‹ Histoire du XIXe siècleChapitre 12 sur 75 · SUITES DE LA. MORT DU CZAR PAUL · texte numérisé non relu

SUITES DE LA. MORT DU CZAR PAUL

sc faisait de soi-même, car tous les liants fonctionnaires et commandants avaient été nommés par Pilt, ne tenaient qu’à lui seul et étaient pleins de son esprit.

Citons par exemple le vaillant bouledogue Nelson, qui ne tenait qu’à lui et faisait bon marché du reste.

Avant la mort de Paul, au premier bruit de l’invasion du Hanovre, qu’il avait commandée à la Prusse, on décida que par un coup violent on effrayerait la ligue des neutres, et que les flottes anglaises agiraient, non sur la Prusse, qui n’a pas de port, non pas sur Pétersbourg, si bien armé, défendu par Cronstadt, mais sur le faible et innocent Danemark, qui n’avait rien fait aux Anglais que de fermer les fleuves à leur commerce.

La flotte anglaise partit, dès le 1er mars, sous l’amiral Parker et sous son lieutenant, le bouillant Nelson, qui sans doute n’écouterait rien et se porterait aux dernières violences s’il pouvait entrer dans la Baltique, attaquer Copenhague. Cette belle capitale, était toute exposée en mer, et presque sans défense, à moins que Paul, averti, ne lançât la flotte russe et ne prit Nelson dans le dos.

La conspiration dont on parlait déjà et dont tant de gens, à Londres, à Pétersbourg, demandaient le succès à Dieu, cette conspiration et la mort de Paul avaient pour elles bien des vœux. Or ce qu’on désire tant ne manque pas d’arriver. La Baltique, une mer

tiG FRANCE. — ITALIE. — RUSSIE.

si étroite, permit à Nelson (quoi qu’on ait dit) de savoir à temps l’heureuse nouvelle, de pouvoir à loisir bombarder Copenhague. Parker voulait qu’on s’arrêtât. dans cette barbare opération sur une capitale, et qui, faite de près, n’était qu’un massacre à coup sûr. Mais Nelson s’acharna, disant ironiquement qu’étant borgne, il ne voyait pas les signaux de Parker. Il ne perdit que huit cents hommes, de ces hommes que la press ramassa dans la populace de Londres, et il tua six mille Danois, tous bien autrement précieux, étudiants de l’Université, professeurs, médecins et autres hommes des hautes professions, enfin la fleur du Nord. Cependant les Danois ne se rendaient pas. Il y fallut la menace barbare de Nelson, qui avait pris quelques vaisseaux danois et qui dit qu’il les brûlerait avec les hommes qui étaient dedans. Les Danois, pour ne pas voir leurs parents, leurs amis, leurs enfants, brûlés vifs, se soumirent, et il ne fut plus question de la ligue des neutres et de la liberté des mers.

La Russie se désistant ou se contentant de vagues paroles, la France restait seule contre l’Angleterre. On avisa si l’on pourrait renouveler sur un de ses ports l’affaire de Copenhague. Tout était en défense. Par deux fois, en juillet et août, Nelson se présenta devant le petit port de Boulogne, et la dernière fois avec une grande armée navale, conduite sous lui par cinq amiraux. On lança force bombes sans résultat,

SUITES DE LA MORT DU CZAR PAUL. f,7

et comme nos vaisseaux, avancés à cinq cents toises, étaient sur une ligne enchaînés les uns aux autres, les tentatives d’abordage furent sans résultat, et couvrirent la merde cadavres anglais.

La vraie défaite pour la France, la vraie victoire pour l’Angleterre avait été la mort de Paul, l’avénement du jeune Alexandre, de douceur singulière, qui ménagea tout le monde, épargna et même employa les assassins de son père, lesquels n’avaient agi, disaient-ils, que pour garantir la vie de sa mère et la sienne peut-être, contre les caprices du czar. Tous les ports se rouvrirent. Les grands seigneurs charmés purent faire avec l'Angleterre leur commerce lucratif, et sans inquiétude garder leurs confiscations de Pologne. Alexandre se crut quitte envers celle-ci en l’amusant de vagues espérances et gardant près de lui les Czartoriski, qui flattaient ce pays du songe d’une future royauté (à l’anglaise).

D’autre part, les vertus domestiques d’Alexandre contribuaient à rendre sa politique très-molle. Il avait un respect excessif pour sa mère, qui aurait pu succéder au trône (d’après l’exemple de Catherine), et qui magnanimement l’avait laissé à son fils. C’était une princesse allemande de Wurtemberg. Et naturellement Alexandre souhaitait que, dans les nouveaux arrangements de l’Allemagne, la famille de sa mère trouvât son compte, aussi bien que la famille de sa

femme, autre Allemande de Bade. Pour lui, il conservait ce religieux souvenir que la maison d’Oldenbourg était la souche antique de sa propre maison, et il était disposé à la favoriser en tout.

