‹ Histoire du XIXe siècleChapitre 33 sur 75 · TILSITT. — LE PARTAGE DU MONDE EUROPÉEN · texte numérisé non relu

TILSITT. — LE PARTAGE DU MONDE EUROPÉEN

Les triumvirs de Rome, assemblés dans une île, firent, dit-on, le partage du monde Romain. Ce fut chose insensée. Cependant, elle avait ceci de spécieux qu’au moins ils partageaient un monde très-connu, fort lumineux alors, qu’ils avaient sous la main.

Au partage de Tilsitt, ce fut tout autre chose : Bonaparte partageait un monde qu’il ne connaissait pas.

Il ne connaissait guère ces grosses masses de Russie contre lesquelles bientôt dalla se heurter.

Fort peu la Pologne dont il aurait pu se servir.

Pas davantage la grande Allemagne qu’il écrasait, pressait jusqu’à la revanche de Leipsick.

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Ce qu’il connaissait moins encore, quoi qu’on ait dit, c’était la France même. Il y avait en elle une étrange dualité. Chose bizarre, et pourtant certaine. Pendant qu’une certaine France, toute active qu’il précipitait en armées, le suivait avec une furie qu’on pouvait croire encore enthousiaste, la grande majorité, la France du travail, le regardait faisant ses grands tours d’acrobate, croyait à chaque année le voir tomber de la corde tendue, et chaque fois disait : « Quoi ! ce n’esL pas encore fini? »

Que voulait-il au juste? Toute sa vie son rêve avait été la conquête de l’Orient. Il semblait croire que, maître de la Turquie, par la Perse, on arrivait tout droit à l’Inde anglaise. Il ne tenait pas compte de ces espaces énormes. Cependant, à Tilsitt, connaissant mieux la puissance russe, il en fit moins abstraction , et proposa un partage de la Turquie. Mais quand il vit le czar y consentir sans peine, il comprit qu’il ferait un marché de dupe, et que la Russie prendrait tout.

Alors, il tourna tout à coup, et avec la facilité de sa grande imagination, il prit l’Espagne en rêve, avec le Portugal, l’Amérique espagnole, les mines du Potose, comme Napoléon III a pris le Mexique.

Alexandre avait demandé un armistice. Napoléon demanda une entrevue.

Il espérait capter, éblouir Alexandre, l’amener à

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tout prix au grand but qui faisait son rêve, sa passion : Y abandon de Y alliance anglaise , la fermeture du monde russe au commerce anglais.

Il comptait, à la lettre, envelopper, fasciner Alexandre, exercer sur lui ce prestige qui ne lui avait jamais manqué.

Il avait plusieurs choses qui eussent dû faire tort à ce prestige. Il était peu harmonique, dissonnant, intempérant en gestes et en paroles , souvent emphatique, souvent trivial, comme l’a dit l’auteur de son meilleur portrait, M. de Pradt qui l’appelle : Jupiter Scapin.

Et en effet, celui qui eût eu le sang-froid de l’examiner bien, sans penser à sa renommée, eût vu qu’il avait par moment des tons faux, criards et vulgaires , qu’on ne trouve que dans les piètres comédiens.

Avec tout cela, il avait conservé encore en 1807 ce caractère, ce don qui avait tout fait pour sa fortune, le mordant méridional.

Mais quoi ! cette faculté lui était-elle propre plus qu’à d’autres Méridionaux?

Masséna, son égal pour les dons militaires, s’était de bonne heure assimilé à la France jacobine, et paraissait un rustre. Le Béarnais, au contraire, Bernadotte, était et paraissait trop un homme fin. Bonaparte eut une chose qui d’abord l’embarrassa fort, de parler au plus mal le français, même l’ita-

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lien1. C’est ce qui fit croire d’abord à Barras, à Carnot, qu’il ne pourrait aller bien loin, et engagea à le favoriser. Il garda très-longtemps ce bégayage.

Il avait en 1807 gardé peu de signe de son origine italienne. Guéri de la maladie de peau qu’il avait eue longtemps, il devenait gras, un peu blanc, prenait un visage plus français. Mais il avait déjà perdu de sa flamme primitive, « de l'âcreté du sang qui, disait-il, fait gagner les batailles. » 11 commençait, à vrai dire, « sa descente. »

A juger ses batailles d’Eylau et de Friedland, quoique la dernière fût une grande victoire, on peut dire qu’il baissait.

Soit orgueil, soit négligence, il n’y montra pas beaucoup de prévoyance. Et, s’il finit par vaincre, ce fut en se corrigeant, et après coup.

