‹ Histoire du xix.e siècle. (Œuvres posthumes)Chapitre 53 sur 79 · BONAPARTE ÉLUDE L'EXPÉDITION D'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

BONAPARTE ÉLUDE L'EXPÉDITION D'ANGLETERRE

liste. C'est le premier exemple de la forme menteuse sous laquelle se présenta d'abord l'idée du césarisme, d'apanager l'armée, de donner la terre aux soldats ^ Projet caché, que Bonaparte n'avoua qu'en mer, en levant Tancre et partant pour l'Egypte.

L'adresse et l'astuce d'un homme n'auraient jamais sufQ à changer les esprits. Le fait se rattacha à un mouvement très-général.

Un grand vent semblait, à ce moment , pousser l'humanité, les deux grandes nations vers l'Orient.

La lassitude de l'Europe était extrême. L'Angleterre depuis 1760 avait conquis le monde, ajourné toute idée , était appesantie sur l'Inde. La France, à travers ses tragédies intérieures et son épopée militaire, s'usait à l'œuvre illimitée de l'affranchissement universel. C'est à ce moment de fatigue où elle semblait lasse de toute chose connue , que le grand enchanteur lui montra l'inconnu, l'Asie, l'Egypte, et le réveil d'un monde.

Ce n'était pas une conquête ordinaire, ouverte à la cupidité , mais l'espoir fantastique, sublime, d'une résurrection .

* Jusqu'ici rien de plus obscur. Personne n'a rien compris à l'événement de Prairial. Le secret est très-bien gardé dans les Mémoires de Lucien, et partout.

260 ANGLETERRE. — INDE. — ÉGÏPTE.

« On ne parla pas de l'Egypte? » Erreur. Mais seulement comme d'une chose probable.

On voit d'ailleurs très-bien que la plupart partirent dans rélan d'un espoir très-vivement conçu, partirent bien préparés.

Ce ne fut pas à la chaussée d'Antin, dans la petite maison de Joséphine , rue Chantereine, que celte grande machine s'arrangea, mais dans le Paris delà rive gauche, bien moins distrait, plus imaginatif.

Le Paris de la rive gauche offrait en descendant vers l'ouest tous nos établissements militaires : Invalides, ministère de la guerre, et son école, l'École polytechnique , ardent foyer d'enthousiasme alors, comme était (en remontant vers l'est) l'École de médecine, et celle du Muséum d'histoire naturelle. Ces écoles allaient fournir aux grandes guerres un peuple de médecins, d'ingénieurs, de savants en tous genres.

Au centre de tout cela siégeait l'Institut, jeune alors, et qui se glorifiait de compter parmi ses membres l'habile prestidigitateur qui faisait mouvoir ces ressorts.

A mi-côte de la montagne, dans la belle rue Taranne, étaient établis les bureaux où toute l'expédition se préparait. Là venaient les militaires et les savants. La rue Taranne, d'une part limitée par la rue des Saints-Pères , offre d'autre part , au coin de la rue Saint-Benoît, la glorieuse maison où l'Europe

BOiNAPARTE ÉLUDE L'EXPÉDITION D'ANGLETERPcE. SM

tout entière écouta Diderot, son oracle encyclopédique.

En tête de tout de cela, pour inspirer confiance, il y avait (chose rare!), il y avait wn homme^ Caffarelli, homme de cœur et qui en donnait à tout le monde. Il avait perdu une jambe dans les campagnes du Rhin, et il semblait le plus actif de tous, le plus infatigable. L'armée, dans les batailles et les déserts brûlants, voyait toujours marcher en tête l'héroïque jambe de bois.

Les autres, au nombre de plus de cent, étaient pour la plupart defortjeunesgens. Fourier, l'illustre auteur du livre de la Chaleur j^ l'élève favori de Lagrange, était l'homme complet, dont les aptitudes diverses répondaient à tous les besoins. Savant et érudit, administrateur, écrivain à la fois sévère et éloquent, à lui, comme au plus digne, revint la première place, celle de secrétaire perpétuel de rinstitvt (TÉgypte. C'est à lui que Kléber donna l'idée du grand ouvrage qui résume l'expédition.

Il y avait, en outre, une foule d'hommes laborieux, comme Jomard, qui épousa l'Egypte, et qui, non-seulement sous Bonaparte, mais tout autant sous Méhémet-Ali, couva l'Afrique avec une ardeur persévérante, prêta son appui aux enfants qu'elle envoyait et ses soins aux travaux dont elle était l'objet. Il fut pour beaucoup dans les voyages si instructifs des Gaillaud, des Caillé.

A ces savants ajoutez la foule des médecins, chi-

388 ANGLETERRE. — DiDE. — ÉGYPf £.

rurgiens, ingénieurs, administratears attachés à Farinée. Bref, la colonie était une Tille, la fleur de Paris, de la France. Et cette France ayait deux pôles qu'on trouve ensemble rarement. L'imagination mvenlive (Geoffroy Saint-Hilaire), et le jugement fécond autant que ferme dans Fourier. Bref, le dix- Iniitîème siècle au complet, et l'Europe elle-même merveilleusement représentée.

Une telle création, c'est un être qui a en soi toute condition de s'achever, d'agir, et qui fatalement agit de manière ou d'autre.

Cela, malgré le grand olistade d'une guerre eoropéenne qui approchait, détermina l'expédition.

LaRéveillère s'y opposa, offrit à Bonaparte sa démission. En vain.

Lui-même avait créé une telle machine , qu'elle lentraînait. Après avoir reculé; pour l'Angleterre, aurait-il pu reculer pour l'Egypte?

CONQUÊTE DE UÉGYPTE. — DÉSASTRE DE Lk FLOnE. — EFFORTS DES FRANÇAIS POUR RÉVEILLER [L'EGYPTE PRIMITIVE.

Bonaparte, en 96, avait dit de l'Italie : r< Il faut y faire la guerre de bonne heure, non point en été. »

Et, en 97, il allait engager l'armée par la chaude saison dans ce terrible four, TÉgypte.

Quelle armée 1 non pas seulement l'armée d'Italie, un peu faite sans doute à la chaleur, mais une armée composée en partie des divisions du Rhin, comme celles de Kléber et de Desaix, divisions nullement acclimatées et qui venaient du Nord.

Ni les Anglais, ni les Français sensés ne pouvaient croire qu'en cette saison, il pensât à l'Egypte, d'autant plus que l'inondation qui allait venir rend impossibles pendant quelque temps les mouvements militaires.

