LE DÉCRET DE BERLIN. — SERVITUDE DU CONTINENT
Les grands projets du consulat, qui prétendait, avec l’empereur Paul, défendre la liberté des mers, furent cruellement retournés par Napoléon, qui (pour arriver à ce but), n’imagina d’autre moyen qu’une servitude de la terre, très-vexatoire, et mit tout le monde contre lui.
La juste horreur qu’a laissée son système ne doit pas nous faire oublier l’odieuse tyrannie qu’exerçaien t alors les Anglais sur toutes les marines du globe. Non-seulement, par le droit de visite, ils s’arrogeaient la police des mers, un droit d’inquisition sur tout le commerce du monde, mais, en exerçant ces visites, ils enlevaient, s’adjugeaient les meilleurs matelots, les prétendant Anglais et échappés de leur marine.
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Voilà le système contre lequel Paul avec Bonaparte, l’Espagne, la Hollande, le Danemark, etc., s’étaient, ligués pour protéger les faibles (1802). Projets évanouis, et par la mort de Paul, dont le parti anglais sut se débarrasser, et par les désastres de Copenhague et Trafalgar, qui rivèrent les chaînes du monde maritime, enfin par les vains projets de Boulogne, qui donnèrent à la France Pair odieux d’un assaillant, qui troublait, inquiétait l’Angleterre, ce monde du travail. Les Anglais se présentaient à toute nation sous l’aspect le plus favorable, donnant presque pour rien les vêtements que leurs machines livraient à si bas prix, et de l’autre main apportant ces denrées des tropiques si nécessaires dans nos tristes contrées.
Il y avait un grand danger à se mettre contre ce cours si naturel des choses. Paul l’avait éprouvé. Et Alexandre vécut entouré d’une cour favorable au parti anglais. L’influence de Czarlorisky, qui proposait d’enlever à la Prusse Posen et Varsovie, dura peu et fit place au faible d’Alexandre pour la reine de Prusse, plus Anglaise que l’Angleterre. De là la campagned’ Austerlitz, puis celle d’Eylau et deFriedland, où la Russie vint si tard et si mal combattre pour le parti anglais, et défendre la Prusse lorsqu’elle n’existait plus.
Si Bonaparte eût été plus prévoyant, il fût resté fidèle à son rôle de 1802, où il n’attestait rien que
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le principe de la liberté des mers. Ainsi firent les Américains, qui, malgré la faiblesse de leur marine d’alors, ne craignirent pas de braver l’Angleterre. Le président Jefferson proposa et fit décréter que tout matelot américain pressé par un Anglais pour la marine anglaise avait le droit de le tuer. L’Angleterre, alors si forte, recula devant cette déclaration.
Tout au contraire, Napoléon, oubliant son rôle de 1802, où il défendait la liberté des mers contre les Anglais, promulgua (comme un insensé) une tyrannie pire que la leur. Il se chargea d’interdire à toute la terre les chères denrées coloniales et les vêtements chauds à vil prix que partout débitaient les vaisseaux anglais.
Arrivé à Berlin et si près de Hambourg, il voyait là avec indignation la grande porte par où l’Angleterre, chassée du continent, faisait entrer ses marchandises par les fleuves d’Allemagne.
Il ordonna d’interdire, de brûler partout les marchandises anglaises. Et par là, il donna lieu à une contrebande immense.
On vit ce spectacle odieux dont jouirent nos ennemis; des femmes du peuple, avec leurs enfants deminus, s’agenouillaient autour des bûchers où brûlaient des étoffes anglaises: « Pour Dieu ! donnez-les-nous plutôt! »
A Paris, la transiormation des boutiques, qui, au lieu de café, ne servirent que de la limonade et
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d’écœurantes bavaroises1, ne fut pas populaire. Napoléon ne venait guère de Saint-Cloud à Paris ; mais s’il y fût venu, au marché des Innocents il aurait pu entendre les dames des halles, qui, sous leurs parapluies et toujours en plein air, avaient besoin de leur café, l’accabler de malédictions.
Ces habitudes, vieilles déjà d’un siècle et qui dataient de la Régence, étaient-elles celles du caprice, de la simple sensualité? Nullement.
