelques barils de poudre dans le trou qu'il avoit fait , & de le boucher le mieux qu'il feroit poflible ; ce qui fut exécuté. M. de Turenne ne prétendoit que ruiner la contremine des affiégés , & feavoit que cela n'abjttroit point la tour i & comme la poudre devoit faire fon effet en arrière , il lit éloigner ceux qui pouvoiem courir quelque danger , & fe retira lui-même avec ceux qui l'aceompagnoient , à la première batterie , qui étoit à demie portée de moufquet dè ia tour. On mit le feu à la mine , qui lit tout l'effet qu'on avoit attendu ; elle élargit feulement le trou qu'avoit fait le mineur , tua , comme on le fçut depuis , les contremineurs des ennemis , & jeua plufieurs groffes pierres avec autant de violence qu'auroit pù faire le canon : quelques-unes donnèrent contre la batterie derrière laquelle M. de Turenne, le Duc (TYorcK & d'autres s'étoient mis à couvert , & ils en virent plufieurs voler beaucoup plus loin. On renvoya enfuite le mineur à fon trou , avec un Sergent pour fe défendre , & fix Soldats , qui s'y logèrent fans danger : cela s'exécuta de jour. Quand il fut nuit, on jugea à propos d'ouvrir le puits , qui ttoit creufé au niveau du fond du foffé de la Place , car il auroit fallu trop de tems pour continuer à le creufer )ufqu'à la muraille j fa profondeur le mettoit à couvert du canon & de la moufqueterie , & on ne croyoit pas qu'il y eut autre chofe à craindre que les grenades, les feux d'artifice ou le feu ordinaire ; mais à peine fut-il découvert , que les ennemis rfcn étant apperçus à la lumière des feux qu'ils avoient allumés , pour voir ce qui fe faifoit dans le foffé , qu'ils roulèrent du haut des murailles , le long de deux pièces de bois qu'ils avoient attaché enfemble , une bombe qui tomba dan» l'ouverture du puits , tua quatre ou cinq hommes qui y travailloient , Se ébranla fi violemment le logement qui étoit au-deffus où M. de Turenne, le Duc d'Yorcx , quelques Officiers & plufieurs Volontaires étoient alors , qu'ils crurent dans le moment qu'il feroit entièrement ruiné : il fubfifta néanmoins j mais on fut plus d'un quart d'heure avant qu'on pût y aller travailler , à caufe de la fumée & de la pouffiere; & quoique les affiégés continuaffent de tirer inceffamment deffus , & de jetter une infinité de grenades , de toutes fortes de feux , & des bombes de tems en tems , dont aucune n'adreila fi jufie que la première , on ne Iaiffa point d^ pouffer la tranchcç jufqu'au* paliffades qui étoient au milieu du foffé ; mais la quan-
DU DUC VYORCK , LIVRE T. lxxj
thé prodigieufe de feu qui tomboit continuellement , obligea de couvrir ^n. 1 6 le puits de planches , de fafeincs & de terre pour la fureté des travailleurs. Quand on fut au pied de la paliflade , on fut obligé de fe cacher fous terre , pour éviter les feux que les ennemis y jettoient fans celle , 6c enfin on attacha le mineur au corps de la Place.
On perdit cette nuit-là beaucoup de monde j M. de la Feuillade fut bielle d'une grenade à la tête j un coup de rnoufquet ayant percé le logement, la baie effleura la tête de M. d'Humiercs , palTa au travers de la jambe d'un pionnier 6c frapa enfin la botte du Duc d'Yorck , fans lui faire aucun mal. M- de Turcnne refla toute la nuit fur la Place t & il efl certain que fans fa prefence la chofe n'auroit point réuni.