Il pouvait trouver l’occasion de satisfaire son cœur sur tout cela dans l’arbitrage que la paix de Lunéville reconnaissait à la Russie pour les affaires de l’Allemagne. Mais Bonaparte, profitant de la terreur de son nom et de la mollesse d’Alexandre, se fît réellement arbitre de cet ordre nouveau, qui, aux dépens des princes ecclésiastiques, allait enrichir les princes séculiers. Les hommes de Bonaparte, Talleyrand et Dalberg, furent à Paris les dispensateurs de ces riches dépouilles, et n’oublièrent pas les familles qui intéressaient si fort l’empereur Alexandre ; ses parents allemands furent mieux traités qu’il ne l’eût fait lui-même. Cela rendait la cour de Russie trèsfaible pour Bonaparte, qui fit ce qu’il voulait en Allemagne et en Italie.

En 1802, l’Angleterre, satisfaite par l’abandon du droit des neutres (c’est-à-dire l’abandon de la souveraineté des mers), l’Angleterre, dis-je, devint tout à coup si pacifique, qu’elle vit, sans trop s’en irriter, les préparatifs que l’on faisait dans nos ports en face d’elle pour aller reconquérir Saint-Domingue.

Depuis que Bonaparte s’était senti malade, 1800- 1801 (du cancer paternel), il avait pris une détermination sévère, celle d’éloigner sa sœur préférée Pauline,

SUITES DE LA MORT DU CZAII l'AUL. CO

en la faisant reine du monde noir; il l’avait mariée à un homme médiocre qu’il aimait peu, le général Leclerc, chargé de l’expédition. L’armée de trente mille hommes qu’il mettait sur la flotte émut peu l’Angleterre. M. Pitt était tombé, ou plutôt s’était écarté pour faire place au pacifique Addington, que l’Angleterre aussi bien que son roi voulait, dans sa violente envie de faire la paix.

Tout au moins elle désirait une trêve qui permît quelque temps d’abolir ou suspendre les impôts de guerre les plus durs. Cette paix fut bâclée à Amiens par l’ami du roi, lord Cornwallis, le pacificateur de l’Inde.

Pour arriver bien vite à ce but désiré, on parla peu de la plupart des points en litige. La France, qui en ce moment évacuait l’Égypte, garda toutes ses autres conquêtes. Pour Malte, qui lui tenait infiniment au cœur, comme point central de cette mer, elle offrait tout plutôt que de la livrer aux Anglais. Malte resta la pierre d’achoppement où les négociations vinrent échouer, où il resta impossible de s’entendre. (Ce ne fut, en réalité, qu’une trêve.)

Ce repos d’un moment, la joie immense que la paix produisit donna à Bonaparte le temps et le courage de faire ce qu’il appelait sa grande politique intérieure, c’est-à-dire d’énormes sottises, où il se déclarait hardiment rétrograde, contre-révolutionnaire.

Il arrêta la vente des biens nationaux, ce qui fit des émigrés autant de courtisans, llatteurs et suppliants pour recouvrer leurs biens.

Bonaparte songeait en même temps à faire ce qu’il considérait comme sa grande conquête intérieure, s’assurer du clergé, faire des prêtres, des fonctionnaires, des employés qui, payés par lui, pourraient être ses instruments. Il se représentait tout le parti qu’il pourrait tirer de ce corps qui, à Rome et ailleurs, met la confession au service de la police.

Son agent en ceci fut le fameux Bernier, le curé vendéen, collègue de Stoflet; Bernier, à qui les Vendéens eux-mêmes reprochaient la férocité. Bonaparte le fit curé de Saint-Eustache. J’avais cinq ou six ans quand mon père me conta une scène qui venait d’avoir lieu à Saint-Eustache, scène horrible qui me fit frissonner et qui s’est empreinte dans mon souvenir. Bernier, dans ses habits pontificaux, étant à l’autel même, un de ces mutilés y monta avec lui, lui rappela sa barbarie, le lieu, le temps où il l’avait mutilé, et d’une voix tonnante le somma de descendre.

D’autre part, Bonaparte avait gagné le fameux cardinal Maury, l’ambassadeur de Louis XVIII à Rome. Let intrigant, dépensier et fort libertin, voulant revenir à Paris et en être archevêque, avait joué les deux partis à la mort de Pie VI, et avait employé son crédit de royaliste et d’agent de Louis XVIII à faire le

Page 1