Kléber était convaincu que Tarmce allait en Angleterre. Et c'est pour cela qu'il consentait à suivre Bonaparte; il lui dit : « Si vous voulez jeter un brûlot dans la Tamise, mettez-y Kléber. Vous verrez ce qu'il sait faire. »

De même, les Anglais songeaient si peu à l'Egypte que, sauf le blocus de Cadix qu'ils faisaient, ils laissèrent toutes leurs grandes forces dans la Manche. Pour observer pourtant, Nelson et trois vaisseaux furent mis entre la Provence et l'Espagne, où la tempête les avaria fort. De sorte que la mer, absolument déserte, donna libre carrière au départ de l'expédition.

Trente-six mille soldats, six mille matelots partaient sans rien savoir de leur destination, sinon qu'ils étaient « Taile gauche de l'armée d'Angleterre. »

On ne put partir que le 20 mai 98 (l*' prairial). Et l'expédition n'avait été décidée que le 5 mars. Six semaines avaient suffi pour réunir les membres de cette grande machine. Chose qui semblerait incroyable, si l'on ne songeait que ces iliembres étaient pour la plupart organisés d'avance.

On suivit lentement la Sardaigne pour attendre Desaix, que les affaires de Rome avaient mis un peu en retard. Il avait fallu prendre, réaliser tout ce qu'on put dans Rome. C'était là, comme je l'ai dit, la faiblesse de cette armée. Elle était toujours dans la

fièvre des espérances exagérées que donnait Bonaparte. Gomme au début de la guerre d'Italie, il s'adressait cyniquement à la cupidité. Dans sa proclamation, il leur rappelle la misère où il les reçut, il y a deux ans, et tout ce qu'avec lui, ils ont trouvé en Italie. Dans la guerre actuelle, ils trouveront mieux, et c< chaque soldat, au retour, aura de quoi acheter nx arpents de terre. »

Ces rêves, ces promesses ne répondaient que trop à la fermentation que les désordres d'Italie avaient laissée en eux. Beaucoup trompaient par le jeu l'ennui, l'oisiveté de la mer. Plusieurs jouaient la comédie, des proverbes qu'ils faisaient eux-mêmes sur leurs prochaines aventures, conquêtes, enlèvements de femmes, délivrances de captives, etc.

Le Directoire croyait que l'armée allait droit en Egypte, ce qu'elle aurait dû faire pour prévenir un peu l'été, rinondation. En passant devant Malte, Poussielgue et des agents français qui y avaient été iGrent valoir les avantages (très-grands, et évidents d'une telle conquête, si près de l'Italie et sur la route d'Egypte). Bonaparte y employa un mois, cet unique mois de faveur que la fortune lui laissait. Il eût pu y trouver sa perte. Dans l'encombrement épouvantable de tant de bâtiments de transport, d'embarcations telles quelles qu'on avait ramassées, ce qu'on avait de navires de guerre n'eût pas suffi à prot^er l'expédition. Elle eût péri en pleine mer.

264 ANGLETERRE. — ' ^£tiïPT£.

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NQUÈTE DE L'EGYPTE. 207

se précipiter, ne put assurer le . e avec l'amiral sur la question qui ut.

lanls exploits sont connus. On voit, par le

.es morts, le petit nombre des nôtres en com-

.son de ceux que perdirent ces fameux cava-

jfs, les Mamelucks, combien ces batailles effrayantes par leur fantasia étaient différentes des batailles d'Italie. Mais, d'autre part, comment les comparer aux faciles campagnes où les Anglais de Clive, etc., ont défait des troupeaux indiens? Au total, le coup d'œil de Bonaparte, la fermeté et le sang-froid des nôtres dans ces grandes scènes méritent l'admiration qu'on leur a prodiguée.

Cela est raconté partout. Je ne m'y arrête pas. Seulement, je demande comment les malheureux Égyptiens, tellement maltraités par leurs maîtres, ne 8*attaclient pas mieux aux nôtres plus doux. Bonaparte leur fait des avances uniques pour un vainqueur. Il leur rappelle la tyrannie des Mamelucks, qu'ils connaissaient trop bien. Il leur ramène enfin, rend à la liberté les esclaves que retenaient les chevaliers de Malte. Il leur apprend que les Français ont chassé le pape de Rome. Gela ne les touche point.

Une chose, à mon sens, plus curieuse que tous les combats pittoresques qu'on a tant racontés, c'est no-

366 ANGLETERRE. — IKDB. — EGYPTE.

Quelque admirable que fut cette conquête de Malte, elle fut un délai bien dangereux, pendant lequel Ndson, se trompant plusieurs fois, nous côtoyant et même une fois se trouvant à six lieues de nous, aurait pa nous atteindre. Mais il alla à Naples, à Âl«andrie, en Chypre, partout, sans avoir l'adresse de nous joindre. S'il l'avait fait pendant notre débarquement à Alexandrie, qui fut long et pénible, troublé par nn vent fort, il nous mettait au fond de l'eau.

Bonaparte, ce joueur si heureux et si hasardeux, eut alors, dit-il lui-même, un moment d'angoisse,^ dit à la Fortune : ce M'abandonneras-tu ? »

Elle ne le fit pas. Mais sa fatale imprévoyance n'en fut pas moins punie d'autre manière. En arrivant si tard dans la saison, et retardé, en outre, par l'occupation d'Alexandrie, il partit de cette ville et s'engagea dans le pays avant d'avoir fait le sondage du port. On crut qu'on ne pouvait y abriter la flotte, et on la conduisit au mouillage d^Âboukir, où elle fut brûlée par Nelson. Ce mois, que Malte employa, lui eût été bien utile en Egypte, où il lui eût donné le temps de prendre ce renseignement indispensable pour le salut de la flotte et pour les moyens du retour. Jomard avoue lui-même que ce fut après le désastre qu'on eut les plans, les cartes des sondages qui l'eussent évité ^.

Donc Bonaparte , pour être resté longtemps en

* Encycl. Schnitzler, art. Institut fPÉçypte, t. XIV, p. 75i.

route, fut obligé de se précipiter, ne put assurer le retour ni s'entendre avec l'amiral sur la question qui était celle du salut.

Nos brillants exploits sont connus. On voit, par le chiffre des morts, le petit nombre des nôtres en comparaison de ceux que perdirent ces fameux cavaliers, les Mamelucks, combien ces batailles effrayantes par leur fantasia étaient différentes des batailles d'Italie. Mais, d'autre part, comment les comparer aux faciles campagnes où les Anglais de Clive, etc., ont défait des troupeaux indiens? Au total, le coup d'œil de Bonaparte, la fermeté et le sang-froid des nôtres dans ces grandes scènes méritent l'admiration qu'on leur a prodiguée.

