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LA COMEDIE D’ERFURTH

Alexandre alléguait aux Russes que l’alliance française lui avait servi à prendre la Finlande, et bientôt les Pricipautés, cette porte de l’Empire ottoman. D’autre part, aux hommes de Napoléon, à Savary, à Caulaincourt, il disait qu’on devait se souvenir de Paul, et ne pas risquer de mécontenter la Russie. Mais si l’on osait dire un mot de la Pologne, à ce nom qui rappelait tant de confiscations, Alexandre ne continuait pas l’entretien, gardait- un silence prudent.

Dans la réalité, Alexandre, incertain, était condamné à un rôle double, à vouloir ou à simuler l’alliance française, et souvent à servir en dessous la coalition.

Un grand nuage d’hypocrisie flottait sur toute l’Europe. Les Anglais eux-mêmes, que madame de Staël appelle « les chevaliers des libertés du monde, » pourquoi ne favorisèrent-ils pas le projet de Palafox pour appeler le prince Charles en Espagne, pour liguer à temps l’Espagne et l’Autriche? C’est qu’ils avaient leurs visées sur l’Espagne, voulaient surtout Cadix, ce grand port, ou plutôt ce pont vers l’Amérique. Us manquèrent le moment, attendirent que l’Autriche eût été écrasée à Wagram.

Napoléon ne pouvait croire que ses maladroits ennemis lui accordassent ces délais. Il savait que l’Autriche avait déjà des agents militaires à Séville et croyait qu’il y aurait entente pour une grande et universelle explosion.

Entre tant d’ennemis, il en voyait encore de flottants, incertains, surtout en Allemagne, et jugea que, pour les faire retarder, hésiter, il fallait leur faire apparaître ( au cœur de l’Allemagne même ) une grande fantasmagorie, Y alliance russe, la montrer à Erfurth, à deux pas de la Prusse même.

Il n’y avait pas un moment à perdre. La saison avançait. Et la reine de Prusse, fort animée par nos malheurs d’Espagne, voulait se rendre à Pétersbourg avec le roi, voir si le czar avait de la mémoire, et (selon son serment) la protégerait encore, s’associerait au réveil prochain de l’Allemagne. Alexandre allait se trouver entre deux sirènes, elle et Napoléon, qui, au contraire, le tournait au Midi, vers les grands projets d’Orient. L’Occident, avec les souvenirs d’Austerlitz, de Friedland, étaient tristes pour le czar. La guerre de Turquie tentait plutôt sa paresse. Il n’avait qu’à y assister de loin. 11 était naturellement conduit par les femmes, et sans doute c’est à ce moment que la princesse *** commença sur lui son règne de trois années, règne fort paresseux : o Etrangère à la politique, disait-elle, elle ne voulait qu’être une simple la Vallière. »

Cette belle Russe prévint l'Allemande. De bonne heure, en septembre, Alexandre alla à Erfurth. Et la reine de Prusse lit son voyage trop tard, lorsque tout était arrangé.

Napoléon, grand comédien, se surpassa lui-même

LÀ COMÉDIE D’ERFURTH. à Erfurth, mais chargea trop son jeu. Devant un homme aussi fin qu’ Alexandre, il montrait trop combien il était inquiet, avait besoin de lui. M. Lanfrey dit très bien : « Maître à Tilsilt de la situation, à Erfurth il est dépendant. »

Il avait fait venir nos grands acteurs. S’il avait pris, comme on l’a dit, des leçons de Talma, il eût pu apprendre de lui ce que c’est que noblesse royale, impériale, et désappris le jeu chargé de l’Italie. Il voulut voir les hommes illustres de l’Allemagne, se lit présenter Goethe, et lui dit un mot simple et beau: « Yous, vous êtes un homme ! » Avec les rois de la pensée, il avait fait venir aussi tous les souverains d’Allemagne et je ne sais combien de princes.

Pour éblouir ce haut public, il avait fait apporter de Paris à grands frais tout le luxe d’alors, porcelaines de Sèvres, tentures des Gobelins, et les raretés du garde-meuble.

Alexandre, qui était arrivé tout simplement avec quelques seigneurs, brilla par les manières, la grâce et l’à-propos. Il saisit celui-ci dans une tragédie : «L’amitié d’un grand homme est un bienfait des dieux.»

