ORIGINE DE LA PROMENADE DE LONGCHAMP
Tout le monde connait l’origine très logique de l’usage très bizarre qui faisait des trois jours de la Semaine Sainte, le mercredi, le jeudi et le vendredi, la grande fête du luxe et de la vanité, la pompeuse cavalcade où s’exhibaient avec fracas toutesles nouveautés et toutes les folies des modes printanières. On sait que cette promenade eut pour point de départ un pèlerinage à l'abbaye de Longchamp, fondée par Isabelle de France, sœur de saint Louis et où ses restes mortels opéraient des miracles. Personne n’ignore comment cette abbaye, gâtée par sa puissance et sa richesse, par les privilèges dont les papes etles rois s'étaient plu à la combler, tomba peu à peu dans un état de décadence, d'indiscipline et de dérèglement contre lequel saint Vincent de Paul s'élevait avec une force tout apostolique au xvn° siècle; comment ensuite elle imagina de combattre le discréditoù ses désordres l'avaient réduite et de reconquérir l’affluence publique autour du tombeau de sainte Isabelle par ses offices de la Semaine Sainte en musique.
A la fin du xvr° siècle, les Ténèbres de Longchamp avaient déjà la vogue, et il était de mode parmi les courtisans de s’y rendre.
En 1727, laretraite de Mie Le Maine, fameuse cantatrice du grand Opéra, qui était allée y prendre le voile, accrut cette mode jusqu'aux proportions d’un engouement inoui. Pendant les trois ans qu’elle y resta, la beauté extraordinaire de sa voix, étendue, puissante et moelleuse, l’art de sa diction et l’accent pathétique qu’elle savait mettre dans son chant, attirèrent aux offices de la Semaine Sainte un immense mais très profane public, heureux de retrouver ainsi une favorite si vivementregrettée. £
Le jour où elle se fit entendre pour la première fois, on s’écrasa dans la nef, dans la tribune et jusque dans la galerie qui conduisait à la chapelle
dont il fut impossible de fermer les portes. L’habitude persista après son départ, grâce au soin que prit l’abbaye de recruter partout, et même jusque dans les chœurs de l'Opéra, dit-on, les voix les plus pures et les plus parfaites pour soutenir la réputation de ses concerts religieux. La mode était fixée. Pendant un mois d'avance, pas une femme du grand monde ou du demi-monde, si l’on peut employer cette expression sans anachro— nisme, qui ne songeàl jour etnuit à la façon victorieuse dont elle s’y prendrait pour faire Ténèbres, selon le mot consacré, au prochain Longchamp.
L'auteur anonyme de l'Histoire de Laurent Marcel, ou l'observateur sans préjugés, publiée en 1719, mais dont les observations remontent à quelques années plus haut, a parlé de ces concerts et décrit leur physionomie très mondaine. « La célébrité des lamentations de Longchamp nous détermina à les aller entendre, et ce furent de toutes nos pratiques de piété celle dont je fus le moins content. Il se forme à ces sortes d’assemblées une émulation de voix et d'instruments qui ne paraissent se surpasser que pour briguer de nombreux suffrages. Les musiciens s’y rendent comme à l'Opéra, avec un extérieur d’effronterie qui révolie. La moitié des assistants oublient l’objet qui devrait les y attirer pour ne s'occuper que de la mélodie des sons et de la beauté des vibrations et des roulades ; on y parle, on y rit, on y éclate avec aussi peu de ménagement que dans un marché. Une quêteuse, entre autres, s’y fait voir dans une parure peu faite pour exciter la dévotion. »
L'usage survécut à la cause qui lui avait donné naissance, et quand l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, scandalisé de voir la foule se donner rendez-vous dans une chapelle comme à un théâtre, la fit fermer au public, celui-ci n’en continua pas moins à défiler pendant les trois jours saints dans les Champs-Elysées et dans l'allée du bois de Boulogne qui conduisait à Longchamp. On garda la promenade et l’exhibition dont le chant des Ténèbres n’était plus depuis longtemps que le prétexte. On ne fit plus Ténèbres; on fit Longchamp toujours : c'était le principal. On n'avait plus la fatigue et l’ennui de descendre du carrosse où l’on était si bien, où l’on s’étalait en une pose si savamment calculée pour mettre dans tout leur jour les avantages de sa personne et de sa toilette, de s’étouffer dans l’église au risque d’y gâter sa dentelle et d'y friper son falbala. Au lieu d'entrer dans la chapelle, on en fit letour, et ce fut là tout le changement.
Les règnes de Louis XV et de Louis XVI furent l’âge d’or de Longchamp. C'était à qui s’y montrerait avec la toilette la plus écrasante, l'équipage le plus riche ct le plus original, les bijoux les plus éblouissants.
Les femmes de théâtre, surtout, allaient y étaler leur luxe insolent, un luxe asiatique, comme dit Prudbomme. En 4742, Me Le Duc s’y montre toute couverte de diamants dans un carrosse à six chevaux, puis dans une microscopique calèche bleue et argent attelée de six chevaux pas plus gros que des ânes. « Un petit postillon et un petit hussard richement habillés, l’un en veste rouge toute couverte de galons d'argent, avec une plume
bleue au chapeau, l’autre en robe bleue, le sabre et le bonnet tout garnis de plaques d'argent. »
En 1753, au plus fort de l'autorité royale contre le Pariement et contre le Châtelet, au moment où l'on parlait de supprimer l’unet l’autre, et où la fermentation de Paris était à son comble par suite de l'arrestation de plusieurs conseillers, le luxe de carrosses, de magnifiques livrées, de parures et de diamants déployé dans le cortège de Ja mode parut une sorte de bravade aux esprits agités. : Safe
En 1768, Mie Guimard, la danseuse, attirait tous les regards par un char d’une élégance exquise, décoré d'armes parlantes : un #arc d’or d’où sortait un guy de chêne dans un écusson supporté par les Grâces et couronné par les Amours.
