DES GUERRES EN F L AH DR K
\ 'Armée de France commandée par M. de Turenne & le Maréchal
AN. 1 6 54. ■ de Ia Fené ^ ne fut pas aflfembiéc aflez-tôt pour empêcher les Efpa- Jt— SgnoU d'Afliégcr Arras : ils invertirent cette Place le trois de Juillet avec une armée de trente-deux mille hommes, & toutes les chofes néceffaires pour une entreprife de cette importance. Il y a beaucoup d'apparence que l'avis qu'ils eurent de la foibleûe de la garnifun , les détermina à ce fiége j mais elle ne Pctoh pas aflez pour empcclier que le Gouverneur ne put encore défendre fes dehors , quelques grands qu'ils fufTent.
Les deux Généraux lirent un détachement d'environ mille chevaux pour jetter dans la Place : S. Lieu y entra le premier avec environ deux cens maîtres , & pafla au-travers du quartier du Prince de Condé le premier oit le fécond jour après qu'elle fut invertie. Deux jours après, le Baron d'Equancourt lit la même chofe à la tête de trois cens chevaux par le quartier du Duc de Lorraine ; & le Chevalier de Crequi avec le refte s'ouvrit peu de jours après le partage au-travers du quartier des Efpagnols , avant queleurs lignes furtent achevées : on n'ofa point tenter d'y faire entrer de l'Intanterie , à caufe que la plaine qui règne à l'entour de la ville Pauroit aifément fait découvrir aux ennemis.
Une autre raifon qui fît entreprendre le fiéqe d'Arras , c'eft que les François ayant commencé celui de Stenai , les ennemis efpererent finir le leur, avant que celui-là fut achevé; & qu'il occuperait tant de troupes, qu'on
DU DUC D'YORCK, LIVRE IL \xtr
ne feroh pas en état de les interrompre. En effet , l'armée du Rot ctoit fi j g *• foible , que n'ofant fe commettre dans un pays ouvert avec une armée fi * ^* fuperieure , elfe fe tint proche de Pcronnc jufques vers le feize de Juillet» qu'on apprit que les ennemis avoient prefque achevé leurs lignes : Le Duc d'Yorck y arriva avant qu'elle fe mit en marche , pour fervir en qualité de Lieutenant-Général fous M. de Turenne ; Se prit fon jour, firivant la datte de fa commifiïon , comme le plus jeune qui fervoit dans cette armée.
Elle campa le premier jour de fa marche à Sains près de Sauchi-Cauchi entre Cambrai & An-as , à environ cinq lieues de cette dernière Place : le lendemain elle marcha à Mouchi-Ie-Preux. M.deTurenne prenoh ce détour pour fe couvrir de quelque ruifleau } afin que fi les ennemis venoient à lui , il put éviter le combat : il eut la précaution , en arrivant au ruiffeau qui ctoit à demi-lieuc de Mouchi , d'ordonner à l'armée d'y relier en bataille, & de ne le point palTer que fur le foir. II fut avec de la Cavalerie & des dragons reconnoître le terrain où il vouioit camper ; Se obferver û les ennemis n'avoient pas deflein de l'attaquer. On pafla le ruifleau fort tard , & on travailla toute la nuit à fe retrancher avec tant de diligence , Ca» valerie & Infanterie chacun devant foi , qu'on fe trouva dès le lendemain en quelque manière en état de défenfe : mais quand les lignes furent achevées, il n'y eut plus rien à craindre. Le pofte étoit très-avantageux j le front pro* portionné au nombre des troupes ; le ruiffeau couvrait la gauche & la Scarpei étoit à la droite i Se quand même les ennemis fuflent venus attaquer l'armée avant qu'elle fut retranchée , on étoit en état de les recevoir malgré l'inégalité du nombre, parce qu'on avoit allez bonne opinion de la valeur des troupes , pour ne les pas craindre quand ils ne pouvoient point le* prendre en flanc en débordant la ligne. Le Duc d'Yorck a entendu depuis» étant en Flandre Se ailleurs , pluficurs perfonnes blâmer les Efpagnols de ce qu'ils n'attaquèrent point les François le premier jour qu'ils prirent ce polie. Quelques-uns ont prétendu que le Prince de Condé en fit la propofition ; mais cela n'ell pas bien fur : quoiqu'il en foit , on marcha avec Ta même précaution que fi on eût été fûr que les ennemis euflont voulu combattre.
M. de Turenne avoit fon quartier à Mouchi , où ctoit la plupart de foa Infanterie : fa Cavalerie étoit campée fur deux lignes , Se s'c'tendoit avec le refle de fon Infanterie jufqu'au ruifleau. M. de la Fertc avoit le fien à la droite de tout en bas , du côté de la Scarpe au village de Peule , auprès duquel campojt' une partie de fon Infanterie : l'autre étoit à Mouchi -, Se
lxxvj MEMOIRES , " fa Cavalerie fur deux lignes entre l'un & l'autre village : le Corps de réferve
An. I6J4- étoit danj fa place ordinaire derrière le quartier de M. de Turenne qui ctoit au milieu de tout. Mouclii étoit une hauteur qui découvroit & cominandoit le fond où couloit d'un celé la Scarpe & celui où étoit le ruifleau; tellement que l'ennemi ne pouvoit approcher de jour , qu'après avoir eflùyé le feu de toute l'artillerie qui ctoit plantée fur cette hauteur , & pour afliïrer davantage les deux extrémités des lignes , on y avoit pofle de l'Infanterie aulfi-bicn que dans le centre des ailes de Cavalerie.
Quand les lignes furent achevées , on envoya prefquc tous les foirs de gros partis de Cavalciie pour empêcher la communication des convois : car quoique les ennemis, en an iv;mt devant Arras , finTent pourvus abondamment de toutes fortes de provifions , autant que les armées avoient coutume de l'être en ce tems-là , un fi grand Corps de troupes avoit toujours befoiti de quelque ebofe j foit que la poudre leur manquât, ou qu'ils en vouluflent une furabondance de proviiion. Des que l'armée du Roi fut à Mouchi , ils détachèrent continuellement des partis pour leur en apporter de Cambrai , Douai & d'autres Places voifincs : on envoya, inutilement des Partis pour les couper i on n'avoit jamais le bonheur de les furprendre , parecque le Pays étoit trop découvert. Les Partis étoient rarement de moins de mille ou douze cens chevaux fous le commandement d'un Lieutenant-Général : ceux qu'on détachoit de l'armée de M. de Turenne fe poftoient ordinairement entre le Camp des ennemis & Bapaume, dans quelque vallée ou autre lieu où on pouvoit difficilement les découvrir. On avoit de ton» côtésde petites gardes avancéesqui alloicnt à la découverte j& des fentinclles par tout pour n'être pas furpris. M. de la Ferlé dont les Partis alloient entre les ennemis & Lens , faifoit obfcrver la même chofe ; mais ils ne furent pas plus heureux que les autres.
Néanmoins un convoi des ennemis manqua par un étrange accident. Une nuit que M. de Turenne vifitoit avec le Duc d'Yorck les gardes avancées , ils apperçurent une lueur foudaine & violente , feinblablc à celle de la poudre > il femblo.t que c'étoit au quartier de M. de la Ferté ; mait en avançant de ce côtc-la pour s'informer de ce que ce pouvoit être , les fentinelles qui étoient fur la hauteur de Mouchi , qui avoient vû la même chofe , aflurcrent que la chofe s'étoit paflee beaucoup plus loin dans la plaine qu'ils ne s'étoient imaginés , & qu'il falloit que ce fut auprès de Lens. Le lendemain au matin on en fut éclairci , & on apprit qu'un Régi- «r.ent tout entier de Cavalerie de cent vingt maîtres allant de Douai au Camp
DU DU C PYORCK, ZI VRE IL lxxvij des ennemis , & tous les Officiers auiïi bien que les Cavaliers , portant chacun un fac de poudre en croupe , outre quatre-vingt chevaux chargés de grenades , que des payfans à pied conduiloient , avoient tous été brûles , fans qu'on pût fçavoir d'aucun d'eux comment cet accident étoit arrivé. Ce fut un trille fpeâacle de voir arriver ces pauvres malheureux , les vifage» hideux & défigurés , 6V le relie du corps brûlé à un point qu'il y en eut peu qui en guérirent. Des partis qui coururent où ils avoient apperçû le feu, amenèrent au Camp tous les hommes dans lefquels il y avoit encore quelque ligne de vie , quelques chevaux de» moins brûlés , & la paire de tim~ balles qui appartenoit à ce Régiment.
Le Duc d'Yorcx trouva depuis en Flandre un Lieutenant de Cavalerie , qui lui expliqua comment cet accident étoit arrivé : ce Prince ayant de-* mandé à cet Officier par quel hazard il avoit le vifage brûlé j il répondit , que c'étoit par de la poudre , dans un tel tems , auprès d'Arras ; & le queftionnant fur les particularités , il dit qu'étant à l'arriere-garde du Régiment^ il apperçut un Cavalier qui avoit à fa bouche une pipe de tabac allumé , fur quoi il courut à lui , & la lui ôtant adroitement , il la jetta à terre , & . donnant quelques coups de plat d'épée au Cavalier , qui étant y vre , mit Je piAolet à la main , & le lui préfenta ; qu'il fe jetta promtement à bas de fon cheval , appréhendant la fuite , & que le Cavalier tirant en meme-tetns fur lui , il mit le feu au fac de poudre qu'il avoit derrière fon cheval , qui en fautant le communiqua au fac du Cavalier , & fucceffivement à tout le. Régiment ; mais qu'étant pied à terre , il en échappa mieux que les autres, dont la plupart furent tués fur le champ , & qu'il en fut quitte pour avoir le vùjge , les mains , & quelqu'autres parties du corps brûlées.
Le Marquis de Richelieu rencontra un jour un autre convoi des ennemis fous le commandement du Comte de Lorge i mais le Comte fe fît pur au travers des troupes du Marquis , le battit , prit trois ou quatre de feâ Capitaines , ne perdit que douze chevaux chargés de poudre, & gagna les lignes des affiégeans avec le telle. Une autre rencontre fut beaucoup plus défavantageufe , par la perte qu'on fit de M. de Beau jeu , Lieutenant» Général : il étoit en parti avec huit cens chevaux , & ayant été averti que les ennemis vouloient faire palier un convoi dans leur Camp par le chemin de .... il y alla , y arriva à la pointe du jour , à peu près dans»» le même tems qu'un Corps des ennemis égal au fien , commandé par M. Droot , Colonel , qui ne feavoit point que les François y étoient,& fes Cavalier» ayant nûs pied à ter;e en attendant des nouvelles du convoi ,
An. 1654.
lxxvîij MEMOIRES
An. 16 f 4. k"s ^av0'r 1ue Droot ^to" fi proche d'eux , ils fe trouvèrent attaqués R inopinément & fi brnfqucment , que les deux premiers efcadrons furent rcivverfes av ant qu'ils puflent monter à cheval : Reaujeu fut tué en allant mettre en ordre Fefcadron le plus proche , que les ennemis rompirent auflî ; & fans le Régiment de Iicauvcau qui tint ferme ; & battit (e premier efcadron des ennemis qui avoit fait le défordre , tout le parti auroit été entièrement défait. Cet avantage donna le tems aux aurres de fe mettre en bataille , & de recevoir i'jttaque , qui ne fut pas fort vigoureufe , Droot ayant été blefTé à celle du Régiment de Reauveau. Les ennemis ne fçachant point la force du parti auquel ils avoient affaire , jugèrent à propos de fe retirer ; les François ne fongerent point à les pourfuivre , & auroient crû s'être affèz heureufement tirés d'affaire , fans la mort de M. de Beaujeu. Le nombre des tués & des blefTés fut petit de part & d'autre ; il y eut plus de défordre que de mal , & on peut dire qu'en cette occafioa les deux parti» furent battus.