Jusqu’où irait cette amitié? Elle valut à Alexandre deux choses inestimables : la Finlande, les Principautés, l’abandon de nos plus anciens alliés, la Suède et la Turquie. D’autre part, Napoléon eut ce qu’il voulait pour le moment, une vaine et fausse coopération dans sa guerre à l’Autriche, laquelle, toute vaine

340 OCCUPATION DE ROME, DE LISDONNE, DE MADRID, qu’elle était, trompa l’Europe pourtant, produisit l’effet désiré.

Quelque semblant que pût faire la Russie, Napoléon eût dû mieux savoir qu’Alexandre vivait dans un milieu hostile et implacable. L’impératrice-mère et l’épouse d’Alexandre, deux Allemandes, étaient si Anglaises de cœur que, pour nuire à Napoléon, elles étaient prêtes à tout sacrifier. Napoléon n’imaginait pas leur haine de la France.

En 1809, il fit à l’étourdie la tentative de donner à Alexandre une maîtresse française, et il lui envoya une beauté renommée, mademoiselle Georges. Ce superbe morceau de chair fut accepté pour un moment à peine. Elle n’avait nullement l’adresse qui eût pris un homme si fin. Les deux impératrices, la mère, l’épouse, se mirent contre, la firent renvoyer, préférant de beaucoup la maîtresse russe (princesse de ***), qui était en possession, qui ne se mêlait de rien, disait-elle, mais qui était du parti des honnêtes gens1.

Combien les Anglais, en tout cela, étaient plus habiles, plus heureux que Napoléon ! A ce moment même où Alexandre semblait le plus éloigné d’eux, ils l’entouraient, ou par eux-mêmes, ou par les seigneurs russes, qui attendaient l’heure de reprendre le commerce avec eux, ou enfin par nos émigrés, qui composaient la cour intime des deux impératrices.

* Nous devons ces détails à M. de Maistre, à sa correspondance.

Les fêtes politiques d’EiTurtli et ses faux-semblants d’amitié coïncidèrent avec un événement qui plongea dans le deuil toute notre France militaire.

Qu’était la grande armée, sinon une France guerrière d’hommes qui, sans famille, ayant de plus perdu la république (cette patrie morale), promenaient une vie errante en Europe?

Que restait-il des vaillants de 92, de ceux qui répondirent au cri : La patrie en danger? Ceux d’Italie, d’Egypte avaient péri au noir tombeau de Saint- Domingue. Ceux de Sambre-et-Meuse et du Rhin, les vainqueurs de Zurich, d’Austerlitz étaient fort éclaircis. Mais l’âme subsistait identique. Et ceux qui survenaient, par je ne sais quel mystère, représentaient

à s’y tromper leurs prédécesseurs. Par la fatigue et l’habitude des souffrances, ils acquéraient une trempe singulière. Marcheurs terribles, ils ne daignaient se reposer. Mickiewicz enfant, qui les vit, au collège de Wilna, passer la nuit autour des feux, demanda à ces barbes grises : « Pourquoi ils ne se couchaient pas? » Ils disaient : « Ce n’est pas la peine ! » Voulant dire que bientôt ils se reposeraient tout à fait.

Ce que dit Sismondi des Français du seizième siècle en Italie est bien plus vrai de ceux de la grande armée en Allemagne. Malgré leur légèreté et leur pillage, on les regrettait1. Au second jour, ils réparaient ce qu’ils avaient cassé la veille. Napoléon ne les nourrissant pas, ils étaient obligés d’exploiter le pays. Turbulents, mais non pas avares, comme les bisogni espagnols, moins ivrognes et désordonnés que les Irlandais deWellington, enfin songeant bien peu à rapporter, comme font nos Allemands, qui récemment emballaient montres et pendules pour leurs femmes et pour leurs enfants.

Ils partageaient volontiers avec leurs camarades, et Gœlhe, en 92, nous les montre partageant avec l’ennemi, les Prussiens en retraite.

Tant qu’ils pouvaient, ils vivaient en chambrée. Et celui qui avait payait pour tous les autres.

Cette chambrée faisait une seconde patrie, au dé-

1 Encore en 1830, quand je vis l’Allemagne du Rhin.

faut de la France, qu’on ne revoyait guère. Souvent l’hôte allemand devenait un ami. Beaucoup des nôtres souffrirent à quitter l’Allemagne.

Mais combien plus le corps, le régiment, dans cette cruelle dispersion, qui rompit tout à coup les vieilles habitudes et tant de souvenirs! Si la rapacité, l’ambition occupaient l’esprit des généraux, il n’en pouvait être de même du soldat, qui, sans autre perspective que la vie de chaque jour, n’avait nul autre lien qu’avec ses camarades et souvent aussi avec la famille de son hôte.

