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LA FOLIE DE BONAPARTE

parer avec certitude l’élévation de l’héritier, du fils d’IIortense et de sa mère.

Les deux femmes, averties trop tard, pleurèrent en vain. Dans l’exécution- sanglante de douze royalistes qu’on préparait, elles ne purent obtenir que deux grâces : celles de MM. de Polignac et de Rivière, deux jeunes gens pour qui priait tout le faubourg Saint-Germain.

Joséphine, ayant obtenu si peu pour ses amis, n’en fut que plus hardie et exigeante en récompense pour les intérêts de sa lîlle, et de ce fils d’Hortense, auquel tenait tant Bonaparte.

Elle obtint de celui-ci une démarche bizarre, incroyable, dans l’intérêt de cet enfant. Et, poussée par la passion, elle s’y démasqua, démentit tout ce qu’on croyait de sa douceur timide.

Cette démarche était une visite solennelle à Louis, où Napoléon lui déclarerait tous ses projets pour la grandeur de l’enfant qui lui était cher. Chose délicate. Mais Bonaparte, qui avait presque élevé Louis, ne semblait pouvoir être fort embarrassé devant lui. Il l’était cependant; et, pour se rassurer, ou pour étourdir cet homme faible et maladif, il imagina une chose ridicule : ce fut d’arriver chez lui à l’improviste, comme dans un tourbillon, avec une escorte de trente cavaliers qui suivraient sa voiture au galop, sabre nu.

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Sa meilleure escorte était Joséphine, qui, le voyant embarrassé, montra plus de courage et dit nettement à Louis qu’une loi sur l’hérédité était faite, qu’il fallait obéir aux lois; qu’il s’agissait d’être homme dans ces grandes circonstances, où d’ailleurs il trouverait son avantage.

Puis elle en vint à lui dire que, d’après la loi qu’on venait de faire, le droit de succession ne serait conféré qu’aux membres de la famille qui auraient seize ans de moins que le Premier consul, et que le fils de Louis était le seul qui remplît cette condition ; qu’il serait l’héritier.

Louis fut indigné, ainsi que Joseph, qui, dès qu’il sut la chose, s’emporta violemment, maudit l’ambiv tion de Napoléon, et souhaita sa mort comme un bonheur pour sa famille et pour la France1.

Miot, t. II, p. 179-180.

I.E SACRE. — LE PAPE A PARTS. — TRTOJTPIIE D’HORTENSE ET JOSÉPHINE SUR LES FRÈRES.

Bonaparte avait dit à Volney, lors du Concordat: «Ce sera la vaccine de la religion; dans vingt ans on n’en parlera plus. »

Ce mot, et ses pasquinades en Egypte, ne doivent pas faire illusion. Par sa patrie, sa mèreetsa première éducation, Bonaparte fut un gentilhomme italien catholique.

L’impression des cloches de Rueil, qui réveillait en lui ses souvenirs d’enfance, n’était pas un mensonge probablement. Ces dispositions augmentèrent à mesure qu’il s’entoura, lui et sa femme, des gens de l’ancienne cour; qu’il tint à s’attacherles vieux nomshistoriques du faubourg Saint-Germain ; qu’il prit pmir idéal, d’après madame de Genlis, la cour de Louis XIV.

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Ce qui lui plaisait fort dans celle époque, c’est que le catholicisme de Bossuet y fut un excellent instrumentum regni. Il comprenait fort bien que cette religion de l’obéissance est devenue, par la puissance croissante de la confession, une police très- efficace. C’est ce que disait effrontément Fouché à un évêque : « Monseigneur, votre métier ressemble bien plus qu’on ne croit au mien. »

Depuis le Concordat, Joséphine, pendant deux ans, fit tout pour fortifier en Bonaparte les dispositions religieuses, espérant par là obtenir le comble de ses vœux : le mariage religieux , qui lui manquait et qui eût été sa complète réhabilitation dans son monde du faubourg Saint-Germain. Mais Hortense ne put, ce semble, lui obtenir cela, qui eût paru une rupture avec la révolution même.

A la mort du duc d’Enghien, les deux femmes profitèrent de leur douleur et de leurs larmes même pour obtenir une chose qui ne pouvait manquer d’amener l’effet désiré : d’inviter le pape à venir à Paris pour jouir du triomphe de la religion et sacrer celui qui l’avait restaurée. Le pape, s’il venait et sacrait l’empereur, allait sans doute sacrer la bienfaitrice de l’Église, et préalablement exiger le mariage religieux.

