L'ORGANISATION DE L'INDE SOUS CORNWALUS
dès lors dans des classes tout autres , moins actives et plus délicates que celles qui fondèrent cet ejnpire. Classes plus honorables et décentes, se respectant davantage , mais infiniment moins aotives , laborieuses , cédant plus au climat , amoureuses de loQgs loisirs. GfaùAs enfin méthodistes, partant [fiins éloignées de leurs sujets indiens que n'ataient été jadis les* compagnons de Clive. De là un bigotisme croissant qui eut son résultat en 1857.
Toutes ces fautes, qui sans doute furent prescrites et imposées de Londres, ne peuvent empêcher de reconnaître les efforts méritants de Cornwallis.
Même malgré tous les reproches que l'on peut faire à l'administration anglaise, je doute qu'aucun peuple européen se fût mieux tiré d'une tâche si difficile. Les Italiens et les Français peut-être auraient par mariages pu créer une race qui, à la longue, aurait relevé l'Inde et se serait posée médiatrice et interprète entre l'Orient et l'Europe.
Les Anglais recrutés sans <!tese, se succédant trèsvite, y forment un peuple de malades, sans avenir, qui ne produira rien que l'abâtardissement de leur belle race, jadis si forte.
Je crois, comme M. le docteur Bertillon {Dict. de médecine^ article Acclimatement) que les conquêtes et colonies en pays tropicaux sont éphémères et
ut AXGLBTERRE. — IKDB. — SGTPTI.
vaines, de vrais cimetières pour l'Europe, et rien de plus.
Tous les peuples, l'un après l'autre, iront dans THindostan, et y mourront. L'Inde n'appartient qu'à rinde même.
J'avais soutenu toute ma vie , ccmtre tous, que l'Italie aurait sa r^urrection, sa renaissance. Cela s'est vérifié, et se vérifiera de même pour l'Inde. Elle existe en dessous , plus industrieuse^ et moins
* Les Anglais ne font guère dUlicalté de dire eux-m&mes qu'ils ont tné rinde. Le sage et hamain H. Rossell le crut, récrivit. Us ont frappé ses produits de droits ou de prohibitions, découragé l'art indien. S'il subsiste, il le doit à Festime singulière qu'en font les Orientaux sur les marché de Java, de Bassora.
Ce fut un grand étonnement pour les maîtres même de l'Inde, lori' qu'en 1851 débarquèrent, éclatèrent au jour ces merveilles inattendues, lorsqu'un Anglais consciencieux, H. Royle, exhiba et expliqua fonte cette féerie de l'Orient. Le jury, n'ayant à juger que c le progrès de qoinie années, » n'avait nul prix i donner à un art éternel, étranger à toute mode, plus ancien et plus nouveau que. les nôtres [vieilles en naissant). En lace des tissus anglais, l'antique mousseline indienne reparut^ éclipsa tont. Li Compagnie, pour en avoir un spécimen d'Exposition, avait proposé un prix (bien modique) de 62 francs. Il fut gagné par le tisserand Hubioak, ouvrier de Golconde. Sa pièce passait par un petit anneau, et. elle était si légère qu'il en aurait fallu trois cents pieds pour peser deux livres. Viai nuage, comme celui dont Bernardin de Saint-Pierre a habillé sa Virginie, comme ceux dans lesquels Aureog Zeb inhuma sa fille chérie au monument de marbre blanc qu'on admire i Aurungabad.
Malgré le miritant effort de M. Royle, et ceux même des Français qui se plaignirent d'être mieux traités que les Orientaux, l'Angleterre ne donni à ses pauvres sujets indiens de récompense qu'une parole : c Pour le charme de l'invention, la beauté, la distinction, la variété» le mélange^ l'heureuse harmonie des couleurs, rien de comparable. Quelle leçon pour les fabricants de l'Europe I »
L'art oriental est touli la fois le plus brillant, le moins coûteux. La bon marché de la main-d'œuvre est excessif, j'allais dire dépl(nrable« L'ouvrier y vit de rien; pour chaquo jour, une poignée de ria lui suffit* Plus, la
L'ORGANISATION DE L'INDE SOUS GORN^TALLIS. 345
morte que ne fut Tltalie au dix-septième siècle. Entre les prétendants qui se disputeront Théritage des Anglais, les indigènes interviendront , et gran-
grande douceur du climat, l'tir et la lumière admirable, nourriture éthérée qui se prend par les yeux. Une sobriété singulière, un milieu harmonique y rendent délicats tous les êtres. Les sens se développent, s'affinent.