La camaraderie militaire, regardée et par l’ancienne monarchie et par la république comme un excellent principe de cohésion, mettait aux mêmes régiments les Flamands avec les Flamands, les Bretons ensemble, et les Basques ensemble. Hoche, Ney et autres tenaient fort à ce système, mais non pas Bonaparte, élevé aux écoles aristocratiques, et qui, loin de favoriser les amitiés militaires, trouvait plaisir, au contraire, et un profit politique, à attiser les jalousies, les rivalités de ses principaux lieutenants.

Habitué à voir les hommes comme de purs instruments, il oublia que les armées d’Italie, d’Egypte avaient dû leurs grands succès à leur forte cohésion. La grande armée, moins identique, était dans les crises, comme un vaste instrument où, avec des sons différents, règne même harmonie.

Le jour où, avant Austerlitz, traversant une forêt,

elle se couronna elle-même de branchages, et d’un même mouvement, se prophétisa la victoire, ce jour dut revenir au souvenir de Napoléon au milieu de ses revers, quand la grande armée, toujours vaillante, mais scindée, brisée, se trouva en face de peuples qui apportaient au combat une même âme.

En repassant le Rhin, se faisait le divorce. Ceux qu’on envoyait en Espagne étaient désespérés. Les jeunes qui restaient en Allemagne se sentaient orphelins lorsqu’on les séparait de ces vieilles moustaches qui les avaient conduits et instruits jusque-là.

Les fêtes que l’empereur lit donner sur la roule à ceux qui allaient aux Pyrénées, les dîners, les spectacles les firent rire et pleurer. C’étaient un appareil, des joies de funérailles. Il avait ordonné que l’on fît des chansons , « trois sortes de chansons. » Mais pas une ne fut chantée.

La porte de l’Espagne, et la lisière du pays basque, n’attriste pas les yeux. Ces sommets fantastiques promettent mille surprises, mille aventures bizarres. Napoléon, amenant là des masses énormes de troupes, les avait d’abord largement approvisionnées. Cela cessa tout d’un coup, il voulait pressurer l’Espagne. Mais l’Espagne fondit devant lui, et il ne pressura que le désert.

Il écarta sans peine les masses qui, dans leur sot orgueil de Baylen, osaient s’avancer contre lui. Cette confiance l’irrita, fort, et il ne songea qu’à faire des

exemples , lança cruellement et ensauvagea le soldat. De là le sac de Burgos. Le roi Joseph, qui était avec lui, fut indigné de voir, la nuit, les feux de bivouacs entretenus par des meubles précieux, des instruments de musique, etc. Il en avertit en vain l’empereur1.

Ce qui assombrissait fort celui-ci, c’est que l’armée était triste visiblement, s’avançait à regret. Les vastes plaines sèches de la Yieille-Caslille, leur sable salé remplirent de mélancolie les plus fermes cœurs, et du plus triste augure.

Entre la Vieille et la Nouvelle-Castille règne une chaîne assez élevée qu’on appelle Guaderrama. Rien de plus morne que ce paysage et les lieux peu éloignés où les rois ont bâti leur fastueuse sépulture, leur palais funèbre de l’Escurial. Au sommet de la montagne, un pas étroit sépare les deux versants (du Duero, du Tage). Les Espagnols avaient garni ce passage, qu’on nomme Somo-Sierra, d’une batterie qui gardait les étages de la montagne. Napoléon arriva au pied avec sa garde, et fut frappé de l’aspect morne que présentaient ses vieux soldats, d’une bravoure si éprouvée.

Il jugea parfaitement qu’une attaque régulière, un assaut pourrait être assez sanglant, et pensa à emporter la position par une charge vive de cavalerie.

1 Miot, t. III, p. 119.

Quelqu’un lui dit que la veille étaient arrivés des jeunes gens de Varsovie. Ces enfants étaient si novices qu’on ne leur avait pas encore confié de chevaux ni de fusils. Ils faisaient leurs exercices à pied, avec des fusils de bois. Napoléon les vit, les trouva pleins d’ardeur, d’impatience, et leur dit un mot qui les ravit : « Qu’ils auraient l’honneur de passer le défilé, avant la garde impériale. »

Elle venait pour les soutenir, conduits par le vaillant Montbrun. J’ai vu (vers 1850) le lieutenant qui, bien jeune alors, en 1808, les avait conduits et avait passé le premier. « Ce fut comme une féerie, dit-il. Après quelques décharges, les Espagnols laissèrent tout. La montagne fut déserte. Parvenu en haut, je me retournai, je dis au seul de mes camarades qui me suivait : «Et les autres? — Ils sont restés sur le chemin. »

Le pis, c’est que Napoléon, qui arrivait d’Erfurth, et craignait de mécontenter Alexandre, n’avoua pas le rôle qu’avaient eu les Polonais dans celte affaire. Il en fit honneur à un nom agréable en Piussie (dès le temps de Catherine), au jeune Ségur. C’est celui qui épousa plus tard la fille de Rostopchin.

