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LIVRE TROISIEME

ALLEMAGNE

ALLEMAGNE POLITIQUE

Le mot célèbre de Siéyès sur la prétendue universalité de Bonaparte (un maître qui sait tout, qui peut tout, veut tout faire) ne fut sans doute qu’une plaisanterie, sauf le dernier mot sur l’aveugle et imprudente volonté qui lui faisait multiplier de plus en plus ses embarras.

Au moment où la paix d’Amiens, si imparfaite, était difficile à entretenir, il se créa mille ennemis non-seulement en affichant par l’affaire de Saint- Domingue ses prétentions coloniales et maritimes, mais en irritant tous les souverains par la mort du duc d’Enghien, parla réunion du Piémont, ce qui, avec sa violente médiation suisse, avait l’effet réel d’une vraie main mise sur les Alpes, c’est-à-dire sur le cœur du continent européen.

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Tout cela précipité en quelques mois, étourdi, imprudent. Mais est-ce tout? En même temps, il commençait inconsidérément à remuer une chose énorme : l’Allemagne. Ce gros corps, indigeste, faible par sa dispersion, lui paraissait paralytique. 11 avait vu pourtant avec quelle vigueur rapide la petite Prusse sous Frédéric remua l’Allemagne du Nord. Et il savait mieux que personne que la lenteur des Autrichiens dans ses campagnes d’Italie tenait et aux routines du conseil aulique et aux directions des Anglais, qui souvent firent avorter les plans des généraux de l’Autriche.

Dans l’impatience d’un homme du Midi, il n’appliquait à ces populations qu’une grossière arithmétique. Avec Talleyrand à Saint-Cloud, ou sur le Rhin avec Dalberg, il n’examinait rien que le calcul, ajoutait tant d’âmes à la Prusse, et tant à la Bavière, au Wurtemberg, etc.

Ces populations allemandes, peu mobiles, si on les laissait dans leurs anciennes divisions et dans les habitudes inertes des vieux gouvernements, il les remua étourdiment, comme une poussière humaine, et leur donna une mobilité qui n’était pas l’activité encore, mais qui devait la préparer.

Il faut le dire, dans ce grand corps, beaucoup de choses habituées ensemble par une longue cohésion, quoiqu’on réalité hétérogènes, paraissaient naturellement liées, se croyaient telles. Dans les

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vieilles cathédrales, la forêt (charpente des voûtes), liée par quatre ou cinq cents ans, adhère en toutes ses parties, unies par le temps, la poussière, etc. Tous ces bois sont-ils morts? Nullement. Que la hache s’y mette, et vous les entendrez gémir.

Si Bonaparte eût mieux su l’ histoire, celle du passé de l’Allemagne, il aurait vu que, malgré sa roideur apparente, c’est une race variable et très-flexible. L’Allemand, justement parce qu’il est fort disciplinable, a été plusieurs fois, par exemple sous Frédéric, le premier soldat de l’Europe. Pourquoi? C’est qu’avec la rudesse extérieure de l’individu, il est fort associable, pour être camarade et pour agir d’ensemble.

On le remarque très-bien dans tous les arts qu’on pourrait dire allemands, spécialement dans l’harmonie musicale, le grand art où plusieurs instruments font chacun leur partie. On le voit même aux populations rurales, assez grossières pour tout le reste. Les paysans, l’hiver, s’associent à merveille pour ce qu’on appelle la musique de chambre. L’été, les concerts en plein vent permettent de faire agir d’ensemble plusieurs groupes d’exccutants. Et quand l’exécution est plus parfaite et mieux disciplinée, elle permet aux foules même d’y prendre part. Cette facilité de s’associer, d’agir d’ensemble, les rend aussi propres à la guerre. Voilà pourquoi des hommes, du reste pacifiques, casaniers d’instinct.

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et par moments très-enfermés dans la famille, se sont trouvés si aptes à la discipline militaire, propres à marcher en corps d’armée.

