LA TOUR À PASSY ET A AUTEUIL
Supposez-vous un instant en 1759. Vous demeurez aux galeries du Louvre, logement n° 8. Comment vous y prendriez-vous pour vous rendre au château seigneurial de Passy, sans monter en voiture d'aucun genre, ni en bateau d'aucune espèce, ni à cheval, ni sur un âne ou un mulet, sans marcher ni nager? — Telle était l’amusante énigme que posait un jour le célèbre peintre pas telliste La Tour, aux nombreux habitués des salons de M. de La Pouplinière, dont il était l’un des hôtes les plus assidus, et qu'il disait avoir résolue. Et chacun de chercher, de se creuser la tête inutilement, et de donner enfin, comme on dit vulgairement, sa langue au chat. « Rien de plus simple cependant, dit La Tour : en quittant le Louvre, ne sachant pas nager, je me suis accroché à un bateau qui partait du port Saint-Nicolas, il m'a remorqué, el... me voici !
Cette gaminerie d’un jeune homme de cinquante-cinq ans pourrait paraitre invraisemblable sielle n’était racontée sérieusement par Mme de Genlis (qui en fut témoin auriculaire), au tome premier de ses volumineux Mémoires, et si nous ne connaissions maint autre trait d'originalité du grand artiste « {antôt bon, tantôt irritable et fantasque — disent les frères de Goncourt dans l'Art du xvin® siècle, — plein de manies el ne faisant rien comme tout le monde ». Cette appréciation de son caractère est bien confirmée par un fait que cite l’Almanach littéraire de 1799, et, d’après lui, les frères de Goncourt. — En 4752, Mme de Pompadour fait appeler La Tour à Versailles pour faire son portrait. « Dites à Madame que je ne vais pas peindre en ville. »
Pourtant, cédant à de nouvelles instances, il se décide à s’y rendre, mais il pose ses conditions : les séances ne devront être interrompues par per-
s consullés : Mémoires de Marmontel. Mémo secrels de Bachaumont. Mémoires du marquis d'Argenson. Journal historique de Barbier. Mémoires de Mme de Genlis.
(1) Principaux ouv
sonne, et il aura toute liberté de se mettre à son aise. Accordé! Il arrive, et, avec un sans-gène incroyable, le voilà détachant les boucles de ses escarpins, ses jarretières, son col, sa perruque qu'il remplace par un petit bonnet de taffetas; puis il se met à l’œuvre. — A peine est-il in tallé en face de son modèle, que Louis XV entre. « Vous m'avies promis, Madame, dit La Tour en ôtant son bonnet, que votre porte serait fermée. » Sur ce, le roi se met à rire et l’engage à continuer. « Impossible d'obéir à Votre Ma-
jesté, réplique-t-il, je reviendrai quand Ma-
dame sera seule. » Il se lève, emporte sa perruque et ses jarretières et va reconstituer sa toilette dans une pièce voisine, en murmurant plusieurs ois : « Je n'aime pas à être interrompu. »
Avec La Tour et ses fantaisies, on est tout disposé à faire l’école buissonnière et à s’écarter tant soit peu de son sujet, car ici ilne nous apparient guère que comme hôte de Passy et habitant d'Auteuil. Notre peintre connaissait bien le chemin de Passy, il était venu souvent au château seigneurial quand le président Bernard de Rieux en était possesseur ; il avait fait de lui un superbe portrait en pied qui fit sensation au Salonde 1741, et dont les badauds admiraientsurtout le cadre et la glace, qui n’avaient pas coûté moins de .200 livres : le fils de Samuel Bernard pouvait se payer pareille fantaisie. En 1749, ce fut au tour de Mme la présidente de Rieux à poser; le portrait, en costume de bal, tenant un masque à la main, eut aussi les honneurs du Salon. J'aime à penser que le cadre fit dignement pendant à celui de son mari. Quand Bernard de Rieux mourut, en 1745, le château, comme on le sait, passa à son fils, le marquis de Boulainvilliers, qui le céda à vie au fermier général Le Riche de La Pouplinière. La Tour, nous l’avons dit au début, était un deshôtes habituels de M. de la Pouplinière et fit plusieurs beaux portraits du maître et de la maitresse de la maison, personnages qui nous sont déjà connus et sur lesquels nous n'avons pas à revenir, en ayant parlé longuement à l’article précédent, intitulé : Château seigneurial de Passy. Le maître pastelliste, qui affectionnait nos parages, avait loué, vers 1750, une maison de campagne donnant sur l'emplacement du n° 59 actuel de la rue d'Auteuil, et suivie d’un parc de deux arpents au fond duquel s’élevait un petit pavillon dont la pièce principale, éclairée par un dôme, lui servait probablement d'atelier. Cette maison, dont il devint acquéreur en 4770, avait été construite au commencement du règne de Louis XV, sur des terrains qui dépendaient de la seigneurie de Passy (1). La Tour y reçut, dit-on, le maréchal de Saxe, dont il avait fait le beau portrait qui se voit actuellement au musée du Louvre, et Louis XV (un de ses modèles sans rancune) ne passait jamais dans le village sans envoyer demander des nouvelles de son peintre. Son peintre en titre, non seulement, en effet, il l'était depuis 1750,
) Voir l’article : Auteuil au dix-huilième siècle. L. I, p. 120 du Bulletin, et le livre : le Salon de Mme Helvétius; Cabanis et les Jdéologues, par M. Ant. Guillois. p. 29. auxquels nous empruntons les détails sur la maison de La Tour, et sur sa cession à Mme Helvétius, en 1772.
