DE BONAPARTE
Les deux revers des deux grands généraux de la république, Bonaparte obligé de lever le siège de Mantoue, Hoche repoussé par la tempête, manquant à sa fortune, quand cent mille Irlandais en armes l'attendaient, ces deux éyénements portèrent au eomble la joie des royalistes, leurs parricides espérances (août-décembre 96).
Par quatre fois, ils avaient assassiné Hoche. En vain. Mais cette fois ils tâchèrent de le tuer dans l'opinion en le déclarant pour toujours : un héros malheureux j haï de la fortune. Pouyait-on pourtant dire que son entreprise avait avorté? L'Irlande était toujours en armes et la panique dans Londres, la banque, le crédit en déroute. Pour rassurer dans cet effroi,
Pitt pressa cent mille matelots, et ces enlèvements portèrent (en 97) le pays à la catastrophe qui put sembler le Jugement dernier : la grande révolte des trois flottes qui seules défendaient T Angleterre.
Pour Vheuretix Bonaparte, la levée du siège de Manloue (31 juillet 96) devait l'exterminer, sans le brillant retour de fortune qu'il eut par ses lieutenants, à Castiglione (4 août 96) . Mais, avant que cette victoire ne fût connue, célébrée à Paris, beaucoup de gens soutenaient qu'il fallait le remplacer. Les royalistes, aveugles, à moitié fous, le croyaient jacobin, l'appelaient toujours Vendémiaire, ne lui tenaient nul compte de ses ménagements pour Rome et le clergé, ni des entraves qu'il mettait à la Révolution italienne en emjpêchant la vente des biens d'Église.
D'autre part, les patriotes reprochaient amèrement au Directoire de soutenir en Bonaparte, non pas un général mais un vrai tyran d'Italie qui, sans compter avec la République, agissait de sa tête, soutenait les despotes, le Piémont, le pape, etc. Ils demandaient qu'il fût rappelé, arrêté. Mais par qui arrêté, à la tête des troupes, de l'enthousiaste armée d'Italie? Par qui ? Par le général Hoche.
Hoche fut indigné de ce bruit. Il était à la veille de sa grande entreprise, dans l'état magnanime d'un homme qui va risquer tout et sacrifier sa vie (même au besoin) sa gloire dans ce hasard^ dans cette immolation. Bonaparte semblait son ennemi et avait ton*
LES SU TIGTOIRES DE MASSËIÂ.
jours eu de mauvais procédés pour lui. Gela tenta le o(Bur de Hoche, et, par une sublime étourderie, il se déclara son garant, et se fit sa caution. Dans une belle lettre où, parlant aux royalistes seuls, il impose réellement silence aux Jacobins, il répond en termes magnifiques du patriotisme de Bonaparte : « Ah ! brave jeune homme, quel est le militaire républicain qui ne brûle de t'imiter? Conduis à Naples, à Vienne, nos armées victorieuses. Réponds à tes ennemis personnels en humiliant les rois , en donnant à nos armes un lustre nouveau, et laisse-nous le soin de ta gloire ! »
Au 4 août, Bonaparte s'était trouvé comme en mai, où le pont de Lodi le sauva et le dispensa de partager le commandement. Au 4 août, les mêmes hommes, Masséna, Augereau, lui gagnant deux batailles en deux jours, le rendirent indestituable et audessus des jugements de Topinion. Ces innombrables prisonniers, ces drapeaux arrachés que l'on envoyait à Paris, c'était un beau spectacle!... tant de drapeaux, tant de canons I Seizemille prisonniers qui par l'Italie et la France firent un long défilé, une exhibition interminable d'uniformes étrangers !
Après tout cela , qui doutait que Wurmser, battu par Masséna, éreinté par Augereau, ne fût extrêmement malade? On savait bien que le pauvre vieillard avait encore réussi à gagner Mantoue, à s'y réfugier. On ne fut pas peu surpris de voir que, dans ce même
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mois, il se remontrait au soleil, que par lui, par ses lieutenants, il osait chevaucher aux défilés des Alpes, de sorte que, si Bonaparte forçait les défilés pour se mettre sur la route d'Inspruck, où il invitait Moreau à venir le joindre, ce ne serait qu'en poursuivant et écrasant Wurmser.
