A PASSY ET A SAINTE-PÉLAGIE
« Du mardi, 5 novembre.
« Ce jour, on apprend de témoins oculaires que M. le comte d'Estaing, vice-amiral de France, qui avait pris congé du roi quelques jours auparavant, était parti, le vendredi précédent, 12° novembre, de sa maison de Passy, en deux berlines à six chevaux avec beaucoup de bagages pour se rendre à Cadix, où il devait, à son arrivée, disait-on, faire occuper une flotte composée de vaisseaux espagnols et français pour se rendre ensuite à La Jamaïque avec 10.000 hommes de troupes (1). »
Puisque le nom du comte d'Estaing se trouve ainsi évoqué, permettez-moi, mes chers collègues, de vous entretenir quelques instants de cet illustre compatriote.
(1) Journal inédit de Hardy (année 1783, CN, p. 231), extrait communiqué par Mme Chochod Lavergne.
Charles-Henri comte d'Estaing (1), amiral de France, possédait à Passy, tout près du duc de Penthièvre, une maison de campagne, dont la vue embrassait la plaine d'Issy et de Vaugirard pour ne s'arrêter qu'à l’horizon fermé par les hauteurs de Meudon et de Saint-Cloud.
Dans les derniers jours de 1780, au lendemain de son triomphe de la Grenade, d'Estaing, qui avait débarqué à Bordeaux, où des ovations chaleureuses lui avaient été faites, voulut se soustraire au triomphe que lui préparaient les Parisiens, et il descendit à Passy, sans se douter que les habitants du village avaient pris possession de sa demeure pour l'orner comme il convenait à l'amiral victorieux qui venait d'inscrire son nom dans l’histoire glorieuse de la marine française.
On était en hiver; mais il restait du lierre, et tous les jardins furent dépouillés pour tresser des guirlandes qui couraient le long des murs des salons et de la salle à manger, entremêlées d'inscriptions qui rappelaient les noms des batailles et ceux des vaisseaux français qui avaient servi sous les ordres du comte d'Estaing.
Un accueil aussi gracieux toucha jusqu'aux larmes l’illustre marin, qui décida de passer l'hiver dans sa maison de Passy ; il ne la quitta qu’au mois de février 1781 pour assister à cette fête, organisée à l'Opéra par le duc de Chartres, et dont l'écho s’est conservé dans tous les mémoires du xvi siècle.
Mais les triomphes ont des lendemains, et la Fortune a des retours ; d'Estaing, resté populaire auprès des petites gens, ne tarda pas à subir les jalousies et les mauvaises volontés de la cour. La reine se mêla à ses ennemis, et ce fut bientôt la disgrâce non déguisée.
Cependant, en 1783, à la date indiquée par le journal de Hardy, d'Estaing put reprendre du service; mais la paix générale le rendit bientôt inutile.
A partir de ce moment, le vainqueur de la Grenade partagea son temps entre sa maison de Passy et son hôtel de la rue Sainte-Anne ; il s’y abandonnait aux charmes de la société et cultivait les lettres, ne dédaignant pas d'écrire des poèmes et des tragédies dont quelques-unes ont été conservées.
1789 arrive ; partisan des idées nouvelles, d'Estaing est violemment attaqué par les royalistes ; mais les constitutionnel et les modérés s’honorent de le compter dans leurs rangs.
Lors du procès de la reine, dont cependant il avait eu à se plaindre, d'Estaing voulut témoigner en faveur de l'infortunée princesse, et par cette générosité, tout autant que par ses victoires, il a recommandé son nom à la postérité.
Malheureusement, en 1793 comme aujourd'hui, Auteuil et Passy étaient suspects à la commune de Paris. Avec André Chénier, Roucher, Condorcet, Chamfort et tant d’autres, d'Estaing fut arrèté et incarcéré à la prison de Sainte-Pélagie.
() Et non pas Charles-Hector, comme le disént tous les biographes de l'amiral. Ces prénoms Charles-Henri ont été relevés par moi sur son acte de décès
L'amiral y retrouva Roucher, et j'ai la bonne fortune de posséder, de la main du poète, le récit touchant de cette rencontre.
Vous m’excuserez, j'en suis sûr, mes chers collègues, d’insister sur un événement qui me touche d'aussi près, mais que je regarde comme très glorieux pour la mémoire de mon aïeul.
Roucher avait une fille, Eulalie, que M° Helvétius avait baptisée du nom de Minette; c’est à elle que le poète écrivait la lettre que je vais vous lire.
Il avait aussi un fils, Emile, né aux beaux jours de 1789. On permettait quelquefois à l’enfant de venir consoler son père dans sa prison.
€ IL plaît à tout le monde, écrivait Roucher. Hier, il a été salué, caressé, baisé, par le ci-devant comte d'Estaing, le vainqueur de la Grenade. C’est un homme de grande taille, plutôt élancé que gros, âgé de soixante-quatre ans : il a bien l'air simple à la fois ct noble d’un héros. Il faut que mon Emile se souvienne, pour le redire un jour à nos petits-enfants, qu’à l’âge de quatre ans et demi, il à vu à Sainte-Pélagie, prisonniers avec papa Roucher, d'Estaing, Biron et H. Robert. Je voudrais que Minette, dans sa premiére lettre, me dise quelque chose sur cette association fortuite ; mais principalement sur cet ex-vice-amiral de France, aujourd'hui, malgré ses brillants lauriers qu'a pleurés l'Angleterre, frappé de la foudre populaire et peut-être aussi grand dans son calme modeste à Sainte-Pélagie, qu'il l'était sur son bord amiral et devant la Grenade dans son audace guerrière et dans sa soif de gloire. Engage l'oncle Guyot-Desherbiers à te parler des exploits militaires de d'Estaing. Ce vieillard, avec une grâce vraiment touchante, m’a demandé la permission d'aller me visiter dans ma cellule. Je lui ai répondu que c'était à moi à aller lui porter mon hommage chez lui, car c'est d’un œil religieux qu'on regarde un grand chêne frappé de la foudre. » :
La gloire, les grands services rendus à la Patrie, le génie étaient alors des arrêts de mort. D’Estaing, traduit devant le tribunal révolutionnaire, fut condamné et exécuté le 28 avril 1794.
Au réquisitoire de Fouquier-Tinville, l'amiral avait répondu par la simple énumération de ses services; puis, s'adressant aux brutes avinées qui composaient le jury, il leur avait jeté à la face ces paroles sublimes :
« Quand vous aurez fait tomber ma tête, envoyez-la aux Anglais; ils vous la paieront cher! »
ANTOINE GUILLOIS