Cela voulait du temps, ce semble. Il fallait qu’on fût un peu loin de la tragique circonstance de Vincennes et de l’exécution des dix royalistes qu’on con-

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damnait à mort. Ce grand massacre juridique se fit au dernier jour de mai, deux mois juste après la mort d’Enghicn. Le 18 mai, le sénat déclara Bonaparte empereur. Mais telle était l’impatience de Napoléon, que, le 10 mai, sans en parler même à Talleyrand, on chargea le légat Caprara d’inviter le pape à venir sacrer le futur empereur1.

Précipitation singulière ! le sang d’Enghien brûlait apparemment. On voulait le laver. Je veux dire que Napoléon s’avisait un peu tard qu’il avait fait une chose étrange et fort contradictoire pour celui qui voulait se faire recevoir dans la grande famille des rois, et qui se présentait à eux avec cette tache rouge. De là cette impatience de la masquer du moins en mettant par-dessus l’huile du sacre.

Le 10 juin, nouvelle insistance pour décider le pape par une lettre du cardinal Fcsch, oncle de l’empereur. Deux fois, le cardinal-ministre Consalvi fait consulter une assemblée de cardinaux, sous le sceau du secret. Dans celte consultation, que nous avons, on parle des droits de l’Église, sur ses terres d’Italie et sur la question des évêques constitutionnels. Mais nullement sur la question d’honneur, d humanité, la honte qu’il y aurait à tourner le dos aux Bourbons malheureux, dont l’un vient d’être as-

1 Artaud, t. I, p. 452.

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sassiné, pour suivre la fortune, consacrer l’usurpation, oindre le meurtrier1.

Cette glace de prêtre fait frémir.

Pie VII, dans la froide note où il consent avec toute espèce de formes modestes, n’insista pas moins sur les conditions les plus altières du cérémonial, celles qui mettent le prince au plus bas devant le prêtre : le baisement des pieds.

Il est évident que le pape avait des espérances qu’il n’osait avouer (sous peine d’être accusé de simonie). Par de vagues paroles qui n’engageaient à rien, on lui faisait croire que Bologne, les Légations, Avignon, lui seraient rendus. Tout au contraire, Bonaparte, l’hiver même et pendant le sacre, se préparait à changer ces pays qu’espérait le pape en un royaume d’Italie, à se sacrer lui-même à Milan de la couronne de fer des rois lombards.

Il ne se fiait pas tellement au sacre du pape qu’en même temps il n’ait voulu un meilleur titre, plus décisif : une approbation (au moins simulée) de la France. Partout, dans les départements, on ouvrit des registres, où, sous les yeux des fonctionnaires, chacun était tenu d’exprimer son vœu pour le nouvel empire.

Et en. même temps, pour dons de joyeux avènement, il créa les droits réunis, donna le code

1 Artaud, t I, p. 453.

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criminel cl la grande loi sur la police générale.

Cependant le pape différait toujours son voyage. Pour le décider, il fallut la menace. Bonaparte lui signifia que, si dans cinq jours, il ne tenait pas parole, on abolirait le Concordat, c’est-à-dire qu’on soustrairait la France à l’obéissance de Rome.

Sauf ses petits voyages à Boulogne pour la distribution des aigles, les vains préparatifs pour l’expédition improbable, il semblait absorbé moins par les signes de la guerre européenne qui se préparait, que par ses mesquines disputes de famille. Fort charmé d’avoir vu Lucien partir pour 1 Italie, il voulut apaiser Louis, le créa général et conseiller d’Etat. Il lit Joseph colonel en attendant qu’il le nommât colonel général des Suisses. 11 donna même à celui-ci le vain titre de grand électeur avec un logement au Luxembourg.

Avec tout cela, il lui reprochait de voir les républicains, entre autres le général Jourdan. En réalité, ce qui les brouillait surtout, c’était le triomphe prochain de Joséphine.

Événement singulier en effet pour tous ceux qui la connaissaient, et sa carrière si longue dans la galanterie. A seize ans, rejetée par son premier époux Beauharnais, que de campagnes en ce genre elle avait butes! Tous la connaissaient à Paris et ailleurs. Et il fallait un grand courage au pape pour venir la marier, la sacrer. Une personne plus réfléchie qu’elle

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eût triomphé modestement, et se serait fait pardonner. Mais non : elle voulait humilier les frères de l’empereur.