Le ciel fait tout pour eux. Chaque jour, un quart d'heure avant le soleil, un quart d'heure après son coucher, ils ont sa grAce souveraine, h tràa-parfaite vision de la lumière. Elle est divine alors, avec des transfigurations singulières et d'intimes révélations, des gloires et des tendresses où s'abîme l'âme, perdue à l'océan sans bornes de la mystérieuse Amitié.
C'est dans cette infinie douceur que l'humble créature, faible, si peu nourrie et d'aspect misérable, voit d'avance et conçoit la merveille du châle indien. De même que le profond poète Yalmiki, au creux de sa main, vit ramassé tout son poème, le Ilâmayana, — ce poëte du tissage, prévoit, commence pieusement le grand labeur, qui parfois dure un siècle. Luimême n'achèvera pas, mais son fils, son petit- fils continueront de la même âme, âme héréditaire, identique, aussi bien que la main, si fine, qui en suit toutes les pensées.
Cette main est unique dans les bijoux, étranges et délicieux, dans l'ornementation fantastique des meubles et des armes. Les derniers princes indiens, à cette Exposition, avaient noblement envoyé leurs propres armea , diosea si personnelles, chéries, qu'ont portées les aïeux, et dont on ne sépare guère. Sont-ce des choses? Presque des personnes. Car l'âme antique y est, celle de l'artiste qui les fit, celle des princes [jadis si grands) qui les portèrent. Un de ces rajahs envoya bien plus encore, un lit, signé de lui (et son propre travail?), un lit d'ivoire, sculpté et ciselé, de délicatesse infinie, meuble charmant d'un aspect virginal, plein d'amour, ce semble, et de songes.
Et ces choses de luxe, œuvres de rares artistes, rétèlent moins encore le génie d'une race que la pratique générale des arts que l'on dit inférieurs et de simples métiers. Il se marque particulièrement dans la manière simple dont ils exécutent sans frais, sans bruit, des eboses qui nous semblent fort difficiles. Un homme seul, dans la forêt, ayae on peu d'argile pour creuset, pour soufflet deux feuilles comme ils en ont, fortes, élastiques, vous fait, avec le minerai, du fer en quelques heures. Puis, si Yasclepiai gigantea abonde, de ce fer, il fait de l'acier, qui, porté par les caravanes à l*onest et jusqu'à l'Euphrate, s'appellera l'acier de Damas.
Quelqu'un dit : a Au lieu d'envoyer, de commander à Cachemire d'affreux dessins de châles baroques qui gâteront le goût indien, envoyons no
S44 ANGLETERRB. — INDE. - ÉCTF».
diront dans le combat, enterreront tous les étrangers, et resteront seuls maîtres. Il y aura là une Europe.
dessinateurs. Qu'ils contemplent cette éclatante nature, qu'ils s'imbibent de la lumière de Tlnde, > etc. Hais il faudrait aussi en prendre l'âme, h profonde harmonie. Entre la grande douceur de cette Ame patiente et h douceur de la nature, l'harmonie se fait si bien, que kd et elle ont peine i se dbtinguer Tun de l'autre. (Michelet, Bible de CkumanUit livre I, eh. 1.)
PROMESSES DES fiONAPARTES. — GOMMENT ILS MACHINENT L'EXPÉDITION D'EGYPTE. 1797-98.