Mais quel fut l'étonnement quand on sut que Wurmser n'était pas poursuivi, que c'était lui, ce vieux diable incamé qui, avec quarante mille hommes, cherchait Bonaparte, s'était mis à ses trousses. Quelle insolence exorbitante ! quinze jours après Gastiglione ! C'était comme le lion poursuivant son chasseur, faisant la chasse à l'homme. Dans ces basses racines des Alpes, les défilés forment le long des fleuves des pièges naturels. Partout des chaussées les resserrent contre les rochers. Âugereau, nos tirailleurs pyrénéens, grimpaient, dominaient tout. Et on forçait les passages d'en bas. On culbute Davidowich. Mais Wurmser, qu'on croyait au nord, était au sud et derrière Bonaparte, comptant bien l'enfermer. Projet qui eût pu réussir, si la grande insurrection du Tyrol eût commencé en septembre.
Ce peuple agricole attendit la fin de ses travaux pour entrer en mouvement. Bonaparte n'en était pas moins déjà resserré, engagé au filet que forme la Brenta dans son lit de rochers et que Bassano ferme au sud. Bassano, sur la rive gauche, communique par un pont avec la rive droite. Là s'établit Wurmser.
Nos Français n'avaient contre lui que trente mille hommes. Mais Augereau tenait la rive gauche, le côté où est Bassano. Masséna était à la droite où est le fleuve et le pont. C'était encore comme le pont de Lodi. Masséna le passa de même, se réunit à Augereau ; ils fondirent dans la ville, malgré les canonnière de Wurmser, qui se firent tuer sur leurs pièces. Gela se fit si vite, que Wurmser lui-même, pressé entre deux colonnes, eut à peine le temps de monter à cheval. Avec son admirable cavalerie, il s'ouvrit UB passage au sud ; tous les autres s'écoulèrent au nord vers le Frioul. Ainsi la grande armée qui croyait nous tenir est rompue en deux partâi* et Bonaparte est tiré du filet.
Wurmser trouve moyen, avec ses cavaliers, de traverser l'Adige et d'échapper à Masséna ; il passe sur le corps à Murât, et se jette dans Mantoue (13 septembre). Ainsi, par son revers, il obtient encore une fois le résultat recommandé par Vienne : d'assurer avant tout Mantoue, la grande place forte, gardienne de l'Italie.
Ce qui surprit Wurmser et nous surprend encore, ce fut la prodigieuse marche de l'infanterie de Masséna pendant quatre jours et quatre nuits, tandis que Wurmser, avec ses chevaux, ne put aller si vite, s'arrêta une nuit. Il vit avec horreur ce'miracle, que les mêmes hommes ayant battu sa dit>ite à Trente, son centre et toute son armée à Bassano (8 septembre).
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que les mêmes loi barraient la route, voulaient couper sa retraite vers Mantone. S'ils n'y parvinrent, ce
fut la faute d*un guide qui ^^ara Masséna et Mi fit prendre le plus long.
Le bouillant Wurmser, loin d'être satisfait d'être à l'abri, à l'instant offrit la bataille. On l'a nommée Saint-Georges (un faubourg de la viUe), ou la Favorite, villa des ducs de Mantoue. EUe fut trè&achamée ^ la cavalerie hongroise, montée sans selle, eut un moment l'avantage. Masséna rallia les nôtres et fut soutenu par Ramponet la fameuse 32* demi-brigade qw^ formée en carré, brisa les charges de cette cavalme héroïque. WuHnser ne put se contenir, avança, œ* cupa la villa, le faubourg. Mais Masséna l'isola de plusieurs de ses corps, et, avec la 32®, le poussa furieux dans Mantoue.
Masséna, en un mois, dans un petit espace, avait fait des centaines de lieues et gagné six batailles sans compter les terribles petits combats livrés le long des fleuves, le long des précipices. Dans le long filet du Tyrol, où Bonaparte s'était mis, il lui ouvrit l'issue à Trente et à Roveredo. A Bassano, où Wurms^ l'attendait, Masséna fut le matador qui jeta bas le taureau. Enfin, quand Wurmsar défaillant livra sans autre espoir le combat de Saint-Georges, ce fut encore Masséna qui lui enfonça le couteau.
Dès lors, l'heureux Bonaparte, pendant trois mois, put aller et venir au centre de l'Italie. Qui lui avait
donné ces trois mois? Incontestablement l'affaire de Bassano, les grands succès de Masséna.
