‹ Histoire du xix.e siècle. (Œuvres posthumes)Chapitre 47 sur 79 · LES ROYALISTES APPEUEI^T LA VENDÉE A PARIS · texte numérisé non relu

LES ROYALISTES APPEUEI^T LA VENDÉE A PARIS

« Eh bien, comment peux-tu te détacher de nous, et te rattacher à une faction qui t'abuse, qui veut se servir de toi pour perdre la république et qui te déshonorera en te perdant? »

Rewbell, Barras firent même violence à leur haine pour se rapprocher de lui .

Il resta froid et renouvela sèchement Fa proposition de mettre en délibération la garde nationale.

Les directeurs levèrent la séance et restèrent convaincus qu'il les trahissait.

Le Directoire n'avait de force, à Paris, qu^une garde de deux cent cinquante cavaliers. Et l'Assemblée, outre sa garde de mille hommes, avait, ici, deux armées à son choix : la garde nationale, qu'elle organisait pour Pichegru, puis l'armée inconnue, ces bandes de Vendée, des verdets du Midi et des gens de rémigration.

Barras prit un parti, et sans prévenir ses collègues, il écrivit à Hoche la situation du Directoire, qui se trouvait avoir en tête une Assemblée, et par-dessous, une armée de brigands. Ni force, ni argent. Bonaparte en a promis, n'envoie rien. Il favorise les adresses jacobines de l'armée, et, d'autre part, écrit à l'antijacobin Garnot qu'il est toujours avec lui. L'armée du Rhin, Moreau, se tait et garde un silence suspect. Le grand cœur de Hoche s'émeut. Et il envoie sa petite fortune. Puis, ce qu'il peut tirer de la caisse de l'armée. Puis, il monte à cheval et arrive à Paris,

désirant montreràcesbrates leur vainqueur, rhomme de Quiberon.

La cavalerie de Sambre-et-Meuse, les escadrons invincibles de Richepanse le suivaient, franchirent même le cercle constitutionnel des douze lieues qu'on ne pouvait passer autour de la ville où était TÂssemblée.

Ce fut la tête de Méduse. L'Assemblée, d'abord épouvantée, s'irrite, se plaint au Directoire, qui dit que la chose n*a eu lieu que par erreur. Hoche, interrogé par Carnot avec sévérité, ne dit pas qui l'a appelé. Il ménage Barras et ne révèle rien, de peur de trop donner Téveil aux royalistes.

Ceux-ci, insatiablement, revenaient là-dessus, voulaient mettre Hoche en jugement. Ce jeune homme, si iieret fort blessé du tour qu'on eût voulu donner à une affaire qui touchait l'honneur, la caisse de l'armée, tenait, disait-il, à être jugé.

Situation étrange,el singulièrementfausse.Les royalistes, avec leur armée de brigands, criaient : « La loi! la loi ! » et pendant six semaines, poursuivaient Hoche avec une terrible fureur. On le croyait tellement menacé, qu'on eut l'indigne idée qu'il se sauverait. Un Américain (vrai? ou faux?) lui offrit chez lui un asile. Il répondait à tout : c< Je veux être jugé. »

Les royalistes vainqueurs, ayant eu tant de temps pour faire leur apologie, ont eux-mêmes pris soin de prouver qu'ils étaient injustifiables.

4"* Ils ont très-bien montré que les phrases révolutionnaires qu'on taxait de fictions jacobines : l'or de Pittj le$ agents de Pitt, etc. , n'avaient rien d'inexact ni d'exagéré. La corruption fut pratiquée sur la plus grande échelle où on Tait employée jam^s«, On n'avait jamais vu, par exemple (comme on voit dans Fauche-Borel, etc.), ces tentatives monstrueuses d'acheter des armées entières par des cadeaux de valeur, des montres» etc., distribuées aux officiers et presque à chaque soldat. Système de prodigalité folle où Pitt se précipita et ne fut sauvé à la fin que par trois mi-

racles improbables, le miracle des faux assignats, la foi surhumaine des créanciers de l'État, enfin une surprise merveilleuse qui surgit à point pour faire une sagesse de cette furieuse folie, l'éruption des Indes noires qui sonl dessous l'Angleterre et le torrent de richesses industrielles qu'elles donnèrent, dès qu'elles furent touchées par la baguelle de Walt.

