Y LE BAL DU RANELAGH
On vous a entretenus aussi, Messieurs, à la séance du 9 juin 4892, du bal du Cours, à Passy. J'ai eu la bonne fortune de retrouver quelques documents relatifs à ce bal et, parmi ceux-ci, le premier registre de ses recettes.
Morisan, qui, comme on vous l’a dit, en fut le premier fondateur, était garde de la porte de Passy, au bois de Boulogne. Il obtint du maréchal prince de Soubise, gouverneur du château de la Muette et grand écuyer du bois de Boulogne, la permission de faire enclore le terrain de danse. Une estampe de l’époque, de la série dite des
(1) Rousseau écrivait un jour à M. de Malesherbes :
« J'ai fait cet hiver une herborisation au bois de Boulogne et j'en ai rapporté quelques mousses. »
Vues d'optique, représente le bal du Ranelagh (1).
A droite de la grande allée, éclairée par des lanternes accrochées au troné même des arbres, se trouvaient des petits salons à manger, couverts et fermés de trois côtés. A gauche, au milieu des statues, une rotonde reposant sur des colonnes de pierre. Les musiciens étaient au premier étage de la rotonde; on circulait au-dessous. Des guirlandes de fleurs reliaient les colonnes entre elles.
L'ouverture eut lieu le iundi 25 juillet 4774 ; l'entrée coùûtait 24 sous. La recette, dans les premiers temps, ne fut pas brillante ; certains soirs, elle descendit à 30 livres, à 7 livres 40 sous et même à 3 livres 12 sous. Mais lorsque Marie- Antoinette, qui affectionnait particulièrement la Muette, eut pris l'habitude de venir se mêler aux danses avec les dames de la Cour, la vogue du Ranelagh devint immense. Toutefois la reine, assez délicate de santé, n’osait pas toujours s’arrêler ainsi, le soir, dans un endroit découvert. Aussi Morisan fut-il autorisé à élever un comble couvert en ardoises au-dessus de l’aire du bal. De ce jour date la véritable prospérité du Ranelagh ; la reine vint plus souvent encore que par le passé. Le registre en fait foi : « 24 avril 1780, jour que lareïne est venue avec la famille royale : 5 musiciens, 627 livres de recette et 10 louis de présence. »
En 4789, la Cour, bien entendu, abandonna les pelouses. Elle y fut remplacée, comme l’a dit M. Léo Claretie, par une société où l’on n’admettait que les gens distingués.
Puis, en 1792 et 1793, les habitués se recrutèrent dans le personnel ordinaire des elubs révolutionnaires. On chantait au Ranelagh le ça tra et l’on y dansait la carmagnole.
En 1794, on dut fermer le bal, faute de danseurs.
Sous le Directoire, les Muscadins y établirent leur quartier général; ils y conspiraient, paraitil, car, un soir, la garde directoriale vint les assiéger dans le lieu même du bal. « Ce fut, dit un auteur anonyme, un sauve-qui-peut général. Les uns sautèrent par-dessus les haies, d’autres montèrent dans les arbres ; ceux-ci se réfugièrent dans les caves; ceux-là furent faits prisonniers. Puis, on ramassa les blessés ; on emmena les valides et les vaincus eurent à subir, pour leur peine, quelques mois de prison. » L'établissement fut ra vagé par les vainqueurs et fermé jusqu’au Consulat.
Musset a commis un léger anachronisme quand il parle de la valse :
… aux jours de Thermidor,
Lorsqu'au bruit des canons dansait la République Et que la Tallien, soulevant sa tunique,
Faisait deses pieds nus craquer les anneaux d'or,
La valse n’était pas connue aux temps héroïques. Elle l'était à peine sous le Consulat, et Trénitz, le héros du Ranelagh en 1800, ne valsait pas encore. C’est à Passy que le brillant danseur adressa à l’un des assistants, qui se félicitait d’avoir pu
(1) C’est le nom d'un lord qui avait fait bâlir à Chelsea (Londres), près de l'endroit où est aujourd'hui Comorne-Garden, une rotonde où l’on donnait des conce ‘Plus tard, il y eut des bals publics sur ce terr
l’admirer, ce mot resté célèbre : « Etiez-vous bien placé ? »
En 1814 et 1815, le Ranelagh fut occupé par les Russes et servit alternativement d’écurie, d'hôpital et de salle de correction.
Au début de la Restauration, la duchesse de Berry reprit la tradition de Marie-Antoinette, et le bal redevint le rendez-vous de la bonne société. Le règlement de 4820 montre quelles étaient les précaütions prises pour assurer la bonne composition des danseurs. « Les abonnements, dit l’article premier, ne seront délivrés à des dames, qu'après l'information qui aura été faite par les commissaires. » .
Par l’article 3, il était établi un comité de six commissaires représentant les dames abonnées, faisant les honneurs du bal, présidant au bon ordre, etc.
L'article 4 se préoccupait de l'expulsion possible (et elle eut lieu plusieurs fois) des « personnes qui pourraient déplaire à la société ».
Les hommes ne pouvaient pas garder leur chapeau sur la tête ; ils devaient porter l’habit noir et la cravate blanche.
Enfin, près du bal, était un petit théâtre sur lequel jouaient de jeunes élèves.
Dans ces conditions particulières de distinction et de décence, le bal jouissait d’un succès honnête et tranquille; les dames de Passy se faisaient un plaisir de s’y abonner et je ne crois pas me tromper en disant que les grand’mères de beaucoup d’entre nous s’y amusèrent souvent.
En 1818, un ouragan d’une violence inouie s’abattit sur Passy et sur les pelouses. La toiture fut enlevée, les pavillons renversés, cette année-là les recettes baissèrent.
Depuis 1825 jusqu’en 1870, le bal de Passy perdit son caractère aristocratique; les héroïnes de Musset et les « dames de la nouvelle Athènes » remplacèrent les marquises et les bourgeoises de Passy. Les mercredis et samedis, les coupés, les fiacres et les paresseuses, partis des rues Bréda, de Notre-Dame-de-Lorette et de la Rochefoucauld, venaient amener aux fêtes de nuit du Ranelagh, les habitants de ces quartiers éloignés. e
Maintenant, et depuis 1870, on ne danse plus, sur les pelouses de Passy, on ne danse plus à Auteuil qui ne le cédait en rien à Passy, puisque, pour bien affirmer les goûts chorégraphiques des habitants, le conseil municipal de ce joli village avait choisi pour maire, avant l’annexion, l’illustre Musard.
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