Cette facullé d’association est une grande force, si une nécessité, une émotion la réveille. Chose souvent assez lente chez celte race bien moins impressionnable que d’autres. Mais si cette émotion arrive enfin, elle est susceptible de prendre un crescendo prodigieux : comme on voit l’orgue, qui dès qu’il a soupiré une fois, éveillant peu à peu ses âmes , les jeux de sa vaste machine, prendre une force et des effets immenses, rouler des flots toutpuissants d’harmonie qui dépassent l’effet des tempêtes.

Non-seulement l’Allemagne par cette grande faculté d'association a une force redoutable; mais cette force, plusieurs fois, a apparu en ce que la littérature a de plus clair, dans les hautes formules qui résument tout. En présence de la fatalité visible, de la tyrannie de Louis XIV, et de ses atteintes à la conscience, Leibnitz (reprenant dans Aristote l’antique philosophie de l’énergie ), dit : L’homme est une force active.

A quoi la basse Allemagne, Spinosa, oppose la substance comme notion universelle et fondamentale. Voilà les deux écoles, les deux philosophies qui feront tour à tour le développement de l’Allemagne. Leibnitz

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avec raison objecte à Spinosa : « L’idée de cause est la première en nous, et ce n’est même que par elle que nous avons idée de la substance. »

Les deux écoles l’emportent tour à tour. Si, dans ses moments de langueur, l’Allemagne (en paraissant grandir) s’étend dans le brouillard, dans l’inertie de Spinosa, elle ne tarde pas à s’éveiller, par le retour à la doctrine et au sens de la force vive.

On pouvait deviner que, par ces ricorsi naturels de la logique et de l’histoire, l’Allemagne aurait un retour héroïque sur elle-même, qu’après son critique Lessing, et l’auteur de Werther, inspiré de Spinosa, la thèse de la cause morale et de la force vive reprendrait sa faveur, que le stoïcisme prévaudrait, et qu’alors l’Allemagne, les quarante millions d’Allemands, comme un seul homme, se lèveraient contre la France.

Pour obtenir cet effet violent, que fallait-il? Endurcir l’Allemagne par une pression tyrannique et cruelle qui y fit cesser l’état somnolent qu’une vie plus douce eût prolongé. Le faux lien fédératif de l’Empire sous le césar allemand avait continué ce sommeil. L’association religieuse opérée par Luther n’avait agi que sur une moitié de l’Allemagne. Frédéric II, par l’association militaire qui réunit à ses armées tant d’étrangers de toute nation, ne fut pas non plus pour l’Allemagne un suffisant uni-

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ficateur. Napoléon eut cet effet, cette force par des moyens barbares, moins encore par la guerre que par une pesante oppression qui n'est ni guerre ni paix. L’Allemagne criait-elle? Si elle eût été centralisée, la résistance, localisée au centre, eût eu lieu de bonne heure, et très-probablement eût été étouffée.

Avec ce cruel chirurgien, plus le patient criait de douleur, plus il était serré ; plus, contre sa nature et contre ses habitudes, il était obligé de se durcir, de ramasser ses forces, de concentrer ses nerfs, ses muscles. C’est en ce sens que Bonaparte a été le bienfaiteur de l’Allemagne par des opérations qui réveillent et donnent envie à l’opéré de poignarder le chirurgien.

Bonaparte, en détruisant la révolution en France, la propagea-t-il en Europe?

En tout pays la tradition du dix-huitième siècle, la libération de l’idée qui fait l’affranchissement de tout le reste, fut violemment outragée par lui comme idéologie. L’Italie, qui, au dernier siècle, suivait de si près la France, fut cruellement découragée par le général Bonaparte, quand, défendant aux municipalités la vente des biens ecclésiastiques , par cela même il maintint les couvents, toute la vieille crasse monastique; deuxièmement, quand il expulsa notre clergé républicain, et que le pape, consentant à

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marcher dans le sang d’un Bourbon, vint sacrer et blanchir le meurtre.