2® Les royalistes ont montré que, dans le guelapens qu'ils organisaient contrôle Directoire, ils employaient, non-seulement l'émigration et les bandes du Midi, les verdets de Job Aimé, mais les chouans, ce qui restait des brigands de Gharette, gens ulcérés, envenimés par leurs récentes défaites. Que serait-il arrivé s'ils eussent désorganisé le corp» de la gendarmerie, livré la France aux assassins? Mais c'est ce qui n'eut pas lieu. Gamot, quoique mou pour eux, s'effraya de celte proposition et la fit, heureusement, rejeter par les Anciens.

3"^ Ges gens, si peu scrupuleux, se montrèrent peu habiles, de vrais étourdis. Les forces ne leur manquaient pas. Ils avaient la première de toutes, la loi, les apparences de la loi. Ils avaient, par leur parlage hautain, assujetti l'Assemblée qui, quoique hostile (il y parut) leur obéissait. Ils avaient la force dans Paris, beaucoup de commis et du Ttémmerce et des administrations, toutes pleine^ ée royalistes. Ils avaient de vaillants hommes, des hommes d'exécution, endurcis à tout faire, et qui, depuis

plusieurs annexes, vivaient sur les routes de pillage et de dépouilles, du poignard et du pistolet.

4"" Leur but était simple, dit franchement de la Rue* : c'était de surprendre le Directoire et de lui faire son procès.

Eh bien, ces gens peu scrupuleux, ayant tant d'argent, de force, de brigands à commandement, furent dupes de leurs manœuvres.

Certainement, au coin d'un bois, les Jean Chouan, les Cadoudai, avec leur très-fine oreille, auraient entendu et compris. Mais ce qui les fit traîner, manquer le moment, c'est qu'ils ne marchaient pas seuls. Il leur fallait respecter des émigrés qui arrivaient d'auprès du roi, qui parlaient en son nom, — et, d'autre part, ménager la grosse masse bourgeoise, où ils étaient comme perdus, le peuple des battus de Vendémiaire que menait un personnage hésitant et indécis, le long et flasque Pichegru.

On se piqua d'être fin. On rusa. On attendit.

Et pendant qu'on acceptait le secours de tant de brigands, de gens condamnés par la loi, on disait cauteleusement : c< Laissons le Directoire se compromettre. Gardons la loi pour nous I »

A force d'hésitation et d'hypocrisies maladroites,

* De la Rue est ici l'auteur principal. l\ ne dit pas kypocrilement, oomme Barbé-Marbois, que l'Assemblée attendait, fut surprise 11 dit que les meneurs, Vf'illot, Pichegru, avaient, dans la jeunesse et les chouans, douze ou quinze cents hommes tout prêts, et dix mille qui devaient les joindre au premier appel. (De la Rue, p. 284.)

ils furent surpris. Et le pis, surpris par rhomme du monde qu'on aurait pu en juger le moins capable, un philosophe, homme d'étude, qu'on aurait cru peu agile et peu agissant d'esprit et de corps. Ce fut un vrai phénomène, un miracle, comme si la lente, l'inoffensive tortue, prenait un tigre au piège.

Ce philosophe, la Réveillère, petit, lent et contrefait, allait chaque soir invariablement du Luxembourg au Jardin des Plantes, chezThouin, le célèbre jardinier, s'informer des plantes nouvelles. On pouvait, sur le chemin, l'assassiner, l'insulter ; c'est ce que fit notre Malo, le sabreur ridicule; il alla avec son sabre chez la Réveillère qui, froidement, s'en moqua, le mit à la porte.

Ce fut cet homme d'une apparence tellement pacifique, qui, dans le trio, se montra le plus solide, même le plus audacieux. Re¥rbell fût parti volontiers, et Rarras ne voulait agir qu'avec le faubourg Saint- Antoine, selon la vieille pratique. Moyen qui aurait laissé beaucoup de choses au hasard, et des chances à une grande effusion de sang.

Ce moyen fut rejeté. Seulement, pour avertir w moins les patriotes, on inséra au Moniteur que le prétendant faisait ses malles, préparait ses équipages, allait revenir*. Le vieux maréchal de Rroglie, l'Achille

^ Mathieu Dumas dit ici, contre toute yraisemblance, que KUbet, ak>n à Passy, en présence d'une teUe nouTelle, fut près de yenir i Paris pour combattre le Directoire et défendre une assemblée oCi triomphait le roya* lisme.

de rémigraiion, l'avait annoncé sans détour à notre ministre à la Haye. Gela échauffa les faubourgs, et même dans l'Assemblée, plusieurs, dit de la Rue luimême, se mirent avec le Directoire, furent dans $on $eeret{f. 492), c'esi-à-dire impatients^ de voir sauter le dernier tiers.