Il le disait lui-même : « Je suis âgé. Alexandre qui est plus jeune profitera. »

Ce qui restait très-fort en lui malheureusement, ce n’était pas son positif admirable, l’attention sérieuse à tout détail, dont il avait fait preuve dans ses

1 Ici, je ne puis m’empêcher de dire une observation juste et ingénieuse d’Alfred Michiels. C’est que le langage qui est pour nous une lumière, emprunte une certaine puissance du clair-obscur. Nous sommes bien plus sensibles à une langue que nous ne savons qu’à moitié. Si nous la savons tout à fait, le charme, en partie, disparaît. L’étranger qui s'efforce à parler notre langue, trouve souvent, par impuissance même, des formes qui plaisent par le neuf et l’étrangeté. C’est ce qui arriva à Bonaparte, et même assez tard lui donna une originalité trompeuse, l’apparence d’un homme prime-sautier, de franchise énergique.

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guerres d’Italie. C’était une imaginalion de plus en plus exagérée et fausse, qui devait à la fin l’entraîner, le précipiter.

Cette imagination lui fit prendre pour l’entrevue des précautions qu’on trouva excessives. Il ne s’y hasarda que sur un radeau parfaitement découvert, au milieu du fleuve, entre les deux armées.

Il n’osa pas manger chez Alexandre; une fois, il demanda du thé seulement, mais n’en but pas. Alexandre ne se fâcha point de cette prudence, et mangea plusieurs fois chez Napoléon.

Celui-ci se souvenait de la mort de Paul, voyait à côté d’Alexandre Bénigsen, le principal des assassins, celui qui (selon le récit prussien) les engagea à persévérer et à achever leur victime.

Certainement Alexandre n’eût pas ordonné un crime. Mais si quelqu’un de ces serviteurs si zélés, eût immolé Napoléon, comme Paul, Alexandre eût été indigné, eût pleuré sans doute, mais reconnu le doigt de Dieu, la vengeance du duc d’Enghien.

Tels sont en effet les mystiques. Sa mère et lui se résignèrent en pleurant à un fait, regrettable sans doute, mais qui les mettait sur le trône.

Revenons à Tilsitt :

Napoléon fit crier aux nôtres : « Vive le Czar ! » Et

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frappé de l’extérieur charmant d’Alexandre, s’écria : «Apollon! »

Il croyait d’autant plus que cette belle et féminine figure serait aisément fascinée, opposerait peu de résistance à ses projets.

Alexandre débuta par le mot qu’il savait être le plus agréable : « Je hais les Anglais tout autant que vous. »

« Si cela est, la paix est faite, » répliqua Napoléon.

Dès lors, l’effusion d’une si nouvelle amitié, n’a plus de bornes, ce semble. — Et c’est le vainqueur qui offre tout.

D’abord, plus de Pologne, sauf un tout petit duché de Varsovie, enlevé à la Prusse, mais donné à un Allemand, le roi de Saxe.

Alexandre se laisse donner par cet ami nouveau, si généreux, la plus précieuse dépouille de l’allié d’Alexandre, la Suède. La Finlande, tant convoitée de la Russie qui, depuis Pierre le Grand, la regardait comme la possession la plus désirable et nécessaire même, pour abriter Saint-Pétersbourg, la Finlande, ce roc, ce granit qui vaut un diamant, Alexandre la laisse enlever à son ami, et donner à lui-même par son ennemi Napoléon.

Il est vrai que Napoléon, de son côté, lui abandonne ses amis d’Orient. Il ne défendra pas la Perse qu’il vient de soulever, ni la Turquie, no-

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tre plus ancien allié, qu’hier encore il a promis de défendre. La Russie prendra à celle-ci, les deux Principautés, Moldavie, Yalachie, c’est-à-dire le Danube.

a Si la Turquie refuse?... » Eh bien, on prendra la Turquie elle-même.

Tout cela, pour une promesse difficile à tenir : « qu’Alexandre fermera la Russie aux marchandises anglaises. »

Et la France, que prendra-t-elle ? On ne lui reconnaît guère que ce qu’elle a déjà dans les mains: la Hollande, Naples, et le petit royaume de Westphalie, enfin Rome que Bonaparte prend au Pape, de plus le Portugal, qu’il va envahir, tient déjà.

Ce qui montre l’étourderie de Bonaparte, c’est que ces projets gigantesques changèrent tout à coup dans une chose essentielle.