Le code français, énervant, détruisant la puissance paternelle, établissant l’égalité des partages, fut d’abord reçu avec joie, et l’on crut que l’activité augmenterait. La maison de famille fut détruite, et tous les frères, dans leur petite égalité, demandèrent des emplois et se firent des commis, oisifs et serviles. La bureaucratie pullula.

Ces commis de l’empire, rogues et durs, avec une tenue demi-militaire, et se croyant tous colonels, firent partout exécrer la France. L’empereur, dans les consulats, mettait des hommes à lui pour observer, surveiller le pays, faire outrageusement la police en pays neutre. Souvent même, comme ambassadeurs, il envoyait de ses sabreurs farouches, non pas méchants, mais violents, colères, terribles d’attitude (comme était Lannes).

Les Français perdirent là le renom d’urbanité et de douceur qu’ils avaient eu toujours.

Notez que, même les pires de l’ancienne monarchie avaient cela du moins, qu’ils changeaient peu les habitudes, suivaient volontiers les routines. Mais les nouveaux commis, issus de la révolution, variables comme elle, et absolus comme l’empire, étaient l'effroi, l’horreur de leurs administrés.

Tout cela éclata violemment quand Bonaparte

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entra comme vainqueur en Allemagne. Mais, même avant, quand, en 1805, sous le prétexte d’exécuter le traité de Lunéville, il se chargea de régler les indemnités dues aux princes dépossédés sur la rive gauche du Rhin, consultant rarement et pour la forme la diète de l’empire, et la Russie, nommée aussi médiatrice. L’empereur Alexandre, malgré son amitié pour le roi de Prusse, en plusieurs choses, favorisait l’Autriche, la grande puissance militaire qui avait été, pouvait être encore son alliée dans un conflit européen. En le voyant ainsi flotter, les princes allemands s’adressèrent à la France, qui ne flottait pas. Et tout se traita à Paris.

La Bavière se détacha la première du grand corps germanique et se fit cliente de la France, comme elle avait été sous Louis XV, et fut fort accueillie de Bonaparte comme ennemie de l’Autriche, comme la route qui conduit à Vienne. L’idée de Bonaparte, bizarre pour un ami du pape, était de détruire les électorats catholiques, dont les cinq voix assuraient à l’Autriche la prépondérance sur les quatre voix protestantes. De sorte qu’il n’y eut plus dans l’Empire d’autre Etat ecclésiastique que l’électorat de Mayence, qu’on transféra de Mayence à Ratisbonne, et qu’on laissa aux mains de son coadjuteur Dalberg, le Talleyrand de l’Allemagne, qui flattait Bonaparte de l’idée d’un empire intermédiaire (la Confédération du Rhin).

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Ce fut un grand changement dans les habitudes allemandes, européennes, que de voir ces antiques évêchés disparus. Lçs prélats souverains, jadis despotes absolus et cruels1, étaient fort adoucis, devenus le refuge de ceux que la tyrannie militaire avait chassés d’ailleurs.

Bonaparte supprima cette zone pacifique du Rhin, et poussa les populations peu satisfaites sous le joug de la Prusse et autres Etats militaires. Il favorisait fort ceux-ci, spécialement la Prusse, que (dans sa courte vue et son imprévoyance) il voulait faire la protectrice de l’Allemagne du Nord. Grâce à lui, la Prusse, qui, la première, nous avait attaqués, en récompense de la neutralité servile3 où elle s’était tenue depuisla paix de Bâle, en évitant de mécontenter l’Angleterre, et sans être tenue de suivre franchement la France, avait étonnamment augmenté sa population, de sept millions d’âmes l’avait portée à neuf, et en attrapant encore le crédule Napoléon, elle lui escroqua un demi-million d’âmes, lui donnant pour ses arrangements italiens une garantie fort inutile. Alexandre approuva, en considération de la belle reine de Prusse et de la jeune Prusse aristocratique qui commençait à dominer dans cette cour.

