LE PREMIER PITT
force d'argent, soutenir Frédéric, ce petit roi qui, à travers la meute d'ennemis qui le harcelait, pourrait peut-être l'emporter sur la France de la Pompadour. Hasardeuse pensée que l'événement justifia. Seulement ce fut la porte par où l'Angleterre se lança dans la voie des guerres par subsid^, dans la voie des emprunts, chargeant toujours la dette, et d'avance écrasant la génération à venir. Plusieurs ne croyaient pas au succès. c< Le crédit, disaient-ils, ne pourra pas se soutenir sans des succès constants et des victoires sans fin. A cela quelle solution? Faire banqueroute, ou conquérir le monde !» v *
C'est ce qui arriva. La France, en 1763, par IÏtn traité de Paris, laissa d'une parties Indes^ de l'autre V Amérique.
C'étaient deux mondes^ jSt pourtant Pitt n'était pas encore content d'un tel. traité. Quand il apprit le Pacte de famille, notre traité avec l'Espagne, il ¥p)ilait recommencer la guerre, la faire aux Espagnols.
Cette fureur d'aller de guerre en guerre en employant l'épée des autres , et s'obérant de jim^ en plus , fut punie lorsque l'Amérique refusa de s'épuiser en fournissant toujours. L'avis de Pjtt était ^on calmât à tout prix l' Amériquo^ im^ ses conseils ne purent empêcher la séparation. > .
;ijtttll vit s'accomplir, ce qui l'acheva. Depuis deux l|M|^«iJi était maniaque, et il avait cent caprices bi^ :
zârres. Il s'était laissé faire pair et comte de Ghatham, ce qui lui ôta (suprême douleur) le cœur du public, qui le confondit dès lors, ce grand citoyen, avec un groupe fort peu populaire, ceux qu'on appelait ironiquement les amis du roi. Parti intéressé qui avilissait l'Angleterre, ne connaissait ni communes, ni Pairs, ni Whigs, ni Tories, mais uniquement le Roi.
Après ces deux années où il ne fut plus lui, Ghatham remonta tout à coup, à la fin. Ge grand acteur, d'autant meilleur acteur qu'il était à la fois calculé et sincère, s'arrangea pour avoir devant le Parlement âne scène de colère héroïque, où peut-être il espérait mourir en défendant l'honneur national, et détournant de reconnaître l'indépendance américaine. La mise en scène fut superbe. Il s'avança, la mort sur le visage, soutenu par son second fils dedix«neuf ans (William Pitl), s'emporta, parla longuement, retomba dans les bras de son fils. Ge fut la fortune de celui*^ ci, plein de mérite au reste. Si différent qu'il fût éa grand Ghalham, il fut consacré par cette scène, et xm le vit toujours dans l'ombre du héros.
La bienveillance fut extrême pour lui. Ses futurs adversaires, Fox, Burke, l'accueillirent, le vantèrent, l'exaltèrent. Il était fort précoce, et, sous de tdl auspices, il putimpunément montrerune fierté où Ton crut reconnaître la grande âme de son père, A.iringtdeux ans, il déclarait qu'il n'accepterait deplac&frii
LE PREXIER PITT. 11
dans le ministère, et déjà, à vingt-cinq, il fait autorité dans le Parlement.
Il fallut bien du temps pour voir que, sous plusieurs rapports, il différait fort de Ghatham, souvent fut son contraire. Cela ne choqua pas, et parut naturel. L'Angleterre avait changé elle-même ; une autre génération avait succédé.
UNE NOUYELLE ANGLETERRE. 13
posdetels changements sur lui-même, c'est une chose singulière qu'on voit même rarement dans l'existence libre et bien plus calculée d'un individu.
Il faut dire que, si l'Angleterre présenta ce miracle d'une certaine réforme morale, accomplie au moment de sa grande action extérieure, il faut dire que ce miracle s'explique par ce qui restait d'énergie puritaine , toujours subsistant en dessous, mais surtout par le retour tout simple d'un principe qui est le fonds de l'Angleterre même. Ce principe qui, avec tant <le force fut manifesté dans Cromwell et la révolution de 1648, était bien antérieur. Nous le trouvons, même avant le protestantisme, en 1400 chez les Lancastre et chez leur héros Henri V. — Les Tudors, en 1500, les Stuarts en 1600, apportèrent des éléments tout contraires à co fonds qui reparut avec l'exaltation fanatique des covenantaires et de la république vers 1650, élqui encore obstinément reparut, vers 1750, moins violent, mais austère d'apparence (même de fonds, en grande partie) dans les disciples de Wesley et dans les méthodistes, moins farouches que leurs pères les puritains , et beaucoup plus mêlés aux affaires, au commerce, à tous les intérêts du monde.
