‹ Histoire du XIXe siècleChapitre 44 sur 75 · LA TRAHISON D’ESPAGNE · texte numérisé non relu

LA TRAHISON D’ESPAGNE

petite pièce du Portugal à l’entreprise gigantesque d’escamoter et d’avaler les douze royaumes de l’Espagne et son empire américain. Junot, en allant à Lisbonne, d’après le traité conclu avec l’Espagne, devait préparer la voie à l’invasion de l’Espagne, à la surprise de ses places fortes.

M. de Talleyrand n’avait pas déconseillé cette perfidie. Mais avant l’exécution, il se mit à l’écart, se retira à temps. Napoléon, à force d’être approuvé de tout, avait perdu le sens de ce qu’on peut oser sans choquer trop le grand public. Peu à peu il s’entourait de figures trop connues en Europe, par exemple, de Rovigo (Savary) qu’obstinément il employait partout, en Espagne, comme en Russie, où sa figure était singulièrement désagréable.

Il est juste de dire que depuis dix ans on voyait l’Espagne si peu gouvernée, disons le mot, abandonnée sous le prince de la Paix, un triste favori, que des deux côtés on cherchait des moyens de la prendre. M. Pilt rêvait ses colonies, et vers 1802, les Anglais à qui la mort de Paul semblait ouvrir si bien la Russie, par un moyen plus doux, un mariage, crurent mettre la main sur l’Espagne.

Leur furieuse Caroline de Naples (conseillée par l’autre furie, Emma Nelson), maria sa fille Antonia à Ferdinand, l’héritier de l’empire espagnol. Cctle Antonia, possédée du génie de sa mère, mourut bientôt. Mais en quatre ans, elle fit de Ferdinand un monstre

316 OCCUPATION DE ROME, DE LISBONNE, DE MADRID, d’ambition, ennemi de son père et surtout de sa mère, à cause du favori le prince de la Paix.

Elle avait travaillé contre Napoléon. À sa mort, les conseillers de Ferdinand le tournèrent pour Napoléon. Le prince de la Paix était fort incertain luimême. A la veille d’Iéna, le croyant déjà vaincu, il avait fait un manifeste pour l’Angleterre et la Russie; puis, après la bataille, un traité pour l’envahissement du Portugal que l’Espagne etNapoléon auraient partagé.

Ce fut dans ce mois même (octobre 1807) que Ferdinand dans sa haine contre le favori et contre sa mère qui le soutenait, semble avoir conspiré pour renouvelerà Madrid la tragédie de Pélersbourg et remplacer son père, comme Alexandre remplaça Paul. Cela a été nié sans aucune preuve ; beaucoup de vraisemblances portent à croire ce projet parricide. Jamais d’ailleurs la nature n’exprima le crime plus atrocement que dans la figure de Ferdinand. Jeune, il avait déjà les traits d’un vieux damné.

Donc, ce bon fils, craignant d’être gagné de vitesse près de Napoléon par le prince de la Paix, fait le pas décisif de dénoncer son père à l’Empereur. L’ambassadeur de France l’encourageait à accuser, à dire qu’on l’opprimait, à implorer la protection de l’étranger et l'honneur de s’allier à la famille impériale.

Ce n'est pas tout. En découvrant cette lettre (28 octobre 1807), on trouve une chose plus sinistre

LA TRAHISON H’ESPAGAE (1808). 317

encore : un décret du futur roi d’Espagne, avec la date en blanc, qui donnait à un de ses favoris le commandement de la province de Madrid, après la mort du roi son père.

Le roi fut consterné. Dans son effroi, il sollicita les conseils de son ami Napoléon qui, en retour de cette confiance, hâta, précipita l’envoi des troupes qui surprenaient l'Espagne.

Napoléon voyait tout lui sourire. Non-seulement le Roi et Ferdinand étaient pour lui ; mais le peuple, l’Espagne même. A ce peuple imaginatif et fort épris de ses grands coups d'épée, il apparaissait comme un Cid. Ses soldats étaient admirés, bien reçus. L’Eglise même, ne sachant pas encore sa guerre avec le pape, qui n’éclata qu’en mars, l'Église le voyait comme restaurateur de la religion en France, et elle venait à lui.

Que voulait-il? Le savait-il lui-même? Plus tard, il s’est vanté de n’avoir eu qu’une seule idée : Régénérer l'Espagne. Mais comment? Par vingt projets qui se croisaient les uns les autres.

La situation qui devint bientôt sanglante, funèbre, était dans son principe, étrangement folle, un véritable carnaval.

Napoléon avait dans la main je ne sais combien de rois d’Espagne.

D’abord le vieux Charles IV qui se serait sauvé s’il

318 OCCUPATION DE ROME.. DE LISBONNE, DE MADRID, avait pu, qui abdiqua par peur, révoqua son abdication, se sauva chez Napoléon, c’est-à-dire dans le danger même.

Puis, Ferdinand que l’Espagne adorait, malgré sa figure atroce, et qui se laissa mener aussi dans les patles de l’araignée.

Enfin ses princes à lui, parents ou alliés, Murat qui, sur quelques paroles obscures de Napoléon, avait conçu l’espoir d’avoir ce grand empire.

Pendant ce temps, Napoléon offrait secrètement l’Espagne à son frère Louis, qui eut le bon sens de refuser. Joseph en aurait fait autant, s’il avait pu. Mais on ne lui en laissa pas le temps. On le fit venir, et on le fit roi d’Espagne, bon gré, mal gré.

On verra la longue souffrance de Joseph, martyr d’une couronne qu’il n’eut vraiment jamais. Un jour, les Anglais, sous le nom de Ferdinand, prenaient l’Ouest ou le Midi. Un autre jour, l’intrigant Soultse constituait à peu près roi de l’Andalousie. Mais le plus fort était Napoléon qui regrettait d’avoir donné l’Espagne et de toute manière voulait la reprendre.

La pl us horrible comédie qu’on vit jamais, fut la manière dont Savary, le menteur effronté, moitié par espoir et promesse, moitié par peur, force et nécessité, enlevant Ferdinand, le pousse à la frontière, malgré le peuple qui voudrait l’arrêter; puis, le tour fait, et le gibier rendu jusqu’à Bayonne, il lève le

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