CE sentait tout cela à Paris, dans Tarmée. En admirant le génie de Bonaparte et lisant ses belles proclamations, on tenait compte aussi du muet héroïque qui, sans parler, faisait tant de sa main ! A Paris, à Tannée, on chantait à tue-téte le couplet si connu : « Enfant chéri de la victoire ! ... »
U faut que ce moment ait été bien amer à Bonap|i4e, car il sortit de ses calculs habituels, de sa profonde astuce, et laissa voir sans ménagements les sentiments qu^il eut toujours pour Masséna. Dans son damier rapport, il loue ses favoris, Marmont, Leclerc, qui arrivèrent trop tard à la bataille, oublie ceux qui agirent, Rampon, qui soutint Masséna avec la 32* demi-brigade. Rampon lui déplaisait pour lui avoir rendu au début de la guerre le service de réparer sa bévue, qui l'eût perdu au premier pas. Que dis-je 7 il oublie Masséna ! sachant qu'il ne se plaindrait pas, n'écrivait jamais, parlait peu. Et, en effet, sans le général Koch, qui a retrouvé ce chiffon, nous ignorerions que cethommeinsouciant, négligent, taciturne, parla et écrivit cette fiîs et par un terrible billet. Nous devons à ce hasard d'avoir un jour profond, une étrange percée dans le cœur ténébreux de Bonaparte, généralement habile à cacher ses replis. Masséna dit dans ce billet avec sa simplicité héroïque : « La vie-
toire de Samt-Georges est due à mes dispositions, à mon activité, à mon sang-froid à tout prévoir... Sans Tordre que je donnai à l'intrépide Rampon, ma division était tournée et c'était fait de la bataille ^ » Puis, il demande avancement pour Rampon, mais n'obtient rien.
Le mauvais cœur s'enfonça dans l'ingratitude. On rougit en voyant qu'abusant ignoblement de son pouvoir arbitraire de général, il envoya Masséna (un hoinme si utile à la France et qui plus tard la sauva à Zurich), il l'envoya en garnison dans un lieu maisain (en septembre) où il pouvait périr. Sur ses réclamations, il lé met à Vérone, mais (par une persécution obstinée, ignoble) sans logement, presque sans nourriture, lorsque d'autres étaient bien nourris, affamant ce corps héroïque, la division de Masséna, la première de l'armée.
Les grandes trahisons de Bonaparte, celle d'Espagne (si bien contée par M. Lanfrey) le font bien moins connaître que la conduite double, infiniment habile qu'il eut toute sa vie pour Masséna. Le problème était de le ruiner dans l'opinion, sans laissa soupçonner qu'entre tous il le jugeait le premier, mais avait la faiblesse d'en être jaloux. A Sainte-Hélène encore, voulant le rabaisser, il dit ridiculement (sur ce grand homme d'action) c< qu'il était sans cul*
* Mém, de Masséna, t. III, 199 ; 15 septembre.
ture et sans conversation.» II le représente comme un soldat c< dont la pensée confuse s'éclaircissait tout à coup sous le feu. »
Grand éloge qui lui échappe tard et si près de la mort. Mais, dans toute sa vie, il ne laissa passer nulle occasion de vilipender Masséna ; et cela avec une adresse remarquable, le faisant accuser, noircir par d'autres, lui créant peu à peu la réputation d'un joueur, d'un dilapidateur \ En 1801, où Bonaparte avoue que la défense de Gênes par Masséna lui a fait Marengo , sa diabolique ingratitude . diffame son sauveur. Comment ? Oh ! c'est là le plus fort ! Un piège où tous furent pris; il le diffame par la voix de Carnot, dont l'honnêteté connue appuyait tous ces bruits que jamais on ne put prouver. C'est là qu'on reconnaît surtout l'élève des prêtres et combien l'éducation cléricale affine en mal et déprave les cœurs.
Avec tout cela, on est embarrassé de résoudre cette question : Comment le fourbe Bonaparte, ayant joué tant de tours à Masséna, le trouvait-il toujours ? L'insouciance de celui-ci, son aveuglement à servir ce calomniateur, ne s'expliquent pas suffisamment par Tavarice ou l'ambition. Non, il y avait autre chose; un mystère de nature.
^ Exemple en 99, le pillage de Rome que firent, pour Texpédition d'Ëgyple, les bonapartbtcs eux-mêmes, comme le dit un ennemi même d Masséna, Gouvion Saint-Cyr.
Son grand instinct de guerre tenait de la fatalité aveugle qui domine certains animaux. Que ferait le chien de chasse hors delà chasse? Il avait besoin du péril plus que de richesse et de gloire. Bonne chance pour son ennemi. Il l'enterrait dans Tor et sous de prétendus honneurs qui l'abaissaient. Le malicieux Bonaparte les énumère à Sainte-Hélène et lui porte ce coup final *• : a Enfin , maréchal de l'empire. » Dernière pelletée de terre qui cache le héros. Et il y en a pour jamais !
* Mém. mUitairei de Bonaparte, écrits I Sainte-Hélène.
[RÉPUBUQUES ITAUEIINES. — COMBATS D'ÀRGOLB (16-17 NOVEMBRE 06).