Le Duc d'Yorck étant allé en parti à fon tour
enleva un autre parti des ennemis. 11 apprit en retournant vers le Camp, par un petit détachement qu'il avoit fait , que cent chevaux des ennemit «'étoient mis en embufeade un peu devant le jour dans un village prochain > il marcha auffi-tôt de ce côté-là avec tout fon parti , Se approchant du village autant qu'il fe pouvok fans être découvert , il envoya quelque» Cavaliers pour les attirer hors de l'embufcade , avec ordre quand Us avanceroient pour les charger , de fe retirer ; ce qu'ils exécutèrent avec tant d'adreffe , que les ennemis fe trouvèrent engages tout contre les troupes du Roi avant qu'ils s'en apperçurent , tellement qu'il n'en échapa pas un ,qui ne fut pris.
Pendant que toutes ces chofes fe pafloient hors des deux Camps , les •ennemis ayant fini leurs lignes le quatorze , ouvrirent la tranchée la même nuit , pouffèrent le fiége avec toute la diligence poffible , & prefierent la Place fi vivement , que quelque vigoureufe réfiflance que fît M. de Mortdtjeu , qui en ctoit Gouverneur , & qui étoh fécondé avec toute la bravoure imaginable par Meffieurs de S. Lieu , de Créquî & d'Equancourt , le» ^fpagnols ne laifloient pas de gagner tous les jours du terrain : ils ctoient maîtres le . . . d'Août des ouvrages extérieurs & intérieurs de la corne de Guiche , & le Gouverneur envoyoh fouvent des Meflâgers pour informer de Pétat de la Place , dont quelques-uns arrivèrent au Camp : un d'eux ayant avalé la lettre qu'il apportoit , envelopée dans un morceau de plomb.
DU DUC D*YORCK , LIVRE 1 1. Ixxi?
afin qu'en cas qu'il fut pris , on ne put rien trouver fur lui , Se arrivant lorf- An i6\a. qu'on étoitfort inquiet d'apprendre ce qui s'étoit pafle , ce pauvre homme ' * rte rendant point le plomb , quoiqu'on lui eût donné plu (leurs médecines , Jkl. de la Ferté cria tout en colère , il faut h/entrer le connut : ce malheureux qui l'entendit de la porte où il étoit, en eut fi grande peur, qu'ii rendit dans le moment fon plomb , Se les nouvelles qu'on y trouva firent différer ^attaque des lignes , jufqu'à l'arrivée des troupes qui étoient devant Stenai.
Arras n'étoit pas fi preflo qu'on l'avoit crû , fur des lettres des ennemis qu'on avoit interceptées , dans lefquelles ils mandoient en Flandre qu'ils féroient maîtres de la Place le jour de la S. Laurent au plus tard ; ce qui joint aux nouvelles qu'on eût en meme-tems que le fiege de Stenai n'avançoit pas autant qu?on l'avoit efperé , Se qu'ainii il n'y avoit point d'apparence qu'on pût avoir les troupes qui y étoient employées avant ce jourlà , avoit fait prendre aux Généraux la réfolution de ne les pas attendre, & d'attaquer les lignes fans elles. •
On continua fur ce pied les préparatifs , pour s'en fervir quand on le jn* geroit à propos, & on ordonna aux efeadrons Se aux bataillons de fe fournir chacun d'un certain nombre de fafemes & de clayes dans deux jours : on fit cette provifion , pareeque les ennemis avoient crenfc devant les foffés de leurs lignes , Gx rangs de trous d'environ deux pieds de diamètre Se de trois de profondeur , pour empêcher la Cavalerie d'en approcher , & on cfpcroh avec les clayes rendre ces trous inutiles : mais , comme on vient de le dire, ces craintes fe difliperent par les nouvelles qu'on reçut du Gouverneur d'Arras , Se par celles qu'on eut le jour fuivant du camp devant Stenay que la Place feroit bien-tôt prife. -
Le cFAouft on eut avis que le Maréchal cPHocquïncourt qui avoir,
fuccedé au commandement de l'armée depuis que M. Faber avoit pris Stenay , avançoit, Se fouhaitoit d'apprendre s'il viendroit joindre la grande armée , ou s'il camperoh dans quelqu'autre lieu i fur quoi on lui répondit que M. de Turennc avec quinze efeadrons îroit au-devant de lui , Se que s'il vouloit avancer avec fa Caval rie à un certain endroit, ils iroient enfemble rcconnoûrc uu porte fur le mi (Tenu de Crinchon auprès de Rivières , où on efpcroit qu'en fe retranchant un peu, l'armée de M. le Maréchal d'Hocquincouit y feroit en fùrcté.
Les deux Généraux fe rencontrèrent ledix-fept cPAoulr à l'endroîr dent on étoit convenu î mais au lieu d'aller reconnoître le pofle , fur l'avis qu'il» curent qu'il venoit aux ennemis un grand convoi par le chemin de S. Pol .
DOgle
kxx MEMOIRE
^N , — fous le commandement de M. de Boutteville , ils marchèrent dans le mîme 5*' înflant avec toute leur Cavalerie pour le couper , & envoyèrent ordre à l'Infanterie de M. d'Hocquincourt , à fon canon , & à Tes bagages , qui étoient alors auprès de Bapauine, de marcher en toute diligence vers S. Pol par le chemin de Buquoy , le long des bois , parce qu'ils n'avoient point de Cavalerie pour les foutenir ; mais en arrivant auprès de S. Pol on apprit que le» ennemis ayant été avertis de la marche des troupes du Roi , avoient fait ren-
> trer le convoi dans Aire. Les deux Généraux ne jugèrent pas à propos d'al-
ler plus loin : mais pour ne pas perdre tout à fait leur peine , ils refolurent de s'emparer de S. Pol , où, les ennemis avoient laifle -quatre ou cinq cens cavaliers démontés ,& d'attendre l'Infanterie pour l'attaquer, Iepofle étant de conféquence. C'étoit par-là que les ennemis avoient faitpafTer fùrement la plupart de leurs convois. Cette Place leur fervit pour fe rafraîchir dans la communication continuelle qu'il y avoit cû entre leur armée & leurs garnirons circonvoifines. II étoit important de la prendre , & elle ne coûta que fort peu de tems & de peine ; car des que l'Infanterie & le canon furent arrivés, & les batteries dreuves, les ennemis capitulerent,& fi ou ne fe trompent , furent faits prifonniers de guerre.
Le lendemain , qui étoit le dix-neuf, l'armée retourna du côté des lignes, & campa à Aubigny , où étant arrivée de bonne heure, M. de Turenne,fuivant fa coutume , prit un efeadron ou deux de Cavalerie, & marcha vers les lignes des ennemis ; étant arrivé auprès d'un vieux camp des Romains, que les gens du païs appellent le camp de Cefar , où la Scarpe & un petit ruùTeau fe joignent , il trouva que les ennemis y avoient une garde avancée , qui s'etant retirée de l'autre côté du ruifleau lui donna la facilité de reconnoître à Ioifir ce polie , qui n'étoit éloigné des lignes que de deux portées de canon : il le trouva li propre pour fon deffein , qu'il propofa à M. d'Hocquincourt de s'e:: failir , le trouvant beaucoup meilleur que celui de Rivières. Le lendemain on y marcha; M. d'Hocquincourt pour y être plus en fùreté lit tiret une ligne depuis la rivière jufqu'au ruificau , & trouvant que les ennemis -avoient poflé environ cinq cens hommes dans l'Abbaye du Mont S. Eloy, qui étoit vis- a-vis de l'autre côté de ccue rivière , il réfolut de l'attaquer le jour fui vant , malgré la proximité des lignes des aTégeans ; afin que s'en riant rendu maître il pût d'autant plus les reflTerrer. Il paffa pour cet effet de bon matin la rivière qui n'étoit pas profonde en cet endroit , & rangea fes troupes en bataille entre l'Abbaye & les lignes , à la referve de l'Infanterie oui étoit commandée peur l'attaque. Les ennemis d'abord firent mine de
vouloir
DU DUC D'YORK. LIVRE IL irjcxj
rouïoir défendre les murailles du dehors ; mais à l'approche de l'Infanterie ils les abandonnèrent , fe retirant dans le dedans de l'Abbaye qui étoit fermée * 1 ^* d'une vieille muraille fort bonne, & flanquée de tours rondes : On fhaulfitôt dans la muraille du dehors des embrafures pour le canon mais comme on trouva qu'il étoit à une diilance trop éloignée pour faire une exécution fuffifante , on approcha une petite batterie qui n'etoit pas beaucoup meilleure qu'une blinde ; on y conduilit du gros canon qui en peu d'heures fit une brèche. Cependant les Gardes Francoifes & SuiffL-s s'étant coulés à la faveur d'une allée d'arbres,& des murs d'un petit jardin jufqu'à la portée d'un, piftolet du pied de la muraille principale, ils y attachèrent le mineur , auquel on porta pendant qu'il fe logeoit des planches pour je couvrir : & afin qu'il travaillât avec plus de fureté , ils s'avancèrent à découvert pendant un demi quart d'heure , failant grand feu fur les trous de la muraille principale de l'Abbaye , par où les ennemis tiroient , & fe retirèrent enfuite fans avoir perdu qu.' peu de monde. Le Régiment de la Marine trouva dans le même tems le. moy.n de fe loger à la faveur d'une petite levée de terre contre la Tour, que le can jn battoit , ce qui obligea les ennemi» de capituler, & de fe renJre i;rifonniers de guerre. M. d'Hocquincourt fe retira enfuite au-deflbus du riitfT.au au camp de C far , & M. de Turenne retourna à fon camp avec fes quinze eféadrons & deux Compagnies de Dragons.
Il réfolut en chemin faifant de reconnoître les lignes des ennemis de ce côté-là. Il y marcha droit en defeendant du Mont S. Eloy , & en étant approché à la demie portée du canon , il les côtoya toujours à la même diftance le long de la Scarpc , jufqu'à ce qu'il les eût obfcrvé autant qu'il le jugea nécefTairc de ce côté-là ; cepen Jant les ennemis lirent grand feu de leur canon ; il n'y eut point d'efeadron qui ne perdit deux ou trois hommes làns les chevaux ; & quelques vieux Officiers murmurèrent de ce qu'on les expofoit ainfi p our rien , à ce qu'ils croyoient : c'ell la feule fois que le Duc d'York ait entendu , pendant qu'il a fervi dans le» armées de France , blâmer M. de Turenne d'expofer fon monde fans néceflité. Mais ces Meilleurs reconnurent leur faute après qu'on eut forcé les lignes, puifquecc fut dans ce tems- là qu'il choifit , en s'expofant lui-même aufli-bicn que les autres , l'endroit par où on les attaqua ; & s'il ne s'étoit pas approché avec toutes les troupes qu'il avoit avec lui , les gardes avancées des ennemis ne fe feroient point retirées comme elles lirent, & il n'aurok pû reconnoître toutes chofe> avec tant d'exaditud?. Il avança fi près avec quelques Officiers Volontaires , que le cheval de Milord Germain fut tué fous lui d'un coup de niouf-
bxxij MEMOIRES à. , quet tiré des lignes , dont la balle après avoir pafle au travers du corps de1 cet v AN 1 6 54- ^0,11 , fe bleflà rudement à la jambe.