Nulle réclamation de ceux qui avaient réellement fait le passage n’influa sur lui. Ségur resta dans le bulletin l.

1 Le vieux Polonais s’en étonnait, et en voulait à M. Tliiers qui, malgré ses plaintes, a toujours suivi le bulletin. Mais que devint ce vieillard, tou-

Une fort belle gravure polonaise montre sous la redingote grise cet homme ou ce fantôme qui, sans donner un regard aux corps sanglants des jeunes vainqueurs de Somo-Sierra, franchit le défilé, va tomber sur Madrid. Dans quel état d’orgueil, de fureur insensée? C’est aux aliénistes h le décrire.

Ce qu’ils appellent la monomanie lucide dépasse quelquefois la folie. Car elle ne présente pas simplement de vains rêves, comme la belle et noble folie de don Quichotte, mais une disposition où le malade, comme enragé envers lui-même, triomphe outrageusement à se blesser, se déchirer, et faire tout ce qui peut le perdre. Et tout cela souvent avec une vaine et risible éloquence.

Dès qu’il entre en Espagne, devant les premiers Espagnols qu’il rencontre, il se livre à un furieux bavardage1. Il les injurie, les provoque, c’est-à-dire les excite à se défendre : « J’arrive avec les soldats d’Austerlitz. Qui les arrêtera? Ce ne sont pas vos mauvaises troupes qui ne savent pas se battre. J’ai sur l’Espagne les droits du conquérant. Comme je ne puis plus me fier à la nation, je prendrai mes sûretés, je l’assujettirai à un gouvernement militaire. »

Plus il entre, plus il gâte tout. Sans lui, mille

jours fanatique deNapoléon , lorsqu’arrivé ici, il lut, dans la Correspondance même, une lettre de son empereur où il disait sans détour : « Ne parlons pas des Polonais, je vous prie. Jamais, quoi qu'il arrive, ne parlons pas des Polonais! »

! Moitié français et moitié italien. Voy. Miot.

circonstances favorisaient Joseph : la défiance des Espagnols pour les Anglais, la crainte qu’ils ne prissent Cadix et ne voulussent enlever à l’Espagne son grand empire américain. L’Anglais Moore, délaissé par eux, et suivi de très-près par Soult, périt dans sa retraite, et se trouva heureux de rembarquer ses troupes à la Corogne. Un parti peu nombreux, mais composé de gens fort éclairés, comme l’ancien ministre Urquijo, avait parfaitement deviné que Ferdinand serait un monstre, et restait fidèle à Joseph. Les grandes villes commerçantes de l’Andalousie lui étaient favorables et l’accueillirent. Joseph, à toute place, nommait des Espagnols, lâchait de leur faire croire qu’il leur appartenait entièrement1.

Napoléon arrive à Madrid, et, comme un fou, décourage les josephinos. Il dit tout ce qui peut nuire à son frère. Il en parle comme d’un souverain déjà détrôné, qu’il pourrait bien replacer sur le trône, si les Espagnols étaient sages. « Conventions et constitution, tout est aboli. Il ne reste que le droit de conquête. » Il ne punira que dix hommes, épargnera les ordres religieux. Il n’abolira que l’inquisition.

L’inquisition, dès ce moment, est popularisée. L’Espagne ne peut s’en passer. Si bien que la junte révolutionnaire la rétablit pour plaire au peuple.

1 J’ai vu avec étonnement des Espagnols, comme le vieux curé de Burgos, le vénérable M. Vélasco, tellement imbus de nos idées de bienfaisance humanitaire, que j'aurais dit (comme Rousseau dans les Confessions ) qu’ils étaient les plus nobles cœurs d’hommes que nature ait produits.

Pendant que Napoléon et l’Espagne s’injurient, continuent ce sage dialogue, voici une petite nouvelle. Bonaparte, à Yalladolid, apprend que l’ Allemagne est en feu, et lui échappe. Une lettre du roi de Bavière lui apporte ce terrible coup.