On a VU comme, à la fin de juillet 96, Bonaparte s'attendait peu à ce déluge allemand de Wurmser. U avait seulement nouvelle de vingt mille hommes que rÂutricbe tirait de son armée du Rhin pour l'Italie. De là sa levée du si^e de Hantoue et les embarras dont il ne fut tiré que par les miracles de Castiglione, de Bassano, etc. (Septembre 96.)
Eh bien, de septembreen novembre, pendant trois mois, il ne prévoit pas davantage, et quand il voit descendre une armée toute nouvelle, deux grands bans de barbares, d'une part la tourbe du Tyrol, de l'autre les grosses masses croates, hongroises, d'Âlvinzi, il semble, encore non pas surpris (il fait face), mais il a l'air d'être éveillé en sursaut, comme
un homme qui, pendant ces trois mois, a pensé à toute autre chose qu'à ce nouveau déluge, si facile à prévoir.
On est frappé de voir que cet homme, si positif, semble absent quelquefois, moins occupé des actes que de l'impression qu'il produit, des rêves, apparences ou espoirs, qu'il donne aujourd'hui et qu'il escomptera demain.
De sorte qu'à suivre les bulletins, les articles qu'il inspirait et faisait faire, ses lettres au Directoire, et même à Joséphine, on s'aperçoit que, derrière sa vie d'action, il en avait une autre d'imagination, de vastes et vives espérances qu'il avait ou donnait aux autres. On peut dire que chaque jour il se peignait lui-même dans un cadre nouveau et sous une nouvelle auréole. D'abord, on l'avait vu dans sa proclamation au haut des Alpes du Piémont, montrant à son armée l'Italie, et lui promettant Rome, parlant de réveiller la cendre de Brutus. Mais son armée républicaine prenait cela au sérieux bien plus que ne voulait sa politique, si favorable au pape. Dès lors il ne parle plus de Rome, mais se tourne vers la pensée classique en général, les tableaux d'Italie envoyés à Paris, et même les souvenirs littéraires.
Dans la longueur du siège de Mantoue, un peu malade en juillet, il dit à Joséphine, dans une lettre sentimentale et calculée sur le goût de l'époque, qu'en peniant à elle, rêveur mélancolique, il a été, au
RÉPUBUQUES ITALIENNES. 81
clair de lunCy voir sur le lac le village de Virgile. Là sans doute il prit l'idée de la fête du grand poète, qu'il fit plus tard, et qui le recommanda fort à la société lettrée, élevée dans ce culte classique. Joséphine ne perd pas de temps. On en parle. On fait des gravures, fort belles, des gravures préparées évidemment longtemps d'avance (on n'avait pas alors nos fades et expéditives lithographies) . Et, dans ces gravures, on va voir le héros d'Italie, auprès du tombeau de Virgile, et ombragé de son laurier.
Tout cela arrangé avant les grands revers et la levée du siège, avant Gastiglione et Bassano, qui le relevèrent. Mais ces grands coups d'épée de Masséna, et ces prodiges de septembre que Masséna enfin s'avisa de revendiquer, paraissent avoir un peu détourné Bonaparte de l'Italie. Il semble dire déjà ce qu'il écrit un an après : « Qu'est-ce que l'Italie? Peu de chose. » Il est visiblement tourné vers l'Orient, Déjà il avait dit aux nôtres quand ils vinrent à Ancône, « qu'ils étaient en face de l'Épire, royaume d'Alexandre le Grand. » Au 6 septembre, après le grand succès de Bassano : c< Quel effet ce sera pour la Hongrie et pour Constantinoplel » L'année suivante, il fait alliance avec Ali-Pacha et le prince des Mainotes. Déjà il parle de l'Egypte. Son cœur n'est plus en Italie.
Mais il y avait en France une grande masse de patriotes qui s'y intéressaient, et espéraient la revoit
latîon italienne. Seolemmi, les amis de la paix, très-pressés de la faire (comme Gamot el Letoumeur an Directoire) craignaient qne Bonaparte ne donnât à l'Italie des gages qui empêcheraient nn arrangemœt avec l'Autriche. C'était le point de Yue de Bonaparte. Biais il se serait trop démasqué, eût trop déplu à la majorité du Directoire s'il n'eût rien fait pour l'Italie. Aussi, quoiqu'il eût un arrangement avec le duc de Modène, dès que les Modénois voulurent se mettre en république, Il demanda avis au Directoire, mais n'attendit pas sa réponse, et déclara que Modène et Reggio étaient sous la protection de la France et pcmTaient se constituer librement. Puis il s'excusa aux directeurs, disant n'avoir pas reçu à temps leurs conseils. Tout en s'excusant, il continuait dans la même voie, unissant à Modène, Bologne et Ferrare pour en faire ce qu'on appela la république cispadane.