M- de Turenne remarqua que le quartier de Dom Fernando Solis étoit le moins fortifié , & le plus faible en monde, & refolut d'y faire la principale attaque. Pendant qu'on defeendoh du Mont S. Bloy , quelque» Officiers prirent la liberté de lui dire qu'il s'expofoh beaucoup en allant fi près des ennemis dans un païs découvert, & ils pouvoient compter jufqu'à un homme, fortir de leurs lignes,l'auaquer& le défcire. II avoua qu'ils le pouvoient.qu'il n'auroit pas ofé bazarder autant du côté du Prince de Condé ; mais qu'ayant fervi avec les Efpagnohyi connouToit leur flegme & leur coutume;qu'iI étoit fur qu'à fon approche Fernando Solis n'oferoit rien entreprendre de fon « chef ; qu'il envoyeroit au Comte de Faenfaldagne qui étoh Gouverneur des, Armes j que le Comte iroit lui-même, ou en envoyeroit avertir l'Archiduc, qui ne manqueront pas de faire prier le Prince de Condé , dont le quartier étoh directement oppofe au fien, d'y venir délibérer dans un confeii qu'il feroit aflèmbler pour réfoudre ce qui étoh- à faire ; & que pendant que ces confultations fe feroient entre tant, de perfonnes différentes , on auroh loifir de reconnokre leurs lignes fans autre danger que celui du canon , & de fe retirer. Tout fe paflâ comme M. de Turenne l'avok prevû ; les Efpagnols obferverent toutes ces formalhez , & réfalurent dans leur confeii de l'attaquer quand il n'en étoh plus tenu ; le Prince de Condé a dit depuis au Duc d'Yorck toutes ces particularités
Les Généraux reçurent une lettre du Gouverneur , par laquelle il les averti (Toit qu'il ne lui reftoit plus que fort peu de poudre , & que s'il n'etoit promptement fecouru , il feroit forcé de capituler. Ces nouvelles hâtèrent la réfolution qui fut prife d'attaquer les lignes : on ne s'y feroit jamais détermine fans M. de Turenne , qui n'avoit en vûë que le bien public & le fervice du Roi , au lieu que la plûpart des autres Officier* Généraux n'avoient point d'autre motif que celui de leurs intérêts particuliers , qui les firent fe déclarer ouvertement contre ce deflein , & oppoCer tontes les raifons dont ib purent s'avifer. M. de la Ferté , M. d'Hocqruncourt , Gouverneur de Pe» ronne , M- de Navailles Gouverneur de Bapaume , M. de Bar Gouverneur de Dourlans , & prcfque tous les autres, à la referve du Duc d'Yorck & un Comte de Broglio , regardoient cette entreprife comme'un coup de défef* poir, & ne l'approu voient point, prétendant fedifculper fi l'entrcprife ne. réuffiflbit pas , en difant qu'ils avoient été d'un fentiment contraire.
DU DUC D'YORK, LIVRE II \xxxn\ • tentative fam pouflèr Pafiàire , comme on expédient pour feuver l'honneur * de l'armée, ne croyant pas qu'à fut poflîble de réuffir. M. de la Ferté après 1 même que la chofe fut réfoiuë , envoya un Trompette à M. de Turenne , dans le deffein de l'intimider, comme il parut par la manière dont il s'y prît : le Trompette entra brufqucment dans la tente du Vicomte pendant qu'il foupoit avec plufieurs Officiers , & dh tout haut que fon Mahre l'envoyoit pour lui rendre compte de ce qu'il avoit vû dans les lignes des ennemis d*oà il revenoit j qu'il fecroyoit obligé en conférence de lui en faire un rapport fidel , que les ennemis avoientconfîderablement élevé leurs retranchemens : quelefoffé extérieur feroit très-difficile à paflèr ; que par de-Ià ils avoient creufé tout le long plufieurs rangs de trous , dans les intervalles defquels ils avoient fiché des pieux j que les lignes étoient bien bordées de troupes pour les défendre. M. de Turenne lui commanda de fe retirer , lui difant que fi ce n'etoit le rcfpect qu'il avoit pour fon Maître , H l'auroit fait mettre aux fers pour avoir parlé de la forte. Cette deferrption faire am G publiquement , auroit pû effrayer ceux qui I'entendirent,s'rls n'en avoient connu la fource &Ie motif: mais de pareils artifices n'étoient point capables d'ébranler la fermeté de M. de Turenne , & leur foibleffé le confirmoit d'autant plus dans fa refoîution. II convainquit ceiix qui s'opiniâtrerent à ne faire qu'une tentative, qu'au lieu defauver leur réputation die feroit en effet tout contraire ; puif- •qu'en faifant une faufTe attaque fans la pouffer, il feroit vifible à tout le monde qu'on n'auroh pas voulu combattre ,6r on les blâmeroit avec juftice d'avoir facrifié inutilement deux ou trois cens hommes qu'on y perdrait. II reprefenta qu'en pouffant l'affaire tout de bon on n'attaquoit pas un feul endroit des lignes avec moins de quinze bataillons de front ; que quelques-uns ne trouveraient aucune oppofition , ou tout au plus un petit uombre de gens dîfperfés , qui n'étant point capables de réfiuer,on pourroh s'établir, & donner lieu aux troupes prochaines , qui n'auraient pû forcer le côté qui leur étoit oppofé, d'entrer par le même endroit , & d'y faire un paffage à la Cavalerie; qu'en attaquant la mût aucun quartier des ennemis n'oferoit venir au fecoursd'un autre ; que chacun craignant pour foi à caufe des fauffes attaques, perfonne n*hafarderoit de quitter fon terrain, & ne fecoureroit tout au plus que fon plus proche voifin , jufqu'à la pointe du jour, avant lequel on fe feroit fait un paffage au travers de leurs lignes ; que la feule chofe qu'il appréhendoit étoh qu'il n'arrivât quelque accident ou quelque défordre en marchant aux ennemis ; mais qu'il étoit fur que fi on étoit imc fois rangé dans les endroits où H prétendoit attaquer , on ne manqecroit point de les
-Ak. 1654.
lxxxîv ME MO TRES
forcer ; ce qui donna le plu» de poids à tant de bonnes raîfons , c'cft que Is Cour voùloit abfolument qu'on entreprit le fecours : il fu: enfin réfolu malgré les détours & la répugnance de ceux qui s'y étoient oppofés. I.c jour fut pris pour la veille de S. Louis , & quoiqu'il n'y eut que les trois Généraux qui le fçuflent, toute l'année eut ordre de fe tenir prête , de fe pourvoir de fafeinos , de clayes , & de toutes les chofes nécellVres pe»ur ccite entr.pule. On lit des prières publiques à la tête de chaque bataillon & de chaque efeadron pendant plulîcurs jours i jamais il ne s'ell vû dans une armée tant de marques a'unc véritable dévotion , tant de confeflîons & communions.
Peu de jours avant l'attaque M. de Turenne ne perdoit aucune occafion de s'entretenir avec les Officiers de h manière dont il b*y falloit prendre , & de la ré U fiance qu'on pourroit probablement trouver. Il les inllruifoit de ce qu'il fallo t faire , luivant les différentes occulions , & les accidensqui pourroient arriver i il leur recommanda fur tout de tenir les foldats en bon ordre , quand 'h» feroient entrez dans les lignes > de ne les point lai lier avancer trop vite, parce que ce feroit le moment le plus chatouilleux , ik le teins de crife ; d'obferver une grande attention & une exaéte diUiplinc , y ayant plus de danger d'en être chafle qu'il n'y auroit de peine à y entrer , parce qu'il falloit s'attendre que toutes les forces ennemies des quartiers voifins du lieu qui feroit forcé , y tombe roient fur le» atta juans ; qu'il ne falloit point fonger d'ailer droit à la ville , qu'il falloit au contraire marcher le long de la ligne , & en châtier les ennemis , avant que d'aller aux amis : On pourroit croire que c'eft de cette manière d'entretiens des Généraux , que les Jiilioriens leur font faire de grandes & de longues harangues fur le point de donner les batailles , lorfqu'ils y fongeoient le moins: au lieu que ce* difcours familiers, comme ceux que faifou. M. de Turenne aux Généraux & aux Officiers, paroilTent bien plus utiles , & inllruifent d'autant mieux, qu'on aie tems de faire les objeelions, & de les éclaircir. Le Duc d'York eft témoin que M de Turenne en ufa ain.i , mais il ne fixait pas fi les deux autres Généraux firent la même chofe de leur côté.
