LA TRAHISON D’ESPAGNE
masque impudemment, et dit à Ferdinand le lendemain : « La maison de Bourbon a cessé de régner en Espagne. »
L’Europe entière frissonna de la scène qui suivit. Rien- au théâtre antique, rien depuis les Atrides, n’avait eu un aspect plus maudit et plus exécrable que cette mère qui voyant le misérable Ferdinand tout pâle, lui dit pour l’accabler : « Tu naquis d’une faute, tu n’es que le fils de ma honte, non l’héritier d’Espagne. » Tout cela devant son mari, Charles IV, qui, brandissant sa canne, couvrant le bâtard d’anathèmes, lui lit restituer le royaume pour le céder à l’Empereur.
Celui-ci n’était pas content de Ferdinand qu’il appelait un sournois. Mais il avait pour lui le souvenir d’Enghien, des fossés de Vincennes. 11 lui dit, et redit qu’il le ferait fusiller comme émigré.
L’ayant, ainsi aplati par la peur, il le confia à la garde de Talleyrand, chargé de l’amuser (par quelque jolie femme). Et enfin il le fit descendre dans la boue, au point que Ferdinand écrivit une lettre de félicitations à Joseph, le nouveau roi d’Espagne.
Toutes ces tragédies abominables, atroces, s’étaient passées, sans témoins, croyait-on, au château de Marrac, près Bayonne.
Mais l’Espagne était là, avait tout entendu.
-Te m’explique. Une Junte s’était faite pour gouver-
320 OCCUPATION UE ROME, UE LJSliONNE, UE MAUfilU.
ner dans l’absence de Ferdinand. Mais celte junte, prévoyant qu’elle ne serait pas en sûreté à Madrid, avait réglé que l’Assemblée pourrait se réunir à Saragosse, au centre de l’Aragon, cette province renommée pour ses résistances. Napoléon convoquant à Bayonne une prétendue représentation de l’Espagne, Saragosse saisit ce prétexte pour s’entendre avec les amis de Ferdinand, et pour députer à Bayonne ; elle envoya un gentilhomme aragonais fort énergique, le jeune Palafox, qui s’informa, et sut l’affreux détail. Il le rapporta en Espagne, avec l’exécration de Napoléon.
L’avis de Palafox était que si Ferdinand restait prisonnier, il faudrait appeler à la couronne le grand général de l’Autriche, l’archiduc Charles qui était un peu parent de la maison d’Espagne. Ce prince, depuis 1806, travaillait à reconstituer l’armée autrichienne. L’appeler, c’était associer contre Napoléon, les résistances allemandes et espagnoles.