Acte audacieux qu'il faisait de son chef, certain d'être avoué du parti patriote. Mais, en même temps, il ne plaisait pM moins aux amis de la paix, aux modérés, et même aux rétrogrades, en ajournant toujours la grande affaire que voulait l'Italie, et que craignait le pape : la vente des biens ecelésiastiques. Il n'en vendit que peu, et tard, l'année suivante, demandant pour cela un arrangement au pape, qui aurait eu sa part dans cette vente.
Ainsi, dans les trois mois qui s'écoulent entre Bassano et Arcole, il ne fait rien de sérieux pour
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relever l'Italie. Il proclame des républiques , mais empêchant la grande révolution territoriale des biens d^Ëglise, il ne donne à ces républiques nulle base, n'essaye pas de tirer de tant de villes qui étaient pour nous qudques ressources militaires.
Les Italiens étaient sans doute peu aguerris, peu exercés. Maîi il ne fallait pas charger de leur instruction des hommes du Nord, des Suisses, comme il fit. Nos méridionaux auraient mieux convenu, tels que Murât, l'intrépide et brillant acteur, dont les fanUt" tia$ avaient tant relevé notre cavalerie ; ou la furie de Lannes, terrible et contagieuse pour entraîner des masses qui, avec lui, ne se connaissaient plus. Nos Gascons, jadis moqués comme hâbleurs et' vantards, avaient ainsi donné tout à coup une génération guerrière, des Soult, des Bessières, des Bernadette, etc. De même, les Italiens, une fois enlevés, auraient produit (non sans doute Garibaldi encore), mais de vaillants soldats, des Medici, àm. Cialdini, des Cernuschi, etc.
La légion lombarde que fit Bonaparte ne se composait que de trois mille jeunes gens de bonnes faxnilles, bien triés. Il craignait fort les embarras d'une révolution italienne avec qui il eût fallu compter, négocier, haranguer, faire l'homme, et non plus le soldat; descendre des hauteurs du commandement militaire et se laisser toucher de près.
Dès lors, dédaignantlesressourcesque lui offraient
les villes d'Italie, il n'avait qu'une armée, terrible, mais toujours diminuant. Et l'ennemi, au contraire c'était le peuple même, de grandes masses inépuisables. Aussi le cabinet de Vienne, voyant ce changement de rôle, et que la grande force populaire, qui fut pour nous en 92, était maintenant de son côté, voyant nos armées d'Allemagne en pleine retraite, n'avait pas même daigné recevoir Glarke, notre envoyé, et l'avait adressé à l'ambassadeur d'Autriche en Piémont.
llonaparte ne comprenait pas trop le genre de guerre de ces barbares. Il se moqua de leur maladresse à marcher en corps séparés. Mais les localités et la difficulté des vivres dans ces montagnes stériles exigeaient ces séparations. Et lui-même bientôt en remontant les Alpes fut contraint de marcher ainsi. Ajoutez une autre raison, c'est que ces tribus de langue, de race différente, étaient des forces vives dont on ne pouvait tirer parti qu'en respectant leur différence, et profitant du mouvement divers qui était propre à chacune.
Il y avait d'ailleurs des antipathies de peuples et de races qu'il eût été insensé de forcer. Gomment eût-on fait marcher ensemble, et du même pas, les Yalaques des régiments-frontières, quoique trèsbons soldats, avec les orgueilleux et superbes honveds hongrois? Gomment les gais et fantasques Tyroliens^ au chapeau pointu, à la plume verte, se
seraient-ils battuS|Volontiers à côté des masses croates, de leurs gros manteaux rouges ensanglantés des guerres des Turcs? Les Autrichiens, et leur ancien gâaéral, le prince Eugène, avaient conservé fort utilement ces grandes divisions, et, dans l'ordre mécanique de la guerre, il avait eu certains égards pour le génie national et respecté sa liberté.