Un dogue à qui on applique un charbon rouge pour lui faire lâcher prise n’est pas plus furieux. Le voilà donc, ce coup préparé depuis 1800 ! La voilà, cette sourde trahison allemande ! Combien on eut raison de lui dire alors (contre l’avis du traître Talleyrand) : « Exterminez l’Autriche! »

Celle fureur de Napoléon fut très-contagieuse. Les deux armées d’Allemagne et d’Espagne la partagèrent. Celle du Nord, plus jeune et nouvelle à la guerre, était bouffie de sang; fort indisciplinée. La vieille, celle d’Espagne, dont les chefs furent tirés un moment pour Wagram, puis rentrèrent en Espagne pour aller à Moscou, était excédée, irritée de ces tiraillements.

Nos soldats, si gais, si résignés pendant la république, changèrent de caractère, restèrent obéissants, mais devinrent des grognards. L’Espagne y fit beaucoup, les transforma cruellement. Ce climat africain, si froid l’hiver, brûlant l’été, ces longues plaines d’un sable salé, les séchèrent, les aigrirent. La fuite, l’éloignement, l’horreur visible des populations ensauvagèrent les nôtres et souvent les rendirent impitoyables. Les résistances atrocement héroïques de Sa-

ragosse et autres villes n’imposèrent point l’admiration. Le carnaval de moines qui y était mêlé rendait tout cela burlesque pour un Français. Et non sans apparence. Quoi ! ces efforts désespérés pour rétablir un Ferdinand et restaurer l’inquisition!

La fureur, celte maladie qui si facilement fait bouillonner l’Espagne, comme on l'a toujours vu dans les persécutions des Juifs, des Maures, est fort contagieuse et se gagne aisément. On le vit dans les sièges obstinés de 1808. Des assiégés, des assaillants, quels étaient les plus furieux? Au second siège de Saragosse, où Lannes â la fin réussit, son caractère parut avec un nouveau degré de violence et d’irritation. Ce héros des guerres d’Italie, qui fut blessé quatre fois à Arcole sans se retirer, s’acharnait par ses blessures même, s’enivrait par son propre sang. Il dit aux chefs de Saragosse : a Je garantis les femmes et les enfants! Que voulez-vous de plus? » Ils ne furent pas contents, et il laissa piller la ville.

Tel fut le sauvage héros de la campagne de Wagram. Il y alla, ce semble, atrocement irrité. On eût dit qu’il ne pouvait plus dominer le crescendo de sa fureur, le bouillonnement de guerre et l’amour du péril, qui semblait l’emporter. Cherchait-il la mort? On ne sait. Le démembrement de la grande armée, qui avait en lui son âme fougueuse, semblait l’avoir déraciné, lui montrait l’avenir sous un funeste au¬

gure.

ESSLING ET WAGRAM (1809)

AP rès Wagram, oii demandait à Bonaparte pourquoi il n'avait pas attendu, comme à Austerlitz, que l’ennemi essayât de l’entourer; il dit: « Cette armée de Wagram, ce n’est plus l’armée d’Austerlitz. »

On le supposait bien. Même on s’exagérait les résultats de la transformation. Sans doute, l’armée, par son démembrement, avait beaucoup perdu de ses hautes qualités morales, mais elle avait toujours ses grandes qualités militaires, qui se reproduisaient même en partie dans la jeune armée des conscrits de 1808. On calculait fort mal le temps nécessaire pour refaire, rajuster cette énorme machine. On croyait qu’il y faudrait six mois.

On ne devinait pas que, pour entraîner cette jeu-

nesse, il suffisait de mettre au milieu d’elle les grands drapeaux vivants dont la flamme électrique pouvait emporter tout, un Lannes par exemple, encore bouillant de Saragosse. Jamais Napoléon ne fit autant appel à la fureur guerrière de ce grand soldat, qui, ce semble, d’autant plus aveugle, semblait chercher la mort qu’enfin il trouva à Essling.

Contre cette vaillance colérique emportée, qui avait soutenu l’Espagne? qui avait à Baylen fait triompher ses bandes des fameux soldats de la France? Toute l’Europe en savait le secret; le nom seul de la liberté avait fait ce miracle.

La liberté contre Napoléon, c’était l’universel mot d’ordre. On l’attestait, même à Saint-Pétersbourg, contre l’alliance française. L’Autriche, jusque-là le fort du despotisme, le centre du parti rétrograde en Europe, pourrait-elle changer de rôle et de langage, prendre pour ralliement un mot si odieux, emprunté à la France, à la Révolution? On l’essaya avec succès dans le Tyrol contre les Bavarois. On osa même en Italie essayer ce mot dangereux, on crut organiser certains foyers d’insurrection. Tout cela de mauvaise grâce, avec peu de succès, dans une peur visible de trop bien réussir.