L'Angleterre, malgré ses succès sur les flottes de nos alliés, n'était nullement relevée à la fin de 97. La terrible image de mai {la république flottante) lui restait toujours sous les yeux. L'Autriche, Tayant quittée à Campo-Formio, elle se voyait seule en Europe. Le système qu'elle avait établi dans les Indes par Cornwallis, les ruinait, et quand on le rappela, l'Inde, disait un ministre anglais, elle ne tenait qu'à un fil.
Le Directoire, au milieu de sa victoire de Fructidor et de l'explosion républicaine qu'elle avait partout provoquée (en Hollande, à Rome, Naples, Piémont, et même en Suisse, contre la Suisse aristocrate), le Directoire, dis-je, préparait à grand bruit une
246 ANGLETERRE. — mOE. — É6TPTE.
expédition d'Angleterre. Tous s'y faisaient inscrire. On est saisi en voyant dans la correspondance de Bonaparte et ailleurs de quels hommes, de quelles forces héroïques la France disposait alors. Une telle liste donne l'idée de tout un monde soulevé.
Nos vieux officiers de marine, en présence des débris espagnols, qui récemment avaient jonché la mer, espéraient moins la victoire qu'une belle mort. C'étaient les Indes plutôt, disaient- ils, qu'il fallait attaquer, les Indes alors désarmées. Un ofiicier du bailli de Suffren, Villaret-Joyeuse, qui avait fait tant de fois le trajet des Indes , disait que sur ces mers immenses, rien n'était plus facile que de passer incognito. Tippoonous attendait, et avec lui tout un em« pire, les musulmans des Indes, une population belliqueuse.'
Le troisième projet était de s'établir entre l'Asie, l'Europe, dans la position moyenne, l'Egypte, pour profiter de la ruine de l'empire ottoman, ou de l'empire indien. Yieux projet de Leibnitz, fort raisonnable alors, lorsque la France de Louis XIY était si puissante sur mer. Fort chanceuse depuis. Car sur cette mer étroite, la Méditerranée, il y avait cent à parier contre un qu'on trouverait l'ennemi et qu'on serait noyé ou pris. C'est ce qui arriva.
Ce projet n'en était pas moins celui de Bonaparte. Dès le 9 thermidor an V, il écrit au Directoire ces lignes singulières : ce II faut garder les îles Ioniennes,
PROMESSES DES BONÀPARTES. 247
et restituer plutôt rilalie à l'Empereur. Pour détruire l'Angleterre, il nous faudra bientôt nous emparer de rÉgypte. L'empire turc s'écroule. Faut-il le soutenir ou en prendre sa part ^ ? »
Tout cela vague encore, confus et étourdi. Était-il raisonnable, si l'on avait ces vues, d'établir solidement rAutriche au delà de l'Adriatique, en lui donnant ristrie, la Dalmatie, comme il fit au traité de Gampo-Formio ?
Ceux qui, à cette époque, de France ou d'Italie, regardaient tourbillonner cette étoile indécise qui ravagea le monde, auraient été embarrassés de dire comment elle prendrait sa course. Cependant, à vrai dire, ses variations sont moindres qu'il ne semble. Dans les petites choses il tourne à gauche, mais dans les grandes à droite. Ainsi il approuve modérément le coup d'État et se montre durement ingrat envers son protecteur Carnot. Petites choses où il veut amuser le parti jacobin. Mais, en même temps, que de choses importantes , solides , il donne au parti rétrograde? Non-seulement son traité de Gampo- Formio, favorable à l'Empereur; mais, même avant, au 20 fructidor, il éreinte, tant qu'il peut, la révolution d'Italie, dans les États vénitiens, où il était alors maître absolu. Et ce coup adressé à la jeune Venise, que nous venions de fonder, frappa- de même
* Correspondance, t. IH» p. 311. r.