Tout ce qu'il y avok de perfonnes de qualité à la Cour capables de tirer l'épée , voulurent partager l'honneur & le danger d'une fi grande action. Deux jours auparavant , quelques-uns d'eux qui avoientdîné dans fa tente de M. d'Humicres avec M. de Turenne , où fe trouvoit aufli le Duc d'Yorck , demandèrent de voir les lignes des ennemis i M. de Turenne monta à cheval & fut à peine hors de fes lignes , qu'on apperçut uu Parti
DU DUC D'YORCK, LIVRE II. lxxxv
qui en pourfuivoit un des ennemis qui ctoit tombe furies fouragcurs qui . retournoicnt au Camp : M. de Turenne les ayant obfervc , ordonna à ces N* 1 ^ Mclïieurs de fe mettre entre les fuyards 6V leurs lignes pour les couper, & commanda en même tems à la Garde avancée de les foutenir ; mais les ennemis étant bien montes gagnèrent leur garde avant qu'on pût les joindre î & comme on les fuivoit toujours , ils rentrèrent dans leur Camp & abandonnèrent quelques foldats qui coupoient des Lfcines dans un petit bois à demi-portée de canon , & qu'on fit prifonniers. M. de Turenne fe fervit de cette occafion pour reconnoître cet endroit de leurs lignes qu'il n'avoit pas encore vû ; mais il ne put y arrêter Iong-tems , à caufe du grand feu de leur canon & de la diligence avec laquelle on les vit monter à cheval : c'ttoit le quartier du Prince de Condé. On fe retirai on marcha vers le Château de Neuville S. Vàt , éloigné d'une lieue , dans lequel on avoit de l'Infanterie ; & en descendant la hauteur , on apperçut à environ une lieue l'efcorte des fourageurs qui étoh de douze efeadrons > commandée par M. de i'Iflcbonne qui retournoit au Camp ; & voyant en même tems de la Cavalerie ennemie fortir des lignes , M. de Turenne fe détourna un peu de fon chemin & marcha vers M. de l'Iflebonne à qui il envoya or-Ire de venir à lui avec toute la diligence poflîble ; efperant , fi L s ennemis avançaient , de pouvoir les régaler : car outre l'efcadron de la Garde, il avoit encore avec lui environ foixante-dix Officiers & Volontaires j mais les ennemis relièrent fur le haut de la montagne à la portée du canon ele leurs lignes. Le Piince de Condé y vint lui-même avec environ quatorze efeadrons , & M. de Turenne voyant qu'ils ne fuivoient pas plusloin , envoya ordre à M. de I'Iflcbonne de retourner au Camp , renvoya l'cfcadron de la garde à fon polie , & s'en alla avec les Officiers & Vo- Iontair s au Château de Neuville. II n'eut pas fait beaucoup de chemin qu'il fe détacha quelques coureurs de la hauteur où le Prince de Condé étoit encore pour gagner le haut d'une autre éminence fur laquelle marchoit M. de Turenne , afin de découvrir quelles forces il avoit derrière lui ; ce qu'ayant remarque , & ne voulant pas que les ennemis pùflent voir qu'il n'étoit foutenu de pjrfonne , il ordonna à une dixaine de Volontaire., d'aller à eux : MM. Germain , Bcrklei , Bifcara , Trigomar étoient de ce nombre : le relie de la troupe efeadrona fur la montagne & fit face ù l'ennemi : mais les jeunes Volontaires ne s'étant pas contentés de faire ce qu'on leur avoit ordonné , fuivirent ces cavaliers écartés plus loin qu'il*, ne dévoient , jufqu'au fond qui ctoit entre eux & les ennemie Le Prince-
Ixxxvj MEMOIRES À de Condc détacha aufli-tôt un efcadron qui étoh le Régiment (TEArées à
N' 1 la tcte duquel étoit le Duc de \f irtemberg pour leur couper la retraite ; ce qui obligea M. de Turenne de détacher fon petit efcadron pour les dégager : il fit courir derechef après M. de l'Ifle-bonne pour lui ordonner de venir à lui , & envoya le même ordre à i'efeadron de la garde. Ce fut tout ce qu'on put faire pour débarafler les Volontaires; mais pour iesfauver , il falloit charger le Duc de "Wirtembcrg dont on défit Pefcadron , malgré l'inégalité du nombre. On le pourfuivit en bas dans une petite prairie & fur une petite hauteur, où fes cavaliers faifant volte-face, ils firent une décharge de Ictus carabines qui arrêta un peu lès pourfuivans, dont il y eut quelques-uns de tues. Les ennemis reprirent courage & chargèrent une féconde fois avec tant de vigueur , que le petit efcadron plia , fut pouffe & obligé de tourner le dos. L'efcadron de la garde qui en retournant à fon pofte avoit vû le commencement de l'action , arriva au fecours 5 auflitôt le Duc <TïorcK & M. de Joyeufe fe mirent à leur tcte pour les faire charger l'ennemi en flanc : mais à peine eurent-Hs commencé , que tout l'efcadron s'enfuit & les Iaiflà tous deux engagés avec deux ou trois de leurs domelUques : dans le même moment , M. d'Arci Gentilhomme de qualité ayant eu fon cheval tué fous lui , on tâcha de le dégager ; le Duc d'Yorcx l'appella; mais voyant un cheval qni n'etoit point monté, il fit ce qu'il put pour l'attraper, & y perdit tant de tems , que bien que ce Prince Si M. de Joyeufe fiffent leurs efforts pour le mettre à couvert : ce • fut en vain ; & pour s'y être opiniâtres trop long-tems, ils furent en grand danger d'être pris , ne fe fauverent qu'avec peine, & M. de Joyeufe eut le .malheur de recevoir un coup de moufquet au travers du bras , dont il mourut enfuite. Le Duc d'Yorcx fe tira d'affaire fans aucun mal i Mylord Germain penfa être pris en tâchant de fauver un Gentilhomme nommé Beau, .regard dont le cheval avoit été tué ; il voulut le prendre en croupe fur le fien j mais le cheval ne voulant point porter double/e cabrant &bondiffant il fut jetté bas,Gcrmain lui dit de fe tenir à fon étrier,& le rira quelque peu hors des ennemis j mais étant pourfuivi de trop près , il fut obligé de le laiffer , & Beaurcgard fut fait prifonnier. M.Bcrklei aida à fauver M. de Caftelnau, dont le cheval ayantjeçu cinq coups, ne le tira qu'à peine des mains des ennemis , ce que Berxlei ayant remarqué , il defeendit de fon cheval qu'il lui donna , monta celui du Page de Caflelnau & eut beaucoup de peine à fe fauver. On fut pourfuivi une demi-lieuë par les ennemis , jufqu'à ce que M. de l'Ifle-bonne arriva enfin avec fes douze efeadrons ;
J>U DU C VYORCX, LIVRE IL Ixxxvij
lés ennemis qui l'apperçurent enrent le tems de fe retirer fans être obligés ^N J ç de courir. Outre d'Arci & Beauregard , il y en eut d'autres faits prifonniers , * & prefque tons les Pages qui portoient les manteaux de leur maître ; mais
SI y eut peu de tués & de Méfies.
Toutes chofes étant prêtes pour Pattaque des lignes, H fat réfolut de faire le principal effort furies quartiers de Fernand Solis, comme étant le pins foible & le plus éloigné de celui du Prince de Condc : ce quartier étoh au Septentrion au-defTus de la ville Se joignoh celui du Comte de Faenfaldagne. Pour favorifer ce dcflèin , il avoit ordonné trois fauffes attaques en trois différens endroits , & on devoit commencer une heure avant le jour le vingt-cinquième d'Août. Pour exécuter cette grande entreprife , M. de Turenne & M. de la Fcrté commencèrent à psffer la Scarpe avec Pavant-garde de leurs troupes , par Je quartier de M. de la Ferté. Comme le foleil fe couchoit , c'étoh le jour de M. de Turenne pour conduire l'armée , quoiqu'il y eut loin à marcher pour arriver au lieu deftinc pour l'attaque , il «'arriva aucune confufion dans le chemin. I.a première ligne d'Infanterie paffà le pont qui étoh fur la gauche de tout & le plus pris des ennemis : la Cavalerie qur devoit la foutenir pana fur le pont qui étoit au-deffous à la droite de celui-là : fur le troificme , le Corps de réferve de Cavalerie & d'Infanterie ; & fur le quatrième pont pafTa l'artillerie avec tout ce qui en dépend : de cette manière, en raifant feulement face fur la gauche , l'armée fe trouvoit en bataille prête à donner. Chaque bataillon avoit fes pionniers 8c fes détachemens à la tête , & chaque Cavalier avoit derrière foi deux fàfcines pour les porter à l'Infanterie , quand elle en auroit befoin. Le bagage eut ordre de ne point bouger du Camp jnfqu'à ce qu'il fit grand jour : on n'y avoit point Iaifle de troupes,©! il devoit fuivre comme il pourroit.
Ce:te marche fut faite avec tant «Tordre & d'exactitude , qu'on arriva précifément au lieu & à l'heure qu'on devoit joindre M. d'Hocquincourt avec fes troupes: on ne fit dans tout le chemin qu'une alte qui ne dura pas Iong-tems ; on ne donna aucune allarme aux ennemis qui pût leur faire appercevoir la marche de l'armée , & les jnoufquetaircs cachèrent foigncufeinent leurs mèches allumées. Le Duc d'Yorcx eut la curiofité d'avancer à quelque diflance de l'Infanterie pour découvrir s'il parohroit du feu , & n'en vit point du tout. A l'égard de l'ordre de bataille , on s\Hendra principalement furies particularités des troupes que conduifoit- M. de Turenne : il divifà également les huit Lieutenan s- Généraux entre
Ixxxviij MEMOIRES
j ^ la Cavalerie cV Plnfantcrie qui en avoir chacune quatre ; il en pofla trois à la première ligne d'Infanterie compofée de cinq bataillons. Le Comte de Broglie commandoit Picardie & les Suifles , qui étoient les deux bataillons de la droite : M. de Caflelnau menoit les bataillons de Pleiïis & de Turenne qui avoient la gauche , & M. du Partage celui de la Feuillade qui étoit au centre de la Cavalerie qui les devoit foutenir au nombre d'environ vingt-quatre efeadrons , M. de Bar menoit la droite derrière M. de Broglie. Le Duc d'Yorcx ctoit à la g u< lie derrière M. deCalleînau, & M. d'Eclinvillers étoit au milieu j M. de Roncherollcb ctoit à la tête de trois bataillons qui faifoient le Corps de réferve d'Infanterie , & celui de huit efeadrons de Cavalerie étoit fous les ordres de M. de l'Ifle -bonne.
M. de la Ferté qui s'étoit mis à la gauche avoit une ligne de fix bataillons , deux lignes de Cavalerie derrière , & Ion Corps de réferve n'étoit que de Cavalerie. M. d'Hocquincourt qui c toit à la* droite avoit quatre bataillons foutenus d'une ligne de Cavalerie, derrière laquelle étoit une féconde ligne d'Infanterie , de quatre autres bataillons avec quelque Cavalerie fur les aîies , & un petit Corps de réferve qui n'étuit que de trois ou quatre efeadrons.
Il devoit y avoir trois faillies attaques : la première compofée des troupes de M. de Turenne ctoit de deux bataillons des Régimens d'Yorcx & de de Dillon & fix efeadrons , le tout commandé par M. de Traci qui eut ordre d'approcher le plus qu'il pourroit du quartier du Prince de Condé far.s être découvert , de ne point donner qu'il n'entendit qu'on avoit attaque du eue de M. deTurenne,& alors de marcher droit à la barrière de ce côté-là qu'on lui avoit montre quelques jours auparavant , 6V de tâc her de s'ouvrir un pall'age pour entrer dans la ville. La fauffe attaque des troupes de M. de la Ferté , commandée par M. de la Guiliottiere devoit tomber fur le quartier du Comte de Fuenfaldagne avec deux bataillons , fix efeadrons , deux Compagnie» de Dragons & deux pièces de canon. Ci lie de M. d'Hocquincourt étoit la moindre , n'etant que de quatre efeadrons commandés par M. de S. Jean qui devoit la faire du côté du Duc de Lorraine.
M. de Turenne étant arrive au rendez-vous , y trouva M. d'Hocquincourt en perfonne , qui lui dit que fes troupes arriveroient inceflament , & le pria de dilU'rer l'attaque d'un moment : M. de Turenne répomiit qu'il'. ne pouvott point attendre, vu qu'on ctoit fi près des lignes, que l'ennemi ne pouvoit pzs manquer de le découvrir bientôt , & le pria de k> fuivre en toute diligence , quand fes troupes feroient arrivées j & les fiennes étant rangées, il les conduilit lui-méinc à cheval poux attaquer. L*
BU DUC D'YORCK , LIVRE IL lxxxix - -La nuh étoit belle , le tems ferein ; la lune qui avoh éclairé pendant la marche fe coucha dans le moment qn'on arriva au lieu defliné : elle avoit à peine difparu , que la nuit devint obfcure & qu'il fe leva un petit vent frais qui empêcha les ennemis de rien voir ni de rien entendre : ils ne fçurent rien de la marche, jufqu'à ce qu'on fut à demi-portée de canon de leurs lignes. Ce fut alors que l'Infanterie en bataille découvrant tout d'un coup les mèches allumées , elles formoient une illumination d'autant plut éclatante , que le vent les fouflant , les faifoit flamber au milieu des ombre» de la nuit, & les foldatsqui marchoient ferrés venant à s'entrechoquer, le feu en fortoit avec plus d'abondance, & le vent agitant les étincelles en augmentoit la lumière. Aufli-tôt que les ennemis l'apperçurent , ils tirèrent trois coups de canon & allumèrent des fallots le long de la ligne. L'Infanterie fit aufli-tôt fon attaque j mais fans la vigueur des Officiers qui les menoient , & la Cavalerie qui étant à leurs talons les obligeoit à bien faire , ils ne fe feroient point acquittés de leur devoir avec cette bravoure dont jufquei-ià le Duc d'Yorck avoit toujours été témoin } car jamais ils n'avoient marqué tant de répugnance qu'en cette occafion ; ils marchèrent néanmoins fans s'arrêter jufqu'au pied des lignes où ils ne trouvèrent point autant de refiflance qu'ils fe l'étoient imaginé. Les cinq bataillons le rendirent maîtres en peu de tems de l'endroit qu'ils attaquoienu Ceux qui étoient deflinés à faire des partages pour la Cavalerie y travaillèrent auffi-tôt: chaque efeadron , après avoir porté fes fafeines au pied des trous qui lui étoient oppofés , où l'Infanterie les prenoit pour combler les deux fofles , faifoit volte-face & alloitfe mettre en bataille à quarante pas en arrière, attendant pour avancer quand les partages feroient faits. Dans cet entre- tems , un homme vint dite à l'oreille du Duc d'Yorcx à la gauche de l'attaque , que M. de Turenne étoit bleffc & que les affaires n'alloicnt pas bien fur la droite j furquoi , pour encourager l'Infanterie Se leur faire connoître que la Cavalerie étoit près d'eux , ce Prince donna ordre aux Timballiers 5c aux Trompettes des efeadrons , à la tête defquels il étoit , de battre & de fonner ; ce qui fut enfuite éxécuté par le relie de la Cavalerie , & anima beaucoup l'Infanterie j mais fon efeadron & celui qui étoit auprès en fouffeirent. Les ennemis qui étoient dans un redan fur la gauche , firent grand feu fur l'endroit où ils avoient entendu le bruit , & le Timballier de i'efeadron où il étoit fut le premier tué. Ce fut alors que M. de la Ferté qui n'avoit pas mis fes troupes en ordre auflî-tôt que M. de Turenne , comjnença fon attaque : maisfoit qu'il fut moins beureux, foit qu'il trouvât
xc MEMOIRES
An. 1654. plus réGftance , quoique les Officiers euflent mené Plnfenterie arec beaucoup de réfolution jufques dans le forte , ils ne purent point forcer les lignes , furent repoufles , s'enfuirent & cherchèrent à fe mettre à couvert de la Cavalerie que commandoit le Duc d'YorcK.