mais il était encore celui de toute la famille royale : la reine, le dauphin, la dauphine etleurs enfants, tous avaient posé devant lui. Et n'avait pas cet honneur qui voulait ! Quelque offre de rémunération qu’on lui fit, la célébrité du person nage ou le titre d'ami pesait avant tout dans le choix de ses modèles. C’est ainsi que les maréchaux de Belle-Isle, de Lowendal et de Saxe pour l’armée ; Voltaire, Rousseau, Fontenelle, Crébillon père, d’Alembert, Diderot, Helvétius, Duclos, Bachaumont, La Condamine, Buffon, pour les lettres ; les actrices Clairon, Favart, Adrienne Lecouvreur et Sophie Arnould; les danseuses Mlle Salié et la Camargo, à ne citer que les plus célèbres, eurent leurs portraits de la main de ce machiniste merveilleux, de ce grand magicien, comme l'appelle Diderot; aussi, un sixain à la mode du temps put-il dire, sans trop de flatterie :
Chéri des héros et des belles,
De La Tour. tes touches fidèles
Les reproduisent traits pour traits ;
Et par une aimable imposture
Tu luis même la Nature
Qui s'admire dans tes por!
its.
S'il avait longtemps séduit la nature, la nature en 1772 commençait sans doute à ne plus le séduire, car, le 30 avril de cette année, il se décidait, moyennant 30.000 livres, à vendre sa propriété d'Auteuil à Mme Helvétius, et ce fut son ami, le notaire Laiguedive, dont il avait fait un excellent portrait en 1761, qui fit le contrat de vente.
Né en 1704, La Tour commençait à se faire vieux ; néanmoins, jusqu'à 1784, occupa son logement des galeries du Louvre, ne voulut pas le quitter sans avoir assuré la fondation de trois prix pour les jeunes artistes, et se retira alors à Saint-Quentin, sa ville natale, où ilmourut quatre ans après, à demi tombé en enfance (1), après y avoir laissé de nombreuses donations : en faveur d’une école gratuite de dessin qu’il avait fondée pour soixante-dix élèves, d'un Bureau de charité pour les artisans infirmes et pour les femmes pauvres également infirmes ou en couches. Il laissait en usufruit, au seul frère qui lui restait, les pastels, tableaux et objets d’art qui garnissaient sa maison et forment aujourd'hui la belle collection La Tour du musée de Saint-Quentin (2).
Bénis soient, quand même, les bourrus bien faisants !
Léoporr Mar.
(1) Dès 1769. Diderot lui prédit cette fin : « Je sortais du salon, dit-il, je suis entré chez La Tour, cel homme si singulier qui apprend le latin à soixantecinq ans el qui abandonne l'art dans lequel il excelle pour s'enfoncer dans les profondeurs de la métaphysique, qui achèvera de lui déranger la tête. »
(2) Ce musée, pour ce qui nous intéresse parti culièrement, possède les portraits de la présidente de Rieux et ceux de M. et de Mme de La Pouplinière, châtelain et châtelaines de Passy.