Sous un ministère avili, sous un roi médiocre, peu estimé des siens, la Prusse n’avait pas moins pour-

1 Voy. ma Sorcière, au quinzième et au seizième siècle.

9 Hardenberg, t. VIII, p* 261.

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suivi une carrière d’améliorations qui lui donnèrent d’abord trop de confiance, mais qui, après ses malheurs, contribuèrent à la relever. Elle entra particulièrement dans la voie de cette éducation forte, mais strictement automatique, qui semble avoir pour but de rendre tout homme semblable à tout homme, éducation qui a fortifié l’État, mais qui a paralysé le talent, glacé le libre genius.

Les officiers devinrent une caste, ne pouvant se marier qu’avec un certain revenu et des femmes d’une certaine naissance.

Enfin le gouvernement pénétra dans les arrangements même de la propriété privée, de manière à en empêcher l’extrême morcellement.

Cette tendance aristocratique étonne d’autant plus que partout, en Allemagne comme en Italie, c’était bien moins les nobles que les paysans qui se déclaraient pour leurs rois et leurs anciennes dynasties contre la France. Même sous Bonaparte, elle leur semblait identique à la révolution.

Ces pauvres gens (de Souabe, du Palalinat), sans avoir l’idée nette de la patrie allemande, y tenaient par leurs habitudes, leurs lieds et la musique, les airs nationaux, les légendes, en avaient un culte instinctif et le pressentiment.

Tout cela fermentait dans le peuple et chez les paysans, tandis que leurs nobles maîtres se roulaient

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devant Bonaparte, s’étouffaient rue Saint-Florentin chez Talleyrand, et demandaient l’aumône à ce Mcphistophélès au pied boiteux, mendiants insatiables, qui disaient toujours : « Excellence, encore tant d’âmes, s’il vous plaîl ! »

RENAISSANCE LITTERAIRE ET MORALE DE L’ALLEMAGNE. L’ÉCOLE CRITIQUE ET FANTAISISTE. — L’ÉCOLE DE L’ÉNERGIE (AVANT 1800).

Une chose fait grand honneur à l'Allemagne. C’est que chez elle, la renaissance sociale et politique est partie surtout de l’Idée.

Belle méthode et profondément naturelle.

Sous des formes très-différentes, la France a procédé de même. Et la philosophie y a précédé tout.

Descartes et Leibnitz inaugurent, chez les deux nations, le mouvement qui, plus tard, étendu par nos encyclopédistes et les écoles issues de Kant, arrivera enfin aux résultats pratiques.

Je voudrais dans ce court chapitre faire, selon mes forces, une chose longue et difficile, expliquer comment la pensée pure, échappée au brouillard théolo-

gique qui, au dix-septième siècle, avait fait rétrograder l’Allemagne et la langue allemande, s’élança et donna à l’âme nationale des forces tout à fait imprévues1.

L’Allemagne, après Frédéric, revient à elle-même, à sa langue. Mais celle-ci a-t-elle retrouvé, même chez ses plus grands écrivains, cet accent simple et fort qui m’émouvait tant dans Luther?

Le pesant militarisme, issu de la guerre de Trente ans, devait fort l’alourdir. L’homme, enrégimenté, noyé dans ces grandes masses, perdait le vif sens individuel. Et, d’autre part, les derniers luthériens, piélistes, etc. chloroformaient, tant qu’ils pouvaient, le Moi.

Klopstock, en se croyant esclave de la mythologie chrétienne, commença à l’humaniser malgré lui par les embellissements fantastiques de l’art, la rappro-

1 L’espace et bien des choses me manquent pour traiter ce vaste sujet. Rendant dix ans ^de 1828 à 4 83 S j, j’eus une passion très-vive pour l’Allemagne, les antiquités allemandes, et j’étudiai (parfois avec le secours du meilleur, du plus grand savant, Jacob Grimm), les idiomes variés de cette vaste langue, mais toutefois moins en linguiste qu’en amateur passionné des mœurs et du génie que ces idiomes révèlent.