Ledéfordre fut fort grand, les Officiers d'un côté fe plaignoient qu'ils avoient lté abandonnés de leurs foldats , & ceux-ci croyoient qu'ils avoient fuivi leurs Officiers qui n'avoient point fait leur devoir. Ce qui efl certain , c'efl qu'ils furent battus & que la Cavalerie fouffrit beaucoup de leur mauvais fuccès j car le feu des mèches de l'Infanterie attira fur les cavaliers toute la moufqueterie des ennemis beaucoup plus violemment qu'auparavant.- Cependant l'Infanterie de l'attaque de M. de Turenne ayant achevé un paJTage ponr la Cavalerie , & le Régiment qui porte fon nom ayant trouvé une barrière qu'il ouvrit & qui lui épargna la peine de faire un autre partage , M. de Turenne qui en fut averti , ordonna à M. d'Eclinvillers de pafler le premier avec quatre efeadrons que le Duc d'YorcK devoit foutenir ; il y entra avec les trois premiers , & comme le quatrième y entrait auflî , ceux qui avoient battu l'Infanterie de la Fené étant venus le long de la ligne, arrivèrent à cette barrière, & n'y voyant que cet efeadron qui entroh, ils firent fur eux une décharge de moufqueterie & jetterent quantité de grenades j & Bodervhz Colonel Allemand qui le commandoit & fon Major ayant été bielles , cet efeadron fut repoufle & les ennemis fermèrent la barrière fur le Duc d'YorcK , qui ne pouvant point pafler , marcha fur la droite le long de la ligne , jufqu'à ce qu'il trouva un autre partage par lequel il entra à la tête du Régiment de Cavalerie de Turenne , qui dans cette occafion ne faifoit que deux efeadrons ; & trouvant les huttes des ennemis en feu , que Bout-de-bois Colonel de la Feuillade , s'etoit avifé fort à propos d'y faire mettre , il avança plus loin pour obfcrver à la faveur de cette lumière, fi les ennemis ctoient encore en bataille derrière : ils y avoient effectivement quelque Cavalerie , mais l'obfcurité les empêcha réciproquement de fe découvrir, & ce Prince parta près d'eux fansen être vû avec de.ix efeadrons; mais letroilïème quictoitdu Régiment de Beauveau tomba fur eux , les battit & prit leur Colonel qui ctoit le Marquis de Conflans. Immédiatement après , le jour commença à paroître ; le Duc d'Yorcx avançant toujours , pénétra jufpu'à la contrevallation , où ne trouvant point de partage vers la ville , il la côtoya , l'ayant toujours à fa gauche, & n'en rencontra point qu'en arrivant à la rivière au-deflus de la ville qui féparoit le quartier de Lorraine de celui de Fernand Solis,, &
DU DUC D*YO R CK > LIVRE II. xcj
trouvant que perfonne n'ctoit encore entré dans le quartier de Lorraine , ~T J ^ il changea d'avis & jugea qu'il ctoit à propos de pafl*er le pont & d'y aller; ce qu'il entreprit avec les deux efeadrons de Turenne feulement , le refle des troupes qui dévoient le fuivre s'etant égarées. Il avança jufqu'à la tente du Prince François de Lorraine fans trouver aucune oppofition , & ce ne fut que de-Ià qu'il commença à découvrir quatre ou cinq efeadrons des ennemis en bataille fur une hauteur à la portée du moufquet , fur quoi il fit alte jufqu'à ce qu'il lui vint du fecours , rangea fes deux efeadrons fur un front qui occupoit la diflance qu'il y avoh entre les tentes & les lignes, & envoya trois ou quatre perfonnes pour chercher & lui amener la Cavalerie qui lui manquoit. Pendant qu'il les attendoit , le Duc de Buckïngam vînt lui demander pourquoi il ne vouloit pas pou (Ter ia vidoire & charger cette Cavalerie qui étoit devant lut : ce Prince répondit , qu'il ne vouloit pas recevoir un affront 6c fc commettre témérairement ; que ce qu'il voyoh d'ennemis étoit double de fon nombre , fans ce qu'il pouvoit y avoir derrière la hauteur fur laquelle ils étoient : qu'en avançant , fi on étoit battu , les ennemis fe rendroient maîtres des ponts qu'on venoit de palier , les > romproient , & que par ce moyen ils fe fàuveroient eux & leur bagage ; que s'ils venoient le charger où il étoit , la partie feroit bien égale, parce qu'ils ne pouvoient pas le prendre en flanc , outre qu'il avoit l'avantage du terrain : en un mot , qu'il attendoit à tout moment de la Cavalerie , & que quand elle arriveroit , il iroit charger les ennemis. Les importunités de Buckingam ne fervirent de rien j le Duc d'Yorck refla ainfi quelque tems enpréfence des ennemis, fe regardant l'un l'autre, & la Cavalerie qu'il attendoit n'arrivoit point. Cependant quelques-uns de fes Cavaliers s'etant écartés tombèrent fur la tente du Prince François , où ils trouvèrent outre fa vaiflèlle , de l'argent qu'il y avoit pour un mois de paye de fes troupes^ On penfa le payer bien chèrement : car les autres Cavaliers entendant le bruit que faifoient leurs camarades en prenant cet argent , quittèrent les rangs l'un après l'autre pour aller partager le pillage , malgré les défenfes 8c les menaces de leurs Officiers qui feuls reflètent auprès du Prince ; ce qui fe paûant à la vue des ennemis , il s'attendoit à tout moment d'être charge & battu. Etant dans cet embarras, & ne voyant revenir aucun de ceux qu'il avoit envoyé pour lui amener de la Cavalerie , il crut qu'il ctoit néceffaire d'y aller lui-même , il recommanda à M. de Montailieur Lieutenant Colonel de Turenne de tenir bon fur la hauteur jufqu'à fon retour , courut & trouva de l'autre côté du pont le fécond efeadron de Villequier qui alloit
mij
xcij MEMOIRES
An. 1654. vers la viïïe ; il l'arrêta , & fe menant à la tête il repaffa j mais à peine a quciie de l'efcadron avoit pafle le pont , & la tcte commence à efcadronnor au bout d'une petite chauffée , que la Cavalerie qu'il avoit Iaiflc pour faire fece à l'ennemi defcendit la hauteur en dcfordre , ce qui donna fi fort l'épouvante à l'efcadron de Viflequier, qu'ils prirent auflî la fuite fans qu'il (m poffiMe de les arrêter. Le Duc d'Yorcic fe trouvant ainfi abandonne & voyant quatre efeadrons de l'autre côté du pont , le repafTa dans l'intention de revenir & de les amener dan* le quartier de Lorraine ;• mais avant qu*i( les eût pû conduire au pont , le Maréchal d'Hocquincourt y étoit arrivé avec toute fa Cavalerie & plufieurs efeadrons des deux autres armées qui commençaient à le pafler : il jugea qu'il y auroh alTez de Cavalerie de ce côté-là , & au lieu de les fuivre , marcha d'un autre côté entre la contrevallation & la ville vers le quartier du Comte de Fuenfaldagne avec fe» quatre efeadrons , deux defquels étoient de Gendarmes commandés pat M. de Schomberg , & les deux autres le Régiment de Gsfvres fous M. da Querneux. Etant arrivé fur une hauteur d'où il pouvoit voir tout autour de> foi , il découvrit fur une autre hauteur entre les deux lignes plufieurs efeadrons de Cavalerie en bataille qui faifoient face à l'endroit où il étoit. Ce Prince crut d'abord qu'ils étoient ennemis ; mais voyant un efeadron vêtu de rouge , il changea d'opinion & les prit pour les Chevaux-Légers du Ror ou pour fes Gendarmes j furquoi il marcha à eux pour les joindre , jugeant par leur contenance qu'ils faifoient face à l'ennemi , qu'il ne pouvoit pas découvrir lui-même , y ayant fut fa gauche une hauteur qui l'en empêchoh j mais en arrivant en bas, comme il cominençoit à remonter l'autre hauteur, un Officier lui vint dire de la part de M. de Turenne de l'aller joindre inceflamment , Se que ceux qu'il avoit pris pour amis étoient les ennemis qui lui faifoient face , & qu'U avoit grand befoin d'être renforce. Le Prince retourna fur fes pas , joignit fort à propos avec fes quatre efeadrons M. de Turenne , qui n'en avoit que trois avec lui , & un bataillon de gens ralliesque l'ennemi ou le pillage avoit écarté , & qui n'étoient bons que pour faire montre.
Il efl à propos de rapporter ici comment- ce Général ferrouvoit en cette pollure , & ce qui l'avoit amené à cet endroit-là. M. de la Ferté ayant été repoufle dans fon attaque , entra , comme il a déjà été dit , par l'endroit' où on avoit paflè avant lui , & ayant deflein de faire quelque chofe deconfidérable , il fe mit à la tête de dix ou douze efeadrons , partie de festroupes & kfi autres de. celle* de M- de Turenne. 11 étoit déjà grand jour,
DU DUC D'YORC K > LIVRE IL xch> & il marcha entre les deux lignes vers le quartier du Comte de Fuenfalda- , ~ ~~ gne : il avança dans le mcme-tems avec de l'Infanterie de fes troupes & de . ' 1 • J4* celles de M. de Turenne , parmi lerquelles étoit le bataillon des Garde» Françoitcs , qui étoitde l'armée de M. de la Ferté j mais il venoh fort en. dëfordre le long de la ligne de contrevallation. II y avoir dans une plaine de la Cavalerie ennemie en bataille , qui ne bougeoit pas; M. de la Ferté, l'ayant apperçuë , defcendit de la hauteur où il étoit pour les attaquer : Mk de Turenne qui arriva dans cet entrctems dans l'endroit d'où il venoit de; partir , fut bien chagrin de le voir ainfi avancer , Se aurait bien voulu l'arrêter , mais il étoit trop tard ; tour ce qu'il pût faire, fut d'arrêter deux ba-« taillons qui le fuivoient, cv de rallier celui des Gardes : il dit à ceux qui. étoient autour de lui, qu'il craignoit fort que la Ferté ne fe fit battre, & qu'après cela il n'eut lui-même beaucoup de peine à maintenir le terrain» où;il fe trouvoit. La chofe arriva comme il l'avoit prevù : M. de 1a Ferté/ fut battu ; & dans le même-tems que les ennemis le chargèrent , ils déta-. cherent de la Cavalerie pour dilfiper l'Infanterie qui étoit entre le» lignes ;< ils en taillèrent la plupart en pièces , prirent plufieurs Officiers aux Gardes.;, mais ils ne pourfuivirent point leur avantage , & ne firent même pas mina de vouloir avancer fur la hauteur où étoit M. de Turenne , & au contraire, fe retirèrent dans la plaine d'où ils étoient partis, pour charger M. de la. Ferté.
