‹ Histoire du XVIe arrondissement de Paris (volume 2)Chapitre 158 sur 329 · JEAN-JACQUES ROUSSEAU A PASSY ET AU BOIS DE BOULOGNE · texte numérisé non relu

JEAN-JACQUES ROUSSEAU A PASSY ET AU BOIS DE BOULOGNE

Des relations existèrent entre J.-J. Rousseau et la famille Etienne Delessert, dont les descendants habitent encore à Passy.

Jean-Jacques, lorsqu'il venait à Passy, descendait chez ses amis, dans un pavillon qui existe encore aujourd’hui. Ce n’était pas seulement l'amitié qui l’attirait sur les bords de la Seine ; ce n’était pas toujours non plus la botanique, bien qu’il ne pût trouver qu'à Auteuil la Cameline amplexicaule (Myagrum sativum de Linné) ; c’étaient aussi et surtout les préoccupations de sa santé qui l’amenèrent dans notre cher quartier.

Dans l'été de 4750, Rousseau fut envoyé par son médecin aux eaux de Passy. « Le matin, ditil dans ses Confessions, en me promenant et en prenant les eaux, je fis quelques manières de vers, à la hâte, etj”y adaptai des chants qui me vinrent. Je barbouillai le tout dans une espèce de salon voûté qui était au haut du jardin. Les trois morceaux que j'avais esquissés étaient le premier monologue : J'ai perdu mon serviteur ; l'air du Devin : L'amour croît s’il s'inquiète et le dernier duo : À jamais, Colin, je l'engage. »

Longtemps après, au cours d’une de ses promenades d'herborisation dans le bois de Bou-

logne (1), Jean-Jacques fut le héros d’une aventure charmante que je ne résiste pas au désir de raconter d’après lui, bien que ses Confessions soient dans toutes les mains.

« Un dimanche, dit-il, nous étions allés, ma femme et moi, diner à la porte Maillot. Après le diner, nous traversâmes le bois de Boulogne jusqu'à la Muette. Là, nous nous assimes sur l'herbe, à l'ombre, en attendant que le soleil fût baissé pour nous en retourner ensuite tout doucement par Passy. Une vingtaine de petites filles, conduites par une manière de religieuse, vinrent les unes s’asseoir, les autres folâtrer autour de nous. Durant leurs jeux, vint à passer un oublieur avec son tambour et son tourniquet, qui cherchait pratique. » Jean-Jacques décida que chacune des fillettes tirerait à son tour, ce qui répandit dans la jeune troupe « une joie qui, seule, eût plus que payé sa bourse, quand il ne l'aurait toute employée qu’à cela ».

Bien plus, il voulut corriger les cruautés du sort et il dit « en secret, à l’oublieur, d’user de son adresse ordinaire, en sens contraire, en faisant tomber autant de bons lots qu'il pourrait. Au moyen de cette prévoyance, ily eut près d’une centaine d’oublies distribuées, quoique les jeunes filles ne tirassent chacune qu’une seule fois, car, là-dessus, je fus inexorable, ne voulant ni favoriser des abus, nimarquer des préférences, qui produiraient les mécontentéments ». Ne vous semblet-il pas, Messieurs, que tout Jean-Jacques est là, avec sa bonté et sa générosité instinctives et aussi avec son amour de la déclamation jusque dans les plus petites choses ?

La religieuse fut invitée à tirer à son tour, puis l'on se sépara très contents les uns et les autres et « cet après-midi fut, dit Jean-Jacques, un de ceux de ma vie dont je me rappelle le souvenir avec le plus de satisfaction. La fête, au reste, ne fut pas ruineuse… Je suis revenu plusieurs autres fois à la même place, à la même heure, espérant y rencontrer encore la petite troupe, mais cela n’est pas arrivé. »

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