Que serait-ce, se disaient entre eux les archiducs, si tous nos barbares du Danube s’essayaient à comprendre et répéter ce fatal Shibolelh ! L’Autriche, en employant ce mot, le craignait elle-même, comme le

ESSLING ET YVAGRAM.

magicien, qui frémit de ses propres incantations, de ses appels aux puissances infernales.

Tous les récits qu’on fait de la guerre deWagram ne me satisfont guère, et même impliquent bien des choses contradictoires.

On raconte les paroles menaçantes de Napoléon à l’ambassadeur d’Autriche, disant qu’il voyait que l’Autriche préparait la guerre. Et, en effet, il savait bien que le parti de la guerre était maître de Vienne, que l’empereur d’Autriche (remarié) était poussé par sa jeune femme à s’armer, ainsi que par la haute société, même l’ambassadeur de Russie, qui tenait peu de compte de l’alliance d’Alexandre avec Napoléon. Cela était patent. Et les discours des cortès espagnoles se vendaient publiquement dans Vienne.

Napoléon n’ignorait rien, et ne put être aucunement surpris. Il put organiser en quinze jours ce passage rapide de ses officiers généraux, d’Espagne en Allemagne. Des Pyrénées au Rhin, ils traversèrent la France en poste, et trouvèrent déjà rendue en Allemagne la jeune armée qu’on opposait aux Autrichiens.

Cette campagne de Wagram, tant admirée, offre cependant maintes taches qui porteraient à croire que, non-seulement l’armée avait baissé, comme le ditNapoléon, mais quelui-même n’était plus le même Ronaparte qu’il avait été autrefois.

11 eut d’abord le tort de se reposer sur Berthier pour les premières opérations d’une guerre si dangereuse, où il devait avoir devant lui l’Allemagne, pendant que, derrière lui, continuait la lutte espagnole. Le maladroit Berthier débuta par séparer (à trente lieues de distance) Davout et Masséna, que l’empereur voulait garder tout près, suivant des deux côtés les rives du Danube.

Napoléon enfin arriva, vit, corrigea cette bévue. L’archiduc Charles croyait tomber sur notre centre, composé d’Allemands, de Bavarois. Mais l’empereur se place au milieu d’eux, les charme par cette confiance. A leur droite, étaient Lannes et deux divisions françaises, qui leur ouvrent le chemin de la victoire, et font plusieurs mille prisonniers autrichiens.

En quelques jours, la campagne, simplifiée par une suite de brillants faits d’armes, est terminée. Et Napoléon entre dans Nienne abandonnée. L’archiduc Charles est rejeté en Bohême. L’archiduc Jean, malgré quelques succès, ne peut empêcher Eugène de rejoindre Napoléon.

Regardons ici un moment cette jeune armée, qui, malgré son inexpérience, a eu de tels succès :

C’est à Napoléon lui-même qu’il appartient de la qualifier.

Après Erfurth, il avait fait des dons immenses aux

ESSL1NG ET WAGRAM

généraux, des ducliés, des principautés. Ici, à Ralisbonne, passant en revue cette année, si jeune, mais déjà très-avide, il distingue à merveille les sordides pensées qui les occupent et qu’ils n’osent dire encore : « Que nous importent ces fiefs donnés aux généraux? Nous serons morts avant d’avoir de pareilles récompenses, »

L’empereur a compris. Ce savant corrupteur sent bien que des récompenses si haut placées, si rares, ne tentent pas suffisamment. Il institue les baronnies. Ces baronies sont données au concours, pour ainsi dire, sur la présentation des chefs, des corps euxmêmes, qui les ratifient par acclamation.

C’est la démocratie militaire instituée dans le pillage même, un monde d’espérances donné à tous.

Il était bien certain qu’il fallait se hâter. Les succès de l’Espagne avaient encouragé les patriotes du Nord de l’Allemagne; et au Midi, le Tyrol prenait feu. Son nouveau maître, le Bavarois, avait vendu les biens des monastères, irrité, déchaîné les moines. La croisade monastique contre les Français prit un terrible essor lorsque Rome, occupée, donna au pape occasion de se représenter dans ses manifestes comme captif de Napoléon. Ces manifestes, répandus dans le Tyrol comme en Espagne, eurent des deux côtés grand effet. Napoléon en sentit la portée, et n’envoya pas moins de quarante mille hommes au

Tyrol avec Lefebvre, un rude soldat, et Rusca, l’ancien chef des sapeurs de l’armée d’Italie, un montagnard tout fait à une telle guerre.