M. de la Ferté avoit de fon côté fi fort avancé fon attaque , que fa mine étant prête le jour fuivant , on la fit fauter l'aprés midi : M. de Turenne avec plufieurs de fes Officiers 6c Volontaires alla par curiofité voir quel effet elle produiroit , mais il n'entra point dans les tranchées. La mine avoit été faite à l'angle entre la tour & la muraille j & l'intention étoit de renverfer non feulement l'angle , mais encore les parties de la muraille & de la tour qui en étoient les plus proches. Quand elle eut faute 6c que la fumée fut diflîpée , on vit qu'elle n'avoit abattu que l'angle & la muraille & que la tour à laquelle il n'y avoit qu'une fente étoit encore debout j mais ayant fait tirer fix coups de canon à la fois de la batterie qui ctoit fur le bord du foffe , cette partie de la tour tomba & appaifa la colère de M. de la Ferté , dont l'impatience inquiéta beaucoup le Chevalier de CIer«* ville Ingénieur qui avoit la conduite de l'attaque. La tour n'étant point tombée d'abord , mit le Maréchal en furie ; il menaça fe pauvre Ingénieur qui ne fe tira d'affaire qu'en abattant avec le canon ce que la mine avoit déjà ébranlé de la tour. La brèche étant bonne , on y fit un logement la nuit } ce qui , joint aux deux mines qui étoient prêtes à jouer à l'attaque de M. de Turenne , détermina, le Gouverneur à battre la chamade le lendemain matin : il envoya des Officiers pour drefTer la capitulation , & il fut convenu qu'il fortiroit le lendemain avec fa garuifon , armes 6c bagages , pour être conduit à Montmédi.
Ce fiége dura dix fept jours de tranchée ouverte : on y perdit peu de monde, mais beaucoup de chevaux, à caufe du mauvais tems & que le terrain où on campoh étoit une tene fort grafle. II n'y eut perfonne de qualité tué que le Vidame de Laon , neveu de M. de Turenne , fécond fils du Comte de Rouflî , qui reçut un coup de rnoufquet dans la têie en
Ixxi] MEMOIRES
An montant *a tranchée. La promptitude avec laquelle les François pouffent
' les Géges & prennent les Places , fe doit particulièrement attribuer aux peines que fe donnent leurs Généraux j au lieu que le Duc d'Yorck a remarqué que ceux des Lfpagnols s'en rapportent à un Sergent de bataille ou à quelqu'autre Officier inférieur , par les avis, &, pour ainfi dire , par les yeux de'quels ils fe gouvernent. M. de Turenne vouloit tout voir luimême ; il alloit reconnoître en perfonne & de bien près les villes qu'il vouloit afTicger j il marquoit toujours l'endroit où il falloit ouvrir la tranchée , & y étoit préfent ; il ordonnoit de quel côté il la lalloit pouffer , y alloit réglément matin & foir ; le foir pour rél'oudre ce qui étoit à faire durant la nuit , & le matin pour voir fi les ordres avoient été fuivis , ayant toujours avec lui un Lieutenant-Général ou Marée liai de Camp quidevoit commander la tranchée , pour l'inflruire de fes intentions : il retournoit pour la féconde fois à la tranchée après fouper , & y refloit plus ou moins de tems , fuivant que fa préfence y étoit néceffaire. La diligence du Général excite neceffairement tous les Officiers de l'armée à une grande application à ce qui eft de leur devoir. M. de Turenne n'avoir pas un feul Ingénieur à fon attaque : quand il en avoit dans d'autres fiéges , il ne s'en fervoit que comme d'Infpecteurs fur les travaux : la plupart des Officier* fçavoient comme on doit pouffer la tranchée & faire un logement ; il y a un Capitaine de mineurs qui a foin de les conduire fuivant les ordres qu'on lui donne. Le Duc d'Yorck a reconnu , non feulement par fa propre expérience , mais encore par celle des plus habiles dans le métier de la guerre , qu'un Général ne fe doit jamais repofer entièrement fur quelque Ingénieur quece puiffe être pour la conduite de la tranchée , parce qu'il n'eft pas raifonnable de croire qu'un homme qui doit y être à tout moment , veuille s'expofer autant que des Officiers , qui n'y allant qu'à leur tour , fe piquent plus aifément d'honneur & d'émulation pour faire avancer les travaux ; outre qu'ils en acquièrent plus de capacité pour tout ce qui regarde un fiége. Le feu Prince d'Orange qui fuivoitune maxime toute oppofée , en fe confiant uniquement à fes Ingénieurs , & n'employant fes Officiers qu'à la dtfenfe des tranchées.en avoit peu qui entendiffent bien à affiéger une Place ,à moins que ce ne fut quelque perfonne dont l'application & l'induilric fuppléât au défaut de la pratique : ainfi peu d'Officiers ont jamais acquis beaucoup d'expérience parmi les Hollandois , & les habiles qui ont fervi avec eux avoient appris ce qu'ils fçavoient dans d'autres pays. On ne fit point de ligne» de circonvallctbn au fiége de Moufon , cela.