248 ANGLETERRE. — INDE. — fiCYPTE.
ailleurs, à Bologne, à Hilan, partout, comme empêchement à la vente des biens ecclésiastiques. Toici cet ordre inique que le gouvernement vainqueur en Fructidor eût dA punir : a Que tous les couvents et églises jouissent de leurs biens et revenus, quand même les gouvernements provisoires les auraient sup« primés ou en auraient disposé autrement ^ d
Deux mois après, quand le Directoire lui écrit : a Révolutionnez l'Italie ! » il fait le niais, et ne veut pas comprendre : a Gomment faut-il entendre cela?» dit-il. On ne lui répond pas. Il était évident que le général n'était pas celui de la république, mais son ennemi. Barras était trop incertain, Revirbell, la Réveillère, trop humains , pour lui donner la vraie réponse : celle que l'ancienne Venise trouva si à pro* pos, pour en finir avec Carmagnola.
Le Directoire, par sa loi financière, où il offrait deux tiers en terre aux créanciers de l'État, et se fai* sait (très-faussement) accuser de banqueroute, s'était tué dans l'opinion, et, au milieu de sa victoire, semblait avoir la faiblesse, l'impuissance d'un vaincu. C'est ce moment que Bonaparte prit, pour retourna avec son traité et la paix. Cependant les contemporains disent qu'il fut reçu avec plus de curiosité que d'enthousiasme*. Les Italiens étaient furieux contre lui ; et beaucoup de Français entrevoyaient le person*
* Cmrespondancef t. HI, p. 359.
s Thibaudeaa.
nage. Les carrosses à huit chevaux dont il s'était servi là-bas leur plaisaient peu. Le général qui après Yendémiaire était parti dans son habit râpé, qu'il avait fidèlement repris pour entrer à Paris, n'en avait pas été moins roi là-bas, et plus que roi (par la facilité du Directoire).
Tout le monde a redit l'accueil que le Directoire lui fit (malgré lui), la scène qui se passa dans la cour du Luxembourg, son discours bref, où il disait à la fin une chose agréable aux deux partis (royalistes et jacobins) : c( Que d'autres institutions pourraient être nécessaires à la France. » Mais ce qui fut une vraie parade, où l'histrion boiteux, Talleyrand, passa toutes les bornes, ce furent les hâbleries : le général n'aimait que la paix et l'étude, n'aspirait qu'au repos. Il faisait ses délices d'Ossian, etc.
En cette circonstance et en tout, le nouveau membre de l'Institut (reçu en remplacement de Carnot !) avait pour vraie tactique de se taire, sauf quelques mots d'oracle qu'on comprenait diversement.
Bonaparte, dans cette première période de sa vie, apparaît plus qu'un individu : c'est un groupe, un faisceau, et il faut dire les Bonapartes. La Joséphine d'un côté, et les militaires bureaucrates de Carnot, les Prieur, les Clarke, et les Mathieu Dumas, l'avaient fort bien servi, tant que les royalistes et semi-royalistes n'étaient pas trop démasqués. A gauche, il avait eu d'abord pour prôneur Salicetti, qui, en 97, lui
redevint hostile et plaida contre lui la cause des pauvres Italiens. Tout cela le détermina à essayer de ses frères comme instruments d'intrigues. On n'au-r rait pas pu , pour ce but , trouer une machine mieux composée que cette famille Bonaparte, où la nature avait fort bien distribué les rôles. Un avantage réel qu'ils eurent, c'est qu'ils se . ressemblaient peu et pouvaient jouer parfaitement divers > personnages. Ils avaient des parleurs, ils avaient des muets; même des gens paisibles, dont l'air tranquille et respectable éloignait toute idée d'intrigues*
L'aîné, Joseph, élevé dans la somnolente Toscane, bien posé par un mariage riche avec les Glary, de Marseille, avait cet air tranquille, médiocre, qui donne confiance, qui dit qu'on ne hasarde rien, l'air d'un presque honnête homme. Louis, le quatrième des frères, fort jeune, et de figure mélancoUque, pouvait aussi inspirer confiance. Louis était une vii> time, comme il parut, de l'amour fraterneU On. disait qu'à Ârcole il avait aidé à sauver Napoléon,- qui le récompensa en tyrannie^ en honneur et déshonneur de toute sorte. Du reste, esprit, bizarre, poète m^ancolique, il était né fort tard, et quand Laetitia, ayant passé ses grands orages, déjà inclinait au retour.