Dans cette situation du Nord et du Midi, Napoléon sentait la nécessité de frapper au centre un coup décisif; il prit Vienne et s’apprêta à passer le Danube avant que l’archiduc Charles eût pu recevoir le renfort qu’il attendait, les cinquante mille hommes que l’archiduc Jean ramenait d’Italie.

Moment peu favorable. Car, vers la fin de mai, le Danube, grossi par la fonte des neiges, roule immense, trouble et menaçant. Ses îles, par exemple, la Lobau près de Vienne, semblaient faciliter et encourager le passage. L’archiduc même l’encouragea, en se retirant un peu, et ne voulant attaquer les Français que lorsqu’ils se seraient divisés et qu’un tiers de leur armée aurait déjà passé. C’est ce qui arriva. Lorsque déjà trente mille hommes , sous Masséna et Lannes, avaient franchi le fleuve, vers Àspern et Essling, il les attaqua avec soixante-quinze mille hommes, et rompit les ponts derrière eux, avec des brûlots, des arbres, des bateaux, et tout ce que traînait le fleuve. Tout cela à la vue de l’armée de Napoléon, restée dans l’île Lobau et sur l’autre rive.

Situation terrible. Les deux abandonnés, Masséna, Lannes, firent des prodiges. Masséna, qui défendait le village d’Àspern, le reprit quatre fois; Lannes,

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huit fois son village d’Essling. Le prince Charles, pour ramener encore les siens, marchait en tête un drapeau à la main. Lannes de même, malgré son petit nombre, essaya de sa personne de percer le centre de l’ennemi. Il périt dans cette entreprise. Les boulets entre lesquels il passait brisèrent ses deux genoux.

Voilà Masséna seul. La nuit se passe. Mais le matin, quel dénûment ! Plus de vivres! plus de munitions ! Il faut résister, sans tirer un coup de fusil, tout le jour, à la baïonnette. Enfin, dans la seconde nuit, par des ponts volants, des bateaux, il fut possible de les secourir. Masséna ramena son monde dans Lobau, et fut justement nommé prince d’Essling.

Lannes, si cruellement fracassé, condamné à l’amputation des deux cuisses, c’est-à-dire à la mort, fut ramené aussi. Napoléon pleura, dit-on, pensant sans doute que la fin de ce grand soldat était la fin de sa fortune. On suppose, je crois, à tort qu’il accusa Napoléon. Je croirais bien plutôt ceux qui disent qu’il ne dit qu’un mot : « Sauvez l’armée! »

Elle était tout entière dans l’île Lobau, gardée par Masséna. Et d’ailleurs, sur la rive droite (et méridionale), on voyait le corps de Davout, bientôt celui d’Eugène, qui ramenait les siens d’Italie.

Napoléon se dit vainqueur et attribua le terrible accident à une crue subite du Danube. Cependant il

fut six semaines sans rentrer en action (du 22 mai au 6 juillet 1809).

Retard fatal que l’Europe interpréta fort mal, et qui eût perdu Napoléon si le roi de Prusse eût eu le courage de bouger et de fournir un centre aux insurrections partielles du duc de Brunswick, de Schill et autres patriotes. Son ministre Sharnhorst lui assurait qu’il pouvait avoir sur-le-champ cent vingt mille hommes.

Auquel cas il serait assisté non-seulement de l’Autriche, mais peut-être de la Piussie.

Au reste, le roi de Prusse, par ses exigences infinies, eût éloigné plutôt les Russes. Il ne voulait bouger s’il n’avait partie de la Saxe, et même la Pologne autrichienne. Dernier point qui eût entièrement déplu à Alexandre.

Enfin, il ne voulait bouger avant, disait-il, que l’Autriche eût frappé son grand coup

Ainsi les six semaines se passèrent au profit de Napoléon.

Ces six semaines, si critiques, furent comme une remise de grand procès, du jugement de Dieu.

Elles illuminèrent la honteuse tartuferie de l’Autriche, qui avait mis la liberté sur ses drapeaux, la détestait du cœur. Celte hypocrite cour, ces femmes altières qui suivaient l’impératrice nouvelle, ne pu-

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rent mentir jusqu’au bout, craignirent l’assistance du peuple, n’acceptèrent que celle des rois.

Ceux-ci flottaient étrangement. Le roi de Prusse punissait ses propres partisans. Pendant la bataille d’Essling, un de ses officiers regardait, et il resta une semaine sans savoir si son maître tournerait pour ou contre.