Je m’arrêtai à Luther. Chez lui, la phrase est nette encore, autant que vivement énergique. Au dix-septième siècle, elle s’embarrasse fort, et semble devenir un serpent qui lord ses longs replis, s’efforce et mord sa queue. C’est sans doute ce qui éloigna Frédéric et lui lit oublier les mérites de cette langue, supérieure à toute autre pour l’accent, la vibration.

C’est au théâtre de Francfort, en 1828, que ceci me frappa d’abord. L’accentualion puissante du mot freyheit, liberté, me fit penser à le comparer au libertas des Latins, au libertà des Italiens. ( Libertas , quæ tandem respexit inertem, Virgil. — Libertà, molto e desiato benè. Pétrarch.)

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cha de nous. Chose curieuse, l’année où paraît la Messiade ( 1748) est celle aussi des débuts dramatiques du grand douleur et critique Lessing.

Lessing, né dans un pays slave, la Lusace, était-il de souche allemande? Cet esprit vigoureux et tout d’abord indépendant (ayant passé par les mathématiques, les écoles de médecine), se trouve être à Berlin le secrétaire de Voltaire. Ces deux hommes de tant d’esprit n’arrivent pas à se comprendre, mais plutôt se haïssent. Lessing fait trop d’efforts pour éviter la France. Il écrit volontiers contre nos philosophes, dont il a les opinions. C’est avant tout un douteur, un chercheur. « Je ne voudrais pas, dit-il, de la possession du Bien suprême; c’est sa recherche que je veux. » Au prix de lui, Voltaire est un apôtre. Ses disciples, ses missionnaires ont établi, prouvé l’identité morale du genre humain1.

Lessing, dans son Nathan le Sage, pose l’égalité des trois religions (musulmane, juive, chrétienne). Dans ses manuscrits de Wolfenbuttel, il critique à la fois et les chrétiens et leur adversaire Bayle.

Ayant donné l’essor au doute illimité, il voit avec chagrin que rien n’est plus facile. C’est cet esprit flottant qui tout naturellement règne aux grands passages du monde, je veux dire, aux villes impériales du Rhin, de tout temps satiriques, vouées à l’ironie.

1 AnqucLi-DujieiYuii.

Ce que veut et travaille Lessing, c’est tout simplement la nature chez Goethe.

Son grand-père, ouvrier tailleur, sa grand’mèrc, aubergiste, lui ont donné l’esprit moqueur du compagnonnage allemand. Son père, riche et honorable magistrat, sa mère, aimable et fantaisiste, lui donnent, sous un extérieur magnifique, imposant, les dons brillants d’une imagination qui se prendra à tout, embrassera le monde.

C’est une chose merveilleuse de voir comment les Allemagnes (pour parler comme Comines), ou, si l’on veut, l’Allemagne, s’est répandue de toutes parts. Lierre immense, qui , s’infiltrant, a dominé et transformé des races souvent d’énergie supérieure, celte, slave, italique. L’Allemagne du Rhin , vinicole et celto-wallone, a produit en Gœthe la plus vive clarté, en Beethoven la plus haute énergie où cette race pouvait parvenir.

Que de choses, dans Gœthe, sont plus françaises qu’allemandes, une surtout, bien caractéristique, qui le rapproche des nôtres, si féconds en mémoires personnels! Parmi ses pensées d’art, de philosophie, c’est lui-mème (il l’avoue) qui se raconte presque toujours. Mille choses, qu’on croirait d’invention, sont des événements, légèrement modifiés, de sa vie, souvent de simples souvenirs.

Deux sujets tout allemands, et propres au Rhin

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antique, le préoccupent d’abord. Un hasard l’avait initié à l’alchimie mystique, à ses légendes ténébreuses. Comme Lessing, il regarda d’abord le sujet de Faust , qu’il traita, mais plus tard, dans un tout autre esprit.

