LE BILL DE L'INDE, 1783. — PITT RÈGNE MALGRÉ LE PARLEMENT
M. Pitt resta dans un douteux nuage jusqu'à la fin de la guerre d'Amérique, brillant au Parlement d'un doux éclat, comme un jeune homme sage et de grande espérance, dans une position non tranchée qui le laissait disponible pour tout. On pouvait croire encore qu'il suivrait la voie de son père, la grande voie populaire. Mais alors des circonstances violentes, imprévueél, déchirent le voile et percent le nuage . Pitt parait ce qu'il est, le contraire de Ghatham. Il est resté tel, sans retour.
C'était le moment décisif où le Roi, dont l'obstination avait retardé si longtemps la paix d'Amérique, se vit abandonné de tous, même de son ami et ministre lord North, qu'il avait si longtemps traîné mal-
gré lui dans la voie de la guerre. North, en péril, quitta le Roi et se réfugia près de Fox dans Topposition*. C'était la victoire des Communes, la défaite de la Couronne, si, par tm coup hardi, le. Roi ne mettait la Constitution au grenier avec les vieux meubles. Un homme sensé ne l'eût pas fait. Il aurait respecté la religion politique de l'Anglelerre, n'eût pas sorti la royauté du nuage protecteur dont jusque-là tous les partis étaient d'accord pour la couvrir. Fox ne devinait pas que ce sacrilège le Roi même le ferait contre le Roi. Fox, faisant la paix, voyait toute la chambre pour lui, et crut que le pays tout entier était derrière, tout prêt à soutenir la chambre et la constitution.
Cela parut douteux au petit Pitt, qui jugea l'Angleterre au vrai, comme elle était, beaucoup plus royaliste qu'elle ne le savait elle-même. Quand Fox lui offrit une place, dans ce ministère odieux à la Couronne, il se garda bien d'accepter. En effet, ce ministère dura neuf mois à peine (1785, 2 avril- 12 décembre). Fox se coula lui-même par une ten^ tative hardie et honorable;
La conquête de l'Inde, où l'audacieuï Clive avait si aisément remplacé notre Dupleix, fut un mal pour l'Angleterre autant qu'un bien. Ce pays magnifique, une vraie partie du monde, vaste comme l'Europe, était riche en toute chose, en art, en or et en
^ * Voy. la Correspondance de Fox et l'analyse qu'en a faite M. Cb. de
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diamants, en luxe délicat, mais aussi (il faut le dire) en maladies , en choléra. Et tout cela était peu de chose, comparé à l'infect chaos ;4'q^^ administration livrée au désordre, «aux hasards confus d'une grande Compagnie de marchands. La barbarie carthaginoise, celle des Génois en Corse, etc^ était sans doute fort éloignée du caractère anglais; mais on a souvent remarqué que les Anglais, gênés chez eux et se respectant fort, sont d'autant plus sujets à se lâcher en voyage, et sans doute bien autrement dans un pays si lointaiu, si peu surveillé. Le vaillant Clive, déjà, avait eu un procès monstrueux, où l'Angleterre (embarrassée entre l'honneur et le profit, entre ses mœurs et sa conquête) s'était vue au moment de pendre le héros qui lui donnait ue monde. Clive satisfit à l'honneur. A la fin de son long procès, objet de l'universelle réprobation publique, qui lui attribuait les crimes de tous, il fut absous, niais se jugea lui-même, mourut, en quelque sorte se tua (1765).
Malgré l'absolution, celffit honneur à T Angleterre, qui, n'osant se montrer juste, fut sensible du moins, et embarrassée de la chose. Mais, ensuite, la peste morale redoubla étrangement. Comme aux années où le déluge des moussons n'a pas balayé le pays, les jongles immenses, qui reçoivent tous les tributs infects [des torrents, surtout le bas Gange, une mer, comble d'ordures et de cadavres, tout cehi ^
exhale le choléra avec une terrible odeur de mort. Il en fut ainsi vers 1 784, lorsque Warren Hastings, le premier gouverneur royal, revint des Indes. Malgré son adresse et ses mérites administratifs, la Compagnie elle-même, sans parler des pauvres Indiens, le poursuivait d'accuaàtions terribles , d'avoir, sans autorisation, fait la guerre, exterminé un peuple, et de plus, par un «ffreux procès qui ne fut qu'un assassinat, rendu les Anglais exécrables à ce monde de cent millions d'hommes.
Cette odieuse odeur de mort qui venait des Indes émut terriblement.
Fox, avec l'intrépidité d'une âme chevaleresque, osa, au moment de son triomphe où il se croyait fort, entreprendre ce grand balayage, et crut être suivi. Il était à la tête d'une majorité énorme. Il entreprit de soumettre ce chaos de l'Inde à la loi. Il avait avec lui le célèbre Junius (Francis), cet ancien pamphlétaire, qui revenait de l'Inde, en revenaitilglade d'indignation. Fox, d'après son avis, propûâi un bill qui aurait jeté du jbur dans ces établesd'Augias, jusque-là si obscures. Le Parlement s'y serait ouvert une fenêtre pour y mettre l'air et la lumière. Il y eût mis sept curateurs pour surveiller la Compagnie. Curateurs que le Roi n'aurait pu révoquer que sur une adresse du Parlement.
On aurait tranquillisé llnde, en renonçant à s'agrandir, c'est-à-dire à spolier les princes indiens.