Les femmes du monde avaient parfois le mauvais goût de vouloir lutter contre ces créatures qui étalaient leur honte en étalant leurs richesses. Au Longchamp de 1780, la duchesse de Valentipois produisit une sensation énorme en se promenant dans un carrosse de porcelaine attelé de chevaux gris pommelé aux harnais de soie cramoisie brodés en argent. Mais une simple figurante de l'Opéra, Mile Beaupré, éclipsa la duchesse : son carrosse, également en porcelaine et trainé par quatre chevaux isabelle, harnachés de velours bleu foncé que rehausse une somptueuse broderie d’or, était décoré de peintures représentant Diane et Endymion.
Belle Valentinois, s'écriait à ce propos un poète, Laissez sous la remise k Ce carrosse fragile avec raison vanté.
La vertu d'Opéra doit, en toute entreprise, L'emporter en fragilité.
Longchamp servait alors de théôtre à des exhibitions de tout genre, même en dehors de la mode.
Les Mémoires secrets de Bachaumont nous apprennent en 1782 que l’aéronaute Blanchard avait eu bien des fois l'idée d’y montrer la voiture marchant sans chevaux, qu'il avait imaginée, mais n'avait pas eu le temps de faire. Il la fabriqua un peu plus tard et on la vit fonctionner, plus d’une fois peut-être, pendant le fameux defilé des jours saints, dans la grande avenue des Champs-Elysées.
Un Anglais parut à Longchamp dans un carrosse d'argent dont les roues étaient rehaussées de pierres précieuses, et les chevaux ferrés du même métal. C'était à qui étalerait le plus de richesse dans les équipages, le plus d'élégance dans les attelages, le plus de faste dans les livrées.
Les approches de la Révolution ne changèrent rien à l’usage recu.
La cavalcade de 1786 fut des plus brillantes, et Mie Adeline, de la Comédie-Italienne, dont la dépense en cette occasion s’éleva jusqu’à mille louis, Y éclipsa tout le monde par la magnificence de sa Yoiture, de son attelage et du harnachement deses chevaux. (Extrait du Vieux Paris, fêtes, jeux et spectacles, par Victor Fournel.)
Mais il est temps de s'arrêter ici, car si l'on voulaitretracer en détails l’histoire de Longchamp, ce ne serait pas des pages qu'il faudrait écrire, Mais un volume, Nous avons simplement voulurap-
peler en quelquesmots l'origine de cette promenade, qui était le rendez-vous de toutes les élégances, et où l’on exhibait toutes les modes nouvelles,
Cte FerxanD DE L'EcLise ve Ferrier DE Féux.
On lisait dans le nu
., Un iméro de la Liberté février 1894 le pas FRANEN]
> suivant :
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Auteuil vient de rouvrir les portes de son hippodrome. A ce sujet la description d’une course sur le même emplacement au xvn° siècle est presque d'actualité.
Elle est extraite du journal de Dubuisson-Aubenay, à la date du 45 mai 1651.
.« Ce jour après diner il y a eu prix et gage de mille écus pour courses de chevaux au bois de Boulogne entre le prince d'Harcourt et le due de Joyeuse sur chacun un cheval.
«Ils ont mené leur course en la clairière de la Muette et passant par le grand chemin droit vers Saint-Cloud. Tournant sur la rive droite au dedans de l’enclos par la grande route qui revient au château de Madrid, ils ont été également et sans avantage,
« Le prince d'Harcourt vêtu d’un habit gris fait exprès et très étroit, un bonnet en tête juste et ses cheveux dedans, mais ayant trois livres de plomb en sa poche pour peser autant que Le Plessis du Vernet, maître d'académie qui courait en place et sur le cheval du duc de Joyeuse.
« Force gens de la cour y assistaient. »
Telle est peut-être l’origine des réunions sporüives d'Auteuil et de Longchamp.
Doit-où écrire Longchamp ou Longchamps ? demande l'un de nos confrères.
À notre avis, on peut écrire l’un et l’autre, car de tout temps on s’est servi des deux orthographes.
En effet, Dubreuil, dont les Antiquités de Paris parurenten 1611, ditindifféremment « Longchamps » et « Longchamp ».
Cependant, s'il faut s’en rapporter aux documents, c'est Longchamp, sans s, qui devrait prévaloir. En effet, dans les chartes, les abbesses sont ainsi désignées : Abbatissa sororum minorissarum inclusarum humilitatis nostræ Dominæ de Longo Campo.
L'abbé Lebœuf, très soucieux des étymologies, a adopté cette dernière orthographe et il la fonde sur la remarque suivante : « Le nom de Long- Champ, que portait ce terrain dès le treizième siècle, convient à sa situation dans une grande plaine à l'extrémité du bois de Rouvret, dit depuis de Boulogne, »
Aux édiles de choisir, mais de cesser de jeter le trouble dans l'esprit des Parisiens en inscrivant ici « rue de Longchamp » et, un peu plusloin, «rue de Longchamps. »
(Le Soleil, 9 juin 1894:)