Mais à l'époque passionnée, au second, au troisième enfant, elle avait eu deux rages en sens divers: l'une. Napoléon, son rêve d'ambition titanique; l'autre fut Lucien, créature discordante, où tout était
bizarre, tourbillonnait. U naquit de l'envie et d'une situation fausse, de l'idée saugrenue qu'il serait le vrai héros des Corses, un Napoléon à l'en vers.
Napoléon, ^élevé en France, y était déjà avancé, général de brigade, lorsque le vieux Paoli^ revenu d'Angleterre en Corse, vit Lucien^ et dans cet enfant précoce salua un jeune philosophe poete^ lui fit croire quMl serait le- vrai Bonaparte, remplirait le destin que l'autre, devenu Français, avait manqué.
Tout cela avorta. Chassé bientôt de Corse avec sa mère, il vécut à Marseille d'une petite pension que la Convention accordait aux Corses réfugiés. Simple commis d'abord et garde magasin, il avait épousé la fille d*un aubergiste, puis s'était élevé à la place de commissaire des guerres. Tel il se rappela à son illustre frère, au moment le plus mal choisi, au moment où Napoléon, ayant levé le siège de Mantoue, se trouvait sauvé par Casliglione et par Bassano. Napoléon, furieux de celte parenté et de cette audace, écrit à son ami Carnot qu'on éloigne au plus vite l'insolent de Marseille, qu'on le place à l'armée du Rhin. C'était le perdre, ou à peu près. Mais Lucien para ce coup. Il n'alla pas au Rhin, il se rendit en Corse, et là, par le nom de son frère il se fit nommer député. n fallait vingt-cinq ans, et il n'en avait que vingt-quatre. N'importe. On passa là-dessus.
Napoléon, élevé par les prêtres, avait d'après luimême conçu une singulière idée, trop juste, de la
S52 ANGLETERRE. — IHDE. — fiGTPTE.
nature humaine : Que plus on houspille un homme, plus on l'outrage, plus il devient ami, s^il y voit intérêt. Il en avait agi amsi avec Salicetti et d'autres, et ne s'était jamais trompe. Il comprit que Lucien, ayant senti le talon de sa bofte^ serait rentré dans son bon sens, et trouverait plus sûr (ne pouvant être son rival) d'être son docile instrument. D ' ne se trompa pas. Il trouva dans Lucien, grand bavard, improvisateur solennel, qui semblait un peu fou, une machine commode qu'on croyait une girouette sincère, et qui (comme tel) pouvait soutenir tour à tour mille choses contradictoires. D'ailleurs, pour antidote à Lucien, n'avait-il pas Joseph , doux et calme , bien assis comme riche, et qu'on n'accusait pas d'appuyer d'imprudents avis? Ces deux frères permettaient un jeu très-variable. Quand Bonaparte voulut, malgré le Directoire, que Ton autorisât la messe et qu'on laissât tomber le décadi, cette proposition rétrograde, il la fit faire, non par son frère Joseph, aristocrate, mais par Lucien, son jacobin.
Généralement c'était Lucien qui avait l'honneur des propositions patriotiques. C'est Lucien qui réclama pour la liberté illimitée de la presse, c'est-àdire pour les pamphlets contre le Directoire. Âpres Fructidor, Lucien, plein de zèle pour la constitution de l'an III, veut que l'on jure de lui être fidèle. Puis, arrivent des propositions philanthropiques contre les
PROMESSES DES BOMAPÂRTES. 253
impôts du sel et denrées de première nécessité que la nouYelle guerre allait faire établir; et enfin, des propositions difficiles à réaliser pour doter, pensionner les familles des soldats.
