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LES DEMOISELLES DE VERRIÈRES

Dans les nombreux ouvrages signés de son seul nom comme dans ceux où 11 a eu pour collaborateur un écrivain bien cher aux lettres fran çaises, M. Gaston Maugras a fait revivre les figures les plus gracieuses et les plus intéressantes du xvin® siècle.

Les demoiselles de Verrières l’ont récemment attiré; il a traité ce sujet avec science et avec amour, et je considère comme un devoir de reporter sur lui tout l'intérêt que pourra présenter la suite de ma communication.

Tandis que Mme d’Epinay habitait tantôt à Chaillot, rue des Batailles (Â), tantôt à la Chevrette, son mari offrait à Marie et à Geneviève de Verrières la propriété que nous connaissons et où, hier encore, Mlle Antier recevait la cour et la ville.

On était à peu près en 1752.

« Les deux sœurs, dit M. Maugras, s'installèrent somptueusement dans leur nouvelle demeure et y continuèrent la série de fêtes qu’elles avaient inaugurées pendant l'hiver, dans leur hôtel de Paris. Elles poussèrent mème le raffinement jusqu'à faire établir un théâtre fort bien agencé, afin que leur séjour aux champs n’interrompit pas les représentations dramatiques qu'elles avaient coutume de donner et qui attiraient tout Paris. »

Ce théâtre existe encore aujourd'hui, en partie du moins, dans la propriété Boullay. IL pouvait contenir de 350 à 400 personnes. La façade, ornée de deux statues de grandeur naturelle, et l’antichambre en rotonde subsistent comme, aussi, les souterrains qui allaient de ce théâtre à la maison, en passantsous le pare dans toute sa longueur.

C'est là que fut jouée la Partie de chasse d'Henri IV, de Collé, qui avait été interdite sur

les théâtres publics, mais qui fut donnée à Bagnolet, chez le duc d'Orléans, et à Auteuil, chez nos demoiselles. Ici, elie eut quatrereprésentations. Le président de Salaberry, qüi tenait le rôle, ressemblait à Henri IV à s’y méprendre. Son succès fut un triomphe.

Ce fut aussi la représentation à Auteuil d’une pièce de Colardeau, Cazille et Constance, qui fit de ce poète un habitué d’abord, un commensal

(1) C'est de là qu’elle écrivait à Tronchin le 17 juillet 1782 : « Je suis établie à Chaillot où j'ai débuté par une rechute de toux à laquelle jointe l'épidémie courante que l'on nomme l’influenza. »

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ensuite, puis, bientôt, l’heureux seigneur de la maison d'Auteuil.

Marie de Verrières, arrière-grand'mère de George Sand (1), n'aurait pas tracé de son ami ce portrait que nous en a laissé Diderot : « Colardeau n’a pas une once de chair sur le corps ; un petit nez aquilin, une tête allongée, un visage effilé, de petits yeux perçants, de longues jambes, un corps mince et fluet ; couvrez cela de plumes, ajoutez à ses maigres épaules de longnes ailes, recourbez les ongles de ses pieds et de ses mains, et vous aurez un tiercelet d’épervier. »

Colardeau et Marie allaient à Meudon ou à Saint-Cloud, en descendant les bords de la Seine; Marie, qui dessinait, donnait des leçons au poète, qui lui apprenait, en retour, l’art des vers. Dans les bois d'Auteuil, Colardeau disait à son amie : « Ecoute! Que la voix du rossignol est pure!

Que ses accents sont mélodieux ! ainsi devraient être mes vers ! »

Il y avait aussi des réunions champôtres où l'on imvitait les villageoises des environs. Au 45 août, pour la fête de Marie, on faisait éclater, dès le matin, des boites d'artifice. Dans la journée, les jeunes filles du village apportaient des gâteaux, des fruits et des fleurs ; le soir, il y avait banquet, feu d'artifice sur les pelouses et danses jusqu'au matin.

Les deux châtelaines étaient adorées, car elles faisaient beaucoup de bien dans le pays. Le dimanche, elles allaient à la messe et elles étaient dansles meilleurs termes avec leur curé.

Chaque soir, arrivaient les amis de Paris qui apportaient la nouvelle du jour ; on faisait ensuite de la musique et l’on jouait au billard, aux échecs, aux dames ou au trictrac.

Si l’on voulait être le bienvenu et sous peine d’impolitesse, il fallait s'extasier devant la beauté de deux abominables carlins à qui deux domestiques en livrée venaient apporter sur des plats d'argent leur part des meilleurs mets de la table.

Un jour, le diplomate baron van Swieten fut rappelé par Marie-Thérèse. C'était un des intimes de la maison et son départ fit un grand vide. Puis, vint l'hiver et il fallut partir.

Colardeau adressa ces adieux aux ombrages d'Auteuil :

, vous embellir ( serez même par vos débris Vous allez ppeler et peindre à mes esprits A mon âme, à mes sens, enfin à tout mon à Des jours trop tôt passés que vous fere Vous fûte Je m'en fi Et de mille b Aucun ne fut

confidents de mes premie :

vous encore plus qu'aux zéphirs, s donnés dans vos retraites trahi par vos ombres muettes.

