QUATE PERSONNES
Le comte d'Artois permit, en effet, aux Parisiens de visiter le palais qu'il venait d’improviser ; ils y accoururent en foule. Mlle Arnould s’y trouvait avec Bellanger. Fière de son succès, elle lui murmura à l'oreille :
Vous devez être bien satisfait de votre ouvrage, Paris S'occupera longtemps de Bagatelle.
Au moins les revers ne chassent pas Bellanger; on le retrouve encore longtemps auprès de Sophie, faisant ménage avec elle. C’est elle qui veut rompre leur liaison, elle s’éprend de Florence, un des plus tristes acteurs de la Comédie-Française. Bellanger se plaint, essaye des remontrances; l'ingrate, pour le nouveau venu, congédie le vieil ami, lui écrit pour lui signifier de ne plus remettre les pieds chez elle. Que fait alors l’amant en disgrâce ? IL met sous un nouveau pli la lettre qu'il vient de recevoir, lettre qui ne porte pas de nom et il l’expédie à Florence. Florence se croit congédié, n'ose reparaître. Quand le quiproquo s’expliqua, la fantaisie de Sophie était passée; elle fut la première à rire de ce bon tour. Murville en fit une pièce: mon compte-rendu, disail-elle.
Les années sombres commencent bientôt après; adieu, les jours de fête, le bon temps d’autrefois, où tout était beau. Bellanger lui-même l’abandonne pour épouser Mlle d’Ervieux. Sophie se retire à Clichy-la-Garenne, où elle vit tout à ‘elle et à quelques-uns ; elle conserve sa bonne humeur. Un camarade la voit cuisinant, s'étonne qu'elle sache faire un roux.
Tu crois que je ne pouvais faire qu'une rousse. (Allusion à la chevelure de sa fille Alexandrine.)
Millin lui rend visite, il la trouve au milieu d’un grand cercle : vingt personnes à table.
Entre, lui dit-elle, je marie le fils de ma cuisinière avec la fille de mon jardinier. Nous célébrons les plaisirs de l'amour et de l'égalité.
L'existence lui est encore-trop douce : son imprévoyance, sa générosité, sa faiblesse à l'égard de ses enfants la réduisent à la pauvreté. Obligée de quitter Clichy, elle s’installe à Luzarches. Cette fois, tout est bien fini : sur la porte du vieux presbytère qu’elle a acheté, elle met cette inscription : {te missa est, allez, la messe est dite !
Sa misère ne l’empêcha pas de devenir suspecte; des agents du Comité révolutionnaire de Luzarches
vinrent un jour faire une visite domiciliaire dans sa modeste demeure. Mes amis, leur dit-elle, j'ai toujours élé une citoyenne très active et je connais par cœur les droits del'homme.
Cette réponse n'aurait probablement pas satis— fait les membres du Comité et ils auraient poussé plus loin leurs investigations, sans un buste de Gluck devant lequel ils s’arrêtèrent. C’est Marat, le père du peuple, leur déclara Sophie, d’un air de vénération. Les dignes sans-culottes se découvrirent et se retirèrent.
Elle vécut à Luzarches plusieurs années, tout à fait en paysanne, seule, abandonnée. Fort heureusement pour elle, et pour nous, dans l’un de ses rares voyages à Paris, elle revit Bellanger et, dès lors, elle eut avec lui et avec sa femme une correspondance suivie. Il faut lire, dans l'ouvrage des Goncourt (1), les lettres charmantes qu’elle écrivit.
C'est, dit Jules Lemaitre, le plus savoureux pêle-mêle de gaminerie, de gauloiserie, de plaintes se terminant en pirouettes, de câlinerie, de coquetterie mélancolique d’ancienne jolie fille. C’est la plus éclatante justification de la remarque de M. Renan, constatant avec trouble que la blague de gavroche et de Niniche arrive du premier coup, sans effort ni réflexion, aux mêmes conclusions sur le monde et à la même philosophie où l’homme sérieux et scrupuleux ne parvient qu'après une vie d'étude et de méditation (2).
Dans ses dernières années, François de Neutchâteau lui fit obtenir une pension de 2.400 francs et un logement à l'hôtel d’Angiviller près le Louvre. Elle y mourut le 22 octobre 4802 (3). Comme le curé de Saint-Germain-l’Auxerrois lui promettait le pardon :
Je suis comme Madeleine, dit-elle, beaucoup de péchés me seront remis, parce que j'a beaucoup aimé.
Cu. Cuanperois.