Le cerveau, comme tout autre organe, a besoin d’une nourriture spéciale et qui s’adresse à lui. Dans nos climats blafards, si ennuyeux, de l’Occident, qui parfois, comme la Hollande, l’Angleterre, l’Allemagne, ont, dans le jour, une pleine nuit de brouillard, les excitants nerveux équivalent à la lumière et la remplacent. Le sucre, par exemple, dont la privation fut si sensible alors, c’est tout à la fois la lumière, l’alcool, les réveils de la force que donne l’eau-de-vie.
Les ivresses mystiques, leurs illuminations peuvent les remplacer quelque temps. Puis le vin. Dès 1500, 1400, les foules ne sentent plus le goût de l’hostie, disent avec les hussites : « La coupe au peuple ! » La sorcellerie y supplée et invente pendant trois, quatre siècles, d’étranges breuvages. Enfin, vers 1700, le café règne et les denrées coloniales. C’est le paradis
1 Je me rappelle qu’en plein River, mon grand-père, se promenant avec moi sur le boulevard, regrettait de ne pouvoir me payer une bavaroise.
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du cerveau, un paradis non monastique et nullement oisif, mais très-actif, plein de fécondité.
C’est l’Asie, l’Afrique, l’Amérique, qui viennent au secours de l’Europe. Et bien à temps. Aux grands moments de trouble moral, il faut que la nature, n’importe comment, nous secoure. Au matin de Jemmapes, dans une froide matinée de brouillards, la Marseillaise tint lieu d’eau-de-vie, dit Dumouriez, En 98, à la veille de Brumaire, cela ne suffit plus. Quelle tristesse ! Malthus et Grainville écrivent en Angleterre, en France, les évangiles du désespoir.
De Marengo à Austerlitz, en cinq années d’inaction, il y eut non-seulement torpeur, mais un extrême affaissement, une défaillance du système nerveux, donc grand besoin de ce qui le remonte.
Je dis ailleurs combien l’état douteux des idées émoussait, dégoûtait les âmes. Partout, en France et hors de France, la fausse réaction chrétienne donnait par moments la nausée.
Toute nation, même la plus arriérée, en se croyant chrétienne, avait en elle, à son insu, je ne sais quel mélange des idées nouvelles, qui énervait, pâlissait les anciennes. La Russie même, ce monde reculé, profond, inconnu, prêt au miracle et l’attendant, était frappée de ne pas le voir venir. Au contraire, à Zurich, à Austerlitz, le ciel s’était déclaré pour les impies. La belle lettre de Czartoryski, où il dénonce au czar le mécontentement de la Russie?
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suflirait pour prévoir un changement dans les mœurs.
Et, en effet, l’historien Karamsine, extrêmement favorisé par la famille impériale, écrit à Alexandre, avant 1811, combien la Russie est changée, et surtout la métamorphose qu’y a opérée l’extrême développement du commerce de l’eau-de-vie1, etc.
Dans toute l’Europe, le besoin des excitants nerveux et cérébraux se faisait sentir davantage. Le sucre, le café, l’eau-de-vie donnaient à l'homme qui a besoin d’effort, au soldai et au travailleur, un renfort d’énergie, une force surprenante et quasi divine, l’impression de la présence réelle.
On peut juger l’horreur avec laquelle il fut reçu, le tyran maladroit qui voulut arracher cette coupe à toute l’Europe défaillante !
1 Cetle lettre a été donnée par M. Alex. Tourgueneff.
Deux choses poursuivaient Napoléon, malgré toutes ses victoires :
Sa folie, que je viens de caractériser, c’était de se constituer le geôlier de toute la terre, de contrarier toutes les nations en ce qui change le moins, les habitudes de chaque jour ;
Son péché, qui devait le mener à Sainte-Hélène, c’était d’avoir été le grand traître , non-seulement en Brumaire, mais antérieurement à Léoben , à Campo- Formio. Toujours il ménagea le despotisme, et l’Autriche, qui en était comme la forteresse en Europe ; à Léoben, à Austerlitz, où elle était par terre, il la releva. A son grand coup de foudre, à Austerlitz, lorsque l’Europe reculait de stupeur, lorsque le czar
ému prenait les routes de traverses, disparaissait à l’horizon, le grand moment était venu de tirer l’Aigle blanc de son tombeau, de le montrer partout derrière l’Europe pâlissante, de montrer à la Prusse, à l’Autriche et à la Puissie, que leurs armées avaient pour arrière-garde un spectre.
