L’ENTR’ACTE APRES TILSITT
devons bien à ceux-ci, affranchis héroïquement, de
respecter leur liberté.
De plus, l’intérêt de l’Europe est bien dû à ceux-ci, qui, esclaves en 89, sont sortis tout à coup, non comme les nègres des Etats-Unis, sortis, dis-je, non d’une révolution biblique et protestante, mais de la philosophie même, des droits de l’homme, tels que Franklin, Paine, Jefferson, les acceptèrent de la France du dix-huitième siècle. Ce sont les livres des nôtres. C’est surtout Diderot qui, à travers le livre si mêlé de Raynal, a fait cette révolution et la restauration de la race noire.
Ce livre plein d’emphase et de déclamation, parfois fort éloquent et d’un sentiment vrai, fut l’évangile du monde noir. Raynal, dans ses portraits assez rares que j’ai vus apparait comme un jeune homme rouge, sanguin, de nature violente, d’un tempérament exalté. Dans un voyage en Suisse, étonné de ne voir nulle part un monument de Guillaume Tell, il s’en chargea, et (quoique assez peu riche) il éleva dans une île du lac de Lucerne, un monument à Tell, haut de cinquante pieds.
Dans sa grande entreprise (Histoire des établissements européens dans les deux Indes) il allait souvent chauffer sa verve au grand foyer de Diderot. Celui-ci, vrai volcan, lui donnait non-seulement les étincelles pour illuminer son sujet, mais des pages entières, de vrais torrents de lave, d’une chaleur un peu décla-
COUP D’ŒIL SUR LE GLOBE
matoire, mais d’une vérité, hélas! trop vraie, sur cette terrible Iliade des calamités des deux mondes. Ce livre, par ces défauts mêmes qui élaient ceux du temps, eut une influence prodigieuse. Il fut lu, propagé par ceux mêmes qu’il accusait. On pourrait dire qu’en ce siècle où la France parle pour le monde, l’influence que l’Emile eut sur l’Europe, le livre de Raynal l’eut sur le monde noir.
A Saint-Domingue, nos colons grands seigneurs, et bien loin de voir ce qui allait venir, étaient apôtres de Raynal aussi bien que de Rousseau. Les mulâtres héroïques, qui, comme Ogé, se fondant sur les décrets de l’Assemblée, osèrent les premiers parler de liberté, et cimentèrent de leur sang leur réclamation, avaient Raynal pour évangile. 11 fut celui du nègre Toussaint Louverlure, à qui son jeune maître, M. Bayou de Libéria le prêta probablement. Toussaint était un esclave de cinquante ans au moins, fort estimé, fort sage, qui savait un peu lire. Berger d’abord, il s’entendait à la médecine des bestiaux. Il devint le factotum de la plantation. Du reste, grand songeur, méditatif, alternant la Bible et Raynal.
C’était un homme calculé et fort prudent. C’est Là ce qui le distingue des autres fondateurs de la république noire, des généraux Rigaud, de l’intrépide lion Christophe, etc. En bien, en mal, on lui attribue beaucoup de choses qui appartiennent à d’autres. Les