Cela est raconté partout. Je ne m'y arrête pas. Seulement, je demande comment les malheureux Égyptiens, téËkmènt maltraités par leurs maîtres, ne s^attachenf ps^ mieux aux nôtres plus doux. Bonaparte leur fait des avances uniques pour un vainqueur. Il leur rappelle la tyrannie des Mamelucks, qu'ils connaissaient trop bien. Il leur ramène enfin, rend à la liberté les esclaves que retenaient les chevaliers de Malte. Il leur apprend que les Français ont chassé le pape de Rome. Cela ne les touche point.

Une chose, à mon sens, plus curieuse que tous les combats pittoresques qu'on a tant racontés, c'est no-

268 ANGLETERRE. — INI>E. — EGYPTE.

tre entrée au Caire, le premier regard où les vainqueurs et les habitants de celte yille immense s'observèrent, se jugèrent.

Après ce grand effroi, et cette entrée si douce, l'étonnement aurait dû être grand, et la reconnaissance. Les vainqueurs traversèrent en souriant cette foule, et ne se montrèrent ennemis qu'aux Marnelucks, dont ils pillèrent les palais. En quoi le petit peuple de la ville les aida de grand cœur.

Nos Français, peu nombreux, semblaient comme perdus au milieu d'une ville de deux cent à trois cent mille âmes. Les rues étroites et sombres, tortueuses, se fermaient la nuit par de solides portes de bois; plusieurs même, coupées de bazars ténébreux, pouvaient, dans une échauffourée, être de véritables pièges. La plus simple prudence avertissait de s'en garder. Voilà donc que le général Dupuy, nommé gouverneur de la ville, procède sévèremrat à l'enlèvement de ces portes séculaires, au grand chagrin de ceux qui y étaient habitués. De plus, chaque propriétaire doit allumer à sa porte une lanterne la nuit. Grand changement, peu agréable à une ville d'Orient. Plus de ténèbres. Les rues, dès lors ouvertes aux chars retentissants, aux lourds canons de bronze, ont perdu leur silence, ainsi que leurs mystères.

Les mesures sanitaires, si sages, semblaient une persécution. L'éloignement d'un cimetière, chose m

nécessaire après les ravages terribles que la peste, en ce siècle, venait de faire, produisit une émeute de femmes qui, avec le grand bruit, les tragédies de la douleur orientale, viennent, sous les fenêtres du général, étaler leur grand nombre et leur deuil menaçant. Les costumes équivoques defemmes toujours voilées étaient un vrai danger, dans une ville si peu amie. On interdit les voiles. De là grandes clameurs. Cependant ce qui montre l'utilité des précautions, c'est que chez une dame, dénoncée par son intendant, on trouve des armes, de la poudre, et force habits de Mamelucks. Cette dame en fut quitte pour trois jours de prison et une amende.

Après un traitement si humain, et tant de marques de bonté, la joie des musulmans pour notre désastre naval d'Aboukir semble une chose monstrueuse, à faire douter de la nature humaine. Ils n'y virent qu'une sentence de Dieu qui manifestement condamnait leurs vainqueurs.

Si pourtant, comme Bourrienne et autres Font dit, la principale cause du malheur fut le dénûment de la flotte, qui n'avait point de vivres et n'en recevait pas dans l'interruption des communications, on doit en accuser l'indulgence de l'administration française, qui d'abord ^'organisa pas les moyens rigoureux qui eussent assuré les routes et facilité les approvisionnements. Bonaparte a essayé en vain de rejeter

le désastre sur l'amiral. Tous deux furent indécis. Mais l'amiral le fut en partie pour la répugnance honorable qu'il avait de quitter l'Egypte, d'abandonner l'armée et d'éloigner la flotte.

Le salut de l'armée, autant que la bonne police du pays, demandaient un ordre sévère et régulier. On voulut exiger que les propriétaires de biens-fonds, de maisons, montrassent leui*s titres, expliquassent s'ils possédaient par achat ou par héritage. Ghoselbrt difficile en pays musulman, et fort embarrassante pour les grands, les héritiers des maîtres du pays, qui ne possédaient que par violence, usurpation. On créa, pour cet examen, un divan de six musulmans et six cophtes, auquel pour chaque titre on payerait deux pour cent de la valeur.

Les maisons des villes, et même les boutiques, chose nouvelle, durent payer un impôt. Jusque-là tout retombait sur les campagnes, sur les pauvres fellahs, sur les laboureurs seuls, sur le travail et sur la terre. Depuis les temps les plus antiques, les maisons et les gens des villes ne payaient rien. Le tribut des campagnes , des paysans égyptiens, se levaient par des cophtes, Égyptiens eux-mêmes, à qui les Mamelucksen donnaientla commission. Mais quand nos Français ordonnèrent que les maisons des nhisulmans et autres habitants des villes payassent tribut camme les champs des fellahs, la perception se fit de même par les percepteurs cophtes ou égyptiens. Ceux-ci,

méprisés j usque-là comme une race inférieure, vinrent, dans chaque maison, s'informer et enregistrer, ce qui semblait une mortelle injure aux races jusquelà souveraines.

Les cophtes aussi, même les juifs , se sentant protégés, se relevèrent un peu, ne montèrent plus des ânes, comme auparavant, mais des chevaux, et portèrent des armes. Chose bien naturelle (contre les malliudeurs), mais qui blessa fort les Arabes, les mu- Mlmans, en général, qui ne supportèrent pas cette odieuse égalité. Encore moins, se résignèrent-ils qiiaid ils virent ces cophtes , comme agents de Tautorité, exercer sur eux-mêmes, sur tous, la contrainte, -les sévérités qu'ils n'osaient jusque-là appliquer qu'aux fellahs seuls, emprisonnant ceux qui ne payaient pas.

L'orgueil musulman se cabra, s'autorisant de prétextes religieux, par exemple, de la vente du vin, 'èontraire à l'islamisme, mais qu'on ne pouvait défendre à nos soldats. Quoi qu'on ait pu dire là-dessus, quand je vois les musulmans plus tolérants ailleurs, je ne puis m'empêcher dk croire que l'impôt et la faveur accordés aux cophtes qui levaient l'impôt, n'aient été la principale cause du mécontentement public. ^

Tout cela n'allait pas à moins qu'à la restauration du vieil élément égyptien contre les étrangers (Arabes, Tures, Mamelucks, etc.), élément malheureuse-

r.i ARGLETEKEB. — ISDB. — teiTTE.

ment déprimé depuis bien longtemps, mais qui se

serait relevé avec l'aide de la France.

On reprochait, du reste, à nos Froni^is de relever les opprimés en général, de vouloir, par exemple (contre le Coran), quêtes 6Ues eussent uneparldans rbérilage paternel.

