‹ Histoire du xix.e siècle. (Œuvres posthumes)Chapitre 57 sur 79 · BONAPARTE ÉCHOUE A SAINT-JEAN-D'AGRE · texte numérisé non relu

BONAPARTE ÉCHOUE A SAINT-JEAN-D'AGRE

qui, tous les jours envoyés à la mort, affrontaient sans murmurer des entreprises impossibles. Ainsi, pendant près d'un mois, il leur fil attaquer cette tour qui était devant la ville, mais n'y tenait pas, n'y donnait nul accès. Avec cela, peu de murmures, sauf à la perte des amis, où tel pleurait, poussait des cris; un d'eux qui de douleur, de regret devint fou, dit alors des choses très-sages , et reprocha en face à Bonaparte sa sauvage obstination.

Mais de tant de pertes, aucune ne fut plus sensible à l'armée que celle de Caffarelli. C'était, comme j'ai dit, cet homme unique qui, plus que personne, avait lancé l'expédition, réglé TÉgypte avec sagesse. Son solide héroïsme était un soutien pour tout le monde. Il avait perdu une jambe au Rhin ; il perdit un bras à Saint-Jean-d'Acre, et pour ne pas ralentir son activité, voulut que sur-le-champ on lui fit l'opération. Habitué à se dominer, il la subit sans laisser échapper la douleur par aucun signe. Larrey dit que ce stoïcisme aggrava le mal et fut en partie cause de sa mort\ Ce qui dut aussi aigrir sa blessure et empêcher la guérison, c'est que, de bonne heure, il essaya de reprendre son activité. La vue de tant de pertes le consumait. Il se reprochait d'avoir entraîné dans l'expédition tous ses jeunes amis, qui mouraient chaque jour, entre autres Horace Say, jeune homme de grande espérance et frère de l'économiste.

* Larrey, p. 111.

302 AKGIETERRB. — INDE. — ÉGÏPTE.

Bonaparte venait voir Caffarelli deux fois par jour, voulant le calmer peut-être, adoucir son jugement (qui certainement était celui de Kléber, c'est-à-dire très-contraire au siège) . Peu de jours avant sa mort, une vive dispute s'éleva entre eux, et sans doute Caffarelli lui dit son opinion sans ménagement.

Après cela il s'enveloppa de son héroïsme d'impassibilité stoïcienne. Il voulut mourir en philosophant : a Lisez-moi, dit- il, la critique de Voltaire sur VEsprit des lois. » Choix singulier de lecture qui étonna Bonaparte, mais qui se conçoit pourtant; le mourant se consolait par cette vive protestation pour la liberté de l'homme contre Montesquieu , et son système sur la fatalité du climat*.

Caffarelli, on l'a vu, avait plus que personne,

> DansFouvrage de MM. Reybaud, Marcel, etc., qui contient, outre leur beau récit, mille choses utiles qu'on chercherait en yain ailleurs, on a fait l'entreprise méritoire, difficile, de nous donner des portraits de tant d'hommes héroïques. Ces portraits ne sont pas toujours bons, mais (je crois) souvent vrais. On n'invente pas des physionomies qui concordent si bien, avec la vie connue du personnage. Rampon doit ressembla. I^esg«-* nettes fait crier : < C'est vrail s Ce portrait, du reste médiocre, a'a.fi être inventé. Dans son apparente candeur, il exprime à merveille lelilbleiir bienveillant et bon, avec un petit air de niaiserie qui dut faire croire ses utiles mensonges. — Entre tous ces hommes, l'homme supérieur est évidemment Caffarelli, de vive intelligence et de finesse aiguë, mais, chose rare, d'une finesse qui tourne toute au profit de la bonté. Il était Faîne de ses frères, ne voulut pas hériter et leur partagea tout. Ce qu'on renîarqoe encore dans cette tête du Midi, c'est que ces qualités natives ont persisté à travers mille épreuves, mille souffrances. Un voltairien, et pourtant 8t<ncien ! — Bonaparte, pour plaire aux soldats, voulut emporter le cœur de Caffarelli dans une boîte. Son corps est à Saint^Jean-d'Âcre, et sa pierre sépulcrale, respectée des Arabes, comme celles de Hoche et Marceau sur le Rhin. Ainsi, la France mit partout ses enfants.

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