Puis, étudiant à Strasbourg, il mit la main encore à un sujet, tout allemand et cher à la jeunesse des universités; la légende des derniers chevaliers du Rhin, la grande épée, le gantelet du fameux Gœtz de Barlichingen. Mais les parades chevaleresques d’étudiants, ce monde resserré, ce n’était pas le grand public.

Le succès européen, universel, de la Nouvelle Héloïse l’avertissait assez que, pour avoir un succès populaire, rien ne vaut un roman de passion. Etudiant diplomate à Welzlar, il en eut une, et l’arrêta à temps. 11 n’en prit juste que ce qu’il fallait pour s’inspirer. S’il alla plus avant par écrit, et mena Werther au suicide, ce fut par complaisance pour l’exagération sentimentale des étudiants allemands.

Il lisait Spinosa, mais n’entrait pas encore dans la doctrine de l’indifférence absolue. La page où le jeune homme couché dans l’herbe, voyant les combats des insectes qui bruissent, s’élève à l’idée du grand Tou! qui se dévore lui-même, cette page, dis-je, est tout ce qu’il donne au système, de peur de refroidir son livre.

Quoique Werther, par sa Charlotte, etc., semble

bien appartenir à la bourgeoisie allemande, l’auteur participait foncièrement à l’esprit français. C’est, par là qu’il plut à Weimar et à d’autres petites cours d’Allemagne. En 92, le duc de Weimar l’emmène, comme en partie de plaisir, à celte campagne de France qui devait être courte, n’ayant pour but, disait-on, que de rétablir Louis XYI 1 II .

Gœthe raconte tout, très-bien, mais avec impassibilité. Dans la retraite et par des boues immenses, enfoncé par moments dans un fourgon, il étudie un traité de physique, esquisse des scènes du Faust. On voit qu’alors ce grand esprit tournait déjà vers la Nature et loin des préoccupations morales.

Cet état très-flottant de Gœthe était celui de l’Allemagne, prête à le suivre dans la fantaisie, à applaudir son grand drame de Faust , satirique et panthéistique. A l’exemple de ses princes, elle était alors détournée des réformes sociales qui, au temps de Rousseau, l’avaient préoccupée. Au moment du

I Gœthe suivit l’armée partout, fut à Valmy. Son récit est admirable de limpidité, l’oint du tout partial. On voit comment, avant les fatales guerres de Bonaparte, les deux peuples se baïs.-aient peu. 11 note l’esprit d’ordre, d’économie du paysan français.

II donne plusieurs anecdoles peu connues qui marquent 1 héroïsme, l’enthousiasme du moment. Non-seulement le commandant Beaurepairo se brûla la cervelle, mais d’autres, à qui l’ennemi donnait la vie en firent, autant Une anecdole plus belle, et vraiment adorable, est racontée par Gœthe (24 septembre 92) ■ c’est que dans la pénurie où étaient les drux armées, les Français voyant les Allemands affamés, partagèrent avec eux le peu de vivres qu’ils avaient.

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succès d’ Émile , les Allemands avaient jugé mieux que Rousseau lui-même que l’éducation de l’enfant supposait celle de l’homme qui doit l’élever, qu’il fallait former à la fois et l'élève et le précepteur. Ce fut la grande vue de Basedow, qui, par ses livres et son éducation philanthropique, entreprit d’élever non-seulement l’enfant, mais le citoyen en tous ses âges. Dans ses institutions et dans ses livres qui étonnent pour l’époque comme prédications hardies de la liberté, il tendit à ce double but h

Comment ces livres courageux, qui n’eussent pu paraître en France, parurent-ils en Allemagne? C’est qu’entre ses princes, si absolus, il y avait émulation, rivalité en plusieurs choses. Tandis que la Prusse, le Wurtemberg primaient brutalement par l’éducation militaire, d’autres, tels que Weimar, etc., éclataient par l’encouragement donné aux arts, et même quelquefois par certain esprit de liberté. Basedow et ses beaux livres d’histoire, de politique, eussent eu en Allemagne une grande influence pour réveiller le sens pratique, si par malheur ils n’avaient apparu au moment du triomphe de la fantaisie.