Cette tempête qui pendait des Alpes, tous ces torrents humains qui en descendaient de partout, semblent avoir étonné les nôtres. Heureusement tout cela ne fondit pas du même jet. Tandis que les Tyroliens étaient encore avec Davidowich plus près de leurs montagnes, les Hongrois, Croates, Alvinzi étaient déjà en avant sur la route de Vérone. Devant lui Masséna se retira, non sans désordre. Le général Yaubois, opposé à Davidowich et chargé de défendre contre lui les postes de la Corona et de Rivoli, risquait d'être forcé par l'impétuosité de Télan tyrolien. Il y résista d'abord, puis eut une panique, crut qu'il était coupé, que ces hardis chasseurs avaient passé devant et l'avaient devancé aux grandes positions de Rivoli.
fionaparle n'avait que Vérone. Et il y était suivi de près par la grosse armée d'Alvinzi, qui, avec son artillerie, dominait dans la haute position de Caldiero. Bonaparte vint inutilement contre cet ours avec ses dogues, Masséna, Augereau, pour le forcer dans la montagne. Masséna gravit un endroit négligé. Mais
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la nature se mit de la partie. Une froide grêle se mêlant aux boulets souffletait les nôtres an visage, et, dans la boue, on ne pouvait avancer les canons. Cela se passait le 12 novembre. Le 14, Bonaparte écrit au Directoire une lettre désespérée où il dit que tous ses héros sont morts ou blessés : c< Nous sommes abandonnés au fond de l'Italie. Peut-être l'heure du brave Augereau, de l'intrépide Masséna est près de sonner. Alors, que deviendront tous ces braves gens^î »
Que faisait Alvinzi ? On se défiait de sa fougue ; comme on avait fait pour son prédécesseur, on lui avait donné un| sage chef d'état-major, Weirother. Et sans doute le commissaire anglais qui avait suivi partout Wurmser ne manquait pas à Alvinzi, et fortifiait le Mentor autrichien. Le mot invariable des Anglais, on l'a vu à Toulon, à Gênes, c'était toujours : ce Des places : assurons-nous des [places l x> Alvinzi leur obéissant ne visait que Vérone; il cherchait des échelles pour en escalader les murs. Il croyait que, dans la lutte, le pi^ilat d'un tel assaut, la vigueur hongroise l'emporterait.
Bonaparte aussi crut à la force, à la vaillance individuelle, et voulut, cette fois encore, répéter l'affaire de Lodi. Par upe sublime imprudence, il laissa Vérone avec quinze cents hommes seulement. Et
> Voy. la Correêpondanee^ 14 notembre 1796.
avec tout le reste, il alla prendre pour champ de batailK les marais, les chaussées de l'Àdige et de l'Âlpon. Il calculait que, par ce chemin étrange, arrivé à Ronko, il se trouvait sur les flancs de Tennemi, et presque derrière lui. Les marais étaient traversés par deux chaussées, Tune à gauche qui rej<Hgnait ?érone ; l'autre à droite sur l'Alpon passait par le village d'Arcole.
Par la digue de gauche il pouvait tomber sur Alvinzi, si celui-ci tentait d'escalader Vérone. C'était là le grand poste. Il y mit Masséna. Celui-ci, plein de sang-froid, vit bientôt approcher uncorpsqu'Alvinzi, averti par le bruit, avait envoyé. Il le laisse avancer sur la chaussée étroite, puis fond sur lui, le refoule et le noie. De son côté, Augereau suivait l'autre digue jusqu'au pont qui mène au village d'Aroole.
Bonaparte s'était mis là avec Augereau. Il voyait les dispositions sombres, nullement enthousiastes de l'armée. Il crut que c'était le moment de s'exposer lui-même. Il n'en avait pas encore trouvé ni cherché Poccasion. Il ne les a jamais cherchées dans sa longue vie militaire, pensant avec raison que, dans l'intérêt de l'armée il faut réserver le général. Il n'a jamais été blessé qu'une fois, et légèrement, à Ulm.
Ici, à Arcole, il devait s'exposer. Il s'était avancé, d'après des renseignements inexactSi ne sachant pas que les Croates avaient fortifié le village et garni le passage d'une nombreuse artillerie. Il avait bien
envoyé une brigade et le général Guyeux pour tourner ce pont et passer TAlpon au-dessous d'ArcoIe.4lfais il fallait attendre, et le héros se trouvait arrêté dans une position que les braves de Lodi eussent pu trouypr ridicule. Il voulait, a dit Thiers, se trouver à temps sur les derrières d'Àlvinzi , et obtenir un triomphe complet. Mais cette grande armée d'Alvinzi, encore entière et qui reprit l'offensive bientôt, n'était nullement là sur cette digue étroite. Et à Arcole, il n'y avait qu'un petit détachement de Croates, que grossissent les narrateurs bonapartistes pour grossir la victoire.
