COALITION DES ÉGAUX ET DES TERRORISTES
tribuant la terre de France aux paysans qui Tavaient défendue. Mais comment l'État ferait-il cette révolution sans revenir aux moyens de terreur ? Là triomphaient les Robespierristes. Et ils firent avouer à Babeuf, jusque*là ennemi du sang, que Robespierre avait raison dans ses sévérités contre les induJgents et la vague philanthropie de Ghaumette.
Ainsi, Babeuf, dans cet entraînement sauvage de logique, se laissa mener loin, loua son ennemi Robespierre, renia son maître Ghaumette, avoua que la mort de Ghaumette était juste !
A ce moment, qui fut comme sa chute, il fut frappé.
Arrêté, convaincu d'être avec les Terroristes, et dans les mêmes complots.
Dans ces prisons, il avait été enfermé avec eux ; il avait vu Duplay, Thôte de Robespierre, et d'autres. Il les avait trouvés d'excellents citoyens. Il avait vu à Arras certain Germain, jeune officier de vingt-deux ans, plein d'esprit, de talent, d'éloquence. Et, à Paris, dans une de ses fuites, il avait été caché dans l'élise déserte de l'Assomption par le patriote Darthé, vaillant et impitoyable compagnon de Lebon dans sa mission du Nord qui fit couler à flots le sang, mais qui paralysa les menées des royalistes et fit avorter leur . entente avec les Autrichiens et sauva la France peutêtre.
L'assemblée du jardin Geneviève, ce pêle-mêle de
i54 FRANGE.
communistes et de terroristes, fut saisi le 10 mai 96. le jour même du combat de Lodi. Bonne nouvdli pour Bonaparte, qui dès lors trama, dit-il lui-même .^ contre le Directoire, et jugea que, àtm les paniques qu'excitaient de telles nouvelles, la France inquiète pouvait tôt ou tard se jeter dans les bras du parti militaire.
Le ministère de la police venait d'être créé* Cette jeune police, selon Tusage de toutes les polices, avait été ravie de faire son entrée par une belle découverte, ce grand coup de surprise qui faisait dire : « Que serait devenu Paris, la France, si la police n'eût veillé? »
On ne discuta rien. On crut. Et l'effet fut si assommant pour Paris que, dix ans après, dans mon enfance, on s'en souvenait encoi^e. C'était un Prairial gigantesque qu'on avait craint, une Babel immense. Chacun crut voir un gouffre sous ses pieds. Au moment où la loi créait des millions de propriétaires, la propriété, ce semble, ne pouvait que se rassurer. Ce fut tout le contraire. Ces nouveaux propriétaires, qui, en grand nombre, étaient hier des Jacobins, furent plus effrayés que les autres, s'accrochèrent, du oœur et des mains, à leur propriété nouvelle. Et, dans leôr terrible effroi des théories de partage que l'on prêtait à Babeuf, se tinrent fermes à côté du gouvernements .
Babeuf fut tout à coup si délaissé, si solitaire, ohget d'un tel effroi, qu'on n'avait guère à craindre.
GOâUTION des égaux et des terroristes. 155
Quoi ! Paris, à cinquante lieues de la Vendée, ne s'était pas ému de ces torrents de sang, de ces affreux combats 1 quoi I le récit trop véridique de Fréron, ces terribles procès-verbaux des crimes royalistes du Midi avaient fait peu d'impression ! Et cette panique de Babeuf, ce partage impossible, avait saisi d'horreur, et fait frissonner tout le monde !
Quand la police fut créée, on la donna d'abord à Merlin, le célèbre jurisconsulte de la Convention. Mais bientôt on représenta aux directeurs que la police, mise ainsi dans les mains odieuses qui avaient écrit la loi des mipecti, aurait trop Tair d'un instru- ^ ment de tyrannie. Et l'on présenta à Carnot un tout petit homme, fort doux et fin (malgré son nom grotesque), Cochon de l'Apparent. Cet homme avait une bonne réputation de modéré ; mais cette modération inclinait tellement à droite, du côté royaliste, que, lorsque ce parti fut presque vainqueufi en Frudidor et croyait changer les ministres, il eût gardé Cochon de l'Apparent. Sa nomination à la police, un ministère de si haute confiance, encouragea les royalistes.
On jour, un militaire, nommé Grisel, apprend à la police qu'il a à révéler un grand secret. Cochon était trop fin pour prendre la commission suspecte de transmettre la révélation. Il l'adressa au Directoire même, à Carnot et à trois autres directeurs. Il s'agissait d'un complot jacobin. On le cacha au seul Barras, qu'on suspectait, parce (qu'il avait gardé des
relations avec le faubourg Saint-Antoine. La révéh tion était celle-ci : que le club du Panthéon, quWn venait de fermer, s'assemblait maintenant au jardm.j} Geneviève, avec ses deux nuances : robespierriste e/ chaumettiste, Duplay avec Babeuf, Bertrand, etc. Cette révélation aurait paru peu importante, si Grisel ne Tavait ornée des^ noms des patriotes qui, dans leurs journaux, faisaient la guerre au Directoire, les grancb noms d'Ântonelle et de Robert Lindet.
Avec cette addition, cela prit fort. Les directeurs) virent l'occasion de se débarrasser une bonne fois de ces noms respectés de gens qui auraient pu être leurs successeurs. Ils crurent au grand complot, monstrueux, qui mettait ensemble les nuances les plus diverses. C'était tout un poëme. Le 10 mai, on en prend plusieurs et leurs papiers. Mais cela n'apprend rien. Rien que des rêves vagues, des révo* lutions en projets. On arrête tous ceux que Ton peut. Mais quel dommage I voilà le grand poème par terre.
Paris, dans ce moment, subissait une grande crise financière. Aux assignats, décrédités au dernier point, on substitua les mandats. Opération mal &ite qui ne profita qu'aux agioteurs. Le gouvernement fut ravi que Tattenlion fût violemment détournée ¥ers Babeuf et par Tépouvantail terrible de ce partage universel dont on parlait sans cesse, et dont on fré-