iiuroiç
DU DU C VYORCK, LIVRE T. Ixxiij
auroit emporte trop de tems , & auroit donne aux ennemis le tems de Unir j le leur & de venir tomber fur l'armée du Roi avant qu'elle eût achevé le lien : la petite rivière de Chiers la couvroit du côté du Luxembourg , 8c empechoit les ennemis de pouvoir jetter du fecours dans la Place : le jour même qu'elle fut prife , qui étoit le vingt-fept , l'armée marcha à Amblemont pour tenter de faire lever le Gége de Rocroi : elle avança jufqu'à Varnicourt où on apprit que la ville s'étoit rendue.
Après ces deux lièges , il ne fe paflâ rien de confidérable entre les deux armées durant le relie de cette Campagne. Outre que la faifon étoit trop avancée pour entreprendre un fiége de quelque conféquence , les Efpagnols avobnt beaucoup plus fouflert devant Rocroi que les François devant Moufon. M. de Turenne les obfcrva toujours de près j ils ne firent que des marches & des contre-marches , confommerent les fourages fur leur frontière, & les François en firent autant de l'autre côté de la Somme.
Fendant qu'on amufoh ainfi les ennemis , la Cour ayant ramafte quelques troupes, outre celles de la Maifon du Roi & quelques autres qui furent détachées de l'armée , elle fit faire le fiége de fainte Ménéhoult. M. de Navaille commandoit la Maifon du Roi , M. de Caftelnau les troupes que M. de Turenne avoh envoyées, M. d'Uxelles celles qui avoient été détachées du Régiment de M. de la Ferté : mais quoique MM. de Navaille & d'Uxelles fuflent , généralement parlant , autant capables qu'aucuns autres Lieutenans-Généraux en France , & que M. de Caftelnau entendît parfaitement bien à faire un fiége , ils ne purent néanmoins jamais s'accorder enfeinble , & le Cardinal fut obligé d'envoyer le Maréchal du Pleffis- Praflin pour y commander en chef i après quoi le fiége fut poufle avec plus de fucecs qu'auparavant. M. de la Ferté avec la plupart de fa Cavalerie marcha pour empêcher le Duc de Lorraine de jetter du fecours dans la Place , fur les avis qu'on eût qu'il avançoit de ce côté-là avec fon armée.
M. de Turenne ayant fait camper fes troupes derrière la Somme entre Roye & Corbie, le Duc d'Yorck voyant la Campagne finie de ce côté-là prit congé de M. de Turenne pour aller au fiége de Sainte Menehoult j mais ayant été obligé de pafler par Châlons fur Marne, où étoit la Cour> il y fut arrêté fur tant de difTérens prétextes , que malgré fes empreflèmens la ville capitula avant qu'il put partir. Ce Prince accompagna le Roi de France au Château de Ham , à deux lieuës de Sainte MenehouIt , où il fut avec Sa Majeflc voir les approches & la brèche qu'on a voit fait au Corps de la Place avant qu'elle battît la chamade.
Fin à» trmkr Lrm. k*+
MEMOIRES