‹ Histoire du XIXe siècleChapitre 49 sur 75 · L’EXPIATION. — REVERS DE NAPOLEON A BAYLEN ET CINTRA · texte numérisé non relu

L’EXPIATION. — REVERS DE NAPOLEON A BAYLEN ET CINTRA

L’illustre général Foy, orateur et historien, a luimême jugé sévèrement son histoire si brillante, en ne l’achevant pas. Défenseur de l’armée devant le parti qui était revenu triomphant avec l’ennemi, il lui fallait un grand courage, une ferme vertu pour ne pas tomber dans l’excès d’indulgence pour ses camarades.

Généralement il ne cache rien. Il met dans tout son jour la trahison d'Espagne , n’essaye point de la justifier. Mais s’il avoue l’odieux, l’impudeur des moyens, il relève fort Napoléon par la singulière prévoyance qu’il lui attribue. Il croit à l’étrange lettre que Napoléon écrivit plus tard pour montrer que d’avance il avait tout vu, pièce bizarre et arran-

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gée longtemps après, comme l’a très-bien démontré M. Lanfrey1.

Foy insiste de meme sur la grandeur des vues de l'Empereur et Futilité de cette conquête pour la France. Conquête d’autant plus désirable, que l’Espagne, étant presque une île défendue par la mer, pourrait un jour exercer au Nord sur la France une pression terrible. D’ailleurs, ajoute-t-il, Bonaparte ayant échoué en Egypte, avait conçu le projet gigantesque de prendre la Méditerranée à revers par l’Espagne, les pays barbaresques (t . II, p. 209, 211-212). 11 fallait avoir l’Espagne d’abord.

Mais, en même temps, Foy avoue que les moyens employés étaient loin de répondre à la grandeur de tels projets. Les corps envoyés d’abord n’étaient que le rebut de l’armée, ou bien des enfants, de jeunes conscrits. L’entreprise paraissait facile. Le peu d’obstacles qu’avait trouvés Ouvrard dans ses projets hardis sur lesbiens ecclésiastiques, donnait l’idée d’un peuple indifférent à tout, refroidi, aplati.

Napoléon écrit à Sainte-Hélène que son projet n’était que de régénérer l’Espagne. Mais ses actes et ses lettres de 1808 disent parfaitement le contraire.

Joseph, sans qualités brillantes, ne déplut pas aux Espagnols. Ses ministres étaient la plupart gens de

1 Foy, t. Il, p. 410.

mérite. Mais la Constitution qu’on bâcla à Bayonne n’était qu’un jeu, qu’une dérision, comme le montre Torreno.

On voit très-bien, par les lettres que Napoléon écrivait à son ministre de la marine et à ses généraux, qu’il ne voulait qu’abuser de l’Espagne, en faire un instrument de guerre.

Rien n’éclaira l’Espagne plus que le sort misérable des corps espagnols envoyés par Napoléon aux bords de la Baltique. Aux récits légendaires de cet enfer du Nord s’ajoutaient les histoires de la Conscription qui emmènerait, disait-on, les jeunes gens garrottés.

Napoléon savait si peu l’état du pays, qu’il nomma vice-roi du Mexique un général qui déjà était à la tête d’une armée de l’insurrection.

Il n’avait jamais vu l’Espagne que de Bayonne, et n’avait pu se rendre bien compte de la topographie du pays qu’il voulait conquérir. Il savait les distances, mais (ce semble) bien peu les routes âpres, souvent fort difficiles, qui séparaient les lieux. Pendant qu’il regardait Madrid, Saragosse et Burgos, où nous remportions une victoire qui ouvrit Madrid au nouveau roi, ses armées recevaient aux confins de l’Andalousie le coup décisif (on peut dire mortel ), qui, changeant tout à coup l’opinion de l’Europe, commença la grande débâcle.

Il avait envoyé le général Dupont, fort distingué dans la guerre d’Allemagne, au secours de sa Hotte,

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enfermée dans Cadix. Dupont n’y parvint pas, et dans le retour que ses ordres lui prescrivaient vers Madrid, il dut s’engager au sombre et âpre défilé, décrit par Cervantes ( Sierra Morena , montagne noire) . C’est un mur qui sépare les Castilles et la MancSie de l’Espagne mauresque du Midi.

Lieu bizarre, fantastique et d’étranges surprises que rien n’a préparées. 11 n’a point les traits arrêtés et souvent grandioses des contrées granitiques. C’est une chaîne, de hauteur médiocre, qui partout offre des schistes gris et de couleur de cendre , à demi calcinés, masses parfois changeantes avec un caprice lugubre, qui peuvent provoquer ou la peur ou le rire de la surprise. Le tout d’une sécheresse incroyable. L’eau y est si rare, que parfois, pour construire, les maçons ont dû employer du vin. La chaleur réfléchie par ces schistes et concentrée dans ces chemins étroits, et étouffés, est plus insupportable qu’aux déserts africains.

Il se trouva, par suite des ordres absolus de Napoléon, donnés malgré ses lieutenants, que Dupont, retournant de Cordoueà Madrid, fut intercepté, arrêté dans ce lieu sinistre.

Dupont, dit Torreno, était un caractère artistique, un esprit littéraire, et il avait brillé par des succès d’Académie. L’éclat qu’il avait eu dans la campagne d’Austerlitz l’avait fort exalté, rendu altier et exigeant. A sa première entrée en Espagne, reçu en

332 OCCUPATION DE ROME, DE LISBONNE, DE MADRID, logement dans le palais d’un grand, il mit dehors son hôte et prit le palais pour lui seul.

