‹ Histoire du xix.e siècle. (Œuvres posthumes)Chapitre 67 sur 79 · MADAME DE STAËL · texte numérisé non relu

MADAME DE STAËL

Il eût été à désirer que madame de Staël, dans ses Considérations j au lieu de parler de la Suisse, qu'elle connaît peu, eût essayé de fixer quelques traits du brillant pêle-mêle qui s'agitait chez elle dans son hôtel, fréquenté de tous les partis. On en sait les traits généraux et les figures marquantes. Je ne dirai pas les meneurs. L'homme brillant, en 90, avait été l'aimable M. de Narbonne, grand seigneur patriote. En 99, madame de Staël, plus mûre, avait un ami plus jeune, le caustique Benjamin Constant, républicain sincère, dont elle aimait la fine langue, les principes, et les cheveux blonds.

Mais la porte n'était pas fermée. On recevait tout le monde, des hommes de toute autre couleur. De

jeunes émigrés peu connus, comme Chateaubriand alors, y étaient reçus avec bonté. — Même des personnages suspects, comme le grand propriétaire Vendéen que nous avons vu à Paris en Fructidor. Comment fermer sa porte, à un homme tellement titré?

Ce qui m'étonne davantage, c'est d'y voir à côté l'homme qui comprima Fructidor, le héros jacdiin Âugereau . De cet enfant du faubourg Saint-Marceaa on cite une jolie réponse, si fine, que personne ne la comprit, mais qui est remarquable comme condescendance flatteuse du jacobin à la société aristocratique. Madame de Staël demandait : c< Bonaparte se fera-t-il roi?» Augereau dit : c< Madame, c'est un jeune homme trop bien élevé pour cela. » (C'est-àdire : pour prendre la place du roi son maître et ancien bienfaiteur?)

Dans cette foule, il n'y avait pas combat d'opinions. La brillante et candide maîtresse de maison, quoique sincèrement patriote, justement à ce titre, exaltait Bonaparte,

Dans l'incertitude où l'on était encore des succès de Masséna, tout le public attendait, appelait l'heureux retour du héros de Syrie. Le gouvernement publiait, et tout le monde croyait ses bulletins quels qu'ils fussent. Quoiqu'on pût s'informer par les petites barques grecques qui, en tout temps, traversent la mer, on aimait bien mieux croire aux flatteuses nouvelles ; on célébrait la destruction de Saint-Jean

Page 1