Les affaires étaient dans cet état , quand Ië Duc d'Yorck joignit M. de Turenne , qui lui ordonna d'avancer entre les deux lignes , & d'etendr» fes efeadronsfur la gauche de ceux qui y étoient en bataille; il lui lit le» récit de tout ce qui venoit d'arriver -, & lui dit qu'il craignoit , fi les ennemis pouvoient ralTembler de l'Infanterie , qu'il* ne vinflent leur donnerde l'occupation , y ayant peu de fond à faire fur celle qu'ils avoient avec eux : il lui demanda enfuite où il avoit été , ce qu'étoit devenu fon Régir ment de Cavalerie , & ce Prince lui rendit compte de tout ce qui lui étoitarrivé , & aux autres avec lesquels il s'etoh rencontré. Dans ce même tems environ fept pièces de canon étant entrées dans les lignes , joignirent fort, à propos M* de Turenne avec quelques efeadrons , & on tira fur les ennemis avec fucecs. Iln'étoit pas néanmoins fans inquiâude , appréhendant toujours qu'Us ne vinlïênt avec de l'Infanterie ; car voyant le peu d'ordre, qu'obfervoit fa Cavalerie , & prcfque toute l'Infanterie en confufion, & occupée au pillage à un point qu'il n'y avoit que le peu de monde qui étoit. »«c.;Iui.quj fût en bonne contenance > ce. n'étoit point fans fujet qu'il craU
An. 1654.
xciv MEMO F R E S
gnoh une révolution & un retour de fortune , s'il venoit à être battu avec ce peu de troupes j mais ceue inquiétude ne dura pas iong-tems après que le canon eût commencé à tirer } car foit que les ennemis ne trouvaient point la place tenable où ils étoient , fort pour quelqu'autre raifo* , ils ne jugèrent pas à propos d'y refier j environ demie heure après qu'on eût tiré fur eux le premier coup de canon , ils fe retirèrent : on vh néanmoins une fois parottre leur Infanterie ; mais elle difparut auflï-tôt t & ce fut peu de tems auparavant que la Cavalerie fe retirât.
Le Duc d'Yorck a fçû depuis par des perfonnes qui étoient avec le Prince de Condé , qui fut l'homme qui donna tant d'inquiétude à M. de Turenne"^ Se le fcul des Généraux ennemis qui lit ce qui fe pafla de plus confidérable , qu'il eut deflein , s'il avoit pû rencontrer deux bataillons d'Infanterie , de venir charger , comme M. de Turcnne l'avoit crû j qu'il avoit une fois ramafle ceux qu'on vit paroître j mais qu'étant venus à la portée du canon , il fut impoflfible de les faire avancer. Cefi une chofe digne de remarque , que ces deux grands hommes , fans avoir été avertis ni l'un nf l'autre qu'ils fùflent en préfence , le jugèrent néanmoins , & le crurent fur leur conduite mutuelle. M. de Turenne aflura que le Prince de Condé ctoit fur l'autre hauteur j pareeque tout autre auroit pou fie les troupes qu'il battit , d'une autre manière : le Prince de Condé dit de fon côté la même chofe de M. de Turenne , & que fi ç'avoit été tout autre que lui , il l'auroic afiurément chargé.
Cette même confidération empêcha M. de Turenne de pourfutvre le Prince de Condé quand il fe retira , & de le prefler fur fon arrtere-garde ; il fe contenta de ce qui s'étoit pafle , & ne voulut point tenter plus avant la fortune , puifque fon principal defiein ctoit exécuté ; mais M. de Bellefonds avec quelque Cavalerie de la garnifon de la Place , n'eut pas la même diferétion ; il voulut faire quelque expédition fur l'arriere-garde du Prince , pendant qu'il pafloit la rivière pour entrer dans le quartier de l'Archiduc , & il fut reçu fi vertement , qu'il fut obligé de fe retirer avec perte. Le Prince pafla à fon aife ; le refle des troupes prit exemple de ce mauvais fucecs, & ne voulut plus bazarder de le charger. Après qu'il eût pafle au travers du vieux Camp de M. de Turenne , il rallia fes troupes écartée» derrière le ruilleau , & marcha à Cambrai. L'Archiduc & le Comte de Fuenfaldagne fe fauverent à Douai avec un efeadron ou deux tout au plus j ils panèrent au travers du bagage, où l'Archiduc fut reconnu par quelques domeiliques de M. de Turenne , & fi on y ayoit laifle feulement un efea-
DU DUC D'YORCX', LIVRE II. xcv dron.on auroit pû probablement le prendre prifonnier. An i6çj>
Les troupes de M. d'Hocquincôurt n'arrivèrent au rendez -vous que ' ^ comme le jour commençoh à poindre ; il infuita les lignes fur la droite de l'endroit par où le Duc d'Yorcx étoh entré , & y trouva peu ou point de léGftance : la principale occupation de fon Infanterie fut de faire un paffage pour fa Cavalerie , à la tête de laquelle le Maréchal entra , & marcha diredement au pont , qu'il paflTa pour entrer dans le quartier de Lorraine , après que le Duc d'Yorcx en fut forti. La plupart de la Cavalerie des deux autres armées le fuivh , & il ne trouva point d'oppoGtion qu'en arrivant au ruilfeau , qui féparoit le quartier de Lorraine de celui du Prince de Condé j il y trouva M. de Martin en bataille de l'autre côté avec plufleurs efcadrons , qui l'arrêtèrent un tems conGdérable : les ennemis avoient de l'Infanterie ou des Carabiniers qui défendirent le paflage fi Iong-tems , que la plupart de l'Infanterie de ce quartier-là eut le loifir de fe fauver ; & Iorfque la Cavalerie qui étoh fortie de la ville l'obligea de fe retirer , il le fit avec tant d'ordre , qu'il fortit des lignes fans être rompu , fc fervant toûjours de fes Fantalïins ou de fes Carabiniers , comme il avoit fait au ruiffeau : en fortant des lignes , il les plaça derrière , d'où ils tirèrent fur la Cavalerie des attaquans , qui n'étant point menée en bon ordre , étoh tenue en refpeâ par le feu des ennemis , à la faveur duquel Martin fe retira en bon ordre , & joignit le Prince de Condé dans le tems qu'il rallioit fon; monde , comme il a déjà été dit.
Environ dans le mêmetems que M. de Marfin faifoit fa retrahe , M- de Mondejeu , Gouverneur d'Arras , étant forti de la Place , quelques vieux Officiers l'ayant apperçu , le prièrent de les vouloir mettre en meilleur ordre , pareeque M. d'Hocquincôurt & les autres Officiers Généraux qui étoient préfens , n'a voient pas trop bien fait leur devoir j mais il le refufa abfolument , difant qu'il n'étoit venu là que comme Volontaire j qu'il n'étoit pas raifonnable qu'il prétendît en aucune manière partager la gloire de ce jour avec ceux à qui feuls il appartenoit de conduire leurs troupes $ qu'à fon égard , il avoit acquis afTez de réputation dans la réfiflance que fa Place avoit fahe , & qu'il n'étoit venu qu'avec intention de rendre fervice à ceux qui l'avoient fecouru avec tant de bravoure.
Il refte à faire un détail de ce qui fe pafTa aux fauffês attaques ; celles de M. de la Ferté & de M. d'Hocquincôurt fuivirent ponctuellement leurs ordres , & il ne leur arriva rien de confidérablc , finon que la première eut la meilleure partie du butin , qui fe trouva dans le quartier du Comte de
xcvj MEMOIRES ^ ^ Fucnfaldagne qu'elle devoh attaquer. Celle de M. de Turenne ne fat pas heureufe ; M. de Traci qui la commandoit , fuivant exadement fes ordres , eut un fort bien différent j car lui ayant été ordonné de marcher fans bruit dans un fond à la demie portée du canon des lignes , & d'y relier fans rien entreprendre , que quelque tems après que M. de Turenne auroit commence la fienne , dont on fuppofoit qu'il devoit entendre le bruit ; il arriva *out autrement à caufe que le vent étoit contraire & affez grand j'il ne put rien entendre , & le jour étant venu , il fuppofa que quelque accident avoit empêché l'éxecution du deflein } il réfolut néanmoins de relier encore quelque tems dans fon poile , & vit enfin de la Cavalerie , qu'il crut que les ennemis envoyoient à la découverte : peu de tems après il apperçut un ou deux efeadrons , qu'il prh pour la garde avancée qui alloit à fon polie i mais en voyant fortir encore un plus grand nombre , il crut avoir été découvert par les ennemis , & qu'ils venoient tomber fur lui ; fur quoi il donna ordre à fes deux bataillons de fc fauver de leur mieux dans le Châ* teau de Neuville, qui étoit proche, & avec fa Cavalerie il fe retira vers Bapaume : il fit beaucoup de chemin avant qu'il pût s'appercevoir de fon erreur ; l'Infanterie qui s'étoit retirée dans le Cliàtcau la reconnut plutôt que lui ; ils remarquèrent que la plupart de la Cavalerie du quartier de Lorraine , & plufieurs de celui du Prince de Condé , fe rctiroient par le chemin qui conduit à Cambrai : ils détachèrent les Aide-Majors de chaque Régiment , avec chacun cinquante hommes , pour cfcarmouchcr contre les ennemis dans leur paffâge ; mais s'étant trop avancés , la Cavalerie des ennemis les environna Se les tua tous.
. On. ne peut pas dire fort exadement ce qu'il y eut de monde de tué de part & d'autre.; ce qui en parut dans les lignes n'alloit point à plus de quatre cens hommes : on ne perdit aucun Général ; il n'y eut de Colonel que M- de Puymarais , qui l'étoit de Cavalerie , qui fut tué : il étoit fils de M. de Bar , Lieutenant-Général , & avoh beaucoup de bravoure. On perdit peu de Capitaines. L'efcadron d'Eclinvilliers qui avoit fi mal fait deux ou trois jours auparavant , lorfque M. de Joyeufe fut blcfie , fut le plus maltraité ; il étoh un de ceux que M. de la Ferlé avoit avec lui quand H fe fit battre j Se voulant apparemment rétablir fa réputation , il chargea alors fi vigoureusement , que les autres ayant plié avant lui , il fouiTrit beaucoup plus , Se la plupart de leurs Officiers furent tués fur la Place : le nombre des blefles ne fut pas grand j M. de Turenne reçut une cçntuGon & un coup de moufquet dans fes armes , & eut un cheval tue fous lui. On ne fe fouvient point
que
DU DUC D'YORCK, LIVRE IL xcvrç que hors M. de Broglie, qui eut la aride percée d'une balle, il n'y eut aucun des autres Généraux blefics ; peu d'Officiers fubalterncs le furent. Les Volontaires fe tirèrent heureufement d'affaire ; il n'y eut que le Marquis de Brevauté & la Clotte qui furent grièvement blettes , Se en moururent ; ils étoient avec le Marquis cPHuinieres , qui fut attaqué vivement par un efcadron des ennemis : Bifcara & quelques autres furent fort blefles, de même le Chevalier de S. Gé & d'autres Officiers de fon Régiment.