Au printemps suivant, on revint, et la même

(4). Sous le nom de Marie Rainteau, elle fit partie de la troupe théâtrale du maréchal de Saxe ; elle eut de celui-ci une fille, Aurore, qui ressemblait à son père d'une façon frappante. Aurore tpousa le comte de Horn en premières noces el, en secondes, elle se maria avec Dupinde I Cueil; de ce mariage naquit un fils, Mau François-Elisabeth Dupin, qui fut le pè George Sand,

Es fig

vie recommenca. Pendant qu'on jouait, à Paris, la Jeune Indienne de Chamfort, on vit, un jour. se présenter à Auteuil, dans un accoutrement bizarre, une jeune sauvage qui demandait à offrir un bouquet à Geneviève Claudine :

Chemin faisant, soit justice ou méprise, Soit préjugé pour ma patrie,

Je n'ai point encore vu de blanche assez jolie Qui, sur nos teints de jais, put remporter le prix; Mais on m'avait bien dit que certaine Claudine Dont la vue embellit les bocages d'Auteuil Nous surpassait par l'esprit et la mine.

Aimabl ‘tude et belle sans orgueil, Elle charme, dit-on, d'un mot et d’un coup d'œil.

Cette beauté, c'est vous, je le devine, Je le sens au plaisir que je goûte à vous voir: C’est donc à vos attraits que je viens rendre hom-

[mage.

La neige de vos lis triomphe du beau noir; Et l'Europe, par vous, sur l'Inde a l'avantage.

Un jour, Colardeau, qui était à Paris, allait rentrer à Auteuil, quand un fàcheux survient. Il envoie alors aux deux demoiselles ce billet qui a, pour nous, double intérêt.

O mes chère J'allais partir Jouir de c

iés, je revolais vers vous, dans as de mes femmes, et si purs et si doux, Lesdélic belles âmes, Quant un F1 1 mes yeux tout à coup présenté À fait changer l'ordre de mon voyage.

11 est dans le simple équipage D'un bon Génovéfin hors de son hermitage, De noir etde blanc marqueté, Qui demande la table et l'hospitalité ; Vu donc notre fraternité Au Révérend, j'ai promis le potage, Qu'il va manger en toute humilité Et puis, le dévot personnage Va, dans sa communauté, r la nuit afin d’être plus sage.

Partant, ce soir, je vole vers Auteuil Et, défilant le long des rives de la Seine, Modestement et sans orgueil Une voiture à l'heure à vos pieds me ramène.

Je reverrai mon frère à ce fameux château Que les Génovéfins seigneurs et vos maitres, Comme vous le ez, ont du côté de l’eau, D'où ces messieurs par leurs fenêtres Peuvent voir voguer maint bateau.

A ce soir, mes aimables veuves, A neuf heures et pas plus tard, Un mari ne doit point encourir le hasard De mettre ses moitiés à de longues épreuves.

Lorsque la nuit viendra, dites : Le Coco part.

Mais les plaisirs disparaissent : la société diminue ; le charme de l'amour est près de s’éteindre, on parle de vendre Auteuil.

Auteuil, où l'amitié sacrée,

Sœur et compagne des amours, Filait sur le fuseau d'Astrée

Le brillant tissu de nos jours ; Auteuil, asile frais et pur,

Où Boileau choisit son Parnasse Etcrut retrouver le Tibur

Qu'a chanté la lyre d'Horace ; Auteuil, enfin, our heureux,

Où la beauté devient plus belle,

Le plaisir plus voluptueux,

La félicité plus réelle. Ç

Quel destin nous est préparé ?

Les deux sœurs s’en vont au village, Et ce couple dégénéré,

Dans un châtel tout délabré, Bientôt va devenir sauvage,

Ne s'occuper que de laitage, Trainer le rateau sur le pré Et dans un obscur hermit Languir tristement enterré.

Bientôt, Colardeau était définitivement aban-

donné. La passion avait duré trois ans, l'éternité pour Marie de Verrières ! Le poète en fut inconsolable jusqu’au jour où il se vengea de l'abandon par des vers et des satires qui touchaient au pamphlet.

Le 27 avril 1767, par devant M° Perron, notaire à Paris, Geneviève-Claude Rainteau de Verrières de Lamarre, fille majeure, vendait la maison et le parc à M. de Rouhault.

Avec ce propriétaire, c’en fut fini des chants et des vers, du rossignol et des feux d'artifices.

À quelques années de là, les terres et les bâtiments des Génovéfains étaient confisqués, le chàteau du Coq était vendu à un usurier, les Boufflers partaient pour l’émigration, chez Mme Helvétius on discutait les Droits de l'homme. La Révolution commençait à gronder.

Auteuil, comme la grande ville, allait en connaître bientôt les tragiques beautés et les cruelles horreurs.

ANTOINE GUILLOIS

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