Les variations singulières de Napoléon dans sa réception du pape n’indiquaient ni ignorance, ni grossièreté soldatesque, mais la dualité de deux esprits qui s’agitaient en lui. Certain défaut d’égards qu’il marquait pour le pape était vu volontiers par sa cour militaire. Ses généraux disaient avec plaisir : « Il ne dépendra pas des prêtres. »

Il alla au-devant, près de Fontainebleau, mais en habit de chasse. Il monta le premier (c’est la politesse italienne qui permet de donner la droite à celui qui monte le second). Son escorte, composée de mamelucks, ne put pas plaire au pape, qui se voyait, pour entrer à Paris, entouré de ces mécréants.

Le jour de la cérémonie, il fit attendre le pape une grande heure. Arrivé à l'église, il se mit à genoux, mais sans se soumettre à l’humiliante cérémonie (stipulée par le pape) : le baisement des pieds. Au grand étonnement du pape, il se couronna lui-même et couronna l’impératrice, — ce qui rendait le pape fort inutile, simple témoin, figurant immobile. Cependant, à la fin du sacre, le pape récita l’oraison qui demande que le souverain détruise l’infidélité, et celle qui se montre, et celle qui se cache (c’est la base de l’inquisition)1.

1 Artaud, t. I, p. 510.

LE SACHE

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Napoléon paraissait, fatigué, ne faisait que bailler (dit de Pradt, maître des cérémonies du clergé). Le soleil, longtemps obscurci, finit par se montrer un peu dans celte froide journée. C’est tout ce que remarque le Moniteur du 5 décembre. 11 se garde de dire l’accueil bruyant que firent les troupes en ligne aux officiers du pape, qui, montés sur des mules, en costume grotesque, le précédaient. Ce fut un tonnerre de risées dont retentirent les Tuileries.

Le 4 décembre et les jours suivants, rien, rien au Moniteur , qu’une distribution des aigles, et un article sur l’iman de Moka, prince absolu, religieux, militaire, à la fois.

Le pape se sentit joué, resta encore un peu à Paris, où sa douceur fit bonne impression, mais refusa de voir à Milan le sacre italien de Napoléon.

Le sacre de Paris s’était passé tranquillement, sauf un cri d’un jeune inconnu, qui s’écria : « Point d’empereur ! » Napoléon fut surpris qu’il n’y eût pas d’autres désordres, et dit : « C’est une bataille gagnée ! »

Moi, qui étais sur le boulevard (j’avais six ans), je ne remarquai rien, dans cette journée glaciale, qu’un morne et lugubre silence.

11 n’y avait eu de bataille que dans la famille de l’empereur. Joseph, plutôt que de mettre sa femme à la queue de Joséphine, avait voulu se démettre de

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tout, se retirer en Allemagne. Ce qui l’adoucit un peu, c’est qu’il fut convenu que, dans le procèsverbal, on ne mettrait pas : porter le manteau, mais soutenir le manteau.

Il obéit, et Napoléon en fut si charmé, qu’il lui déclara avec effusion que, depuis leur dispute, il n’avait pas eu de repos. « Non pas que je croie que vous seriez capable (comme Lucien) d’acheter la grandeur par un crime, quelque avantage que vous trouviez à ma mort L »

La soumission de Joseph avait été amenée par des menaces brutales, des mots de capitan : « Je suis appelé à changer la face du monde... Nous êtes mon ennemi si vous refusez de venir au sacre... Où sont vos moyens d’attaque? votre armée contre moi?... Tout vous manque. Je vous anéantirai*! »

Cette comédie ridicule n’était jouée que pour obéir aux deux femmes, Hortense et Joséphine, qui voulaient terrifier les frères et leur faire accepter leur éloignement de la France, pour laisser le trône à l’enfant. Us furent inébranlables. Joseph refusa la royauté de Lombardie. Sur son refus, on l’offrit à Louis ; mais il fut trop choqué de l’idée de Joséphine qui, sans pudeur, comme pour confirmer les bruits qui couraient, voulait garder ici l’enfant près de Napoléon. Louis, indigné, déclara que, s’il allait en

1 Miot, t. II. p. 237-238* s Ibid.; p. 240-241.

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talie, ce serait à condition d’emmener l’enfant et la mère.

Ce qui mit Napoléon dans une étrange fureur. Hors de lui, il saisit Louis par le milieu du corps, et violemment le jeta hors de l’appartement*.

' Miot, t. II, p. 257.

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