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SOPHIE ARNOULD

Quai Debilly, près de la pompe à feu de Chaillot, nous pouvons encore voir un cèdre dans les jardins d’un hôtel moderne. C’est tout ce qui reste d’une propriété, occupée par Mme de Pompadour, lors de la construction de l’Ecole militaire, puis par Sophie Arnould quelques années plus tard. Nous n’avons pas la prétention d'écrire de nouveau une vie de cette célèbre actrice, c’est chose faite par de nombreux auteurs; nous avons extrait de leurs récits ce qui peut intéresser plus particulièrement notre Société.

Sophie Arnould naquit à Paris le 14 février 4740; toute jeune, elle annonça les plus heureuses dispositions pour le chant. Elle fixa l’attention de ses contemporains dès l’âge de quinze ans.

Il était alors fort à la mode de faire pénitence pendant le carème ; le mardi-gras passé, on courait s’enfermer dans quelque appartement commode et discret de l’un des mille couvents de Paris. Aux offices, on entendait les voix les plus fraiches et les plus belles de l'Opéra, et tout Paris d’accourir. C’est ainsi que, pendant le carême de 1755, Mme la princesse de Modène, femme séparée du prince de Conti, se trouvait au Val-de-Grâce. Un jour, le mercredi saint, elle remarqua une voix délicieuse qui chantait une leçon des Ténèbres ; l'office terminé, elle voulut voir la virtuose; on lui présenta Sophie Arnould.

Une religieuse, la plus belle voix du couvent, était tombée subitement malade, on était dans le plus grand embarras, lorsque Sophie s’offrit pour la remplacer ; on accepta en tremblant. Avec un aplomb merveilleux, elle dit son solo, dans cette église en vogue, devant la plus belle et la plus noble compagnie de la ville et de la cour. Elle obtint un succès fort merveilleux, inespéré. Cette année-là, le Val-de-Grâce l’emporta, même sur Longchamp.

Deux ans après, elle débuta à l’Académie royale de musique ; pendant vingt ans, elle personnifia toutes les héroïnes de la tragédie lyrique et fit revivre sur notre Opéra toutes les grandes figures de la vieille mythologie et de l’histoire fabuleuse de la Grèce.

Fut-elle jolie? Il y a des opinions bien contradictoires. Il faut pourtant penser qu’elle ait été charmante, le portrait de La Tour en témoigne. Sa taille était moyenne et bien prise; elle avait surtout des yeux superbes, et l’ensemble de ses traits lui donnait une de ces physionomies heureuses qui flattent et plaisent au premier aspect ; mais ce qui la faisait rechercher avec empressement, c'était son esprit frondeur et libertin ; l'esprit de Paris d’une femme, d’une fille, disent les Goncourt. On lui donna le surnom de Piron femelle. Ses bons mots sont nombreux (1). On

Gi) Arnñoldiana ou Sophie Arnould et ses contemporains, par l'auteur du Biévriana, Paris, Gérard,

cite toujours les mêmes et ils font toujours plaisir (1).

Sa vie privée fut très orageuse ; elle fut au mieux avec quelques-uns des ñommes les plus célèbres de son époque. Helvétius, le philosophe Helvétius, dans sa jeunesse, était beau danseur et coureur de coulisses; au nombre de ses conquêtes d'Opéra, il compta Sophie Arnould. Et, chose curieuse, quand il se maria, le sentiment de la chanteuse pour l'homme aimé sembla se reporter sur le ménage. Millin nous dit: « Sophie, tant que Mme Helvétius a vécu, n'a jamais passé quinze jours sans la voir, et elle en était toujours bien reçue. »

C’est à Helvétius, qui lui avait envoyé un cadeau et qui ne lui en parlait pas, qu'elle fit ce charmant reproche :

Est-ce ce que vous voulez perdre ce que vous m'avez donné?

Du comte de Lauraguais, elle eut trois enfants, dont l’un, Constant Dioville de Brancas, colonel au 41° régiment de cuirassiers, fut tué à l'affaire de l'ile de Lobau. Au moment de sa rupture avec leur mère, Lauraguais leur assura une rente de 1.500 livres, ainsi que le témoigne une pièce tirée des Archives nationales et publiée par M. Campardon. C’est un des nombreux actes dans lesquels on rencontre le nom de Boulainvilliers (2).

Après Lauraguais, il est un homme encore qui tient une large place dans l'existence si agitée de Sophie Arnould. Ce n’est plus un grand seigneur, c'est un roturier, un architecte : Bellanger, qui construira Bagatelle.

C’est en 4774 qu'il fut admis chez elle; il était jeune, aimable, elle était si lasse de tant d'amours vénales, qu’elle se prit pour lui d’une belle passion. Un instant, elle songea à quitter sa vie turbulente pour épouser ce petit bourgeois qui ne demandait pas mieux.

Mlle Arnould, après s'être égayée aux dépens de tant d'autres, vient de fournir matière aux rieurs par le mariage le plus sot.