A son retour d’Andalousie, il se montra fort dur. Cordoue, grande et riche ville, tout ouverte, avait pourtant fait mine de vouloir résister. Dupont se crut autorisé par là à la livrer au pillage. Cette armée, jeune, fort mal disciplinée, irritée de ses privations et de ce climat africain, s’y livra à tous les excès, pour son malheur. Plus elle enfla ses sacs par le pillage, plus elle devint peu capable de mouvement et d’action. Énervés par cette halle de débauche, ils le furent en sortant par la vue lamentable des corps de leurs camarades assassinés et mutilés. Jls y virent ce qui les attendait dans cette guerre sans quartier.

Je me rappelle moi-même avec horreur les scènes épouvantables d’embûches, de carnage et d’exécrable barbarie qu’on étala à l’Exposition du Louvre en 1808, pour faire maudire les Espagnols.

Napoléon n’avait pas idée de leur haine. Joseph l’avertissait en vain, lui disait qu’il n’avait personne pour lui. Savary même, son homme de confiance, l’avertissait aussi, et avait pris sur lui d’envoyer un petit renfort à Dupont. Napoléon l’en blâme, veut ne voir que Madrid et certain avantage qu’on remporta au Nord. Enfin il est teliement rassuré, qu’à ce dernier moment où Dupont peut encore franchir le fatal défilé, il l’en empêche et le maintient dehors.

L’orage approche cependant. Et l’armée espagnole

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d’Andalousie, sous Castanos et sous un émigré français, fortifiée de troupes régulières, de transfuges suisses et autres, a atteint 45,000 hommes, presque le double de l’armée de Dupont. Celle-ci est obligée de marcher, d’occuper une foule de postes sur celte route étroite, longue, étouffante. Une soif plus qu’arabique la dévore, la décime; elle marche courbée sous ses sacs pesants de pillage. Ces hommes, jeunes pour la plupart, et mis, faute de vivres, à la demiration, sont bien loin du courage endurci de notre armée d’Egypte. On leur propose de se rendre. Et Dupont a la faiblesse de demander l’avis d’un conseil là-dessus ; bref, il se livre à l’ennemi.

Là deux choses se passent, bien tristes. L’une, c’est qu’ils mettent à leur reddition cette condition honteuse : que les sacs ne seront pas visités (donc, qu’ils garderont le pillage). L’autrec’est qu’un corps deDupont, déjà loin, hors d’atteinte, se rendra avec eux.

Tout cela est exécuté. Mais le pis, c’est que parmi les outrages des Espagnols, les sacs pressés s’accusent eux-mêmes. Des saints ciboires et autres objets sacrés, pris aux églises de Cordoue, portent au comble la fureur de ces fanatiques.

Un tel malheur était peu de chose pour le maître de l’Europe. On se l’exagéra. La joie rendit crédules. Il semblait que Napoléon fût perdu. En réalité, ce désastre eut de grandes conséquences, et n’influa pas peu sur celui de Portugal, qui suivit.

La folie de l’empereur, là aussi, avait porté ses fruits. La contribution de cent millions sur ce petit pays était chose impossible, le tenait en révolte plus ou moins avouée. Junot, qui avait 29,000 hommes, ne pouvait les concentrer, ni quitter aucun point militaire. Donc, cette armée, dispersée, était faible. Les Anglais, avec 14,000 hommes qu’ils débarquèrent, étaient de beaucoup les plus forts. Junot avait, il est vrai, la capitale. Il avait dans le port de Lisbonne la Hotte russe, alliée de la France, laquelle flotte tenait Lisbonne sous son canon. Mais ces Russes étaient-ils bien sûrs? L’amiral refusa même de mettre à terre ses équipages pour contenir la ville.

Donc Junot dut sortir, aller jusqu’à Cintra à la rencontre de l’ennemi. L’armée anglaise, supérieure par le nombre, la qualité de la poudre1 et des armes, était, comme à l’ordinaire, composée d’Irlandais qui, venant des Indes et de Malte, craignaient peu le soleil d’Espagne. Wellington les mit et les tint tout le jour sur une corniche brûlante et escarpée adossée à la mer.

Foy, qui y fut blessé, dans son très-beau récit, explique les efforts héroïques que l’on fit pour gravir ces pentes glissantes de cailloux. L’artillerie eut ses chevaux tués, ne put monter. Wellington déjà, par

1 Voy. Napier, passim.

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les mêmes moyens, eut le succès de Waterloo. Il ne perdit que 800 hommes, un seul officier supérieur. Junot, qui avait perdu 1 ,800 hommes, se montra imposant et terrible dans sa retraite. Quoique les Anglais attendissent une autre armée qui devait les porter au double , sans compter les troupes portugaises, ils n’essayèrent pas de poursuivre1.

Junot eut tenu dans Lisbonne, si l’amiral russe n’avait refusé de l’aider et n’avait livré ses vaisseaux aux Anglais qui les gardèrent à Londres (pour les rendre à la paix générale, disaient-ils). Les équipages retournèrent en Russie.

Cela livrait Junot et lui ôtait toute chance de résistance. Il accepta l’offre que faisaient les Anglais de transporter à leurs frais son armée dans quelque port deFrance, sans rien exiger d’elle, la laissant librede continuer la guerre et même de servir en Espagne.

Bonaparte, en cela, reçut un coup terrible bien moins de Wellington que de ce Poisse qui, livrant sa flotte aux Anglais, montra la vanité de l’alliance russe, dissipa ce prestige qui, depuis l’entrevue de Tilsitt, terrifiait l’Europe.

1 Foy, t. IV, p. 334.

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