Si la renaissance orientale devait arriver, ce serait moins sans doute par l'associalion des Européens avec les races guerrières, que par leurs encouragements aux natifs du pays, bien autrement dociles que les Turcs et les Arabes.

Un ingénieur, chargé par le pacha de restaurer beaucoup de vieilles machines abaudoiiiiéi^s , n'avait point d'ouvriers. Il prit, dit-il lui-même à un de aies amis, il prit de ces fellahs, qui, en moins d'un mois, se trouvèrent capables de l'aider et de travailler sous ses ordres.

Cette race rouge a été jadis l'élément civilisateur de la contrée, élément fort énergique, puisque alon elle domina les races qui l'entouraient, les races jaunes, blanches et noires '.

Les efforts des Frangaiê pour établir une justice égale, pour égaliser les races, semblaient le commencement d'une rénovation, non de l'Egypte seulement, mais des races laborieuses d'Asie. En général, les maîtres, Anglais et autres, nous ont trop

* Toy. lel Monumenli de Ramtè* 11, duit Champdlion, Lcpsius, tU.

habitués à douter de la recaissance possible de l'Orient'.

' PoDr M Ubieau da dire, je suis (autre nos source* riançaiaes, si connau) deux nimteurs orienUoi, iatéreEsonla et iuitruclifi. L'un esl le syrien J^akoula, au service da l'émir des Druses. Il paua troil années en Egypte pendant l'eipédilion (Induit par H. Démangea, ig39]. Il obaern beaucoup. It prétend que Bonaparte avait le bras droit plus long que le gauche (le gauche apparemment était rétréci sur la poignée del'épëe?) — L'autre est un ennemi de la France, un musulman du Caire [Abdurrohman Gabartî, \rai. par Cardin, 1S3S]. C'est un lettré qui, i douie •ns, !3iait tout le Coran par cceur. Son ouvrage se répandit, et fut estimé, pnisque le sultpii Sélini III le fît traduire en turc. It eit «sseï carîenl, surtout comme représeaUnt des préjugés natifs, même chez un bamnie callivé. Il est partout malveillant, mais généralement d'une malveillance contenue, timide. Avec tant de moyens de s'infiR'mer, il éloniM parfois par ses méprises et ses ignorances. Il croit par eiemple <iue li, cbei nous, les fMen héritent, c'est que la loi ne donne rien aui mâles et les eicliit de la succession. Son livre est corienx comme le témiugmqte fdrcÊ d'un cnnciui tur la douceur singulière de la conquête française, etleaégards, même imprudents, des nMreipourlesmuBulmana.il ditanlre MtrM choses que les Français, entrant au Caire, avaient d'abord demiodé que tona Artstent leun armes ; mais te peuple disant que c'était nu prétexte pour entrer dans lea maisons et piller, lea vainqueurs j nBoncèrent, el leur laissèrent leura armes, qu'ils employèrent peu après omtre noua. [Gabarti, p. 38.)

Letainsuianglaia, V. Paton(18631 est bien plu» Turc que les Turci. 11 ne 0» 4e Gabarti qoe ce qui est cmire nous, ne donne point lei nombreux [lamiglii oii te musulman avoue l'eitrème douceur de la conquête. 11 feint 4b croire que l'Egypte était vraiment encore lu aultan, qui alors, dépôt' •jdé par le* Mameluclu, K'oatit y enrayer qu'un pacha annuel, qui ne s'y montrait pas, et n'y était l'objet d'aucun hommage. I. Piton est ptrfaû on peu binrre. Il 'cnA que k muique française est d'origine arabe [p. SIO}. Il alBrme que la mer Rp^e n'ofTrin jauiaii ancun avanlaga pour la navigation. (Paton, I, 339.]

BÉYOLTË DU GAIHE, 21 OCTOBRE 98. — U RÉNOYATIOll DB

LÉGYPTE.

Si le Bonaparte d'Egypte eût été celui d'Italie, c'est-à-dire d'une prévoyance, inquiSe et sévère, il eût senti que le désastre d'Âboukir ferait perdre la tête aux Musulmans, leur rendrait un orgueil insensé, et qu'ils méconnaîtraient la vraie situation.

Elle n'était pas mauvaise. On n'avait aucun besoin de lâ flotte, ne voulant pas de sitdt retourner. Bonaparte avait dit qu'il voulait se fixer en Egypte. C'est un fort bon pays, et qui, par les travaux que l'on faisait, pouvait nourrir le double, le triple d'habitants. Qui le pressait et qu'avait-il à craindre ? Ni les Anglais ni les Turcs, à coup sûr, avec une telle armée. Il devait souhaiter plutôt que les Anglais eussent la témérité de débarquer.

Quant aux Égyptiens, on les craignait si peu, que, même au Caire, où la grande population les rendait dangereux, on leur avait laissé leurs armes. Ce qu'on avait à craindre, c'était leur ignorance et l'orgueil musulman qui pouvftit leur faire faire à leurs dépens une inepte équipée.

Comment Bonaparte, défiant quelquefois, même cruel en Italie, ne vit-il pas cela?

Il faut le dire. Il voulait à tout prix gagner les Égyptiens, et de l'Egypte se faire un point d'appui poor ses entreprises ultérieures. Cette politique intéressée était parfaitement d'accord avec les dispositions faciles et désintéressés de nos Français pour ces peuples enfants à qui ils croyaient plaire en se montant hôtes aimables et bons camarades. Dans le narrateur musulman, Gabarti, quoique si peu ami, on voit parfaitement la facilité des nôtres, leur empressement bienveillant. Certain capitaine, dit-il, voulait que ses soldats marchassent par la ville sans armes. Il avait pris pour femme une Égyptienne du Caire. Son drogman avait été esclave à Malte et délivré par nous. Ce drogman tenait un café où Ton chantait $ la française. Le capitaine y venait lui-même ,avec sa femme, et ce fut lui qui engagea les musulmans à faire les illuminations et les réjouissances accoutumées pour leur fête populaire d'Hussein \

« Gabwti, p. 73.

276 àNGLETEBRE. — INDE. — iGTPTE.

Nos Français les plus distingués donnaient Texemple de la confiance. Le génie militaire ne se pressait nullement d'élever autour du Caire les citadelles qu*on avait projetées. Et le génie civil, occupé des travauxda Nil et de tant d'autres d'utilité publique qui auraieat donné au pays une face nouvelle, avait besoin que, sur cela surtout, on consultât les hommes du pays. Cela dut conduire Bonaparte à appeler autour de lui une sorte de représentation de l'Egypte entière. Au 1" octobre 98, on réunit les envoyés des qoatone provinces, et pour la première fois, l'Egypte fut, si l'on peut dire, évoquée, consultée sur ses intérêts. Dans cette détermination , on reconnaît la bienveillance, la confiance héroïque de ceux qui entouraient, conseillaient Bonaparte, cette admirable élite oà figuraient en premier rang les BerthoUet, les Monge, et celui que Bonaparte, plus tard, a nommé au premier rang parmi les fondateurs et législateurs de rÉgypte nouvelle, Gaffarelli.

