ROSE CHÉRI. — M. MONTIGNY
Le séjour d'Auteuil, de Passy et de Chaillot est depuis longtemps justement apprécié par l'élite des acteurs de nos différents théâtres, et longue est la liste de ceux qui vinrent demander à notre salubre et agréable région repos et santé.
A Auteuil, sans compter Molière, voici la Champmeslé qui vint y finir ses jours, puis la Saint-Huberti, de l'Opéra, et, de notre temps, Arnal, puis Samson et Bouffé, qui y moururent, et enfin MmeMathieu-Plessy (Emilie Guyon). Passy a abrité la Guimard, Mile Contat, Mile Georges qui vint y mourir, Mme Gavaudan, la cantatrice Mainvielle Fodor, dont une de nos cités porte le nom ; les coryphées de la danse : Fanny Cerrito, Mme Bigottini, Mathilde Marquet, qui se fit peintre, Auriol, le clown inimitable, les chanteurs
Chollet, Levasseur, Ponchard, Montjauze et Duprez qui y mourut ; les actrices Jenny Vertpré, Augusüne Brohan, Rose Chéri ; les acteurs comiques, tragiques ou ni l’un ni l’autre, c’est-à-dire les comédiens de genre, Lepeintre ainé, Ferville, Bouffé, Beauvallet, Bressant et Delaunay. Aujourd’hui Passy compte parmi ses hôtes: Blanche Pierson, Jane Hading ; Got (1) et Coquelin aîné, nos très honorés collègues. À Chaillot vinrent demeurer, d’abord Carlin, le célèbre arlequin de la Comédie-Italienne, puis la piquante Mlle Dumesnil, la célèbre Sophie Arnould, Mme Molé, Talma, qui y commença ses études, Mlle Raucourt, Mlle Bourgoin et, de nos jours, la célèbre Alboni, qui y mourut (2). Sans vouloir en aucune façon médire des artistes de théâtre, et tout en rendant justice à leurs talents, il faut bien reconnaître cependant qu’au soi-disant bon vieux temps, tous ne méritèrent pas des prix de vertu, loin de là! Depuis, ils se sont bien assagis ; aussi les préjugés, plus ou moins bien fondés, qu’on avait contre eux, se sont-ils justement dissipés ; et aujourd’hui, respectüeux de leur art et d'eux-mêmes, acteurs et actrices sont généralement devenus rangés comme d'honnêtes bourgeois. Nous ne nous en plaignons pas, et il nous serait facile d'en citer bon nombre d'un mérite exemplaire et d'une vie irréprochable.
Telle fut, entre toutes, celle de notre hôte, la sympathique Rose Chéri, dont la mort si prématurée, si cruelle, si dramatique mérite d’être rap pelée, ainsi que les douloureux événements qui suivirent.
Il est des familles sur lesquelles, sans raison, semble-t-il, l’aveugle fatalité prend plaisir à s’acharner ; celle de Rose Chéri fut du nombre. Mme Montigny (Rose Cizos, Mme Lemoine), plus connue sous le nom de Rose Chéri, était née à Étampes le 27 octobre 4824. Son père, Jean-Baptiste Cizos, acteur et directeur d’une petite troupe de province, lui fit faire ses débuts d’enfant à Bourges, en 1830. Très intelligente, la petite Rose se fit applaudir successivement dans la plupart de nos villes de province et, en dernier lieu, en 1849, à Périgueux, où, remarquée dans la Gräce de Dieu par Loïsa Puget, qui devait quelques années plus tard devenir sa belle-sœur, elle fut présentée avec sa sœur Anna à M. Romieu, alors préfet de la Dordogne, qui, toujours facétieux, les voyant si gentilles et si modestes, s’écria: quelle jolie paire de Cixos ! et leur donna une lettre de recommandation pour son ancien collaborateur, le vaudevilliste Bayard. Les voici donc à Paris, où Rose Chéri débuta si malheureusement au Gymnase, le 30 mai dansl’Estellede Scribe, qu’elle futremerciée après deux représentations. Rentréecomme simple doublure au mème théâtre peu de temps après, aux appointements de 900 francs par an, elle eut, le 5 juillet 1849, la bonne fortune inattendue de pouvoir remplacer dans Une Jeunesse orageuse, Mile Nathalie, subitement indisposée, et y obtint un tel succès que le public réclama son nom avec insistance, « Quel nom dirai-je ? demanda le
(1) Blanche Pierson et Got sont décédés.
(2) Le nom d'Alboni à été donné à une des rues de Passy.
régisseur à la mère de la débutante. — Rose Cixos — Cixos !..….. impossible de dire ce nomlà, on rirait trop. — Mon mari dans ses tournées dramatiques prend le nom de Chéri. — Bien! »
Et le régisseur lança, au milieu des applaudissements frénétiques, le nom de Rose Chéri, sous lequel elle est restée connue. Le lendemain, son directeur, M. Delestre-Poirson, lui offrait un engagement de 4.000 francs. Malgré les offres bril-
M. Montigny (Adolphe Lemoine, dit), né en 1805, fut pendant quelque temps acteur à l’'Ambigu, écrivit quelques pièces soit seul, soit en collaboration, s’associa à Meyer en 1838 pour la direction de la Gaieté (qui fut heureuse) et prit enfin, le 18 juin 1844, celle du Gymnase, queson intelligence et son habileté parvinrent à tirer de la situation désespérée où il l'avait trouvée (1). C'est qu'il eut le bon esprit de s’adresser pour ses
Madame Rose Chéri.
(D'après le buste de Dantan jeune.)
lantes qui lui furent faites depuis par l'Odéon et par le Théâtre-Français, elle ne voulut jamais abandonner la scène de ses premiers succès.
Actrice pleine de charme, de distinction, de goût, de verve, de grâce et de sensibilité, incomparable dans les rôles d’ingénue, elle honorait de plus si bien la vie de famille par ses vertus privées qu’un beau jour, M. Scribe, le fournisseur attitré du Gymnase, vint, au nom de son nouveau directeur, M. Lemoine Montigny, pour demander sa main, et, le 12 mai 1847, la jeune actrice devenait Mme Montigny, restant toujours Rose Chéri pour le public. Mais ce mariage inespéré avait coûté la-vie à son père, qui, rendu fou de joie, fut pris d’un accès de fièvre chaude et se précipita par la fenêtre.
pièces aux bons faiseurs, à Scribe, toujours sur la brèche, à Balzac, qui lui donna Mercadet, à George Sand, à Jules Sandeau, à Emile Augier, à Alexandre Dumas fils, dont il devint l’intime ami, à Octave Feuillet, Sardou, Meilhae, Labiche, Pailleron, ete. En peu de temps sa troupe devint la plus complète, la plus homogène et la plus habile après celle du Théâtre-Français: elle compta
(1) Comme tous les théâtres, après la révolution de février 1848, le Gymnase passa par des moments de cr menaçante. Pour y parer, Rose Chéri n' la pas à se défaire de ses bijoux et de ses diamants e
Pendant les fratricides journées de juin, elle s'empressa de transformer son théâtre en ambulance, allant elle-même visiter, onforler et soigner les blessés et les mourants.