Bonaparte, arrivé près du pont, et mis en présence du péril, ne pouvait ni se retirer ni hésiter sans perdre son prestige. Augereau saisit un drapeau et resta plusieurs minutes sous la mitraille. Bonaparte en avait pris un. Mais cela n'avait pas d'action et n'en- , traînait personne. Heureusement, son cheval prit peur, et le jeta hors de la tempête de mitraille sur la rive boueuse, et il eut de l'eau jusqè'à mi-corps. Selon un récit plus vraisemblable, il était à pied, déjà descendu de cheval. Dans ce cas-là, on pourrait croire, sans lui faire tort, que son frère Louis qui le suivait, ou bien que ses amis, Bessières, à qui il avait confié sa garde personnelle , voulurent réserver une vie si précieuse^'entrainèrent, et lé firent descendre. Mais, au moment où il était dans ce marais, les Croates qui voyaient l'accident et tout ce pêle-mêle
RÉPUBLIQUES ITALIENHES. 99
d'officiers, accouraient pour les prendre. Là, son frèrêlH Bessières furent admirables, ils Ten tirèrent et le firent remonter. Tout cela a été bien arrangé plus tard. D'abord dans les journaux, gravures, etc., on se garda bien de le montrer dans ce marais qui le protégea si utilement contre la mitraille à laquelle Augereau s'obstina à s'exposer. Ensuite, on se garda bien de dire que son frère s'exposa pour lui sauver la ▼ie. On a voulu ainsi faire oublier l'ingratitude dont plus tard il paya Louis.
Dans les récits qu'il en a faits lui-même pour le Directoire (et pour le public), il met en grande Ittmière l'attachement des soldats pour lui. Hais justa^ ment, s'il s'exposa, c'est parce qu'il vit l'armée immobile et muette, dont le silence semblait lui
reprocher ce massacre étourdi, qu'on eût pu éviter.
En réalité, à Arcole, le soldat était si mal disposé,
que les chefs durent payer de leur personne et furent
presque tous tués ou blessés. Lannes fut blessé trois
fois et persévéra à combattre.
Les pertes n'étaient pas égales. Alvinzi, en perdant
ses barbares, si nombreux, pouvait tout réparer le
lendemain. Bonaparte exposait la fleur irréparable de
l'armée, de la France.
a Mais sans cela, dit M. Thiers, le Hongrois aurait
fui. x> Qui le prouve? Il avait l'avance du nombre, et
l'égalité de valeur, a Ou bien, Vérone eût été exposée? D'Non,
puisque Masséna était sur la digue gauche, et y était vainqueur. Or cette digue gauche étant Aisine de Vérone, Âlvinzi eût bien regardé avant de marcher vers la ville, avec Masséna dans le dos.
Jomini dit ici que probablement Bonaparte n'avait pas une connaissance suffisante des lieux. Et moi, je dis de plus que s*il eût fait explorer cette digue droite, il eût su que le village d'Arcole était fortifié, et ne se fût pas trouvé devant la batterie avec son drapeau inutile, pour faire tuer tant de braves gens, et luimême tomber bien à point dans la boue.
•'La nuit se passa à attendre si Yaubois tenait en- «Ure et avait besoin d'être secouru, ce Bonaparte, dit H. Thiers, eût secouru Yaubois. x> Gomment l'aurait-il fait, étant déjà si inférieur en nombre à Alvinzi ? Au moindre mouvement qu'il eût fait, il risquait d'exposer Vérone.
# Pour la journée du 16, vaste silence dans les récits bonapartistes. Us évitent de dire que l'ennemi avait si peu souffert la veille que, repassMt l'Âdige, il prit l'offensive. Mais Masséna occupait toujours en vainqueur sa digue gauche. Il met son chapeau à la pointe de son épée, enfile la diaussée à la biaonnette, jette aux marais ce qu'il rencontre, prend sixcanmis et huit cents hommes. Bonaparte ne fit que tirailler pendant le jour4^ 16.
Le grand mystère qu'on n'a pas expliqué, c'est pounfuoi Davidowich ne venait pas se joindre à Al-
vinzi. N'ayant pas détruit le lieutenant de Bonaparte, Taudis, les Tyroliens hésitaient à se mettre en mou- Yement, suivis par lui, pour secourir le Hongrois qui d'ailleurs pouvait s'en passer.