Ce grand homme, déjà illustre dans la guerre et dans la science, général du génie, et membre dé rinstitut de France, continuait sa carrière militaire, quoique mutilé 'par une blessure qu'il reçut sur le Rhin. C'était un officier de Kléber, dont il avait l'esprit héroïque, pacifique à la fois. Par son amour du bien, et ses vues de réforme universelle, Gaifih relli ressemblait à Yauban. Rien ne lui était étranger. Larrey et Desgenettes nous disent qu'à la mort il

était occupé des améliorations de la chirurgie militaire.

Cependant en dessous un mauvais esprit circulait. La confiance accordés aux coph tes (anciens Égyptiens) mécontentait l'élément musulman, arabe, turc, etc. A rassemblée générale, ce fut cette ancienne Egypte qui (par un cophte, président du tribunal civil) eut l'honneur de parler, et d'ouvrir l'assemblée.

En même temps, Bonaparte croyait se concilier la population des Égyptiens turcs ou arabes en les invitant à nos fêtes. À celle de la république, on vit exposés en regard le Coran et les Droits de Thomme. De même, à cerlaines fêles musulmanes, il leur fit malgré eux l'honneur d'y faire assister les Français. Us ajournaient certaines de leurs fêtes , ne voulant les célébrer qu^après notre départ. Mais, dit Thistorien oriental, Bonaparte en fut averti /?ar un traître; Il fit la fête avec pompe, s'y rendit, y assista jusqu'à la fin ^

Cela donnait lieu aux agents des Anglais et des Mamelucks de dire que les Français connaissaient leur faiblesse et bientôt quitteraient l'Egypte. L'Angleterre avait réussi à former contre nous une coalition nouvelle, à y entraîner la Russie, puis la Porte.

On fit bientôt circuler en Egypte un prétendu ma-

* Gabarti, p. 39.

nifesie du sultan. Lui à qui les Mamelucks ne payaient rien qu'un hommage stérile, lui qui n'osait enyojer en Egypte qu'un pacha nominal, qui changeait chaque année, on le faisait parler en maîtrede TÉgypte. La proclamation, du reste habile, désignait la France comme ennemie de toute religion. Elle faisait parler le Directoire, prêtait à nos directeurs des conseils perfides, astucieux, et, par une insigne calomnie, elle lair imputait le projet de détruire les villes saintes, la Mecque, Médine, Jérusalem. Elle finissait par la promesse d'une armée turque, et par l'appel anx armes.

L'ignorance où la plupart des nôtres étaient des langues orientales permit à la proclamation de circuler. Même sans dissimuler rien, du haut des minarets, les appels à la prière devenaient des appels à la révolte. Mais rien ne fut plus efficace que l'enquête que faisait le gouvernement pour établir un cadastre régulier de toutes les propriétés (seul moyen pourtant de mettre quelque justice dans la répartition de l'impôt). On voit dans la Bible combien ces opérations, même les plus simples, les dénombrements, sont maudits du peuple, et réprouvés de Dieu.

Les grands propriétaires, quoique les plus atteints, ne se mirent pas en avant, mais réussirent à anim^, soulever les petits, c'est-à-dire justement ceux à qui l'égalité, l'équité de la répartition auraient profité.

Dans la nuit du 29-30 vendémiaire, an VU (20-21

oct. 98), les dévoués se crncertèrent. Il y avait les chefs naturels du peuple, trente cheiks, mais de plus les émissaires des Mamelukcs ; enfin nombre de fanatiques, de cette populace qui partout vit des églises, comme le chef des aveugles de ta grande mosquée. Il fut convenu qu'au matin on empêcherait l'ouverture des boutiques pour qu'une foule allât protester contre l'enregistrement.

De force on ferma les boutiques. On se porta chez le cadi, homme fort respectable, pour lui faire appuyer la réclamation. Sur son refus, on assomma ses gens, on pilla sa maison. On essaya aussi de piller le couvent grec, qui heureusement se défendit. On poignarda sans pilié une malheureuse caravane de vingt malades ou blessés dont l'escorle avait été en route attaquée par des Arabes, Même avant, on avait massacré tout ce qui était dans la maison du général du génie, Caffarelli. Il n'y était pas. Mais on trouva là tous les précieux instruments des sciences , appareils de chimie et de physique, télescopes, etc., mille choses précieuses, impossibles à remplacer (la mer se trouvant fermée), impossibles à suppléer, sinon par des efforts incroyables d'invention. Le fanatisme avait trouvé là son véritable ennemi, la science, et il ne l'épargna pas, sentant d'instinct tout ce qu'il a à craindre d'elle et de la vérité.

Le général Dupuy , commandant de la placCi haï pour sa sévérité, s'étant dès le commencement en-

gagé dans la foule, avait clé lue par une lance improvisée (faite d'un couteau) qui lui coupa une artère.

Le Trésor, qu'ils attaquèrent ensuite, était heureusement gardé par un corps invincible, les grenadiers de la fameuse 32* demi-brigade.

lilnslitut d'Egypte, sans garde militaire, et dans un lieu fort exposé, se défendit vaillamment luimême; ces savants, jeunes la plupart, se préparaient à une lulte désespérée, lorsque la foule, d'elle-même, prit une autre direction.

Bonaparte était absent, mais à peu de distance. Quand il renlra, il trouva déjà trois portes fermées et inaccessibles. Que serait-il arrivé, si les Arabes du voisinage, dont plusieurs étaient, dit-on, envoyés par les Mamelucks, par Mourad-Bey, s'étaient mis de la partie? Le pillage eût commencé d'être l'affaire principale. Le quartier des juifs, des grecs, des cophtes pendant une heure fut dévasté. L'argent, les bijoux, les femmes, tout était de bonne prise pour ces prétendus fanatiques. Le vaillant général Bon, heureusement, prit le commandement, balaya à coups de fusil les rues principales, refoula la masse dans un seul quartier. Quinze mille, et les plus exaltés, se jetèrent dans la grande mosquée, jurèrent de s'y défendre. Bonaparte, qui arrivait, mit du canon à Veoirée des rues principales , de manière que le centre fût environné, assiégé.

Cependant, vers le soir, les rebelles ne bougèrent

plus, attendant probablement les secours qu'on leur avait promis, et que leurs émissaires allaient chercher. De son côté, Bonaparte, ne pouvant enfiler par le boulet les rues tortueuses, étroites, avait à minuit monté une batterie sur une hauteur qui dominait tout et qui n'était qu'à cinquante toises de la grande mosquée.