« Même moment après Iéna? » Pas tout à fait le même. Victoire moins éclatante. Puis, l’imprudence insigne de se déclarer le geôlier du monde, de l’enfermer, pour mieux en exclure les Anglais; l’entre, prise grotesque, avec ses petits bras, d’envelopper le globe de la terre.
Il était tout à l’idée fixe qui lui cachait la route, et il ne vit pas même la Pologne soulevée pour lui. Et non-seulement la Pologne prussienne, qu’il traversait, mais la plus lointaine Pologne. Il vint de la Lithuanie, de Vilna, malgré la distance et les obstacles de tous genres, l’horreur des boues profondes, si terribles en automne, il vint douze mille hommes qui voulaient combattre sous Napoléon.
Et cela ne s’arrêta pas. Ce fut le commencement d’une religion. J’en ai vu avec émotion la sublime et dernière extase dans Towianski, le prophète, dans Mickiewicz, le grand poète. Mais il faut reprendre de haut.
Jamais cœurs d’hommes ne battirent autant pour la France.
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Ils prirent ses qualités, ses vertus, ses défauts. Versailles et le grand roi leur firent un mal immense. Mais dans leur naufrage meme, l’espoir d’être secourus par nous les soutenait toujours, surtout lorsque le Directoire, la Réveillère-Lepeaux, offrit héroïquement alliance à tous les peuples qui s’émanciperaient (1796).
Alors à Paris même, deux Polonais, Trèmo, Laroche, eurent l’idée de créer une Pologne errante, associée aux armées de la France, qui les suivrait, combattrait avec elles. On n’avait pu démembrer que le sol. Mais l’âme de la Pologne, l’Aigle blanc, allait voler, mobile et affranchi.
La belle idée, si vraie, du Polonais Copernic, qui lança la terre dans l’espace, pour rouler à jamais, fut imitée ici.
L’idée plut à Kléber, à Jourdan, à Championnet. Le politique Bonaparte n’admit pas d’abord les Polonais dans l’armée française, mais dans les troupes italiennes.
Ils le servirent fort en Égypte. Puis, ce qui restait d’eux, il eut la barbarie de l’envoyer à Saint-Domingue, qui les dévora.
D’autres se présentaient, mais ils les fondait dans ses troupes, les laissait rarement combattre à part, pour ne pas voir leurs services, se dispenser d’être reconnaissant.
Tout cela devait bien refroidir la Pologne? Nulle-
ment l. Notre arrivée à Posen eut tout l’effet d’un cataclysme. Non-seulement la population se précipite, mais s’aligne pour marcher avec nous. EnrSortant de Posen, ce sont quatre régiments de plus.
Bonaparte avait annoncé que Kosciuszko allait venir de France. Mais ce héros, qui jugeait parfaitement Bonaparte, non-seulement ne vint pas, mais démentit expressément le mensonge officiel.
N’importe. L’élan était donné. Le crédule Dombrowski était en avant. Bonaparte ne craignait qu’une chose, l’enthousiasme qui le forcerait de se prononcer. 11 arrive à Varsovie, comme un coupable, dans l’ombre d’une soirée d’octobre. Vu aux flambeaux, il était, non plus le Bonaparte jauni et travaillé de flammes, des grandes batailles d’Italie, mais blême et qui déjà tournait à la graisse pâle.
Tous pleuraient. Lui, il passe, sombre, silencieux. Descendu à l’hôtel de ville, pour réponse aux ha rangues émues, il parle du climat : « Qu’il y a de boue dans ce pays ! » Puis brusquement : «Messieurs, il me faut pour demain tant de blé, tant de riz. »
A quoi il ajouta une parole terrible, qu’on a rapportée diversement, mais qui serra le cœur : « Point d’excuses. Sinon, je vous laisse au bâton russe. Je mets le feu, et je m’en vais! »
D’autres assurent qu’il dit ce mot sauvage : « 11
1 Vov. plus loin, Somo-Sierra, 1807.
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me faut votre sang ! » On frémit, et il répéta : « Ce qu’il me faut, c’est votre sang. »
Mot digne des barbares idoles du Mexique ou de Carthage. Alors une belle Polonaise, épouvantée pour la Pologne, crut adoucir son cœur, se donna au vampire.
Elle revint encore en 1814 à Fontainebleau quand il s’empoisonnait. Il lui ferma sa porte. Et même à Sainte-Hélène, il a fermé son cœur aux Polonais, ne reconnaît pas leurs services.