Ce qui favorisa singulièrement les intrigues diver* ses des frères de Bonaparte, ce furent les fluctuations singulières qui agitèrent la France dans l'hiver qui suivit Fructidor. Ce coup de Fructidor, qui stupéfia au loin l'Europe, eut, de près, peu d'action ; les douze déportés auxquels le coup d'État s'était borné parurent si peu de chose, que les royalistes étourdis frétillèrent toujours , comme ces mouches hardies, importunes, qui vont autour de vous bourdonnant et piquant, jusqu'à ce qu'on s'éveille et les écrase. A Paris, dans certains cafés, les incroyables^ avec leurs costumes excentriques, avec leurs gros bâtons, paradaient, prétendaient dicter les arrêts de la mode. Cela peu sérieux, mais quand on songe que quelques jours plus tôt la Vendée était avec eux, on comprend bien l'émotion du Directoire. Les soldats d'Augereau étaient là, voulaient qu'on leur permît d'agir sur ces vaincus si insolents. Certain soir, ils fondent sur eux et sur leur café principal, se prétendent insultés, en blessent plusieurs. Chose odieuse, mais d'utile retentissement, et qui n'aida pas peu à arrêter les rassemblements royalistes dans les départements.
Par bonheur, la paix récente permettait de nombreux congés; beaucoup de soldats qui rentraient dans
leurs familles changèrent les choses de face ; ils auraient pris sur les royalistes de vastes représailles, si le Directoire, en maints départements, n'eût organisé des commissions militaires dont les arrêts sévères ramenèrent les vaincus à la modestie.
En réalité , l'imprudente douceur de Fructidor n'ayant en rien brisé l'insolence des royalistes, ceux-ci ne furent réellement réprimés que par Tintei^ention de ces revenants redoutables, par la te^ reur des soldats jacobins.
Mais on devait s'attendre à ce que ceux-ci, ayant rendu un tel service, deviendraient exigeants, et, a l'époque prochaine des élections, s'en rendraient hardiment les maîtres.
Ici, nous sommes obligé de caractériser au mi les masses militaires qui rentraient, et qui, ayant vaincu TAutrichien au dehors et les royalistes an dedans, rapportaient certes un vrai patriotisme et Ta* mour de la république. Mais, parmi ces bons éléments s'en présentaient d'autres aussi que la guerre et ses habitudes, ses désordres n'y avaient que trop mêlés.
Lorsque Augereau, l'enfantdu faubourg Saint-Miurceau, vint à Paris, et fut reçu du Directoire, il ne se montra pas couvert uniquement de l'auréole d^Arcole et de Castiglione, mais grotesquement surchargé de montres et de bijonx, si bien que le sévère Rewbdl dit tout bas à la RéveiUère : a Quelle figure de bri* gand 1 » Augereau avait cru que ce bizarre accoutre^
ment, qui ne plut pas au Directoire, paraîtrait en re- Tanche à la foule, aux soldats, le vrai costume des héros d'Italie, que beaucoup se représentaient chargés et surchargés de ces futilités brillantes.
Bien peu alors songeaient à se nantir de trésors plus solides. Il fallut quelque temps, et l'adresse surtout des meneurs, pour rappeler qu'en 95, la république avait promis des terres à tous ses défenseurs. Ces idées d'avoir de la terre durent les prendre surtout lorsque tout le monde parla de Babeuf et de son utopie. Très-peu acceptaient l'idée d'un partage universel, mais beaucoup les promesses de 93, d'un- partage entre les soldats.
L'idée de partager ainsi, pour récompenser des services rendus dans la guerre ce qui restait des biens nationaux se répandit au moment même où le Direcrectoire prétendait leur assigner un autre emploi, — comme gage de la rente ^ des deux tiers qu'on ne payait pas, mais qu'on voulait consolider sur la terre non vendue. D'autre part, ce qui resterait de biens nationaux semblait bien nécessaire comme réserve de la guêtre prochaine que l'Angleterre, TAutriche allaient nous faire en appelant les Russes.