A Taube, les quinze mille qui s'y étaient concentrés et voyaient entrer en ville une foule de pillards arabes, se croyaient forts, sans apercevoir qu'ils avaient la mort sur leur tête. Ils ne s'en doutèrent que quand ils virent un obus tomber dans la mosquée, et d'autre part les grenadiers en fermer toutes les issues, de sorte qu'il n'échappât personne. Sous les obus, la mosquée fut bientôt percée à jour, et tout le quartier environnant ne fut plus que ruines.

Bonaparte avait reçu avec une bonté sévère le divan des cheiks, qui demandaient grâce pour la ville. Quoique fort irrité par la mort d'un de ses aides de camp, un Polonais plein de mérite, il donna ordre aux batteries d'en haut de cesser le feu, et même consentit que les cheiks allassent demander aux désespérés de la mosquée s'ils voulaient se rendre. Ils ne répondirent qu'à coups de fusil.

L'arrivée de Kléber, venu d'Alexandrie au Caire pendant l'action, prouva aux habitants que les côtes étaient toujours au pouvoir des Français. D'autre part, les Mamelucks de Mourad, contenus par Desaix,

n'avaient pas pu descendre du midi. Gela avertissait la yille que, ni d'en haut, ni d'en bas, elle n'avait à attendre de secours. Gela n'empêcha pas qu'au faubourg des bouchers, ces gens qui sont souvent sous l'ivresse du sang s'acharnèrent à combattre à l'aveugle. De plus, à la grande mosquée, plusieurs, étant montés sur les balustrades intérieures qui tournent autour de l'édiûce, continuaient de tirer, de tuer.

Jamais en pays musulman, on n'avait vu, après un traitement si doux et si humain, une révolte si acharnée sans cause. Aussi, d'une part, nos soldats qui avaient perdu beaucoup des leurs; d'autre part, les cophtes et les juifs, dont les masulmans avaient pillé les maisons, outragé les familles, demandaient une forte répression. En vain. Le général fut inflexible. Il accorda très-peu aux vengeances les plus légitimes. On ne vit point les grandes mitraillades de Lyon en 93, ni celles des villes indiennes en 1857.

Le parti méthodiste qui dirigea celles-ci, et à qui les Anglais eux-mêmes reprochent d'avoir mis huit cents hommes par jour à la bouche du canon, ce parti fanatique, que l'orgueil exaspérait d'ailleurs, ne pouvait pas trouver de supplices suffisants. Au cofi* traire, les nôtres au Gaire, et Bonaparte lui-même, qui, dans la guerre ménageait si peu l'homme, fut id modéré autant qu'on pouvait l'être en ce pays. Dans les lettres qu'il écrivait au loin, au général R^^nier,

RËYOLTE AU CAIRE. 283

par exemplei qui était sur la côte, il croit utile d'exagérer sa sévérité. 11 lui dit que Ton coupe trente têtes par jour. Son secrétaire Bourrienne, qui écrivait les ordres, dit douze seulement.

Notre consul anglais, M. Paton, est admirable ici. Il prétend qu'au second jour de la révolte, les musulmans, entrant dans la grande mosquée pour y faire leurs prières, furent étonna^ de la voir occupée, profanée par nos soldats qui y campaient. Et qui donc Tavait profanée plus que ceux qui avaient pris ce lieu pour champ de bataille, pour fort de la révolte , et qui l'avaient si abondamment trempé de sang humain?

Je ne crois pas qu'il n'ait péri que trois cents Français. Ce ne fut pas ici comme aux Pyramides et autres grandes batailles où l'ordre et la discipline sont une protection « Ici, dans cette guerre de rues et dans les embuscades de ruelles, passages, etc., l'avantage est aux foules. Nakcoula, le Syrien, prétend que nous perdîmes deux mille hommes*, — et quels hommes! tous précieux , si loin de la patrie, — et plusieurs éminents par le courage, la science, irréparables !

Nos savants s'exposèrent beaucoup. Dans la grande itfosquée, un lieu si dangereux, où les feux d'en haut et d'en bas se croisaient, on vit l'orientaliste Marcel, chef de notre imprimerie orientale, se hasarder^ ris-

* Paton, 1. 1, p. 189.

* îVakttrit, traduit par Desgranges, 18S9.

tt4 A5GLErEBlB. — 15DC. — EGYPTE.

quer mille fois la mort, pour atteindre et sauver un précieux manuscrit.

Ceux qui pourraient douter de la modération delà répression n*ont qu'à lire dans notre ennemi Ga« barti l'étonnement que le pardon causa. « Les habi* tants se complimentèrent, et personne ne pouvait croire que cela pûl se terminer ainsi^. »

L'étonnement fut plus grand lorsque, peu de jours après, par une noble hospitalité, a les Français ouvrirent la bibliothèque publique, qu'ils venaient de fonder dans une belle maison qu'un des tyrans (sans doute un Mameluek) avait construite de ses vok. Les Français {qui tou$ xatent lire), ouvraient la bibliothèque à dix heures, recevaient poliment les musulmans et les faisaient asseoir. Ils leur montraient des caries, des figures d'animaux, de plantes, des livres d'histoire, de médecine, des instruments de mathématiques et d'astronomie. Près de là était la maison du chimiste, avec la machine électrique ; puis la mair son du tourneur, et des instruments pour cultiver la terre avec moins de fatigue. x>

Les temps qui suivirent furent fort calmes, et le Caire reprit même un grand aspect d'activité*. Les

> Gtliarti, p. 48, 63.

' Si l'on veut savoir ce qae fut roccapttkm française, il fiiiit notre ennemi Gtbarli. Quelle que soit sa malreillanee, il aTooe (p. 71) ^ae les Français fusillèrent un Français qui avait onlragé une femme, ei trab autres pour s'être introduits dans des maisons. — On se déliait noo mos came des Barbaresqucs qui passaient par le Caire pour aller a la Xèeqae;

forteresses qu'on avait projetées s'élevèrent autour de la ville sous la direction active de Gaffarelli. Des exécutions méritées sur des Arabes du voisinage, la destruction complète d'un de leurs villages, rendirent les routes plus sûres et firent Teffroi de ces pillards si dangereux dans le voisinage d'une telle ville.