Le czar, qui n’avait pas, comme la Prusse, l’excuse de la crainte et de la faiblesse, ne se montrait guère moins douteux. Napoléon disait lui-même qu’il ne pouvait plus croire à l’alliance^ russe. Et, en effet, toute la crainte d’Alexandre était qu’en soulevant les Polonais contre l’Autriche, on n’excitât le réveil de la Pologne tout entière. A Cracovie, les Russes essayèrent (mais en vain) d’empêcher les Français d’entrer dans cette ville. Et partout, ils rétablissaient l’administration autrichienne.

Napoléon était à Schœnbrun, ne voulant pas agir tant que son armée d’Italie faisait le siège de Raah. Il lui revint, dans ce repos, qu’une flotte anglo-sicilienne croisait le long des côtes d’Italie, à la hauteur de Rome (jusqu’au 12 juillet). Il comprit parfaitement qu’on voulait lui enlever le pape, pour se servir, en Espagne ou ailleurs, de cette machine sacrée. Il déclara Rome ville impériale, et, sans donner aux généraux d’ordre exprès ni précis, fit enlever le pape, que l’on conduisit en Toscane. Il lui donnait deux millions de revenu, mais finissait son autorité

temporelle et réunissait ses Etats à l’empire français.

Cet acte, peu attendu au milieu de si grands événements militaires, frappa l’Europe d’étonnement, pétrifia le monde catholique, et fut comme la préface de la bataille où l’Autriche allait recevoir un si terrible coup. On jugea que rien n’échappait aux regards de cet aigle, qui, de Schœnbrun, avait si bien vu l’Italie, et si rapidement avait tranché le nœud que tant de siècles n’avaient pu dénouer.

Tout au contraire, la cour d’Autriche n’était qu’indécision, lenteurs, sottise. Bien loin de reconnaître l’habileté et l’héroïsme que le prince Charles venait de montrer à Essling, la cabale opposée et ses frères môme travaillaient contre lui, lui suscitaient de telles difficultés dans son état-major que plusieurs fois il voulut donner sa démission.

L’archiduc Jean, qui n’avait pas été heureux en Italie, était jaloux, prétendait que, suivi, surveillé par l’armée d’Eugène, il ne pouvait venir se réunir à Charles, qui l’appelait à lui, selon leurs conventions, avant la grande bataille décisive.

Charles eut beau l’appeler. Jean manqua àWagram avec les cinquante mille hommes qu’il venait de recruter en Hongrie.

Enfin, le 5 juillet, Napoléon avait complété ses immenses préparatifs, avait fortifié la Lobau, complété ses ponts, ses redoutes, mis sous sa main Eu-

ESSL1NG ET AYAGRAM.

gène, Davout cl Bernadotte. 11 avait cent cinquante mille hommes, Charles, cent soixante-quinze mille.

Un orage épouvantable eut lieu la nuit. N’importe, tout passa les ponts. Le jour, il y eut une chaleur étouffante, doublée par la moisson mûre, les épis jaunissants, couchés par terre. Les Autrichiens, Hongrois, etc., mouraient de soif, n’ayant pointd’eau de leur côté, et regardant toujours si l’archiduc Jean leur amenait ses cinquante mille hommes.

Cependant l’armée française, jeune en grande partie, au commencement prit une panique, que Macdonald et Oudinot arrêtèrent difficilement.

La nouvelle, déjà partie du champ de bataille, alla se répandre dans le Nord, et Berlin trépignait de joie.

L’artillerie française rétablit la bataille, en luttant de vitesse et de mobilité avec la cavalerie. L’artillerie de la garde fit merveille, et les grosses pièces, laissées dans l’île Lobau, mais couvrant de leurs boulets l’autre rivage, arrêtèrent court les Autrichiens, qui venaient de sabrer, détruire entièrement les quatre divisions de Masséna. Celui-ci, dans ce grand massacre, portant le poids de la bataille, devait périr comme Lannes, mais miraculeusement il échappa.

Les anciens, dans les grands dangers, faisaient des sacrifices humains à la Mort ou à Mars (Marti, Morti) . On peut dire que, dans cette crise, Napoléon se ra-

302 OCCUPATION DE ROME, DE LISBONNE, DE MADRID, chela en immolant les deux âmes de l’armée, son grand soldat Lannes, son grand général Masséna.

Yingt-deux mille Français y périrent et autant d’Autrichiens. Mais les autres, si jeunes, et étonnés de leur victoire, se jetèrent, après la bataille, sur les provisions du camp de l’archiduc, et s’enivrèrent tellement pendant trois jours que si l’ennemi était revenu, il les eût hachés à plaisir.

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