Du côté des ennemis il n'y eut de leurs Généraux de bleffc & pris que k Baron de Bryolle , un des Maréchaux de Camp du Prince de Condé : c'etoit un brave vieillard , qui bien qu'il eut le malheur d'être pris en combattant contre fon Roi , montra néanmoins peu de jours avant mourir , qu'il n'étoh point rebelle dans fon cœur , & qu'il ne l'étoit que par accident : il envoya chercher fon fils , qui avoh été fait prifonnier avec lui , lui dit quelques heures avant d'expirer , comment il avoit été entraîné dans le méchant parti , & lui commanda fous peine de fa maledidion , de ne fe Iaiffer jamais féduire , fous quelque prétexte que ce pût être , à prendre les armes contre fon Souverain : cette exhortation d'un pere mourant le toucha fi vivement , qu1il protefta vouloir être bon Sujet j fur quoi il fut mis en liberté.
On lit environ trois mille prifonniers j on en prit quinze cens dans le quartier de Lorraine j ils étoient dans une redoute , où ils fe trouvèrent envelopés : on trouva fobtante-trois pièces de canon dans les lignes , de toute forte de calibre , & tout ce qui appartenoh à un fi grand train d'artillerie f tout le bagage des eunemis fut pris : les Soldats trouvèrent un grand butin , tous les Officiers Généraux de cette armée fe faifant fervir en vaiflelle d'argent , & chacun étant obligé d'avoir grand équipage , fans quoi on ne pouvoit fubfifler dans une fi grande armée ; la quantité en étoit fi confidérable, que quand l'armée pafla PEfcaut quelque tems après fous Cambrai, on compta plus de fept mille tant charrettes que chariots couverts , quoique l'armée ne fut pas alors de plus de vingt mille hommes , au lieu que quand on fut pour forcer les ligues , elle étoit de quatorze mille Fantaflîns , onze mille chevaux & quatre cens Dragons.
Le jour après que la ville fut fecouruë , le Duc d'YorcK fut envoyé avec deux mille chevaux à Peronne , où étoit la Cour , pour l'efcorter à Arras , où elle rerta quelques jours, pendant lefquels l'armée campa dans les lignes des ennemis : on fe fervit de leurs huttes , & on y trouva une fi grande abondance de fourage , que les ennemis avoient amafle , qu'il ne fut
xcviij MEMOIRES
Ah i6i4. pas be^°*n ^<n aIIer d*etchez pendant qu*on y refla.
' * ' Le dernier jour d'Août , l'armée marcha ver» Cambrai , campa à Sauchr- Cauchi , & la Cour retourna en méme-tems à Peronne. Le vois Septembre farinée marcha à Thun S. Martin , où elle paflà l'ETcaut fur un pont qui y fut jette. Le lendemain elle avança jufqu'à Saulfoi , à moitié chemin entre Cambrai & Vaienciennes. Le jour fuivant elle campa à Kievrarn , & le feize elle tomba fur le Quefnoi,entre Vaienciennes & Landrecies : il y avoit un Gouverneur ; mais la garnifon étoh petite , la Place d'elle-même n'étoit pas forte ; les dehors en avoient été démolis à la manière Efpagnole ; c'eft- à-dire , pour la mettre feulement hors d'état de défenfe , 8c pour la pouvoir rétablir aifément. Ccue ville fe rendit dès le lendemain : on lit aufli-tôt travailler à réparer les dehors ; on y ajouta de nouveaux ouvrages i & après y avoir laiflé une forte garnifon , on marcha à Bavay , Se le onzième Septembre on arriva devant Binche , qui fe rendit le même jour, n'y ayant que les Bourgeois. On y refla jufqu'au vingt-deux, dans l'intention feulement de manger le pays , & pour donner le tenu de fortifier le Quefnoi.
Pendant ces marches , M. de Turenne donna plus d'occupation aux Lieutenans-Généraux q u'ils n'avoient coûtume d'en prendre j avant cela il n'y avoit que celui de jour qui étoh en mouvement , & les autres ne faifoient qu'accompagner le Général ; mais il ordonna alors que de même que celui qui étoh de jour marchoit à la tête de la Cavalerie de l'avant-garde , celui qui auroh été relevé marcheroit aufli à la tête de l'Infanterie , & celui qui avoh été relevé avant lui, à la tête de l'autre aile de Cavalerie, qui ftifoh l'arriere-garde > ainfi il y avoh tous les jours trois Lieutenans- Généraux en exercice. II trouva cet ordre fi aifé & fi avantageux , que le Duc d'Yorcx le lui a toujours vû pratiquer tant qu'il eft relié depuis avec lui dans le fervice de France. Il les avertit de plus, que lorfqu'ils arriveroient à un défilé ou à un ruifleau , ils n'arrêteroient point , jufqu'à ce que ceux qui étoient devant eux ru fient pafles de l'autre côté ; mais qu'ils fe feroient un pafTage particulier fur la drohe ou fur la gauche , obfervant toujours de mettre l'avant-garde entr'eux & le côté par où les ennemis pouvoient venir. Il pouvoit ainfi faire de plus longues marches ; Se depuis ce tems-là on paûa toujours les défilés par trois endroits à la fois. Les Cravattes des ennemis furent fort importuns pendant cette marche ; il étoit dangereux de s'écarter le moins que ce pût être : ils avoient quelquefois la hardieûe de fe fourrer deux ou trois jufques dans les rangs , Se quand ils le pouvoient,
LU LUC VYORCZ, LIVRE II, xdx
ils enlevoient toujours quelqu'un. . . An. I$J4.
On s'étonna pendant cette marche qu'une armée viâorieufe & fi confidérable , n'entreprît pas un fiége d'importance cette même année ; mais on ne confideroh pas que la faifon étoh fort avancée , & que quoique le Quefnoi ne fut pas de lui-même confidérable , cette Place favorifoit beaucoup les deûeins qu'on avoit pour la Campagne prochaine , pour laquelle M. de Turenne avoit déjà formé fon plan : le deflein étoh hardi de prétendre conferver cette Place , fituée au milieu du pays ennemi , & ce fut ce qui rendit le projet des opérations de l'année fuivante plus aifé à exécuter , 6c particulièrement le fiége de Landrecies.
Les ennemis rafiemblercnt fous le canon de Mons les débris de leur armée , d'où ils détachotent continuellement des partis pour inquiéter les fourageurs de l'armée de France , pendant qu'elle relia à Binche; mais M. de Turenne y donna fi bon ordre , qu'ils ne firent pas grand mal , quoique leurs Cravattes voltigeafient inceflamment autour du Camp , & dreuafient de continuelles embufeades : il s'en fallut peu qu'ils n'enlevaflent un jour une garde de Cavalerie qu'on avoit avancé du côte de Mons ; elle étoit de quatre efeadrons portés derrière un ruifleau, & avoit une petite garde de trente maîtres fur une hauteur de l'autre côté. Le Duc d'YorcK allant la vider , trouva que quatre autres efeadrons la relevoient j il paflTa le ruifleau à la tête du détachement qui alloit relever la petite garde , & étant arrivé à fon pofte , on vit environ trente Cavaliers ennemis venir d'un bois qui étoh fur la gauche } mais quand ils furent à demie portée du canon , ils retournèrent en arrière , comme s'ils euflent craint qu'on ne les fuivh : M. d'Humieres & quelques autres Officiers de la même garde qui étoient un peu avancés , fe mirent à galopper , Se ceux qui étoient plus près de ce Prince ayant propofé de pourfuivre les ennemis , & voyant les autres après , coururent aufli fans demander s'il l'approuvoit ou non ; fur quoi il courut luimême à toute bride , & ayant gagné la tête de tous, il eut toutes les peines du monde à arrêter leur ardeur : ils murmurèrent & fe plaignirent de ce qu'il les empêchoit d'enlever tout le parti ; mais il les a/Tura qu'en les arrêtant , il les avoit garanti d'une embufeade , 6c qu'il n'étoit pas probable que les enuemis fuflent venus fi près , s'ils n'avoient eu le deflein de les attirer i en effet , à peine les eût-il arrêtés , que les ennemis firent volte face * & tâchèrent à les engager en efearmouchant ; mais quand ils virent qu'il n*y avoit rien à gagner, ils fe retirèrent vers Mons, & un moment après on vit deux cens chevaux les fuivre , qui s'étoient cachés dans un petit
n ij
e MEMOIRES
An. I 654. ^on^ » derrière un k°*s 3*" n'ctoit pas loin , & où les ennemis vonlorer.t les furprcncîre : M. d'Humiercs & les autres Officiers remercièrent le Prince de ce qu'il n'avoit pas permis qu'ils ailaflent plus loin ; pareeque pour peu qu'ils cuftçnt avance davantage , ils auroient été pour la plupart faits prifonniers, pareeque la grande garde qui étoit de l'autre côté du ruifT.au., n'eût jamais pu venir allez à tems pour les dégager ; le défile pour palTc r le ruuTcau , & le village au-delà duquel la petite garde étoit poflée , étant li long , que l'affaire auroit été finie ayant qu'on eût pû arriver à leur fecours.
On a oublié de dire que quand l'armée partit d'Arras , les deux autre» . Maréchaux l'avoient quitté. M. de Turenne après avoir confumé les fourages autour de Binche , jugea à propos de retourner au Quefnoi, & de prévenir les pluyes , qui auroient rendu le chemin fort difficile pour le canon Si la vafle quantité de bagages qui fuivoient l'armée j il marcha vers Maubcuge , pareeque le pays entre Binche & cette Place efl plus ouvert tSc moins embarafle de défilés qtie le chemin de Bavay , par où il auroit toujours eu à fes trou fies le Prince de Condé , qui l'auroit d'autant plus gtné., qu'il étoit dangereux de faire devant lui un faux pas ; & il étoit à craindre que l'armée l'ayant fur fes ailes , il ne trouvât quelque occafion pendant la marche de l'attaquer avec avantage.
M. de Turenne le jour qu'il décampa fit marcher les bagages à la pointe ■ du jour avec fix ou huit efeadrons , & les Dragons de M. de la Ferté , qui marchoient à la tête ou fur les ailes , fuivant la néceffité : à peine furentiilsen mouvement , qu'il les fuivit avec fon avant-garde j Se pour être d'autant plus hors d'infulte , il marcha avec plus d'ordre & de précaution qu'il n'avoit jamais lait : fa marche étoit difpofée de manière qu'il pouvoit à toute heure fe mettre en un moment en ordre de bataille , fans la moindre confufion.
Sur la droite de tout marchoît la première ligne de l'aire qui avoit l'avant-garde ce jour-là j fur la gauche étoit la moitié de la première ligne d'Infanterie , fur la gauche de laquelle étoit la féconde ligne de Cavalerie de l'aile qui faifoit Pavant-garde ; fur la gauche encore marchoit l'autre moitié de la première ligne d'Infanterie , fur la gauche de laquelle étoit l'autre aile de Cavalerie & la féconde ligne d'Infanterie ; Se enfin fur la gauche de tout , étoit le Corps de réferve de Cavalerie j de forte qu'il marchoit de front quatre bataillons & cinq efeadrons , chaque file ou colonne étant de bataillons & de efeadrons.