En même temps, le général rendit au Caire, et à l'Egypte en général, le grand et le petit divan, qui constituaient pour eux une sorte de représentation nationale, et qui, en effet, dans mille choses locales pouvaient seuls bien guider l'administration des Français. Ce fut, dit-on, dans les gens du pays, une joie universelle et très-vive; plusieurs se félicitaient, s'embrassaient dans les rues. Chose assez naturelle. Car, sans s'exagérer la puissance réelle de cette magistrature, elle pouvait du moins porter de la lumière dans les affaires, empêcher bien des malentendus.

les Français en retiennent qaelques-uns comme olages, mais au départ, ils leor font des présents. Lisez, encore dans Gabarti, les égards des Français four les musulmans aux fêtes du renouvellement de l'année pendant le m et le baïram, où les boutiques sont ouvertes la nuit. Les musuU , comme à l'ordinaire, allèrent, le jour, à leurs cimetières et yisitèmorts. Les Français défendirent à la population cbrétienne d'iules mosolmans en mangeant et buvant dans tes rues et de blesser orgueil -en portant comme eux des turbans blancs. Us firent suivre k touniée du chef de police par un corps de cavalerie française. Ce n*est pas tout : nos officiers supérieurs complimentèrent les grands de la ville aa sujet de la fête. Ils les invitèrent, et, pour les mieux recevoir, prirent des cuisiniers du pays. (Gabarti, p. 77-87.)

Ceux qui n'estiment les choses que par l'argent, riront (non sans mépris de la simplicité française), quand ils liront dans une note authentique de Bonaparte, écrite par lui-même et recopiée par Bourrienne, qu'en douze mois l'Egypte entière (en y comprenant même l'exaction sur les Mamelucks) nous rapporta seulement douze millions et cent mille francs^ !

* Quelle pitié 1 un seul juge de Calcutta, le président du tribunal suprême, nommé pour douze années, recelait par année quinse cent mille francs. (Mill et Wilson.)

SUEZ ET LE VIEUX GAKÂL DES PHARAONS. — LES ROMANS JDE BONAPARTE. — INVASION DE LA SYRIE. — 1798-1799.

Le Nil, dans Tancieune langue de l'Egypte, est un nom féminin. Il est la véritable Isis, et la mère de rÉgypte qui a produit et nourrit la conirée. Depuis les pharaons, les maîtres qui s*y sont succédé se sont tous montrés étrangers, illégitimes-, usurpateurs, en négligeant ce vrai dieu du pays. Le signe où les natifs durent reconnaître le caractère légitime de notre conquête fut le soin, les travaux que les nôtres accordèrent au Nil. Nos ingénieurs Girard, Lepère, etc. s'occupèretft activement des digues, das canaux qui pouvaient ttteurer et régulariser son cours. Ils songèrent à rétendre, à*renouveler le beau monument du pharaon Néchos, le canal qui faisait communiquer le Nil et la mer Rouge, canal si utile au comnjierce, et

S88 ANGLETERRE. — IMDE. — EGYPTE.

qui semblait le trait d'union entre l'Egypte et l'Arabie, la mer des Indes et le haut Orient.

Le monde musulman,qui n'avait pas tout cela écrit au cœur comme les vrais Égyptiens, et qui ne comprenait du Nil que ses bienfaits, devait pourtant être frappé d'un tel gouvernement. Il voyait moins l'entourage des sciences, des savants de l'Europe qui créait ces miracles. Il ne voyait que le jeune sultan qui les ordonnait, Bonaparte, ce jeune homme si sage, qui pourtant présentait dans ses audiences une figure toujours souriantes On en fit la remarque lorsque le sérieux Kléber lui succéda.

Pendant six mois au moins, Bonaparte, tenant l'Égyte par ses admirables lieutenants, Kléber au nord et Desaix au midi,. au centre avec Gaffarelli et l'Institut d'Egypte, étonnant tous par sa sagesse, apparaissait aux Égyptiens un pharaon, aux mutalmans un autre Salomon, ou un descendant du Prophète. Tous s'inclinaient, et n'étaient pas loin de le croire quand il disait : c< Ne savez-vous pas que je vois les plus secrètes pensées ? »

Qui eût jugé que ce sublime acteur îdi le même Bonaparte, si intrigant en France, si double en Italie? N'importe, nous l'admirons dans cet(e fanée d'Egypte. Les très-grands comédiens sontiflit^rce que toQt n'est pas feint dans leur jeu. Je crois en outre

« Gubartî, p. 13?.

que sa vive nature électrique par moment put s'assimiler, s'harmoniser à la société où il vivait, société de tant d'hommes éminents, bienveillants, pleins d'une sympathie admirable pour le pays qu'ils espéraient régénérer.

Toutefois, il était trop mobile pour aller ainsi jusqu'au bout. Pour que ce grand respect des natifs fût durable, pour que la haine qui s'y mêlait au cœur des Musulmans se tût, il eût fallu une gravité, une conséquence qui n'étaient pas dans sa nature. Mémo lorsque son intérêt, sa politique lui conseillaient le plus d'être harmonique, il discordait, il détonnait.

Les musulmans, si graves, et, malgré leur barbarie, si fins pour certaines nuances, \m sentirent parfaitement. Et plusieurs (par un jugement sévère, selon nous) le jugèrent, sur ces dissonances, faux et mentenf en toute chose. Cela n'était pas. Il avait un 'penchant réel pour les mœurs, les idées d'Orient.

Il eut un instant l'idée de s'habiller à la turque. Mais il était petit; cela lui allait mal ; il y renonça.

Plusieurs soldats et officiers avaient pris femme en Egypte. Le général Menou alla plus loin, et, pour faire un mari|ige d'amour, abjura, se fit musulman. À ce sujet, Boallparte dans ses lettres, parlant de Mahomet, écrivait LHenou : « Notre Prophète. » Il avait promis de bâtir une grande mosquée, et donnait même aux musulmans des espérances pour la conversion des Français.

200 ANGLETERRE. — INDE. - ÉGYi»TE.

On crut qu'il aurait un sérail. Il n'avait pas de bonnes nouvelles de Joséphine, fort légère à Paris. Si bien qu'on présenta au général plusieurs femiines musulmanes. Il les trouva trop grasses, dit-il, ou plutôt craignit les plaisanteries. Il les renvoya. Mais pour donner un pire scandale, il prit ostensiblement pour maîtresse une jeune Française, femme d'un deses officiers, dont il éloigna le mari de l'Egypte. On la voyait avec lui cavalcaderi caracoler sur les promenades du Caire. Scandale impolitique, qui devait choquer la gravité musulmane , et montrer par un côté de légèreté étourdie le héros, le demi-prophète.