En face de la grande propriété territoriale, s'était élevé, sous Guillaume le Hollandais, le parti de l'argent, de la bourse, la banque, qui de plus en plus pesa dans les affaires, et qui, dans sa rivalité avec
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a la France ne pouvait espérer de paix, à moins de rendre tout : Tltalie, les Pays-Bas, le Rhin. »
Donc ces grandes victoires de Bonaparte ont eu peu d'effet. Tout lui reste à recommencer. Le déluge barbare qui sans cesse fond sur lui des Alpes ne peut être arrêté. A peine il vient à bout des Allemands de Wurmser, qu'il a sur les bras le torrent des Slaves et Hongrois d'Alvinzi. Ces brillants coups n'expliquent rien, si l'on ne se rend pas bien compte de la force lointaine qui, par des canaux peu connus, leur opposait sans cesse la vaillante barbarie du Danube.
Cette roue épouvantable avait son grand moteur à Londres, où Pitt, assis sur la masse docile des créanciers de l'État, professait, faisait croire l'axiome de Price : « Plus on emprunte et plus on est riche. »
Obscur et poétique mystère de richesse insondable !
L'or qu'on y puisait sans mesure allait fasciner, éblouir ce monde héroïque et sauvage. Et tout n'arrivait pas : beaucoup restait à Bâle, chez un agent anglais qui, de là à Strasbourg, à Lyon, et surtout à Paris, soldait es traîtres et les espions, des Fauche et des Pichegru, etc.
Mais Pitt avait deux poches. De la seconde (étrange abîme) sortait à flots le torrent des faux assignats, chefs-d'œuvre de gravure, que Puisaye fabriquait,
L'argent venait à flots. Les sainls banquiers inspiraient confiance. L'Europe^ effrayée par les guerres, attirée par les emprunts de Ghatham, et charmée de placer son^r dans la sûreté de la grande ile, l'entassait dans 1^ mains respectables de la pieuse iMkque, obligeait celle-ci de recevoir et d'encoffrer.
Tout affluant aux mains de cette classe bien aimée de Dieu, son puritanisme de forme (voulu et calculé, mais non pas faux) fut imité, compté parmi les moyens de parvenir, et devint le ton général. De là les beaux et singuliers romans de Richardson , tant admirés, si peu compris. Les jeunes miss, qui jusque-là (dit Walter Scott), lisaient à l'aventure les pièces scabreuses du temps de Charles II, non moins naïvement, [ne crurent pas pouvoir s'établir si elles ne parlaient le jargon dévot de Paméla.
Tout cela assez naturel. Ce qui étonne davantage, ce qui montre le bon sens de T Angleterre et la raison parfaite qu'elle gardait, c'estque, parmi ces tendances et ces apparences spirituelles, elle fit une réforme qui paraissait contraire, fort matérielle, en ses habitudes. Un peuple, alors de dix ou douze millions d'âmes, à qui Dieu mettait tout à coup le monde sur les bras, et l'Amérique, et l'Inde, et l'immensité de la mer, sentit vivement le besoin d'être fort pour recevoir cette manne énorme qui lui venait. Une réforme alimentaire eut lieu rapidement. C'est vers cette époque queBackwell (né ep 1725) invita (vers
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175Q) on peut le dire, inventa la viande. Jusque-là les bestiaux étaient envisagés surtout au point de Yue du laitage. L'alimentation par la viande obtient faveur, remplace les éternels laitages dont les pâles PatnAas se nourrissaient, au détriment des forces de leur enfant. L'enfant, nourri de viande désormais, par une éducation nouvelle, est lancé dans la vie. Peu captif des écoles, qu'il quitte à quatorze ans (moins les nobles enfants d'Oxford), il entre de bonne heure dans l'action; par le commerce, la mer, les Indes.
Voilà donc, au milieu du siècle, deux réformes à la fois dans les mœurs et les habitudes. Les mœurs prennent un grand aspect de réforme spirituelle. La Bible domine tout. Mais la situation commande. Pour y suffire, pour recueillir tant de bienfaits de Dieu, il faut à tout prix que PAngleterre se fortifie.
Que fera l'Église établie ? Ses évoques grands seigneurs, jusque-là si bouffis, ne purent pas, en présence des bénéficiers inférieurs d'une apparence si pieuse, rester, comme ils étaient, de|purs lords ; ils prirent, à contre-cœur, des formes plus ecclésiastiques. De là cet étonnant mélange de vertus fausses et vraies , de sainteté doublée de mondanité et d'orgueil, de douceur irritée, amèiiB. Mélange singulier , d'autant plus équivoque que le bien est tellement incorporé au mal qu'on ne peut jamais dire que tout soit faux.