Cependant le général Hoche, sans revenir à Paris, avait terriblement lancé contre les royalistes son inflammable armée de Sambre-et-Meuse. Dans la sombre fête tragique qu'on faisait chaque année pour les morts du 10 août, il reçut de ses généraux beaucoup d'adresses menaçantes, et, lui-même, il souffla lorage, disant : a Ne les quittez pas encore, ces armes terribles I » BeanciiMip d'officiers eurent des permisnons pour aller à Paris, entre autres Chérin, l'ami de Hoche, chef de son état-major, et le vaillant Lemoine, l'un des vainqueurs de Quiberon.

Que faisait, pendant ce temps, le patriote Bonaparte ? Il envoyait aussi les adresses jacobines de son armée. Mais il écrivait à Garnol, le modéré des modérés :'c< Je suis avec vous. » De plus, il envoya son aide de camp, Lavalette, pour tenir le même langage.

H laissait à Paris Augereau, dont il désirait peu le retour et craignait la langue indiscrète. Cet hom me du pont d'Arcole faisait ici légende, et, déplus, né aux faubourgs, dont il avait le ton, il devait les charmer. Le Directoire donna à Augereau le commande-

ment de la division militaire et celui de sa garde personnelle à Chérin, l'homme du général Hoche. Dès lors les royalistes, jugeant qu'il n'y avait plus de temps à perdre, chargèrent le fougueux Yaublanc (contumace de Vendémiaire) de faire enûn le rapport sur la garde nationale.

Œuvre bien difficile. Il s'agissait de concilier les trois nuances royalistes, les furieux, émigrés, Vendéens, axec les hypocrites de Pichegru. Ajoutez les disputes sur les rangs et les places. En huit jours, on n'y parvint pas.

Sans doute, on tenait en arrière les Vendéens, qui eussent trop effrayé Paris ^ On ne montrait que des gens plus habiles, Pich^ru et Willot. Ces habiles furent des niais. Indécis, ne résolvant rien, ils firent de plus la faute de se tenir comme à la disposition de la police. Elle les trouva dans la même chambre, de sorte qu'on put les arrêter ensemble et, en même temps, les empêcher de donner aucun ordre.

Pendant ce temps, Augereau, avec deux mille hommes, saisissait le Carrousel, et deux ou trois autres mille prenaient le jardin. La garde de l'Assemblée fraternisa avec eux. Tous les murs de Paris étaient tapissés de la trahison de Pichegru, de ses rapports avec Antraigues et les gens du prétendant. Les dé-

* M. de Baranle, si peu exact, ne sait pas ou ne veut pas dire ce <{u't dit franchement de la Rue trente ans plus tôt : « Que les Vendéens étaient à Paris. »

pûtes qui avaient nommé Pichegru président, et qui allaient luL donner la garde nationale, n'avaient, certes, pas à attendre que le peuple se mît pour eux.

Us essayèrent de rentrer dans leur salle. En vain. La grande majorité des deux conseils alla à l'Odéon et à l'École de médecine, où l'appelait le Directoire, et le remercia d'avoir sauvé la chose publique.

La minorité qui, généralement, était ce nouveau tiers si mal élu, et qui (on pouvait le dire), avait criminellement usurpé la représentation nationale, fut d*abord enferméeauTemple dans la tourde Louis XVI, puis traitée comme tant d'autres l'avaient été, depuis Ghoiseuly traînée à Gayenne, où récemment la réac^ ti<m avait envoyé les terroristes.

Nulle enquête sur ces émigrés, ces Vendéens, qui, rompant leur ban, les traités auxquels ils devaient la Tie, étaient venus ici pour recommencer la guerre civile.

On offrit à Barthélémy un passe-port. Il n'en voulut pas, préféra Gayenne. Garnot se sauva avec peu de peine, resta plusieurs jours à Paris. Il crut qu'on voulait le tuer, a Pourquoi faire? dit la Réveillère. Qu'est-ce que le Directoire y eût gagné? Rien que l'exécration. »

Le Directoire avait une crainte singulière, celle de vaincre trop, d'avoir quelque belle victoire qui aurait pu créer un dictateur.