Mais que pensait l’armée? Les boues et l’aspect pauvre du pays lui déplaisaient.
Et cependant plusieurs parlaient pour la Pologne. Non-seulementMurat, toujours à l’affût d’une royauté. Mais Davout, tête froide, esprit pratique, qui voyait ce qu’on pouvait tirer d’un tel enthousiasme en présence de l’armée russe qui avançait. Bonaparte alléguait qu’il ne fallait pas s’attirer l’Autriche sur les bras, en encourageant la Pologne.
Dans la réalité, ce qu’il craignait, c’était en secouant la flamme de laisser tomber une étincelle sur l’armée française elle-même.
11 croyait comme le czar, que la Pologne était un foyer révolutionnaire, mais ne négligeait rien pour persuader auxFrançais que c’était un pays toutaristocratique : une noblesse, des serfs, point de peuple.
Chose fausse, ou fortement exagérée. D’abord, il
y avait un peuple industriel dans les villes. Nous avons les Mémoires de Kilinski, le héros cordonnier de Varsovie. Et de nos jours, madame de. Choiseul a peint l’effervescence patriotique des ouvriers de Vilna.
Pour la noblesse, c’était moins une caste qu’un grand peuple. Dans les guerres turques, la masse des innombrables cavaliers polonais, tout ce qui portait la lance avec sa petite flamme, était noble, sans difficulté. Aujourd’hui la noblesse se trouve même aux moindres conditions. Un de mes amis qui fit ce voyage, il y a dix ans, demanda combien il y avait de nobles dans la province. Il y en avait douze cent mille. Le valet d’écurie qui lui tirait les bottes était un noble.
Les gens même qui n’en sont pas là, qui ont un peu de terre, sont souvent très-pauvres, n’ont qu’un seul paysan, et s’ils l’affranchissaient, mourraient de faim.
Les grands seigneurs ont toujours été fort généreux pour les affranchissements. J’ai lu 1 un beau livre in-4° avec de belles gravures (imprimé en Italie) à la gloire d’un Czartoryski du dernier siècle, qui avait affranchi 500,000 serfs.
D’autres, moins riches, ont voulu quelquefois suivre ce bel exemple. Mais les nouveaux maîtres de
' A la Bibliothèque polonaise.
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la Pologne ne le permettaient pas, prétendaient qu’ils s’adressaient aux masses pour les soulever. Yoilà ce qui a retardé l’affranchissement chez la plus généreuse nation du monde.
Il ne faut pas être dupe des mots. La Pologne, avec des millions de nobles, était une démocratie. C’est ce que montre à merveille l’antipathie de Bonaparte pour elle. Il y sentait la liberté.
Napoléon dit une chose très-juste qui explique les difficultés de cette campagne : « On ne compte que quatre éléments ; ces contrées m’en ont fait connaître un de plus, la boue. » Il est vrai que la Russie et toutes les contrées voisines vers l’ouest sont, aux saisons intermédiaires, printemps, automne, presque impossibles à traverser.
G’estlà ce qui arrêta le plus la grande armée. Ajoutez-y le siège important de Dantzig, où il employait trente mille hommes. Ajoutez-y les propositions fallacieuses de l’Autriche, que le Corse Pozzo poussait fort à la guerre, mais qu’une insurrection des Polonais de Galicie eût bien embarrassée.
Alexandre, en guerre avec la Perse et la Turquie,
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demandait en vain aux Anglais un emprunt de cent vingt millions. Faute d’argent, les forces russes étaient paralysées. Le czar tenta en vain de donner à la guerre un effet religieux, un aspect de croisade, disant que Bonaparte avait prêché le Coran au Caire.
Mysticisme un peu ridicule, lorsque parmi ses généraux on voyait Bénigsen, le célèbre assassin qui fit achever Paul. C était un Hanovrien fort doux , dit madame de Choiseul. Fézenzac, qui (prisonnier) mangeait à sa table même, cite de lui un mot qui prouve et sa dévotion, et son attachement à la reine de Prusse. Le parti de la reine, alors puissant à Pétersbourg, soutenait Bénigsen, et sans doute c’est par sa faveur qu’un Allemand, ainsi noté, fut nommé général en chef.
Comment Alexandre, cœur tendre, religieux, et qui croyait à l’intervention de Dieu dans les affaires humaines, risqua-t-il de confier son armée, la responsabilité d’une si grande guerre, à cette main sanglante qui depuis si peu de temps (cinq années seulement) avait commis ce crime? On ne peut le comprendre.