Le grand Ghatham, the great œmmoner^ l'homme des Communes, sous sa colérique éloquence, savait tout aussi IjiMifÉquele rusé Walpole que TAngleterre, avec sa .ty|îplicité idéale , vantée par Blakslone et par Moimmuieu, TAngleterre était simple ;J|p|4k)uronne, FÉglise et les Lords, — les Lords, l'Église et la Couronne. On déguise plus ou moins la prédominance du Roi ou de la Reine, mais elle donne les hautes places, la pairie , les plus gras évéchés du monde. De plus, la Couronne est uig^ mythe; cela ne se discute pas. Le roi est le roi , Toint du Seigneur; il est rÉglise même en son principe. Ce qu'il y a de plus ferme, c'est le Roi, l'Église établie.
En 1755, quand Chatham eut son second iils (le célèbre Pitt), il était au plus haut, pas encore à l'état d'enfance maladive où il tomba dans ses deux dernières années, et où il devint l'homme du Roi. Mais déjà pour ce fils, où il mettait ses espérances plus qu'en l'aîné, il voulut qu'il fût élevé par l'Église établie, solide et plus royale que la royauté même. Il confia l'enfant à un prêtre, le docteur Tomline, que plus tard il fit évêque de Winchester. Ce révérend a écrit la Vie de M. Pitt, que j'ai constamment sous les yeux^ Il fut son précepteur, son secrétaire et son exécuteur (^tamentaire. Il ne quitta point son élève et put témoigner de tout son mérite. Point de
* G. Tomline, Menmn ofthe lifeofW, PitL 1«22.
ÎH ANGLETERRE.
légende plas sûre et plus suivie, de la naissance à la mort.
Certaines yertus coulèrent peu à Fitt sans doute ; fils d'un malade, et malade souvent lui-même. Il ne résistait aux affaires , aux nuits si fiitigantes du Parlement qu'en buvant un peu, sans excès. Du reste, admirablement pur, il a passé toute sa vie entre son précepteur l'évéque Tomline, et vers la fin, une demoiselle, sa nièce Ësther Stanhope, qui lui servait de secrétaire.
Dans le beau portrait de Laurence, dont le musée de Versailles a une copie excellente, il a quarante ans, c'est-à-dire qu'il est assez près de sa mort. D est rouge, et, pour l'ennoblir, le peintre habile lui a mis un fort bel habit mordoré. Il est un peu commun ; on dirait de race marchande, et l'on se souvient involontairement que son bisaïeul, le premier Pitt connu, ne Test que pour avoir vendu un diamant au roi de France. Il y a dans l'ensemble de cette figure je ne sais quelle fausse enfance. Enfance colérique et bouffie. On l'appelait volontiers angry boy.
Gallois par ses aïeux paternels, il était par sa mère fin Anglais, et parent des Temple. Il eut l'éducation classique, pesante, des docteurs anglicans. Beaucoup de grec. Et les historiens écossais. Mais point Gibbon, ^ui sans doute ne plaisait point à son évêque.
On voit que, de bonne heure, élevé par l'Église,
il sut parfaitement le manège des prêtres, sut pratiquer leurs adresses politiques. Il se garda d'entrer dans ropposilMn, mais en faisant parfois des propositions populaijres, modérées, innocentes, qui ne pouvaient déplaire au Roi. Il parlait vaguement de réforme parlementaire, sans pousser dans ce sens contre Taristocratie. D'autre part, il refusa de s'allier à lord North et aux Amis du Boi, ce qui lui eût ôté pour l'avenir toute popularité; il avait vu son père baisser dès qu'on le vit incliner dans ce sens.
Je ne donne pas la vie de M. Pitt. C'est là qu'à travers mille longueurs on peut étudier les finesses du menuet parlementaire qu'il dansa parfaitement. Toujours un peu roide d'attitude, mais pour sauver tels mouvements obliques dans un ingénieux balancement qui trompe l'œil, et semble incliner vers la gaucbe, et sans quitter la droite, restant souple en paraissant roide, et sans faire ces caricatures doctrinaires qui semblent imitées de la cravate de Saint- Just, du col empesé de Calvin.
M. Pitt avait mille mérites de détails, comme homme politique, et toutes sortes de vertus, comme homme. Je ne le juge pas médiocre , comme a fait dans ses Lettres Joseph deMaistre.
l|ais il avait un faux visage, comme l'indique le portrait de Laurence, avec un masque de tartufe, rose et bizarre, plein d'une fausse enfance.
Un homme grave, et hautement estimé, lord Grey,
dans sa jeunesse, peut-être emporté au delà des bornes, a dit un mot terrible : « M. Pitt n'a jamais proposé une mesure que dans l'intention de tromper la Chambre. Dès son début, il fut apostat complet, déclaré. »