Basedow voulut voir Goethe, et le rencontra dans un bal entre deux contredanses, n’en fut pas bien reçu. L’élégant jeune homme craignit que la connais-

1 Voy. mon livre sur l’éducation, Nos Fils, 1870, au chapitre de Peslalozzi.

sance d’un tel libre penseur, aux habitudes populaires, ne déteignît sur lui.

Les Allemands, qu’on croit moins serfs de la mode que les Français, la suivaient en bien des choses avec une grande timidité. Ils tournèrent le dos à Basedow.

Kant même, malgré sa gloire, son énorme réputation, fut retenu par ses formules et son langage abstrait fort loin du grand public. La séparation de la Raison pure et de la Raison pratique semblait commode à l’esprit, allemand, qui volontiers s’éloignait de celle-ci. D’ailleurs Kant recommandait tellement l’obéissance aux lois (bonnes ou mauvaises), qu’il semblait dire : « Mon système n’est pas de ce monde. »

Le génie allemand à qui Lessing avait donné l’audace critique, et Goethe beaucoup d’éclat, s’étendit par une littérature nouvelle, et surtout par Herder, qui, plus mobile que n’étaient les Allemands d’alors, par ses voyages de Russie, avait entrevu l’Asie, le monde. Il avait inspiré le goût de la philosophie de l’histoire.

L’étude de la géographie, née en Suisse aux écoles de Pestalozzi, fut portée par Ritler et autres en Allemagne. Mais non pas le génie, les méthodes indépendantes, qui étaient le fond de l’éducation chez Pestalozzi.

Le théâtre allemand, par Schiller, prit un élan de

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sensibilité où s’éveillait le cœur, la fibre humaine. Cette âme noble et charmante avait de grandes pensées, de grands projets, et il avait écrit que « le théâtre doit faire l’éducation du genre humain. » Mais savait-il sa route?

On est porté à en douter quand on le voit indécis (et faible protestant), dans sa Guerre de Trente ans , et dans sa Marie Stuart , adopter les traditions catholiques ‘.

Son amitié pour le sceptique Gœthe fit honneur à son cœur, mais put bien augmenter les fluctuations de son esprit.

Par bonheur, en dessous, dans la jeunesse des universités, à la noble école d’iéna, un ferme noyau stoïcien s’était déjà formé, et depuis plusieurs années réagissait contre l’influence de Gœthe et l’école de la fantaisie.

Nous, amis de la liberté, et point du tout séduits par la gloire militaire, nous n’avons pas l’âme indécise, et quand nous voyons la France d’alors fatiguée se délaisser elle-même, et suivre la malheureuse fascination de Bonaparte, nous sommes ravis de voir la liberté se faire un refuge dans les écoles allemandes. C’est pour nous un bonheur que l’indépen-

Comment se fait-il que bien d’autres, et des historiens sérieux, aient adopté les récits romanesques de la compilation de Jebb, faite au moment pour pousser nos séminaristes à l’assassinat d’Élisabeth?

dance se crée un petit nid, tout intérieur, dans les doctrines métaphysiques et dans le cœur de quelques jeunes gens.

Il n’y eut jamais plus beau spectacle et rien qui montre mieux la force expansive de l’Idée pure.

C’est, comme je l’ai dit, un grand avantage pour l’Allemagne de toucher par les bords à des races étrangères fort énergiques. Ainsi, au treizième siecle, elle emprunta aux récits Scandinaves le sujet des Nibelungen , et le traita avec génie. En 1800, le grand professeur Fichte (ne en haute Lusace, un pays jadis slave) s’empara avec hardiesse de la philosophie de Kant, et lui donna un caractère sublime d’indépendance.