Ainsi s'exprime Bachaumont, et comme lui tout le monde erut à ce mariage. On cria à la mésalliance. Une reine de l'Opéra épouser un architecte ! Quelle chute affreuse ! Elle laissa croire assez longtemps qu'elle était devenue Mme Bellanger et ne se fâcha point des plaisanteries quand on lui demanda ce qu’elle comptait faire de cet architecte :

(2) I y a quelques mois, on voyait encore à la ade du 12 de la rue Bois-le-Vent un rébus mu- .(V. l'article de M. Mar, Bulletin de la So- MU D 001) Dans l'Arnoldiana, nous trouvons le suivant, qui

semble au précédent : Mile Mi fut plus célèbre par les passions qu'elle inspira, que comme danseuse. Un musicien qu'elle avait favorisé élant venu à mourir, Sophie composa son épitaphe, qui est bien aussi une épigramme : la mi ré la mi la (La Miré l'a mis là). à

Une autre fois, Sophie disait, en voyant jouer une actrice fort maigre : Il n'est pas nécessaire d'aller à Saint-Cloud pour voir jouer les eaux. Elle n'épargnail pas ses camarade

(2) Archives nationales. Y, 45, «A tous ceux qui ces présentes lettres verront, Anne-Gabriel-Henri-Bernard de Boulainvilliers, chevalie neur de Passy. prévôt et vicomté Ê lt, savoir faisons que... » Suivent les détails de la donation.

ARRONDISSEME

Il utilisera, répondilt-elle, les pierres qu'on lance dans mon jardin.

Sophie n’eut jamais un ami plus dévoué que ce mari de comédie. Le secret connu, il resta son défenseur et son conseiller, veillant sur elle de près ou de loin. Intendant de sa fortune et de sa gloire, il l'empêchait d'emprunter à trop gros intérêts, il lui organisait des triomphes au théâtre; il défendait sa réputation l'épée à la main. N’exagérons pas, son duel avec le marquis de Villette ne fut pas terrible ; il avait été convenu que les deux rivaux se présenteraient l'ün contre l’autre, l'épée à la main, qu'on les séparerait; ce qui a été fait. Ce fut un duel pour « semblant ».

Bellanger voulut faire plus, il rêva un temple pour sa divinité. Chassée de son hôtel de la rue des Petits-Champs par l'incendie de l'Opéra, Sophie s'était réfugiée dans un appartement de la rue Caumartin, et elle s'y trouvait à l’étroit. Il résolut de lui bâtir une demeure plus belle encore que le palais de la Guimard. Il se mit à l'œuvre et fit merveille. Cet hôtel était un éblouissement, tout de marbre et d’or avec des peintures splendides, des jardins, des statues... Mal heureusement, il n’exista jamais que sur le papier (4).

Bellanger bâtissait en Espagne, Sophie s’y était prise trop tard ; suivant une expression de l’époque, le Pactole commençait à tarir dans son boudoir. Déjà, en 1774, l'étoile de notre héroïne était à son déclin; une à une, la fortune lui reprenait toutes les faveurs dont elle l'avait comblée. Son premier revers date de 1766, c'était un avertissement, elle ne songea pas à en tenir compte. Chutée, dans Sylvie, elle dut abandonner ce rôle.

Deux ans plus tard, elle eut la malencontreuse idée de prendre celui de Colette, dans Le Devin du village, composé par Jean-Jacques Rousseau, à Passy, lorsqu'il prit les eaux. Elle y fut détestable, de l'avis même de ses amis. Ne voulant pas s'avouer vaincue, elle désira alors interpréter Colin dans la même pièce, rôle que Mme de Pompadour avait joué, au château de Bellevue, avec le plus grand succès. Sophie échoua encore et ne fut pas applaudie comme elle s’y attendait.

Ah! dit-elle en rentrant au foyer, je le sens maintenant l'habit ne fait pas le moine.

En 1778, elle fut forcée de quitter le théâtre : sa voix l'avait trahie. Il lui restait son esprit, et on ne manqua pas de le lui dire pour la consoler. Marin, doyen des gens de lettres, lui adressa les vers suivants:

Quand on a tant d'esprit, de grâce, de finesse, Comment peut-on éprouver des regrets !

Les agréments de la femme...

Valent-ils tous les dons que le ciel vous a faits, Ces mots heureux. ces vives réparties, Ces traits brillants, ces aimables saillies, Cet art de raconter qu'on n'imite j ?

mais ?

C'est ainsi que par ces bienfaits

La ure vous dédomma Qu'elle vous venge de l’ou Que les ans font à vos attraits.

Chose curieuse, cet impromptu est écrit au dos

(1) Bibliothèque Nationale, cabinet des Eslampes. Topographie de Paris, t. LXXX.

des deux billets d'entrée que Bellanger avait fait graver pour les personnes désireuses de visiter Bagatelle après l'achèvement des travaux. Ce sont deux petites cartes à la Fragonard, tirées en bistre et représentant sous de grands arbres des sphinx jetant de l’eau dans un bassin. Au milieu on lit:

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