Il suspectait Barras, l'attention avec laquelle il avait

toujours cultivé les faubourgs. On ne permit à ceuxci d'approcher que deux jours après le succès, où quelques hommes en vinrent conduits par l'ex^général Rossignol et furent sur-le-champ renvoyés.

D'autre part, si la brillante cavalerie de Samhreel- Meuse, qui était à deux pas, fût arrivée, elle aurait fort bien pu proclamer dictateur le général Hoche.

La Réveillère, par excès de bravoure, voulut opérer avec peu de force, avoir une petite victoire, dont les ambitieux ne sauraient profiter. De la Rue montre très-bien qu'Augereau eut en tout cinq mille hommes, nombre minime pour s'emparer de Paris. Aussi, quand les royalistes virent le petit nombre des vainqueurs, ils allèrent s'offrir à Garnot, réfugié diezun ami, lui dirent qu'avec lui, ils étaient prêts à tomber sur Augereau et le Directoire ^ La témérité vendéenne parait assez dans oette offre d'attaquer l'homme d' Aréole. Garnot fut sage. Ges furieux qui, certes, n'avaient rien oublié, lui parurent plus dangereux pour lui que le Directoire même, et il aima mieux échapper.

Mais celte hésitation du Directoire, cette crainte de frapper trop, cette gaucherie d'alliire qui, tout à la fois, avançait, retirait la main, fut très-fatale à l*acte même et lui ôta son grand effet à Paris,

Les deux conseils, ravis d'être débarrassa de leur tyran, le nouveau tiers, et d'autant plus irrités qu'ils avaient par faiblesse subi honteusement son ssceu"

* Voy. Mémoireê de Camot.

daut, se montrèrent aussi sévères et plus que le Directoire. Ils ordonnèrent une mesure inouïe : Que quarante sept départements referaient leurs éleclions, et que de nouveaux tribunaux arrêtant, punissant la Terreur royaliste, garantiraient pour tous la liberté.

La confiance de TÂssemblée pour les Directeurs était telle qu'on eût voulu les maintenir à leur poste dix ans. Ils répondirent par un Non magnanime, jurant qu'ils ne resteraient pas une heure en place au delà du terme fixé par la constitution.

Que ferait-on de ce coupable tiers qui avait usurpé la souveraineté nationale? Sur les deux cent cinquante, on décida que cinquante seraient déportés, peine d'autant plus naturelle que les royalistes eux-mêmes venaient de l'infliger aux membres du Comité de salut public, qui (quels que fussent leurs actes) ont sauvé la France après tout. Quinze députés furent réellement déportés, et un seul journaliste. (Voy. Barbé-Marbois.)

La déportation était fort usitée depuis Choiseul, qui d'abord n'envoya que des colons, de très-honnêtes gens. Peine fort inégale selon qu'on est pauvre ou riche (exemple, Barbé-Marbois, qui la subit assez doucement). Enfin, peine trompeuse. Pichegru, en deux ans revenu, continua ses trahisons, guida les Busses contre nous, comme il avait naguère guidé les Autrichiens.

Les Jacobins, dont naguère on avaitfusillécinquante

dans la plaine de Grenelle, avaient bien droit de s'étonner, de s'indigner que cette abolition philanthropique de la peine de mort commençât par les royalistes ^

Barras disait fort justement : c< Il faut au moins la tête de Pichegru. » Les députés connus qui avaient pris la charge inCSime de distribuer l'or anglais (en remplissant d'abord leur poche) n'avaient guère moins de droit que le grand traître à une mort honteuse, à une exécution en Grève.

Cette philanthropie déplorable, qui crevait tellement les yeux à la justice et mettait de niveau avec des fautes légères les plus épouvantables crimes, eut son fruit naturel, la multiplication des traîtres . C'est surtout de ce jour que les frères Bonaparte, voyant la France indifférente, dégoûtée du bien et du mal, travaillèrent sans pudeur ni crainte à nous creuser l'abîme de Brumaire, la fosse qui contenait pour l'Europe et pour nous quinze ans de guerre atroce et la mort de trois millions d'hommes.

< Ce qui excuse un peu la Réveillère d*ayoir, malgré Barns, Augereau, etc., épargné les royalistes, c'est qu*il était fort irrité contre eux et les traita comme ses ennemis personnels. Leurs plaisanteries sur la théophilanthropie l'avaient exaspéré. Lui-môme en fait l'aveu.

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