Ce qui le prouve, c'est que le lendemain 17 novembre, le Hongrois reprend une furieuse offensive. Sur la rive de droite, le général Robert est tué, les siens repoussés. Et Bonaparte a f)esoin de toutes les ressources de son astucieux génie. lia recours encore à la fameuse 52' demi-brigade, la cache derrière un bois de saules, d'où, sortant à propos, elle prend ou tue trois mille Croates. Alors, Bonaparte, ramenant Masséna à lui, se porte avec toute son armée devant Âlvinzi. Seulement, avant d'attaquer avecMasséna, Àugereau, il inquiète les Hongrois, en faisant circuler derrière eux, un petit corps, et, pour mettre le comble à leur inquiétude, il lance à travers les roseaux vingt-cinq cavaliers (de ses guides) qui arrivent avec des fanfares, un bruit éclatant de trompettes. Les barbases effarés, comme un taureau qui se laisse détourner souvent par un enfant, et qui s'en va les cornes basses sans regarder ce qui le suit, les Hongrois, dis-je, ahuri% épuisés par soixante-douze heures de combat, s'en vont, mais s'en vont lentement se reposer vers la Brenta. Ils n'y trouvent point les Tyroliens, qui, avec leur milité, contents de leur succès sur Vaubois, avaient regagné leurs montagnes.
Bonaparte atait fait à Aroole uiie découverte, c'est qae c^te armée, naguère fanatique de lui, y voyait déjà clair pourtant, qu'elle avait remarqué son imprévoyance étourdie, réparée à force d'hommes, et combien il ménageait peu , non-seulement le soldat, mais les plus précieux, les plus irréparables, de ses officiers. Il fit un peu oublier tout cela par une de ces anecdotes qui venaient toujours à propos, et comme le Mémorial en donne tant sur la bonté de Bonaparte, C'est la sentinelle endormie, dont il prend le fusil et dont il achève la faction.
Il ne manqua [pas d'écrire à Paris l'excessif dévouement de l'armée pour lui. Cette affaire, qui, se passant sur des chaussées, ne put avoir de grandes mêlées, comme il veut le faire croire, il la présente comme une bataille générale où les deux années auraient donné. Il prétend qu'Alvinzi eut huit ou dix mille morts ! Qui le contredira ? comment retrouver, compter tous ces morts au fond des marais ?
La manière dont le hasard, ou son cheval, ou ses amis, le mirent hors de la mitraille, et dans la boue,
cette circonstance fâcheuse est dans la lettre écrite
au Directoire ; pour la publicité, elle est déguisée, touchée avec une adresse singulière.
Pont d'Arcole et pont de Lodi, tout cela fut confondu et mêlé pour la gloire de Bonaparte. Et la dernière affaire le porta jusqu'au ciel.
TIGTOIRE DÉGISITE DE (RIYOU (13 JANVIER 97) ET REDDITION DE MANTOUE. — BONiPARTE SAUVE LE PAPE A TOLENTINO.
Une partie du Directoire, la Réveillère, Rewbeli, avaient toujours considéré Textinction de la papauté comme la grande affaire d'Italie et la suprême défaite de la contre-révolution. L'indifférence de Barras, la douceur de Garnot et sa partialité croissante pour le monde du passé, avaient laissé Bonaparte fort libre d'éluder ses primitives instructions et de sauver Rome. Parfois la saison l'empêchait, disait-il, et parfois ses ménagements pour Naples. Il montrait au Midi le fantôme de la grande armée napolitaine de cinquante mille hommes, dont il se moque ailleurs dans une lettre, disant que, pour la réduire, il lui suf^.rait de six mille grenadiers.
tf4 ITALIE.
Cependant le vieux Pie VI, son avide neveu qui gouvernait, et ses cardinaux intrigants (qu'on connaît mieux maintenant par les Mémoires de Gonsalvi), travaillaient constamment rAutriche contre nous. Ils lui avaient montré très-bien la grande faute de Bonaparte, qui ne faisait aucun usage de Tltalie, lui défendant obstinément de s'armer par le grand moyen, la vente des biens d* Église. Or, puisqu'il ne faisait pas la croisade révolutionnaire que demandaient les villes, on pouvait faire aisément contre lui parNaples et Rome (et en général par les campagnes), la croisade contre-révolutionnaire, en profilant des ressources du Midi , toutes intactes, et que la guerre n'avait pas entamées.
Conseil hjdneux, mais très-imprévoyant, qui stimula l'appétit de rAutriche et lui rappela sa politique : Qui ne peut piller V ennemi^ doit au moins piller ses amis. C'est ce qu'elle fit plus tard, en se faisant donner d'abord son alliée Venise, puis en s'emparant même de ftome et des États de i^n ami le pape.
Celui-ci, sans prévoir encore cet étrange résultat du conseil qu'il donnait, voulait pour le moment que Wurmser, qui restait inutile à Mantoue, passât à Rome, à Naples, commandât leurs armées et leur communiquât la fougue, l'emportement de son courage. Pendant ce temps, Alvinzi, intact encore, malgré les combats partiels (tellement exagérés) d'Arcole,