Quoi qu’il en soit, Bénigsen, se retirant toujours jusqu’au 7 février, se trouva le 8 devant les nôtres (entre Kœnigsberg et. Eylau), fut forcé de combattre. Il avait détaché ce qu’il avait de Prussiens sous le général Lestocq pour couvrir une petite place.
Ce qui étonne, c’est que Napoléon, pour la première fois infidèle aux principes qu’il avait jusque-là si magnifiquement démontrés, au lieu de se concentrer et de faire des masses, se divisa, détacha Ney pour courir après Lestoeq et le petit corps prussien. Cela fail lit lui être fatal. Car les Russes, avec un élan et une persistance admirables, ayant pris, repris plusieurs fois le village d’Eylau, anéantirent le centre de Bonaparte. De la division Augereau qui le formait , il resta à peine mille hommes. Les Russes, d’une ardeur héroïque, arrivèrent même au pied de l’éminence (le cimetière d’Eylau) où se tenait l’empereur. Il en fut étonné, s’écria : « Quelle audace! »
Il avait avec lui l’artillerie de la garde, qui vomit tous ses feux. Et comme Bénigsen avait placé ses Russes en longues colonnes, chaque coup en emportait des files. Napoléon dut regretter alors d’avoir éloigné Ney et de ne pas l’avoir gardé.
Ici se place le curieux récit de M. de Fézenzac, tout jeune aide de camp, à qui Napoléon confia la mission si urgente et si importante d’aller chercher au plus tôt Ney.
Cet enfant seul pour messager dans une nécessité pareille! Le soir, sur cette plaine neigeuse, et pleine de verglas, ne sachant le chemin, il n’ose dire à l’empereur (si redouté et toujours en colère) son embarras. Heureusement il a vingt-cinq louis ; il achète un cheval pour remplacer le sien, qui est
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fourbu. Heureusement il rencontre un officier qui sait la route. Heureusement il ne rencontre point de Cosaques.
Voilà la prévoyance de l’empereur, qui veut que la fortune le serve, sans qu’il y soit pour rien.
C’est déjà l’histoire de Waterloo, déjà son peu de soin pour avertir Grouchy.
Mais Ney est plus heureux. Le petit messager, à la longue arrive enfin et l’avertit. Déjà les Prussiens de Lestocq sont arrivés au champ de bataille, sont en ligne avec Bénigsen, depuis quatre heures du soir.
La cavalerie française avait tourné la gauche russe. Ney, arrivant avec son élan ordinaire, décida la retraite de Bénigsen, qui, en bon ordre, se dirigea vers Kœnigsberg,
Grande leçon pour Napoléon, qui pendant quelque temps, attendant Ney, ne fat sauvé que par les décharges rapides de l’artillerie de la garde, qui démolissait l’armée russe.
Il n’y eut jamais un plus hideux champ de bataille. Tant de sang sur la neige ! Ney haussa les épaules, dit : « Tout cela pour rien ! »
Et Napoléon même, voyant les siens fort sombres s’associa à leur émotion, disant : « Quel fléau que la guerre ! » (Mot que le peintre Gros a traduit dans son beau tableau.)
On pourrait dire que tous étaient hors de combat* de froid, d’horreur, incapables de bouger. Lepic,
grenadier à cheval, homme de fer et gigantesque, chercha le lendemain encore des ennemis à combattre, ne trouva guère que des Cosaques attardés. Donc on se déclara vainqueur, on resta maître de ce champ de cadavres.
Le soir, Napoléon invita à sa table les officiers de l’artillerie, qui l’avaient sauve. « Quel funèbre repas! » m’a dit l’un des convives. Pour aller souper chez l’empereur, nous passions entre deux montagnes de corps, de membres mis en pièces, des bras, des têtes, hélas ! celles de nos amis. Personne n’avait faim, comme on peut croire. Mais ce qui dégoûta encore plus et mit le comble à la nausée, c’est que chacun, en ouvrant sa serviette, y trouva un billet de
banque. »
« Telle était la délicatesse de l’empereur. Il nous payait comptant la mort de nos amis. On répandait que pour la prise de Dantzig, Lefebvre aurait un paquet de vingt-cinq millions. Et le soldat disait en voyant ces petits rouleaux : « C’est du chocolat de Dantzig. »