DU DUC D'YOKCK , LIVRE IL t)
15e gros canon étoit à Pavant-garde , & quelques petites pièces croient à An. 16 l'arriere-garde : quand on vcnoit à quelque défilé , l'arriere-garde faifoit volte face avec fes pièces de campagne pendant que l'avant- garde dcliloit, laquelle étant pafice , faifoit aufli volte face , laiUsnt un efpace fufTifant aux autres qui dévoient firivre , pour fe mettre en bataille à mefure qu'ils paflbient ; ils relloient en cet ordre jufqu'à ce que tout fût patfe, & enfuite toute l'armée s'ebranloit en incme-tems pour continuer fa marche. Après qu'elle eut avancé un peu plus d'une lieuë , on découvrit environ quarante cfcadrons des ennemis qui approchoient fur la droite : le gros de cette Cavalerie avança plus près que la ponce du canon , y ayant néanmoins un petit ruilTeau eutre deux : ils fe contentèrent de faire palier leurs Cravattes, avec un efeadron ou deux pour les foûtenir ; les Cravattes approchèrent fi près , que plulîeurs Soldats fortirent de leurs rangs , & fe mirent dans les intervales de la Cavalerie pour efearmoucher j ils ne IailTercnt pas de fiûvre toujours , jufqu'à ce que l'armée arriva à un palïàge allez près de Maubeuge , elperant toujours trouver l'occafîon de donner quelque échec j . mais M. de Turenne prit tant de foin & régla fa inarche avec tant de pré* caution , que bien que le Prince de Condé fût en perfonne à la tête do cette Cavalerie , il ne put jamais mettre un feul efeadron dans le moindre défordre : il fit prefler un peu les dernières troupes à ce pafTage auprès da Maubeuge j mais voyant la promptitude avec laquelle elles retournoient , & le bon- ordre qu'elles gardoient toujours, il fe retira & les railla en repos , dcfefpcrant de retirer aucun profit de cette marche > il ne paiTa point ïe défilé , pour ne pas s'expofer mal à propos , & retourna à fou Camp. Il étoit nuit avant qu'on arrivât à Maubeuge j & quoique le Camp fut marqué entre la ville & les bob , la grande obfcurité & la confufion des baga-» ges fut caufe qu"il.y en eut beaucoup dans le campement , & d'autant plus que le terrain n'avoiuque peu d'étendue : perfonne ne put rcconnoîire le ' quartier qui lui avoit été defliné j & M. de Turenne n'y pouvant apporter de remède., il plaça deux- ou trois bataillons entre les bagages, du côté que les ennemis pouvoient venir , demeura toute la nuit debout avec eux, êc dès qu'irfit jour il remit l'armée dans fon ordre ; & le même jour , qui ctoit le vingt-trois , elle marcha à Bavay. Le Régiment entier des Cravattes ennemis pourfuivit un petit parti jufqu'à l'avant-gardc , & s'engagea li fort, qu'il courut rifque d'être entièrement pris : les deux premiers efcadronâ coururent à eux , 8c les pourfuivirent fi vivement , qu'ils ne trouvèrent pas • d'autre moyen de fefauver qu'en fe jutant dans les bois ; plufieursabarw-
cij MEMOIRES
An. ï 6 î4. d°"nerem Iear$ chevaux pour ne pas être pris eux-mêmes : néanmoins Hs ' perdirent plus d'hommes & de chevaux dans cette occalion , qu'ils n'ont jamais fait devant 8c après dans aucune autre.
L'armée étant arrivée à Bavay, on travailla à démolir les murailles de cette petite ville , que les habitans avoicnt abandonné la première fois qu'elle y campa. Il y a quatre anciens chomins des Romains qui y aboutiûent : elle iTeft qu'à trois ou quatre lieues du Quelhoy , & auroit pû incommoder, fi les ennemis y euftent mis des troupes pendant l'hyver. De Bavay l'armée marcha àBaudignies, & campa près du Quefnoy, elle y relia jufqu'au vingthuit qu'elle alla à Cateau-Cambrefis , après avoir confommé les fourages des environs du Quefnoy. Pendant le teins qu'elle y reliâmes travaux en furent perfectionnés, 6r les magafins remplis de toutes chofes néceflaires , de manière qu'il auroit été très difficile aux ennemis d'y rien entreprendre après qu'on feroit entré en quartier tfhyver.
Pendant que l'armée campa à Cateau-CambreGs,une efeorte quicouvroît les fourageurspenfa être défaite. Le Comte de Renel qui la commandoît tut fait prifonnicr à la première charge , en mettant -en bataille les premiers efeadrons que les ennemis renverferent ; & fi les autres qui étoient de vieilles troupes , comme la Valette, Grammont , & d'autres , n'avoiem fou tenu vigoureu feinent Se avec beaucoup de bravoure , tout auroit été taillé en pieces , & les fou rageurs en grand péril : mais quoiqu'ils vident leur Commandant pris, & leurs premiers efeadrons en déroute, ils marchèrent fièrement aux ennemis , les obligèrent de fe retirer fans rien entreprendre davantage, & ramenèrent les fourageurs au camp fans en avoir perdu aucun. Le parti qui les avoh attaqué étoit forti de Cambray , les forces étoient à peu près égales j & fi les ennemis avoient poufte leur premier avantage , ils auraient défait I'efcorte entière , & auroient pris autant de fourageurs qu'ils en auraient pû emmener. Cette avanture obligea M. de Turenne de prendre à l'avenir plus de précaution pour les adirer ; deux ou trois jours après il voulut aller lui-même les couvrir dans le même endroit où M. de Renel avoit été pris : il mena avec lui vingt efeadrons, deux bataillons , 8c quatre pièces de campagne , cfperant que les ennemis y viendraient avec le même nombre que la première fois. II ne fe trompa point dans fa conjecture. Peu de tems après avoir poflé fes troupes pour la fureté des fourageurs , on apperçut fix efeadrons des ennemis qui fortoient djun bois affez proche où ils s'eraient embufqucs : ils vinrent au grand galop comme s'ils euflènt eu defiein de tomber fur deux outrais efeadrons des Gendarmes, qui étoient pofles
DU DUC D'YORCK, LIVRE II. dij dans un petit fond , entre les bois & un village où plufieurs fourageurs char- jT ~ geoient leur troufTe. M. de Turenne étoit lui-même dans ce village avec N* 1 une grande partie de fa Cavalerie & un bataillon d'Infanterie ; mais y ayant un petit paflàge entre lui & l'endroit où étoient les Gendarmes que commandoit M. de Schomberg, fi les ennemis l'avoient attaqué brufquemcnt , il auroit été battu avant qu'on eut pù venir à fon fecours : Ainfî confiderant le danger où il étoit , il crut ne fe pouvoir tirer d'affaire que par une contenance hardie , & marcha droit aux ennemis , qui le voyant avancer avec tant de fierté , & ne pouvant découvrir ce qu'il pouvoir y avoir dans le fond d'où il étoit parti,s'imaginerent qu'il y avoit, furvant toute apparence, d'autres troupes derrière eux pour les foutcnir , & fe retirèrent àuffi-tôt dans le bois : M. de Scomberg en fut fort aife , & s'arrêta fur une petite hauteur fans fe mettre en devoir de les pourfuivre , n'étant pas allez fort , & ne pou* vant .point fçavoir fi les ennemis n'avoient point d'autres troupes dans 1er bois. On lui envoya d'autres troupes pour le fortifier , & il relia là jufqu'à ce que les fourageurs eurent achevé , 5c qu'on commença à s'en retourner.
On envoya depuis toujours de grofles efeortes avec les fourageurs j Iesennemis n'entreprirent plus de les inquiéter , & le foin qu'on prit des convois qu'on envoya au Quefnoy empêcha les Efpagnols de fonger à les enlever. Le Duc d'Yorck eut le commandement du dernier qu'on y introduific pendant qu'on étoh à Cateau-Cambrefis i on y relia encore quelques femaines fur la frontière , où on prit les deux Châteaux d'Anvillers «Se de Girondclle proche de Rocroy : on les démolit , & enfuite on fe retira en quartier d'hyver,la faifon étant fi avancée qu'il n'étoit plus à craindre que les ennemis entre prifletu rien fur le Quefnoy.
Cette campagne commença par le fiége de Landrecies ; auffi-iôt que les T François inveftirent cette Place , les ennemis fe poflerent entre cette ville là N* 1 • 5 & Guife , dans le deffein de leur ôter la communication avec leur pais ; mais la précaution de M. de Turenne, qui avoit fait remplir de bonne heure le» Magafins du Quefnoy de toutes les chofes néceflàires pour le fiége , empêcha les Efpagnols de pouvoir beaucoup lui nuire. Les convois alloient &. venoient du Quefnoy au camp fans peine & fans danger , «Se tout le mal fe réduifrt à empêcher que quelques Officiers & Volontaires pûflcnt s'y rendre. Le Duc d'Yorck que des affaires avoient arrêté , fut de ce nombre : ainfi on ne fera point de relation particulière de ce fiége , ni un détail fort exaft de toute cette campagne , parce que ce Prince a perdu un papier qui auroifc beaucoup aidé à fa mémoire en plulieurs chofes qu'il a préfeutement ou*
dv M E M O I R ES
An. i6k ç ^ refla * Ia Ferc atteiî£lant l'occafion de quelque convoi qui put favo-
rifer le défir impatient qu'il avoit de fe trouver à ce fiege ; mais il auroit été trop dangereux de tenter le paflage : il n'y eut que M. de la Feiïiliade qui ofa i'hazarder , & qui fut pria 6t blefle dangereufement : fon mauvais fuccès ôui l'envie de fuivre fon exemple , & on ne fongea plus à palfor , jufqu'à ce que les ennemis décampèrent un jour ou deux avant que la Place fe rendit.
Ce fiege fut heureux pour les foldais ; les alîiégez fe contentèrent de fe défendre à l'ordinaire &dans les formes.. Ils n'entreprirent rien de vigoureux, & on perdit moins de monde qu'on ne pouvoir probablement efperer d'un fiege de cette conférence : ils capitulèrent dès que la mine eut fait brèche à la fac j d'un baltion , & on ne fe fouvL-nt pas s'il y fut fait un logement ; on ne perdit d'Officier de confequence que M. de Tracy Meflre de Camp, qui comme le plus ancien , commandoit la Cavalerie Allemande.
Apres que la ville fut rendue , l'armée relia encore quelques jours pour combler les lignes , & reparer la brèche & les dehors. Cependant les ennemis fe retirèrent chez eux entre Mons & Valencicnnes derrière les Rivières, & ne fe croyant point en état de rifquer une bataille , ils ne fe propoferene que d'obferver le mouvement des François , & d'empêcher qu'ils ne fiflent quelqu'autre fiége de conféquenec.
Quand l'armée fut prête à décamper , le Roi ce le Cardinal y vinrent , & elle defeendit le long de laSambre jufqu'à la Buflîere , petite ville dépendante du pays de Liège , à une lieuë de Thuyn. Apres avoir employé quelques jours à cette marche, & en avoir relié un ou deux à la Bufliere , on retourna fur fes pas, & palfant par Avênes on invertit la Capclle j enfuite n'e/lininnt point qu'elle fut d'aûez grande importance , on changea d'avis ; on paC fa la Sambre & on avança dans le Haynault jufqu'à Bavay , où on arriva le onze d'Aouft : cotte Place cil entre Mons & le Quefnoy. On eut delTein d'avancer plus avant dans le pays , & de paflèr la Haifnc ; mais après avoir envoyé reconnoitre les pafTages, on trouva que les ennemis y avoient fait de grands retranchemens & parapets , & de diftance en diflance des redoutes & des plattes-formes à trois ou quatre cens pas les unes des autres , qui régnoient le long de la rivière depuis S. Guiflain jufqu'à Condc. Les ennemi* ont un avantage particulier pour faire ces retranchemens en Flandre ; car outre leurs troupes qu'ils y employeur , ils y font travailler leurs Payfans , qui apportant leurs bêches & les autres inftrumens dont ils fçavent fe fervir pour relever leurs folTez , font en peu de jours des travaux fort profonds & d'une vafle étendue } ce qui donnoitplus de difficulté à forcer ceux-ci , étoit
celle