Les siens lui montrèrent parfaitement que la Turquie si loin de lui, si près de la Russie, ne serait partagée qu’en apparence, mais réellement appartiendrait bientôt à la seule Russie. Il le comprit, et alors il se rejeta sur l’Espagne, vaste empire dont une partie au delà des mers, devait lui rester toujours inaccessible, et dont la partie européenne devait lui imposer une lutte obstinée qu’il ne prévoyait nullement.

On croit que Napoléon ne cacha pas ce revirement, ne fit point de mystère de ces projets d’Es-

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pagne, et d’autant plus rassura Alexandre sur ces entreprises d’Orient, lui lit donner carrière a sa grande espérance.

Comme on l’a dit, Napoléon donna, Alexandre promit. Napoléon s’était joué lui-même.

L’ARRIÈRE SCÈNE DE TILSITT. — COMMENT LA RÉSISTANCE NAISSANTE PROFITE DE L’AVEUGLEMENT DE NAPOLÉON.

Alexandre qui était venu à Tilsitt inquiet, hésitant, dut voir bientôt qu’avec la passion qui possédait Napoléon et l’aveuglait, c’était lui, Alexandre, qui était maître de la situation.

Ce paroxysme de désir maniaque qui ne lui laissait voir qu’un objet (l’Angleterre exclue du continent), cette fureur le rendit très-coulant sur un point qui semblait intéresser le cœur du jeune czar : la conservation de la Prusse , il est vrai, mutilée, réduite à son vrai nom prussien. Alexandre qui, par deux fois, n’avait pu remplir ses promesses, ni tenir le serment fait devant la reine, sur le tombeau de Frédéric, Alexandre, pourrait-il obtenir du vainqueur irrité d’Iéna un adoucissement à la sentence de mort qu'il

L’ARRIÈUE SCÈNE DE TU.SITT.

semblaitportersurla Prusse? C’était invraisemblable. Il était Irop visiblement de l'intérêt de Napoléon de ne pas laissera l’Angleterre celte prise dangereuse qu’elle avait pour soulever un jour l’Allemagne. Mais l’orgueil du vainqueur, son mépris pour un faible ennemi, et surtout son désir de gagner Alexandre l’engagea à lui complaire dans une affaire qui semblait une pure affaire de passion, un souvenir de cœur. Alexandre, dans cette affaire, se montra ce qu’il était, fin, doux, rusé. Pour faire croire à Napoléon que, tout entier à son nouvel ami, il tenaitmoins à ce lien de Prusse qui n’était qu’un souvenir, il accepta de Napoléon un petit pays démembré de la Pologne prusienne.

Chos:, ce semble indélicate, mais qui, indiquant peu de ménagement pour la Prusse, dut rassurer Napoléon et lui faire croire que la rupture était complète entre la Prusse et la Russie.

Après ces arrangements, on vit arriver à Tilsitt. le roi et la reine de Prusse. Celle-ci, courageuse, n’hésita pas, pour son pays, pour son mari, à venir en personne dans cette réunion qu’eût fui une autre femme. Avec la confiance, l’audace que donne la beauté, elle soupa près de Napoléon. La fierté de son attitude qui disait trop bien ses pensées, eût bien pu gâter tout. Napoléon lui offrant une rose, elle dit hardiment : « Est-ce avec Magdebourg? » En demandant celte grande place de guerre, l’arsenal de la

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Prusse, elle avait Pair déjà de préparer une revanche d’Iéna, de dire : « Avec la rose, donnez-moi une lame pour vous percer le cœur. »

Cependant on signalait à Napoléon les changements étranges que la Prusse depuis sa défaite, s’imposait dans les provinces qu’elle avait pu garder. Le parti noble (des jeunes officiers) violemment accusé par la bourgeoisie de la défaite d’Iéna, s’était trouvé si faible qu’il ne pût empêcher une révolution fort sagement bourgeoise qui se fit tout à coup, On se hâta. La chose se fit furtivement, si l’on peut dire, sous les yeux de l’ennemi.

En deux mois, un seul homme, Stein, ex-employé de Frédéric et qui avait voyagé en Angleterre, fit ces grands changements. On lui avait donné un pouvoir tel qu’aucun homme n’avait eu encore; il fut chargé tout à la fois de l’intérieur, de l’exlérieur.

Le voisinage de Varsovie, la contagion des réformes françaises, forçaient bien à faire quelque chose1. Et on le pouvait sans danger. Le peuple n’était nullement révolutionnaire. 11 aimait le roi, comme une personne bienveillante et inoffensive.

Donc, on put faire toute réforme et municipale et civile, toujours au nom du roi.

Les bourgeois peuvent acquérir du bien noble, et

1 Hard, t. IX, p 463.

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