Ainsi, à côté de Babeuf, de son école peu nombreuse, se répandirent à l'infini dans les armées, ces rêves, cet espoir de partages agraires et de distributions de terre, du moins aux élus, à l'élite guerrière, à qui son chef ferait les parts.
On pourrait appeler cela un semi-babau/oisme qui s'étendit beaucoup, et qui devait conduire au césarisme.
Texte excellent pour les agitateurs, qai s'en senrirent au départ pour TÉgypte, où ils promirent qu'au retour chaque soldat aurait six arpents de terre.
Quel serait le messie qui pourrait donner à tous cette fortune? quel, si ce n'est le grand Bonaparte? (on prononçait ainsi pour que le nom fût plus retentissant). Et, dans les poèmes insipides que Lucien ., gisait ou faisait faire là-dessus, ce nourrisseur du peuple qui lui distribuera des terres, le grand BO" iMpartéj rime toujours avec Liberté, dont il doit être en même temps le sauveur.
Si quelqu'un, curieux, demandait plus d'expli* cations au soldat revenu, voulait savoir où Bonaparte prendrait tant de trésors, on lui riait au nez, ou disait : c( Quelles sottes demandes ! » On les faisait aussi quand il partit pour l'Italie. Eh bien, il a trouvé de quoi nourrir le Directoire, l'armée du Rhin, etc. — Et l'Italie, qu'est-ce? Peu de chose; il a dit : ce Qu'on ne m'en parle plus, qu'on la donne à l'Âutriche ! Je ne m'occupe que de l'Orient ! »
Mais l'Orient, qu'est-ce? — Les îles. c< Et de là vient tout l'or du monde , des Indes et de l'Egypte, de Saint-Domingue, etc. Est- il possible d'ignorer cela, à votre âge ?»
COMMENT BONAPARTE ÉLUDE L'EXPÉDITION D'ANGUTÇftRE/ . ET PRÉPARE CELLE D'EGYPTE. — 97-98.
Bonaparte n'accepta nullement la grande succession de Hoche, la périlleuse aventure d'Angleterre, où tout le monde le croyait engagé. Le passage était incertain, dangereux, mais non pas impossible, puisque Humbert passa peu après.
La difficulté était grande de tromper l'attente universelle. Il visita les ports, la côte -, ce fut tout. Par quel art parvint-il à détourner les regards et l'attention tellement excitée? Il y fallut beaucoup d'adresse, surtout pour faire croire au public que le beau, le sublime était de tourner le dos au péril, à l'ennemi armé qui attendait, et de traverser à loisir, en y mettant un temps considérable, les mers désertes du Midi.
Ce qui permit ce singulier revirement , porta les regards sur un tout autre objet , et ouvrit un vaste champ aux intrigues des frères Bonaparte , ce fut la crise de Prairial. Les Jacobins, auxiliaires du Directoire contre les royalistes, et l'aidant à lés réprimer, deviennent exigeants, commencent à penser à ces distributions de terres que déjà, en 93, on avait promises aux soldats. Autrement dit, ils sortent du pur idéal jacobin, se rapprochent des théories de Babeuf.
Le Directoire n'était nullement ennemi des partis avancés. Il élargit ceux des accusés de Grenelle qui étaient encore en prison ; mais il ferma les clubs où Ton professait ces partages, qui auraient empêché la vente des biens nationaux, c'est-à-dire coupé les vivres à rÉtat au moment d'une guerre. Le Directoire, persistant à défendre tous les peuples qui s'affranchissaient, la Suisse , etc. , devait s'attendre au renouvellement de la grande guerre européenne. Ceux qui, dans ce moment, décréditaient les biens nationaux et les mettaient à rien brisaient l'épée de la révolution. L'Assemblée profita du droit qu'elle avait d'examiner les nouvelles élections et de s'épurer ellemême, comme le dirent Chénier et les vrais patriotes. Elle cassa soixante élections de ces prétendus Jacobins dont le babouvisme réel eût désarmé la France et bien servi TAutriche.
Cela donna une force nouvelle à l'intrigue bonapa^