Vers la fin de 97, la fatigue, l'ennui l'avait pris, dit Bourrienne. Il alla voir Suez, où il diminua les droits de douane, établit une correspondance avec le chérif de la Mecque pour rétablir l'ancien commerce. Il reconnut le canal de Néchos qui unissait le Nil à la mer Rouge ; il songeait à le rétablir. Mais à ces vues si sages se mêlait beaucoup de vains songes, de velléités imaginatives. Il passa, à la mer basse, en Arabie, pour voir à trois lieues de là, ce qu'on appelait les sources de Moïse. Il écrivit aux Indes, à Tippoo-Saheb (une lettre qui ne parvint pas), pour qu'il pût s'entendre avec lui. Et en mégie temps, comme s'il eût voulu se rendre aux Indes |)ar terre, il demandait au shah de Perse la permission de faire sur la route des dépôts d'armes et d'habits.*

C'était aller bien loin pour chercher les Anglais^

qui arrivaient d'eux-mêmes. Leur flotte bloquait Alexandrie. La Porte, leur instrument, avait envoyé sur les confins de l'Egypte et de la Syrie, à El-Harik, le célèbre pacha d'Acre, le cruel Djezzar.

En vain Bonaparte espérait gagner celui-ci . Il tua notre envoyé, nous défia ; se voyant d'une part aidé par la flotte anglaise, et de l'autre par les pachas d'Alep et de Damas. Bonaparte espérait que les Syriens, ennemis de Djezzar, se joindraient à lui, et, non-seulement les chrétiens^ mais aussi les Druses, une vaillante et robuste population. Il ne pouvait tirer de l'armée d'Egypte que douze mille soldats (il est vrai les premiers du monde). Eh bien, avec ce petit corps, il résolut d'aller à la rencontre des Anglais, des Turcs, même des Russes, dont les flottes parurent bientôt dans l'Archipel .

Son imagination semblait excitée par le péril même : il comptait, s'il pouvait réunir, les Syriens, et trouver de quoi en armer trente mille, il comptait, disait-il, prendre l'Europe à revers (c'était son expression), prendre Constantinople et Vienne, et fonder un grand empire dans l'Orient.

Rien ne put se réaliser. Les Syriens restèrent divisés, firêpt bien des vœux pour nous, mais ne purent que nous aider fort peu. Au contraire, les musulmans, par fanatisme ou par contrainte, se réunirent et eurent pour eux la mer, et les secours inépuisa^ blés des Anglais*

La petite armée prit d'abord sur la frontière el Arich, sans trop de peine. La garnison fut traitée avec douceur, ainsi que dix-huit Mamelucks, qui, menés au Caire, furent rendus à la liberté par Poussielgue, rinlendant. Cette garnison, composée d'Ârnautes ou Albanais, en partie, prit service chez nous, et en partie promit de s'en aller à Bagdad. Mais ils s'arrêtèrent en route et aidèrent ceux de Djezzar à défendre contre nous Jaffa *.

Cette ville fut défendue avec une sorte de fureur. Un parlementaire que les Français envoyèrent pour la sommer de se rendre fut mis à mort. Puis, quelques soldats des nôtres qui s'étaient introduits par un passage souterrain, et en sortirent au milieu des ennemis, ne furent pas pris, mais égorgés. Ce qui n'irrita pas moins les Français, c'est que les barbares, se croyant déjà vainqueurs, sortaient avec ces couffes où ils emportent les têtes coupées, et où ils croyaient bienlôt rapporter celles des nôtres*.

Nos généraux Lannes et Bon, irrités, donnèrent l'assaut des deux côtés, et, pénétrant dans la ville, pressèrent entre eux la garnison, qui continua de se défendre de maison en maison. Deux ou trois mille Arnautes se réfugièrent dans un caravansérail où on allait certainement les brûler^ lorsque des aides de camp de Bonaparte, entre autres le petit Beaubar-

* Nakoula, p. 00.

s Hiot, p. 138, 162, 267.

nais, son beau-fils, leur promirent étourdiment la vie, ce que Bonaparte ne ratifia nullement.

La situation était très-mauvaise. On venait de s'apercevoir qu'on avait rapporté la peste d'Egypte. Et ces braves, qui ne s'attendaient nullement à ce nouvel ennemi, étaient, il faut le dire, très-effrayés. Des deux grands médecins qui ont suivi et raconté l'expédition, l'un, déjà célèbre, Larrey, croyait la peste contagieuse ; l'autre, Desgenettes, trouvait utile de supprimer même le nom effrayant de peste, et de dire que l'épidémie n'était qu'une espèce de fièvre, de soutenir ainsi le moral de l'armée. Mensonge dangereux, dit Larrey; mais devant l'ennemi, il fallait tenir le cœur haut. Bonaparte crut utile d'être de l'avis de Desgenettes, fit une longue visite à l'hôpital, et même souleva le corps mort d'un pestiféré. On fit courir le bruit que Desgenettes lui-même s'était inoculé la peste sans danger.

Qu'eût-ceété si, dans cette situation, déjà si triste, l'armée avait eu connaissance des nouvelles qui venaient d'Egypte, de Syrie, de la mer? Trois dangers à la fois l'environnaient. Non-seulement les Anglais, les Russes étaient en mer , mais par devant, nos amis de Syrie ne se déclaraient pas. Derrière, l'Egypte croyait que Bonaparte était mort, et elle ne payait plus. En outre, les pèlerins de la Mecque, e& Egypte et en Barbarie, paraissaient animés de ces souffles de fanatisme qui s'élèvent parfois

pour des causes inexplicables, comme les trombes du désert. Déjà , avec l'aide des Mamelucks, qui, en partie, quittaient la haute Egypte pour venir en Syrie, ils avaient massacré un convoi de Français, et d'autres massacres avaient lieu dans [dqsieurs villes musulmanes. Ce qui rendait la chose dangereuse, c'est que les Barbaresques étaient conduits par un ange qui prétendait les rendre invulnérables; beaucoup de peuples le suivaient.

Dans cette situation si hasardeuse, il eût été absurde de ratifier la grâce donnée par un enfant aux trois mille brigands albanais. Aussi Bonaparte ne l'avait nullement ratifiée. Seulement il avait eu le tort de ne pas prendre un parti sur-le-champ et de leur laisser croire qu'on les graciait. L'armée était bien loin de là, irritée par la résistance meurtrière qu'on lui avait faite de maison en maison, et sentant justement qu'à peine délivrés , ils n'iraient nullement à Bagdad, mais se joindraient sur-le-champ à Djezzar. Cependant Bonaparte ne voulut pas se contenter d'un jugement tumultuaire de l'armée. Il assembla les généraux. Les noms si respectés de Kléber, de Gaffarelli, étaient à eux seuls une garantie de justice et nous font dire encore que la chose fut examinée mûrement. Ils prononcèrent comme l'armée, ne reconnurent pas la folle grâce accordée par Eugène, et sentirent que la vie donnée aux Albanais serait la mort pour bien des nôtres.

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