Il avait en Suisse et en Pologne vécu au milieu des orages. 11 entreprit une apologie de la Révolution française. Enfin, quand elle s’assombrit, devint méconnaissable à ses amis, Fichte, alois même, ne recula pas, nous fut fidèle, publia son Apologie (d’après les théories du Contrat social) du droit d’insurrection contre la tyrannie.

Combien l’Allemagne d’alors avait un libre esprit! A ce moment même, le gouvernement de Weimar offrit à Fichte la chaire de philosophie à Iéna (1794). Là il trouva une noble jeunesse, qui de plus en plus s’affligeait des tergiversations de la Prusse et de l’attitude honteuse qu’elle donnait à 1 Allemagne. Ce fut le germe primitif de la résurrection.

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Fichte trouvait la spéculation embarrassée par la dualité qu’admettait Kant entre la Raison pure et la Raison pratique. 11 supprima cette distinction qui paralysait tout, et ne reconnut qu’un principe, tout pratique, Y action, l’action personnelle, la personne, ou le Moi.

« Mais, lui dit-on, cet univers, ce mouvement im mense et varié, cette scène du monde dont nous sommes environnés, qu’en faites-vous? »

Ici, il faut voir l’homme. Fichte avait l’extérieur d’un héros des Nibelungen. Peu grand, il est vrai, mais fort, sanguin, et doué d’une puissance invincible d’affirmation qui subjuguait l’esprit.

« Si l’univers, lui disait-on, devient problématique, que deviendra la Patrie, l’Allemagne? »

Fichte ne dit pas : « Périsse l’univers ! » Il fut clément pour la réalité, dit froidement : « Je ne lui défends pas d’exister, mais comme une simple conception de mon esprit. »

Dans cet idéalisme si haut tout disparut, la bassesse actuelle des gouvernements allemands, et ce qui allait venir, la défaite d’Iéna, l’insolence de Ronaparte. Tout cela n’était plus que de simples êtres de raison et la tyrannie du néant.

Dans les étudiants d’Iéna, et probablement dans les auditeurs de Fichte, se trouvait un gaillard de la sauvage Poméranie, le célèbre Jahn, un gymnaste

RENAISSANCE LITTÉRAIRE DE L’ALLEMAGNE, admirable dans tous les exercices du corps, qui enseigna et répandit son art. Plus lard, nous verrons cette époque des teutomanes chevelus, un peu ridicules parfois, mais d’une vraie grandeur patriotique. On commença à dire, à croire que les anciens Allemands étaient les plus forts des hommes. Et on mêla les vieilles légendes Scandinaves de Siegfrid, etc., avec les JXibelungen allemands du treizième siècle. Mais n’anticipons pas sur tout cela.

Les étudiants, très-nombreux, et qui formaient comme une jeune nation, n’eussent pas répandu leur esprit, sans la langue qu’ils avaient commune avec le peuple. Je parle de la langue musicale.

Langue propre à l’Allemagne, et dont les Français, trop épris de leurs airs nationaux ou de musique italienne, comprenaient rarement le sens. Les symphonies de Beethoven, en présence même des tyrans, prêchaient, haranguaient l’Allemagne, l’imprégnaient de leur mâle harmonie.

Beethoven, fils d’un chanteur, d’un ténor de la chapelle de l’iéecteur de Cologne, mélodiste jusqu’à vingt ans, n’apprit l’harmonie qu’à Vienne, lorsque son maître l’électeur, dépossédé par Bonaparte, vint en Autriche. Le jeune homme fit alors sa première symphonie (en ut), puis les autres aux années suivantes.

Ces symphonies, qui furent, on peut dire, la mu-

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sique par légion, par tribus, retentirent au loin. Leurs échos créèrent à l’Allemagne une âme commune, et furent pour elle ce que nos fédérations avaient été pour la France de 90.

Il faut que je m’arrête ici; sinon, j’enjamberais deux années, et je me retrouverais au lendemain d’Iéna.

NI LA FRANCE. NI L’ALLEMAGNE, NI L’ANGLETERRE NE VOULAIENT FORTEMENT LA GUERRE.

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